Deux Ans de vacances/Chapitre 11

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Hetzel (p. 154-167).

XI

Premières dispositions à l’intérieur de French-den. – Déchargement du radeau. – Visite à la tombe du naufragé. – Gordon et Doniphan. – Le fourneau de la cuisine. – Gibier de poil et de plume. – Le nandû. – Projets de Service. – Approche de la mauvaise saison.


Le débarquement se fit aux cris de joie des petits, pour qui tout changement de la vie ordinaire équivalait à un jeu nouveau. Dole gambadait sur la berge comme un jeune chevreau ; Iverson et Jenkins couraient du côté du lac, tandis que Costar, prenant Moko à part, lui disait :

« Tu nous as promis un bon dîner, mousse ?

— Eh bien, vous vous en passerez, monsieur Costar, répondit Moko.

— Et pourquoi ?

— Parce que je n’aurais plus le temps de vous faire à dîner aujourd’hui !

— Comment, on ne dînera pas ?…

— Non, mais on soupera, et les outardes n’en seront pas moins bonnes pour servir à un souper ! »

Et Moko riait en montrant ses belles dents blanches.

L’enfant, après lui avoir donné une bourrade de bonne amitié, s’en alla retrouver ses camarades. D’ailleurs, Briant leur avait intimé l’ordre de ne point s’éloigner, afin que l’on pût toujours avoir l’œil sur eux.

« Tu ne les rejoins pas ?… demanda-t-il à son frère.

— Non ! je préfère rester ici ! répondit Jacques.

— Tu ferais mieux de prendre un peu d’exercice, reprit Briant. Je ne suis pas content de toi, Jacques !… Tu as quelque chose que tu caches… Ou bien, est-ce que tu serais malade ?

— Non, frère, je n’ai rien ! »

Toujours la même réponse qui ne pouvait suffire à Briant, très résolu à tirer les choses au clair – fût-ce au prix d’une scène avec le jeune entêté.

Cependant il n’y avait pas une heure à perdre, si l’on voulait passer cette nuit à French-den.

Premièrement, il s’agissait de faire visiter la caverne à ceux qui ne la connaissaient pas. Aussi, dès que le radeau eut été solidement amarré à la rive, au milieu d’un remous, en dehors du courant du rio, Briant pria-t-il ses camarades de l’accompagner. Le mousse s’était muni d’un fanal de bord, dont la flamme, très accrue par la puissance de ses lentilles, donnait une vive lumière.

On procéda au dégagement de l’orifice. Tels les branchages avaient été disposés par Briant et Doniphan, tels ils furent retrouvés. Donc, aucun être humain, aucun animal, n’avaient essayé de pénétrer dans French-den.

Après avoir écarté les branchages, tous se glissèrent par l’étroite ouverture. À la clarté du fanal, la caverne s’éclaira infiniment mieux qu’elle n’avait pu faire à la lueur des branches résineuses ou des grossières chandelles du naufragé.

« Eh ! nous serons à l’étroit ici ! fit observer Baxter, qui venait de mesurer la profondeur de la caverne.

— Bah ! s’écria Garnett ! En mettant les couchettes les unes sur les autres, comme dans une cabine…

— À quoi bon ? répliqua Wilcox. Il suffira de les ranger en ordre sur le sol…

— Et, alors, il ne nous restera plus de place pour aller et venir, répliqua Webb.

— Eh bien ! on n’ira pas et on ne viendra pas, voilà tout ! répondit Briant. As-tu mieux à nous offrir, Webb ?

— Non, mais…

— Mais, riposta Service, l’important, c’était d’avoir un abri suffisant ! Je ne pense pas que Webb s’imaginait trouver ici un appartement complet avec salon, salle à manger, chambre à coucher, hall, fumoir, salle de bains…

— Non, dit Cross. Encore faut-il qu’il y ait un endroit où l’on puisse faire la cuisine…

— Je la ferai dehors, répondit Moko.

— Ce serait très incommode par les mauvais temps, fit remarquer Briant. Aussi je pense que dès demain, nous devrons placer ici même le fourneau du Sloughi

— Le fourneau… dans la cavité où nous mangerons, où nous coucherons ! répliqua Doniphan d’un ton de dégoût très prononcé.

— Eh bien, tu respireras des sels, lord Doniphan ! s’écria Service qui partit d’un franc éclat de rire.

