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Description du département de l’Oise/Corbeil-Cerf

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P. Didot l’ainé (1p. 166-174).


CORBEIL-CERF.

La route de Meru à Corbeil–Cerf est, comme toutes celles des environs de Meru, presque impraticable en voiture ; mais on en est dédommagé par la variété des paysages. Cette commune est entièrement environnée de bois qui forment autour d’elle un fer–à–cheval : elle étoit autrefois dévorée par les cerfs, les biches et les lapins ; une quarantaine de daims blancs avoient été lâchés dans les bois quelque temps avant la révolution, animaux d’autant plus nuisibles qu’ils paissoient en bandes, et ne quittaient un champ qu’après l’avoir entièrement dépouillé.

La situation de Corbeil-Cerf est très riante ; la route de Beauvais à Meru la traverse ; elle est bordée d’arbres fruitiers, qui dans le mois de floréal donnent un spectacle ravissant. La pente douce du Thérain permet aux pluies, aux neiges fondues de s’écouler sans ravages dans les rivières qui passent à l’extrémité du canton au pied des monts qui le terminent. L’air y paroît pur ; mais malheureusement des épidémies y sont fréquentes.

Ce pays recelé dans toute son étendue des lits de terre calcaire, qui, d’après les observations de Rouelle, régnent depuis Paris jusqu’au Havre : quand on fouille la terre, on trouve presque partout le même ordre de couches, plus ou moins horizontales, des tufs rendus productifs par la culture, des cailloux mêlés d’oursins pénétrés de matières siliceuses.

Les femmes de la campagne emploient ces oursins pour peser leur beurre ; ils sont presque tous du poids d’une demi-livre.

Au-dessous est une couche d’argile rouge glaiseuse ; plus bas une terre sablonneuse ; ensuite, à la profondeur de quatre ou cinq mètres, de la marne, etc.

Le travail de presque tous les habitants est la fabrique des éventails en bois indigènes ; les femmes font de la dentelle de soie. Ces occupations douces et paisibles influent sur le caractère des hommes, ils sont en général calmes et tranquilles.

On voit encore à Corbeil-Cerf quelques restes d’un vieux poirier sous lequel on rendoit autrefois la justice : un mari brutal a-t-il battu sa femme ? quelques plaisants font un homme de paille, vont le placer la nuit sur ce poirier, et répandent de la paille depuis le pied de l’arbre jusqu’à la porte du méchant, qui devient le lendemain l’objet de la risée publique ; on bat fort peu de femmes à Corbeil-Cerf.

La danse, qu’on aime excessivement dans la commune, est nécessaire à des hommes sédentaires par état, à des femmes occupées de dentelles, renfermées pendant six ou sept jours sans changer d’air : cet exercice leur rend la gaieté, et prévient les maladies qui pourroient les attaquer.

On recueille dans les bonnes années huit à neuf cents muids de cidre autour de Corbeil-Cerf : ces bonnes gens le partagent généreusement avec leurs amis, avec les étrangers qui viennent les visiter.

Leurs puits ont jusqu’à deux cents pieds de profondeur.

Le Déluge, petite commune voisine, est ainsi nommé de la quantité d’eau et de boue qui séjourne sans cesse dans les rues, et dont le terrain plat, glaiseux, et sans pente, ne favorise aucun écoulement.

Les terres labourables du Déluge ressemblent à celles de Corbeil-Cerf. Leur culture est très dispendieuse ; les socs, les instruments aratoires exigent de fréquentes réparations ; une charrue ne peut cultiver que vingt arpents, quand ailleurs elle en peut cultiver trente.

Les habitants de ce pays sont manouvriers, charretiers, charrons, maçons, charpentiers : on y compte douze cultivateurs ; quelques habitants scient des os pour les éventaillistes.

Les jardins, entourés de haies vives, mêlées d’ormes, de frênes et d’autres arbres, sont en général tellement couverts de pommiers, qu’à peine le soleil y pénètre ; ces fruits n’atteignent point la maturité nécessaire pour qu’ils donnent des cidres de bonne qualité.

La commune de S.-Crépin renferme beaucoup de manœuvres, de cordonniers, de savetiers, de tisserands, de charrons, de maréchaux, d’évenyaillistes en bois communs.

Le chemin de Pontoise traverse cette commune ; cette route est celle de Poissy et de S.-Germain-en-Laye.

Il n’y a d’autre pâture que la luzerne qui se plaît dans le sol de ce pays ; pendant l’été on cherche l’herbe dans le bois, dans les avoines ; cette collecte sert de supplément à la nourriture des bestiaux.

Lormaison ne contient que trois cents soixante-sept habitants, parmi lesquels on compte huit cultivateurs : il y a dans cette commune douze maisons d’ouvriers éventaillistes, et quarante-cinq de savetiers, qui vont vendre leurs galoches et de vieux souliers raccommodés dans les foires et marchés du voisinage, et sur-tout à Beauvais ; le reste des habitations est occupé par des manouvriers et par des veuves.

Les habitants de Lormaison sont redevables de l’espèce d’aisance dont ils jouissent à leur patience, à leur économie, à leur sobriété, à leur assiduité au travail. N’est-il pas admirable de voir un genre d’industrie qui consiste à recueillir de vieux souliers, à les raccommoder, à les revendre de 10 à 24 sous, procurer une vie douce, abondante et tranquille à des êtres jetés loin des villes sur un terrain ingrat et solitaire ? Pendant que les hommes s’occupent à recoudre, à placer, à rabiller de vieux morceaux de cuir, les femmes sont chargées d’aller vendre le résultat de ce travail ; les filles et les veuves du village font des blondes pour les manufacturiers de Chantilly.

