Description de la Chine (La Haye)/Extrait d’un livre chinois intitulé : l’Art de rendre le peuple heureux

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Scheuerleer (2p. 310-319).


Extrait d’un livre chinois intitulé : L’art de rendre le peuple heureux, en établissant des écoles publiques.


Y HIO


Anciennement il y avait à la Chine pour un certain nombre de familles, un lieu nommé chou, et pour une étendue de pays un peu considérable, un autre appelle tsiang, ces deux endroits étaient destinés à élever et à former dans les sciences la jeunesse de l’empire. Dans l’académie de tsiang se perfectionnaient les lettrés d’un mérite extraordinaire. C’était les écoles de la campagne, qui fournissaient ces rares talents propres à être perfectionnés : encore aujourd’hui, ceux qui par leur savoir sont admis à la salle de Confucius, ont commencé par les exercices des jeunes étudiants.

L’empereur Hong vou fondateur de la précédente dynastie des Ming, persuadé combien il était important à l’État, d’animer et d’aider la jeunesse à s’appliquer à l’étude, ordonna dès la seconde année de son règne, que dans toutes les villes du premier, du second, et du troisième ordre, on eût à bâtir des écoles publiques ; six ans après pour étendre davantage ce bienfait, il fonda des écoles pour la campagne. Son ordre adressé aux premiers mandarins de chaque province, était conçu en ces termes.

« On voit à présent à la cour et dans toutes les villes, des édifices où l’on enseigne les sciences. Mon intention est que les gens de la campagne aient part aux grands avantages, et au changement merveilleux, que l’étude produira sans doute parmi mon peuple. C’est pourquoi, vous mandarins, faites au plus tôt bâtir des écoles à la campagne, et ayez soin de les fournir de maîtres habiles : ces maîtres étant autorisés et gens de mérite, chacun dans tout l’empire voudra que l’étude soit la première et la principale occupation des enfants, et qu’ils s’efforcent d’y exceller. »

Ainsi après le règne des Tartares occidentaux, les lettres commencèrent à refleurir sous la dernière dynastie. Je vais d’abord parler des écoles de la campagne. S’il en faut une pour une habitation d’environ vingt-cinq maisons, on trouvera dans le district d’une ville du troisième ordre, cent quartiers de cette nature ; cependant les appointements royaux pour l’entretien des professeurs, ne suffisent que pour deux villages : comment donc pourvoir à tout ? Voici mes vues sur cela.

Nos écoles d’aujourd’hui, je parle de celles qui sont hors des villes, sont bien différentes de ce qu’étaient autrefois celles qu’on nommait ainsi que j’ai dit, chou ou tsiang. Nos pères avaient la matière de leur étude réglée : les maîtres convenaient tous dans une même méthode d’enseigner ; les enfants à l’âge de huit ans commençaient à étudier ; on leur faisait d’abord lire le kin tse[1], pour connaître le temps ; ils étudiaient le livre des cinq parties de l’empire, pour s’instruire des différents pays. Ensuite on leur apprenait l’arithmétique ; on leur faisait lire la manière, dont on se comportait chez soi à l’égard d’un père, d’une mère, des parents, et des domestiques ; et pour le dehors, à l’égard des magistrats, des personnes âgées, et de leurs égaux ; voilà les livres qu’on mettait d’abord entre les mains de la jeunesse dans les basses classes, ou Siao hio.

A quinze ans ils passaient aux hautes sciences, Ta hio : ils apprenaient dans les livres de nos anciens sages, les endroits par où ils se sont rendus si recommandables, les rits, et les cérémonies de l’empire ; ce qui concerne les princes, les magistrats ; ce qui fait l’honnête homme, le politique, et généralement tout ce qui a rapport au bon gouvernement.

On s’appliquait donc d’abord à ce qu’il y a de plus aisé. Quand on avait acquis ces premières connaissances, on s’élevait à de plus sublimes ; ce progrès se faisait insensiblement. Mais enfin au bout d’un certain nombre d’années, on avait des gens très habiles. C’était dans les écoles de chaque quartier, qu’on se formait peu à peu. Ensuite les écoliers de différents endroits, ou de différents chou, se réunissaient dans le tsiang, ou école commune de tout le pays ; et là ils achevaient de se perfectionner par les conférences, par les leçons des premiers maîtres, par l’émulation qui s’excitait entre les étudiants.