— Si cela me convient, aide-cuisinier ! repartit le hautain garçon en fronçant les sourcils.

— Bien !… bien !… se hâta de dire Gordon. Que la chose soit agréable ou non, il faudra cependant s’y résoudre au début ! D’ailleurs, en même temps qu’il servira pour la cuisine, le fourneau chauffera l’intérieur de la caverne. Quant à s’aménager plus spacieusement en creusant d’autres chambres dans le massif, nous aurons tout l’hiver pour ce travail, s’il est faisable. Mais, d’abord, prenons French-den comme il est, et installons-nous le mieux possible ! »

Avant dîner, les couchettes furent transportées, puis arrimées régulièrement sur le sable. Quoiqu’elles fussent serrées les unes contre les autres, ces enfants, habitués aux étroites cabines du schooner, ne devaient pas y regarder de si près.

Cet aménagement occupa la fin de la journée. La grande table du yacht fut alors placée au milieu de la caverne, et Garnett, aidé des petits qui lui apportaient les divers ustensiles du bord, se chargea de mettre le couvert.

De son côté, Moko, auquel s’était adjoint Service, avait fait d’excellente besogne. Un foyer, disposé entre deux grosses pierres, au pied du contrefort de la falaise, fut alimenté avec le bois sec que Webb et Wilcox étaient allés chercher sous les arbres de la berge. Vers six heures, le pot-au-feu, c’est-à-dire le biscuit de viande – qu’il suffisait de soumettre à une ébullition de quelques minutes – fumait en répandant une bonne odeur. Ce qui n’empêchait pas une douzaine de tinamous, enfilés d’une baguette de fer, après avoir été convenablement plumés, de rôtir devant une flamme pétillante au-dessus d’une lèchefrite, dans laquelle Costar avait grande envie de tremper un morceau de biscuit. Et, tandis que Dole et Iverson remplissaient consciencieusement l’office de tournebroches, Phann suivait leurs mouvements avec un intérêt très significatif.

Avant sept heures, tous étaient réunis dans l’unique chambre de French-den – réfectoire et dortoir à la fois. Les escabeaux, les pliants, les sièges d’osier du Sloughi, avaient été apportés en même temps que les bancs du poste d’équipage. Les jeunes convives, servis par le mousse et aussi par eux-mêmes, firent un repas substantiel. La soupe bouillante, un morceau de corn-beef, le rôti de tinamous, du biscuit en guise de pain, de l’eau fraîche additionnée d’un dixième de brandy, un morceau de chester et quelques verres de sherry au dessert, les dédommagèrent du médiocre menu des derniers jours. Quelle que fût la gravité de la situation, les petits se laissaient aller à la gaîté de leur âge, et Briant se fût bien gardé de contenir leur joie ou de réprimer leurs rires !

La journée avait été fatigante. On ne demandait pas mieux, la faim satisfaite, que d’aller prendre du repos. Mais, auparavant, Gordon, guidé par un sentiment de religieuse convenance, proposa à ses camarades de faire une visite à la tombe de François Baudoin, dont ils occupaient maintenant la demeure.

La nuit assombrissait l’horizon du lac et les eaux ne réfléchissaient même plus les derniers rayons du jour. Ayant tourné le contrefort, les jeunes garçons s’arrêtèrent près d’un léger renflement du sol, sur lequel s’élevait une petite croix de bois. Et alors, les petits agenouillés, les grands courbés devant cette tombe, adressèrent une prière à Dieu pour l’âme du naufragé.

À neuf heures, les couchettes étaient occupées, et, à peine fourré sous sa couverture, chacun dormait d’un bon somme. Seuls, Wilcox et Doniphan, dont c’était le tour de veille, entretinrent un grand feu à l’entrée de la caverne, lequel devait servir à écarter les visiteurs dangereux, tout en échauffant l’intérieur.

Le lendemain, 9 mai, et pendant les trois journées qui suivirent, le déchargement du radeau exigea tous les bras. Déjà les vapeurs persistaient à s’amonceler avec les vents d’ouest, annonçant une période de pluie ou même une période de neige. En effet, la température ne dépassait guère le zéro du thermomètre, et les hautes zones devaient être très refroidies. Il importait donc que tout ce qui pouvait se gâter, munitions, provisions solides ou liquides, fût mis à l’abri dans French-den.