Outre les vieux cuirs du voisinage qu’ils réunissent, les habitants de Lormaison s’en procurent une très grande quantité par un mouvement de commerce peu connu. Les hommes de S.-Sanlieu et des communes voisines, département de la Somme, viennent charger à crédit leurs voitures de poteries à Savignies, près Beauvais ; ils les échangent, en parcourant la France, contre de vieux souliers, des cuirs, de vieilles bottes : à leur retour ils passent à Lormaison, et réalisent en argent le prix de leur spéculation.

Il se fabrique pendant l’hiver plus de douze mille paires de galoches, et deux ou trois mille dans l’été : on emploie une partie de la belle saison aux soins de la culture et des moissons. On devine avec quelle économie doivent se faire les achats et la vente de tout ce qui tient à cette fameuse manufacture : un mauvais cheval, un âne exténués portent au marché ces savates, ces galoches ; une pauvre femme les accompagne, un morceau de pain dans la poche, et ne dépense pas hors de sa commune un denier de l’argent qu’elle reçoit.

Le bruit qui se fait dans les maisons de savetiers les force à garder le silence : on ne cause guère que chez les ouvrières en blondes. Il en résulte des différences bien marquées dans la manière d être de ceux qui suivent ces deux professions.

L’usage de Corbeil-Cerf (je parle de la punition du mari qui frappe sa femme) avoit lieu jadis à Lormaison ; on se contente à présent d’attacher un bouchon de paille à la porte du mari brutal.

On se met au travail à quatre heures du matin, on ne le quitte qu’à neuf heures du soir ; une demi-heure suffit aux repas : la sobriété préserve les artisans des maladies qu’entraîne une vie sédentaire. On leur reproche un peu de parcimonie dans toute leur existence ; mais ils paient leurs impositions avec une exactitude incroyable ; jamais de dettes, jamais de procès, et jamais de querelles entre eux. Ils mènent une vie semblable à celle des pauvres habitants de l’Indoustan ; ils en ont la douceur et la sobriété.

Le curé de Corbeil – Cerf vient dire la messe à Lormaison ; il n’y vit jamais un ivrogne.

Chaque habitant de Lormaison a son petit jardin qu’il cultive lui-même ; il est garni de haies, semé de quelques fleurs ; c’est le luxe des cordonniers.

Comme à force d’épargnes ils ont toujours un peu d’argent comptant, jamais ils ne laissent acheter à des étrangers le coin de terre qu’on met en vente.

Le terrain appartenant à la commune suffiroit dans de bonnes années à la nourriture de tous les habitants ; mais pendant les moissons ces hommes industrieux se répandent dans les campagnes, ils se louent en qualité de faucheurs de luzerne, d’avoine, de tasseurs de grains, pour le prix de dix quintaux de bled. Les femmes font la moisson autour de la commune sur le terrain qui leur appartient ; celles qui n’ont point de terres scient les grains pour leurs voisins : elles gagnent trois quintaux et demi de bled ; elles se font aider par les plus grands de leurs enfants.

Les plus aisés des habitants donnent un trousseau à leurs filles en les mariant ; mais ils ne se dessaisissent pas de leurs propriétés en terre.

On recueille dans les bonnes années sept ou huit cents muids de cidre dans les environs de Lormaison.

Un habitant est dans l’usage de se procurer un demi-muid de vin, qui sert toute l’année pour les malades et les femmes en couche de la commune.

Une coutume que j’ai trouvée dans le fond de la basse Bretagne règne dans les campagnes de ce canton ; en quelque état que soit un malade on n’oublie jamais de le faire manger tous les jours ; on le croit mort si l’on ne peut le décider à prendre quelques aliments.

Dans la longue carrière que je suis obligé de parcourir on me blâmera peut-être de ces minutieux détails ; j’ai cru pourtant qu’on ne verroit pas sans intérêt l’industrie et le travail d’un petit peuple riche de ses vertus et de sa patience. Heureux l’homme de génie que la grandeur de ses idées et de ses plans conduit à peindre Salente s’élevant sous les yeux de Mentor et d’Idoménée ! Je n’ai pas d’aussi grands tableaux à rendre, mais ce que je décris est vrai ; et l’on peut supporter à côté de Raphaël et du Poussin un paysage à la flamande.

La commune de Lormaison est située dans une plaine, au milieu du canton de Meru. Les mauvaises terres y sont beaucoup plus communes que les bonnes : les meilleures se louent de 12 à i3 liv. l’arpent, et les autres de 3 à 4 liv. Les communes de Meru, de Corbeil-Cerf, de Lormaison, etc., étoient tellement ravagées par les cerfs, les daims et les lapins avant la révolution, que les terres restoient en friche ; on assure qu’une femme rapportoit facilement chez elle dans son tablier ce que deux arpents cultivés donnoient en bled dans une année favorable.

L’aspect de la nature est des plus riants, les sites d’une grande variété.

On prétend que la commune de Lormaison est au moins de deux cents pieds au-dessus du niveau de Beauvais. Les puits ont deux cents pieds de profondeur : dans les jours chauds, quand les mares sont desséchées, on est forcé d’aller avec des voitures chercher de l’eau à une lieue et demie de la commune. Les habitants ont été des premiers à réparer à leurs frais leurs chemins vicinaux.

Vivez en paix, soyez heureux, bons et sages habitants de Lormaison.