Ces excellents moyens donnaient à l’esprit, au cœur, à l’homme entier, une nouvelle forme. La vertu qui s’acquérait comme par profession, rendait heureux une foule de gens ; et sans que l’on y eût bien pris garde, l’on voyait tout à coup ce grand renouvellement tant désiré dans tous les membres de l’État, qui en faisait un empire parfait.

Présentement les enfants des gens riches et de qualité, ont les moyens d’étudier, et ils ne le font pas : les pauvres n’ont pas de quoi y fournir, quand ils le voudraient. S’il se trouve des parents nobles et aisés, qui donnent une belle éducation à leurs enfants, ils prennent un maître en leur particulier, à qui ils assignent un appartement, sans permettre, de peur de s’avilir, que les petits voisins de basse condition viennent chez eux profiter des leçons. Voilà ce qui fait que les sages règlements pour les établissements des écoles publiques, soit à la ville, soit à la campagne, sont fort négligés.

Les mandarins voient assez combien les mœurs de notre siècle auraient besoin d’être réformées ; mais on dirait qu’on ne regarde pas cette affaire comme la plus pressante. A la vérité, ce qui arrête, c’est qu’on manque des secours nécessaires pour bâtir, et pour entretenir ces écoles à la campagne. Ainsi on renonce à un dessein si utile et si nécessaire : d’où il arrive que la doctrine de nos livres classiques ne se met pas en pratique ; que les bonnes coutumes de nos pères s’affaiblissent de plus en plus, et se perdront insensiblement. Prévenons ce malheur.

Ce que je vais dire me paraît de conséquence, pour remettre en vigueur les établissements dont je parle : que les lettrés aisés, que les gens riches qui ont été en charge, se fassent un plaisir de s’unir, pour contribuer à une si belle entreprise, chacun dans son pays. Le mandarin du lieu se mettra à leur tête : après cela, quelle difficulté y aura-t-il à élever des bâtiments publics destinés à l’étude ? Au reste on doit penser que ces écoles s’ouvrent principalement pour les enfants du pauvre peuple, qui sans ce secours, ne sauraient s’avancer dans les lettres.

Par ce moyen les jeunes gens, à quelque indigence qu’ils soient réduits, s’ils sont nés avec du génie pour les sciences, pourront s’y appliquer entièrement. Or, c’est particulièrement à la campagne, que la misère est grande : le gros des villes est de marchands, d’artisans, de gradués, et de gens qui ont été dans les emplois, ou qui vivent noblement. Hors des villes communément, plus de la moitié des habitants, ou labourent et cultivent les terres, ou gardent des troupeaux, et s’occupent des soins de la vie champêtre.

Il faut d’abord supputer combien dans le district d’une ville, par exemple, du troisième ordre, il se trouve de gens pauvres, et de gens à leur aise, et sur cela former le dessein d’une école. Quand au dehors de la ville on verra combien il y a dans le district de gros bourgs, de lieux fréquentés par le commerce, par les foires qui s’y tiennent ; combien d’habitations où les maisons sont un peu réunies, on jugera sur ce plan, combien il faut d’écoles ; car pour ce qui est des maisons éparses çà et là, si ceux qui les habitent, ont envie que leurs enfants étudient, ils sauront bien se rapprocher, et y pourvoir.

Voici la forme et l’ordre que je voudrais donner à une pareille école. Le bâtiment aurait d’abord un grand portail : au-dessus de la porte, serait placée en gros caractères cette inscription Y HIO, Collège de piété. Ensuite il faudrait enfermer tout le terrain nécessaire d’une bonne muraille, pour ôter aux étudiants et aux gens de dehors, la liberté d’entrer et de sortir.

Après la porte et la première cour, suivrait la salle des Assemblées[2], ou des Leçons, qui serait à trois rangs de colonnes. Ensuite viendrait à une juste distance une seconde salle ; c’est là où l’on placerait la tablette de notre très sage et ancien maître : les étudiants soir et matin se rendraient là, pour l’honorer en cette qualité.

A côté de cette salle, on bâtirait deux logements : Dans l’un serait celui du professeur ; dans l’autre un salon pour recevoir ses visites. On ménagerait de plus une décharge, où l’on garderait les différents meubles de la maison. Plus à quartier, du côté de l’orient serait la cuisine. On réserverait une espace vide en forme de jardin. Le bâtiment une fois achevé, on le meublerait de tabourets, de tables, de chaises à bras, de bandèges, de porcelaines ; en un mot, de tous les ustensiles de cuisine et des autres choses nécessaires. Voilà, comme l’on voit, bien de la dépense ; les gens de qualité, les riches y fourniraient chacun selon sa bonne volonté. Celui qui aurait la principale intendance de l’école, choisirait pour économe de la maison, un homme d’âge sage et vertueux.