Pendant ces quelques jours, vu l’urgence de la besogne, les chasseurs ne s’éloignèrent pas. Mais, comme le gibier d’eau abondait, soit à la surface du lac, soit au-dessus du marécage, sur la rive gauche du rio, Moko ne fut jamais dépourvu. Bécassines et canards, pilets et sarcelles, fournirent à Doniphan l’occasion de tirer quelques beaux coups de fusil.

Pourtant, Gordon ne voyait pas sans peine ce que la chasse – même heureuse – coûtait de plomb et de poudre. Il tenait par-dessus tout à ménager les munitions dont il avait noté les quantités exactes sur son carnet. Aussi recommanda-il bien à Doniphan d’économiser ses coups de feu.

« Il y va de notre intérêt pour l’avenir, lui dit-il.

— D’accord, répondit Doniphan, mais il faut également être avares de nos conserves ! Nous nous repentirions d’en être privés, s’il se présentait jamais un moyen de quitter l’île…

— Quitter l’île ?… fit Gordon. Sommes-nous donc capables de construire un bateau qui puisse tenir la mer ?…

— Et pourquoi pas, Gordon, s’il se trouve un continent dans le voisinage ?… En tout cas, je n’ai pas envie de mourir ici comme le compatriote de Briant !…

— Soit, répondit Gordon. Cependant, avant de songer à partir, habituons-nous à l’idée que nous serons peut-être forcés de vivre ici des années et des années ?…

— Voilà bien mon Gordon ! s’écria Doniphan. Je suis sûr qu’il serait enchanté de fonder une colonie…

— Sans doute, si on ne peut faire autrement !

— Eh ! Gordon, je ne crois pas que tu rallies beaucoup de partisans à ta marotte – pas même ton ami Briant !

— Nous avons le temps de discuter cela, répondit Gordon. – Et, à propos de Briant, Doniphan, laisse-moi te dire que tu as des torts envers lui. C’est un bon camarade, qui nous a donné des preuves de dévouement…

— Comment donc, Gordon ! répliqua Doniphan de ce ton dédaigneux dont il ne pouvait se départir. Briant a toutes les qualités !… C’est une sorte de héros…

— Non, Doniphan, il a ses défauts comme nous. Mais tes sentiments à son égard peuvent amener une désunion qui rendrait notre situation encore plus pénible ! Briant est estimé de tous…

— Oh ! de tous !

— Ou, au moins, du plus grand nombre de ses camarades. Je ne sais pourquoi Wilcox, Cross, Webb et toi, vous ne voulez rien entendre de lui ! Je te dis cela en passant, Doniphan, et je suis sûr que tu réfléchiras…

— C’est tout réfléchi, Gordon ! »

Gordon vit bien que l’orgueilleux garçon était peu disposé à tenir compte de ses conseils – ce qui l’affligeait, car il prévoyait de sérieux ennuis pour l’avenir.

Ainsi qu’il a été dit, le déchargement complet du radeau avait pris trois jours. Il ne restait plus qu’à démolir le bâti et la plate-forme, dont les madriers et les planches pourraient être employés à l’intérieur de French-den.

Malheureusement, tout le matériel n’avait pu trouver place dans la caverne, et, si on ne parvenait pas à l’agrandir, on serait obligé de construire un hangar, sous lequel les ballots seraient mis à l’abri du mauvais temps.

En attendant, suivant le conseil de Gordon, ces objets furent entassés dans l’angle du contrefort, après avoir été recouverts des prélarts goudronnés, qui servaient à protéger les claires-voies et capots du yacht.

Dans la journée du 13, Baxter, Briant et Moko procédèrent au montage du fourneau de cuisine, qu’il avait fallu traîner sur des rouleaux jusqu’à l’intérieur de French-den. Là, on l’adossa contre la paroi de droite, près de l’orifice, de façon que le tirage pût s’opérer dans de meilleures conditions. Quant au tuyau, qui devait conduire au dehors les produits de la combustion, sa mise en place ne laissa pas de donner quelques difficultés. Cependant, comme le calcaire du massif était tendre, Baxter parvint à percer un trou à travers lequel fut ajusté le tuyau, ce qui permit à la fumée de s’échapper extérieurement. Dans l’après-midi, lorsque le mousse eut allumé son fourneau, il eut la satisfaction de constater qu’il fonctionnait assez convenablement. Même par les mauvais temps, la cuisson des aliments était donc assurée.

Pendant la semaine suivante, Doniphan, Webb, Wilcox et Cross auxquels se joignirent Garnett et Service, purent satisfaire leurs goûts de chasseurs. Un jour, ils s’engagèrent sous la forêt de bouleaux et de hêtres, à un demi-mille de French-den, du côté du lac. En quelques endroits, des indices du travail de l’homme leur apparurent très visiblement. C’étaient des fosses, creusées dans le sol, recouvertes d’un réseau de branchages, et assez profondes pour que les animaux qui y tombaient n’en pussent plus sortir. Mais l’état de ces fosses indiquait qu’elles dataient de bien des années déjà, et l’une d’elles contenait encore les restes d’un animal dont il eût été malaisé de reconnaître l’espèce.

« En tout cas, ce sont les ossements d’une bête de grande taille ! fit observer Wilcox, qui s’était laissé prestement glisser au fond de la fosse, et en avait retiré des débris blanchis par le temps.

Baxter parvint à percer un trou. (Page 160.)

— Et c’était un quadrupède, puisque voici les os de ses quatre pattes, ajouta Webb.

— À moins qu’il n’y ait ici des bêtes à cinq pattes, répondit Service, et alors celle-ci ne pourrait être qu’un mouton ou un veau phénoménal !

— Toujours des plaisanteries, Service ! dit Cross.

— Il n’est pas défendu de rire ! répliqua Garnett.

— Ce qui est certain, reprit Doniphan, c’est que cet animal devait être très vigoureux. Voyez la grosseur de sa tête et sa mâchoire encore armée de crocs ! Que Service plaisante, puisque ça l’amuse, avec ses veaux de bateleurs et ses moutons de foire ! Mais, si ce quadrupède venait à ressusciter, je crois qu’il ne serait pas d’humeur à rire !

— Bien envoyé ! s’écria Cross, toujours disposé à trouver excellentes les reparties de son cousin.

— Tu penses donc, demanda Webb à Doniphan, qu’il s’agit là d’un carnassier ?

— Oui, à n’en pas douter !

— Un lion ?… un tigre !… demanda Cross, qui ne paraissait pas très rassuré.

— Sinon un tigre ou un lion, répondit Doniphan, du moins un jaguar ou un couguar !

— Il faudra nous tenir sur nos gardes !… dit Webb.

— Et ne pas s’aventurer trop loin ! ajouta Cross.

— Entends-tu, Phann, dit Service en se retournant vers le chien, il y a de grosses bêtes par ici ! »

Phann répondit par un joyeux aboiement qui ne dénotait aucune inquiétude.

Les jeunes chasseurs se disposèrent alors à revenir vers French-den.

« Une idée, dit Wilcox. Si nous recouvrions cette fosse avec de nouveaux branchages ?… Peut-être quelque animal s’y laisserait-il prendre encore ?

— Comme tu voudras, Wilcox, répondit Doniphan, bien que j’aime mieux tirer un gibier en liberté que de le massacrer au fond d’une fosse ! »

C’était le sportsman qui parlait ainsi ; mais, en somme, Wilcox, avec son goût naturel pour dresser des pièges, se montrait plus pratique que Doniphan.

Aussi, s’empressa-t-il de mettre son idée à exécution. Ses camarades l’aidèrent à couper des branches aux arbres voisins ; cela fait, les plus longues furent placées en travers, et leur feuillage dissimula complètement l’ouverture de la fosse. Piège bien rudimentaire, sans doute, mais souvent employé et avec succès par les trappeurs des Pampas.

Afin de reconnaître l’endroit où était creusée cette fosse, Wilcox fit quelques brisées aux arbres jusqu’à la lisière de la forêt, et tous revinrent à French-den.

Ces chasses, cependant, ne laissaient pas d’être fructueuses. Le gibier de plume abondait. Sans compter les outardes et les tinamous, on voyait nombre de ces martinettes, dont le plumage, pointillé de blanc, rappelle celui de la pintade, de ces pigeons des bois qui volent par bandes, de ces oies antarctiques, qui sont assez bonnes à manger, lorsque la cuisson les a dépouillées de leur saveur huileuse. Quant au gibier de poil, il était représenté par des « tucutucos », sortes de rongeurs qui peuvent remplacer avantageusement le lapin dans les gibelottes, des « maras », lièvres d’un gris roux avec un croissant noir sur la queue, ayant toutes les qualités comestibles de l’agouti, des « pichis », du genre tatous, mammifères au test écailleux dont la chair est délicieuse, des « pécaris », qui sont des sangliers de petite taille, et des « guaçulis », semblables aux cerfs, dont ils ont l’agilité.