Pour ce qui est du professeur, on choisira un homme d’une réputation saine, plein de probité, qui ait le talent d’instruire, et de former la jeunesse : pourvu qu’il ait ces qualités, il importe peu qu’il soit pauvre. On le présentera au mandarin du lieu qui examinera lui-même, s’il est capable d’un tel emploi. Alors l’ouverture de l’école se fera avec solennité, et la jeunesse sera avertie de s’y rendre, et de lui être bien soumise.

Les écoliers reconnaîtront leur maître par les révérences dues à cette qualité. Il leur sera libre de lui faire quelque présent, mais l’on ne pourra pas les y obliger : c’est néanmoins une coutume fort ancienne : Ouen Hong, fameux dans la province de Se tchuen, en rassemblant la jeunesse du pays pour être instruite, y introduisit l’usage d’offrir quelque chose au maître.

Il me paraît que cette pratique doit être conservée ; et il ne faut pas avoir regret à une petite dépense, lorsqu’elle est si bien placée : elle aide un professeur pauvre, tels que sont la plupart de ces maîtres, à passer doucement la vie, et à assister sa famille, dont il est quelquefois éloigné.

A la vérité, l’on doit plutôt compter sur des appointements réglés. C’est pourquoi, en fondant l’école, on achètera une certaine étendue de terres, dont le revenu sera employé à payer le maître et les gages des officiers de la maison.

Il distribuera avec ordre les exercices ordinaires de l’étude, Le matin il fera réciter par cœur l’endroit du livre, qu’il aura donné pour leçon le soir précédent, puis il en donnera une nouvelle, et il la proportionnera à la portée de l’écolier. Il est important qu’il prononce le son des lettres d’une manière claire et nette, donnant distinctement l’accent qui leur convient : de même en lisant, il doit marquer les différentes pauses, que demande un sens plus ou moins fini.

Les écoliers, après avoir déjeuné, se mettront à écrire. Le maître, en leur donnant des exemples, doit s’appliquer à tracer chaque lettre, selon le nombre des traits et le modèle de la dernière réforme Tchiang yun. Il conduira le pinceau, de manière que le caractère ait justement la figure et la beauté qui lui est propre. C’est sur ces exemples que les écoliers doivent travailler.

Au reste, quoiqu’il s’agisse ici de savoir manier un pinceau, il ne faut pas s’imaginer que cet art s’apprenne à la hâte, et en courant, et qu’on parvienne aisément à former des caractères bien nourris. Il est nécessaire dans les commencements de s’accoutumer à être exact, et de s’efforcer d’atteindre à ce qu’il y a de plus parfait en ce genre.

Quand l’écriture est finie, chacun apporte au maître son ouvrage : il le parcourt, et marque d’un petit cercle les plus belles lettres ; il barre celles qui sont mal faites, afin qu’on sache ce qu’on doit corriger.

Quand il s’agira d’expliquer les livres, il commencera par proposer sommairement le sujet du chapitre qu’il veut expliquer. Ensuite le prenant par partie, il donnera : 1° La signification propre de chaque caractère ; 2° Le sens de toute la période. Il importe surtout de donner des idées nettes et précises, qui entrent aisément, et qui restent sans confusion dans la mémoire des enfants.

L’explication étant achevée, il renverra les étudiants chacun à sa table, pour la repasser en silence, et se les mieux imprimer dans la mémoire. Le jour suivant, avant que de passer à une nouvelle explication, il se fera rendre compte de la précédente. Les paraphrases du savant Tchang ko lao, sont l’ouvrage, qui peut mieux aider les étudiants à attraper le vrai sens des livres classiques : ils y sont expliqués fort clairement, et jusqu’à la moindre lettre.

Après l’heure des explications, il est ordinairement midi ; alors on va dîner. L’après-midi, comme le matin, les exercices commencent par réciter la leçon assignée, et l’on en détermine une nouvelle. Ensuite on se met à la composition tso toui[3]. On propose le sujet des toui tse, qui doit être plus ou moins étendu, selon que les jeunes disciples sont plus ou moins avancés.

Mais avant ce travail, on a donné à lire le livre, qui contient plusieurs modèles de ces sortes de compositions, afin qu’on sache comment il s’y faut prendre, et comment l’on doit placer les mots ou les caractères, selon les différents accents, pour avoir la cadence qui est nécessaire. En s’exerçant à ces ouvrages, on se forme le style pour les placets, pour les ordonnances, pour des lettres, et d’autres compositions, où le style familier n’est pas d’usage.

Les écoliers, soit le matin lorsqu’ils arrivent, soit le soir, en se retirant, doivent s’aller présenter devant la tablette de l’ancien maître, Sien Ssëe[4] et lui faire la révérence. Étant de retour chez eux, ils iront faire la même révérence à leurs parents, et aux personnes âgées de la famille[5]. Ce sont-là des devoirs de civilités, auxquels les jeunes gens doivent se former, afin que dans la maison et au dehors, on remarque toujours en eux un air de politesse, qui est si propre des lettrés.

Ce qu’ils auront appris par cœur durant cinq jours, ils seront obligés de le réciter tout de suite le sixième jour ; et ce jour-là ils n’auront rien de nouveau à apprendre : ils méditeront toutes ces leçons ; et sans le secours du livre, ils les mettront par écrit. Ceux qui seront en faute, seront punis. Ces jours de répétition générale sont pour les étudiants, ce que sont les grands examens pour les lettrés.

Mais ce qu’il importe le plus d’apprendre à la jeunesse, c’est la vertu. Qu’ils sachent l’estimer, l’aimer, la pratiquer ; connaître leurs défauts, les combattre, les vaincre ; refondre leur naturel, et le changer entièrement : voilà leur grande étude. Et afin qu’on ne s’y trompe pas, voici ce que veulent dire ces termes généraux : Il faut qu’un jeune homme soit dans le domestique parfaitement obéissant, et au dehors très composé : rencontre-t-il un supérieur, ou des personnes âgées ? qu’il leur marque beaucoup de respect ; se trouve-t-il avec ses compagnons ou ses égaux ? Qu’il les gagne par sa modestie, et par une honnête complaisance ; qu’on ne voie en lui, ni aucun air de fierté, ni des manières trop négligées ; qu’aucun trait de médisance ne se mêle dans ses discours ; que son visage ne s’altère jamais par la colère ; que dans le commerce du monde, et dans les affaires qu’il a à traiter, il agisse toujours avec sincérité, avec fidélité, et avec droiture. C’est là effectivement se réformer, se perfectionner.

Notre Y king[6] dit : travailler à redresser ceux qui ignorent les voies de la justice, et qui s’en écartent ; c’est l’occupation d’un sage. Ce texte nous avertit que comme la jeunesse est l’âge de l’ignorance, aussi la grande science, dont on doit, pour ainsi dire, nourrir les jeunes étudiants, c’est la science d’un cœur d’un esprit droit, qui s’éloigne du travers des fausses sectes et des maximes dangereuses. Une telle éducation, digne exercice de nos sages, quels excellents sujets ne formerait-elle point ? Que penser donc d’un maître, qui négligeant de redresser ses disciples sur les erreurs et la corruption du siècle, donne toute son application à les surcharger de différentes leçons, dont il remplit leur mémoire sans aucun fruit ? Étrange désordre !

Au reste on l’empêcherait ce désordre, si les mandarins, qui sont les pasteurs 2 aussi bien que les gouverneurs du peuple, qui leur est confié, voulaient y donner quelque attention : par exemple, lorsque pour quelque affaire, comme il arrive souvent, ils sont obligés d’aller à la campagne, et de se transporter en différents endroits de leur district, s’ils prenaient la peine de visiter en personnes les écoles, d’examiner par eux-mêmes le progrès qu’on y fait, et la méthode qu’on observe ; de louer avec quelques marques de distinction la capacité des écoliers, et de reconnaître par quelque libéralité les soins et l’application du maître ; quel fruit cela ne produirait-il pas ? Les pères et les mères, ou les frères aînés, apprenant la visite du mandarin, pousseraient bien autrement leurs enfants ou leur cadets à l’étude. Le maître de son côté, après un tel honneur, aurait beaucoup plus de zèle et d’autorité pour se faire écouter, se faire obéir, et par là former d’excellents disciples pour les lettres et pour la vertu.


REMARQUE sur le même sujet.