Doniphan put abattre quelques-uns de ces animaux ; mais, comme ils étaient difficiles à approcher, la consommation de poudre et de plomb ne fut pas en rapport avec les résultats obtenus, au grand déplaisir du jeune chasseur. Et cela lui attira des observations de la part de Gordon – observations, d’ailleurs, que ses partisans ne reçurent pas mieux que lui.

Ce fut aussi pendant une de ces excursions que l’on fit bonne provision de ces deux précieuses plantes, découvertes par Briant, lors de la première expédition au lac. C’était ce céleri sauvage, qui croissait en grande abondance sur des terrains humides, et ce cresson, dont les jeunes pousses forment un excellent antiscorbutique, lorsqu’elles commencent à sortir de terre. Ces végétaux figurèrent à tous les repas par mesure d’hygiène.

En outre, le froid n’ayant pas encore congelé la surface du lac et du rio, des truites furent prises à l’hameçon, ainsi qu’une espèce de brochet, très agréable à manger, à la condition de ne point s’étrangler avec ses trop nombreuses arêtes. Enfin, un jour, Iverson revint triomphalement, portant un saumon de belle taille, avec lequel il avait longtemps lutté au risque de rompre sa ligne. Si donc, à l’époque où ces poissons remontaient l’embouchure du rio, on parvenait à s’en approvisionner amplement, ce serait s’assurer une précieuse réserve pour l’hiver.

Entre-temps, plusieurs visites avaient été faites à la fosse préparée par Wilcox ; mais aucun animal ne s’y laissait choir, bien qu’on y eût déposé un gros morceau de viande qui aurait pu attirer quelque carnassier.

Cependant, le 17 mai, il se produisit un incident.

Ce jour-là, Briant et quelques autres étaient allés dans la partie de la forêt voisine de la falaise. Il s’agissait de chercher si, à proximité de French-den, il ne se trouverait pas quelque autre cavité naturelle, qui servirait de magasin pour loger le reste du matériel.

Or, voici qu’en s’approchant de la fosse, on entendit des cris rauques qui s’en échappaient.

Briant, s’étant dirigé de ce côté, fut aussitôt rejoint par Doniphan qui n’eût pas voulu se laisser devancer. Les autres les suivaient à quelques pas, leurs fusils en état, tandis que Phann marchait, les oreilles dressées, la queue raide.

Ils n’étaient plus qu’à vingt pas de la fosse, lorsque les cris redoublèrent. Au milieu du plafond de branchages, apparut alors une large trouée qui avait dû être produite par la chute de quelque animal.

Ce qu’était cet animal, on n’eût pu le dire. En tout cas, il convenait de se tenir sur la défensive.

« Va, Phann, va ! .. » cria Doniphan.

Et, aussitôt, le chien de s’élancer en aboyant, mais sans montrer d’inquiétude.

Briant et Doniphan coururent vers la fosse, et, dès qu’ils se furent penchés au-dessus :

« Venez !… venez ! crièrent-ils.

— Ce n’est point un jaguar ?… demanda Webb.

— Ni un couguar ?… ajouta Cross.

— Non ! répondit Doniphan. C’est une bête à deux pattes, une autruche ! »

C’était une autruche, en effet, et il y avait lieu de se féliciter que de tels volatiles courussent les forêts de l’intérieur, car leur chair est excellente – surtout dans la partie grasse qui leur garnit la poitrine.

Cependant, s’il n’était pas douteux que ce fût une autruche, sa taille moyenne, sa tête semblable à une tête d’oie, le vêtement de petites plumes qui enveloppait tout son corps d’une toison gris-blanchâtre, la rangeaient dans l’espèce des « nandûs », si nombreux au milieu des pampas du Sud-Amérique. Bien que le nandû ne puisse entrer en comparaison avec l’autruche africaine, il n’en faisait pas moins honneur à la faune du pays.

« Il faut le prendre vivant !… dit Wilcox.

— Je le crois bien ! s’écria Service.

— Ce ne sera pas commode ! répondit Cross.

— Essayons ! » dit Briant.

Si le vigoureux animal n’avait pu s’échapper, c’est que ses ailes ne lui permettaient pas de s’élever jusqu’au niveau du sol, et que ses pieds n’avaient point prise sur des parois verticales. Wilcox fut donc obligé de se laisser glisser au fond de la fosse, au risque de recevoir quelques coups de bec qui auraient pu le blesser grièvement. Cependant, comme il parvint à encapuchonner l’autruche avec sa vareuse qu’il lui jeta sur la tête, elle fut réduite à la plus complète immobilité. Il fut facile alors de lui lier les pattes à l’aide de deux ou trois mouchoirs attachés bout à bout, et tous, unissant leurs efforts, les uns en bas, les autres en haut, parvinrent à l’extraire de la fosse.

« Enfin, nous la tenons ! s’écria Webb.

— Et qu’en ferons-nous ?… demanda Cross.

— C’est bien simple ! répliqua Service, qui ne doutait jamais de rien. Nous la conduirons à French-den, nous l’apprivoiserons, et elle nous servira de monture ! J’en fais mon affaire, à l’exemple de mon ami Jack du Robinson Suisse ! »

Qu’il fût possible d’utiliser l’autruche de cette façon, c’était au moins contestable, malgré le précédent invoqué par Service. Toutefois, comme il n’y avait aucun inconvénient à la ramener à French-den, c’est ce qui fut fait.

Lorsque Gordon vit arriver ce nandû, peut-être s’effraya-t-il un peu d’avoir une bouche de plus à nourrir. Mais, en songeant que l’herbe ou les feuilles suffiraient à son alimentation, il lui fit bon accueil. Quant aux petits, ce fut une joie pour eux d’admirer cet animal, de s’en approcher – pas trop près cependant – après qu’on l’eut attaché avec une longue corde. Et, lorsqu’ils apprirent que Service comptait le dresser pour la course, ils lui firent promettre qu’il les prendrait en croupe.

« Oui ! si vous êtes sages, les bébés ! répondit Service, que les petits considéraient déjà comme un héros.

— Nous le serons ! s’écria Costar.

— Comment, toi aussi, Costar, répliqua Service, tu oserais monter sur cette bête ?…

— Derrière toi… et en te tenant bien… oui !

— Eh ! rappelle-toi donc ta belle peur, quand tu étais sur le dos de la tortue !

— Ce n’est pas la même chose, répondit Costar. Au moins, cette bête-là ne va pas sous l’eau !…

— Non, mais elle peut aller en l’air ! » dit Dole.

Et là-dessus, les deux enfants restèrent songeurs.

On le pense bien, depuis l’installation définitive à French-den, Gordon et ses camarades avaient organisé la vie quotidienne d’une façon régulière. Lorsque cette installation serait complète, Gordon se proposait de régler autant que possible les occupations de chacun, et surtout de ne point laisser les plus jeunes abandonnés à eux-mêmes. Sans doute, ceux-ci ne demanderaient pas mieux que de s’appliquer au travail commun dans la mesure de leurs forces ; mais pourquoi ne donnerait-on pas suite aux leçons commencées à la pension Chairman ?

« Nous avons des livres qui nous permettront de continuer nos études, dit Gordon, et ce que nous avons appris, ce que nous apprendrons encore, il ne serait que juste d’en faire profiter nos petits camarades.

— Oui, répondit Briant, et, si nous parvenons à quitter cette île, si nous devons revoir un jour nos familles, tâchons de n’avoir pas trop perdu notre temps ! »

Il fut convenu qu’un programme serait rédigé ; puis, dès qu’il aurait été soumis à l’approbation générale, on veillerait à ce qu’il fût scrupuleusement appliqué.

En effet, l’hiver venu, il y aurait bien des mauvais jours pendant lesquels ni grands ni petits ne pourraient mettre le pied dehors, et il importait qu’ils ne s’écoulassent pas sans profit. En attendant, ce qui gênait surtout les hôtes de French-den, c’était l’étroitesse de cette unique salle dans laquelle tous avaient dû s’entasser. Il fallait donc aviser, sans retard, aux moyens de donner à la caverne des dimensions suffisantes.