Les Y hio, ou écoles fondées, et entretenues des libéralités du prince, des mandarins, ou des gens riches, qui ont du zèle pour le bien public, sont assez rares à la Chine, autant que j’en puis juger ; quoique les simples hio, ou écoles, soient si communes, qu’il n’y a peut-être point de village, ou l’on n’en trouve plutôt deux qu’une. Ici un jeune homme qui n’a point étudié, est une preuve vivante de l’extrême pauvreté de ses parents.

C’est un proverbe chinois, qu’il y a plus de maîtres que d’écoliers, et plus de médecins que de malades.

Enseigner est l’emploi de tous les pauvres lettrés, qui sont sans nombre : car comme on s’avance par les lettres, jusqu’à devenir grand mandarin, il n’y a guère de familles, qui ne fassent étudier quelques-uns de leurs enfants, dans l’espérance qu’ils parviendront comme d’autres ; et parce que le plus souvent leurs efforts sont inutiles, ils se trouvent réduits à enseigner la jeunesse.

Assez souvent les maîtres d’école, pour mieux assurer leur subsistance, se font un petit recueil de recettes propres à guérir les maladies ; et ils ajoutent à la qualité de maître, celle de médecin ; ou du moins ils se réservent à prendre celle-ci, quand l’autre, en avançant sur l’âge, vient à leur manquer : ainsi tout à coup ils se trouvent vieux médecins.

Les lettrés qui enseignent, s’ils se sentent du mérite, étudient en même temps pour monter à un nouveau grade. Si une fois ils parviennent dans les examens à être sieou tsai ou docteurs, dès lors, quelque pauvres qu’ils soient, ils sont tout à coup tirés de misère : toute la parenté contribue à leur entretien : ils peuvent demander des grâces aux mandarins : ils ont espérance de le devenir après un certain nombre d’années, et s’ils se rendent à la cour, pour y être précepteurs des fils de quelque grand seigneur, ou d’un grand mandarin, ils avancent plus vite et plus sûrement : aussi y en a-t-il plusieurs qui prennent ce parti.

La qualité de maître, ou sien feng, ne se perd point à l’égard de ceux qui ont été disciples. Celui, dit le proverbe, qu’on a une fois reconnu pour maître, doit être regardé durant toute sa vie comme père. C’est sans doute, selon ce principe chinois, que le fameux ministre d’État Paul Siu, grand protecteur de notre sainte religion, ayant appris la mort du missionnaire qui l’avait instruit et baptisé, prit le deuil, et le fit prendre à toute sa famille, comme il avait fait pour son propre père.

C’est aussi sur ce principe, que les disciples étant devenus mandarins, le maître, ou à son défaut ses enfants, ont droit d’aller rendre visite, et de demander une marque de reconnaissance, qui ne se refuse point. Un viceroi même, en présence des grands mandarins de sa province, cédera sans façon la première place à son sien feng, dont il a reçu les premières leçons dans sa jeunesse, et qui est resté pauvre au village, pendant que le disciple est parvenu aux plus hautes dignités. Voilà le fondement des grands honneurs, que les empereurs mêmes rendent à Confucius : c’est le premier sien feng de l’empire.

Les auteurs chinois dans leurs livres relèvent fort l’emploi de maître qui enseigne la jeunesse. C’est là, dit un savant, l’occupation la plus parfaite et la plus importante. Le bonheur ou le malheur d’une famille dépend de l’éducation des enfants : les fautes des disciples deviennent communes au maître.

Voici ce qu’on trouve dans un livre assez récent, approuvé par deux des premiers docteurs de la cour : s’appliquer à instruire la jeunesse, c’est un très haut point de vertu, Te kii ta ; le Créateur de l’univers manquerait-il à la récompenser un jour, Tsao oue ngan te pou me yeou ? Ce même auteur fait diverses observations sur ce sujet : je vais les rapporter.


Première observation de l’auteur.


On a tort d’avoir quelquefois peu d’égard pour ceux qui enseignent les premiers éléments : la peine qu’ils prennent est très rude, et sans comparaison plus rebutante, que les soins qu’on prend pour diriger des étudiants déjà avancés.


REMARQUE.


En effet, on voit un grand nombre de ces maîtres d’école, qui deviennent pulmoniques et éthiques, a force d’enseigner et d’étudier eux-mêmes, quoiqu’ils soient beaucoup mieux entretenus qu’ils ne le seraient dans leurs maisons, et que les parents de leurs écoliers pourvoient à tous leurs besoins.

Au reste les crieries continuelles, soit du maître, soit des disciples, sont très incommodes. Les Chinois n’apprennent les livres qu’en les récitant à haute voix : ils sont surpris de nous voir étudier sans remuer les lèvres, et sans faire le moindre mouvement du corps. Ils ont coutume d’accompagner le son de la voix d’un léger balancement, du moins de la tête.


Seconde observation de l’auteur.


Peu de gens s’unissent pour avoir au voisinage un maître, qui enseigne leurs enfants ; et parce qu’ils ne sont pas en état de faire de la dépense, tout lettré leur est bon pour cet emploi : ainsi la foule de ces maîtres est de gens ignorants.


REMARQUE.


Ils sont pourtant bons à quelque chose ; car ils ont leur routine qu’ils suivent en enseignant certains livres. D’ailleurs ils montrent à faire une révérence de bonne grâce et à propos ; à offrir et à recevoir civilement une tasse de thé ; à se donner dans la démarche, dans le tour du bonnet, et dans le manège de l’éventail, un petit air de politesse chinoise, auquel on distingue les étudiants.


Troisième observation de l’auteur.


Il loue la pratique d’un certain professeur, lequel en recevant des disciples, s’informait des parents s’ils voulaient pousser leurs enfants dans les lettres, ou en faire des marchands et des artisans comme eux : ensuite il proportionnait ses leçons à un tel dessein, afin que ses disciples ne perdissent pas leur temps, et que lui ne perdît pas ses soins.


REMARQUE.


On aide les enfants des pauvres gens à faire vite leur petite provision de caractères, pour écrire leurs comptes par le moyen d’un livre, où les choses les plus ordinaires de la vie, du ménage, et du commerce, sont peintes grossièrement : au bas de chaque figure, est le caractère ou le nom de chaque chose.

Les Chinois, pour se divertir, sondent pour la plupart les inclinations de leurs enfants dès leurs plus tendre enfance, lorsqu’ils peuvent mouvoir les mains. Ils mettent devant eux un livre, une balance, ou des armes ; et selon le choix que fait l’enfant, ils jugent qu’il est né pour l’étude, ou pour le commerce, ou pour la guerre.


Quatrième observation de l’auteur.


On doit examiner la portée des écoliers, et ne les pas surcharger de travail. S’ils peuvent dans un jour apprendre deux cents caractères, ne leur en enseignez que cent ; autrement vous les rebutez. Ne les poussez pas non plus avant le temps à des compositions trop difficiles ; c’est vouloir qu’ils s’accoutument à mal faire.


REMARQUE.


Quant à la mémoire des Chinois, dit le P. Dentrecolles, j’ai été plus d’une fois surpris d’entendre réciter d’un bout à l’autre, à de petits chrétiens de sept à huit ans, des livres entiers assez longs. La science à la Chine consiste principalement à exercer sa mémoire, et à y retenir plusieurs livres. Un mandarin voyant un jour ma petite bibliothèque européenne, dit tout bas à un autre mandarin : Croyez-vous qu’il puisse nous réciter une partie de ces livres ? Ces messieurs nous demandent souvent des secrets pour avoir une mémoire heureuse ; je crois que plusieurs la ruinent par les excès de leurs premières études.


Cinquième observation de l’auteur.


Il importe surtout d’interdire aux jeunes gens la lecture des romans, des comédies, des pièces de vers, et des chansons peu honnêtes ; ces sortes de livres amollissent, et corrompent insensiblement le cœur ; c’est la perte des bonnes mœurs : on fait sans honte ce qu’on a lu avec plaisir. Tel mauvais discours qui est entré dans l’oreille d’un jeune écolier lui reste toute la vie dans le cœur.


REMARQUE.


L’empereur Cang hi a défendu de vendre des livres contraires aux bonnes mœurs, comme certains romans capables de corrompre la jeunesse. Les mandarins font des visites dans les boutiques des libraires : ceux-ci ne laissent pourtant pas d’en vendre en secret, sans les exposer à la vue.



  1. C’est-à-dire, le calcul des années par cycle composé de 60 ans,
  2. Teng.
  3. ces toui sont des rapports de mots et de phrases, des antithèses, une versification imparfaite, ou prose mesurée, mais sans rimes.
  4. Confucius.
  5. c’est ce que les Chinois appellent tço yé.
  6. C'est le plus ancien livre canonique de la Chine.