Deux Ans de vacances/Chapitre 14

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Hetzel (p. 207-222).

XIV

Derniers coups de l’hiver. – Le chariot. – Retour du printemps. – Service et son nandû. – Préparatifs d’une expédition au nord. – Les terriers. – Stop-river. – Faune et flore. – L’extrémité de Family-lake. – Sandy-desert.


Avec la belle saison qui s’annonçait, les jeunes colons allaient pouvoir mettre à exécution quelques-uns des projets conçus pendant les longs loisirs de l’hiver.

Vers l’ouest – cela n’était que trop évident – aucune terre n’avoisinait l’île. Au nord, au sud, à l’ouest, en était-il ainsi, et cette île faisait-elle partie d’un archipel ou d’un groupe du Pacifique ? Non, sans doute, si l’on s’en rapportait à la carte de François Baudoin. Néanmoins, des terres pouvaient se trouver dans ces parages, bien que le naufragé ne les eût pas aperçues, par la raison qu’il ne possédait ni lunette, ni lorgnette, et que, du haut d’Auckland-hill, c’est à peine si la vue embrassait un horizon de quelques milles ? Les jeunes garçons, mieux armés pour observer la mer au large, découvriraient peut-être ce que le survivant du Duguay-Trouin n’avait pas eu la possibilité d’entrevoir.

Étant donnée sa configuration, l’île Chairman ne mesurait pas plus d’une douzaine de milles dans sa partie centrale, à l’est de French-den. À l’opposé de Sloughi-bay, le littoral étant échancré, il conviendrait de pousser la reconnaissance dans cette direction.

Mais, avant de visiter les diverses régions de l’île, il s’agissait d’explorer le territoire compris entre Auckland-hill, Family-lake et Traps-woods. Quelles étaient ses ressources ? Était-il riche en arbres ou arbrisseaux dont on pouvait tirer profit ? C’est pour le savoir qu’une expédition fut décidée et fixée aux premiers jours de novembre.

Baxter s'occupa de rehisser un pavillon neuf. (Page 205.)

Toutefois, si le printemps allait commencer astronomiquement, l’île Chairman, située sous une assez haute latitude, n’en ressentit pas encore l’influence. Le mois de septembre et la moitié d’octobre furent marqués par de grands mauvais temps. Il y eut encore des froids très vifs, qui ne tinrent pas, car les aires du vent devinrent extrêmement variables. Pendant cette période de l’équinoxe, des troubles atmosphériques se manifestèrent avec une violence sans

Service n'était plus maître de sa fougueuse monture. (Page 213.)


égale – semblable à ceux qui avaient emporté le Sloughi à travers le Pacifique. Sous les coups redoublés des bourrasques, il semblait que le massif d’Auckland-hill frémissait tout entier, lorsque la rafale du sud, en rasant la région des South-moors, qui ne lui opposaient aucun obstacle, apportait les glaciales intempéries de la mer antarctique. C’était une rude besogne, quand il fallait lui fermer l’entrée de French-den. Vingt fois, elle enfonça la porte qui donnait accès dans Store-room, et pénétra par le couloir jusque dans le hall. En ces conditions, on souffrit certainement plus qu’à l’époque des froids intenses qui avaient abaissé la colonne thermométrique à trente degrés au-dessous du zéro centigrade. Et ce n’était pas seulement la rafale, c’était la pluie et la grêle contre lesquelles il fallait lutter.

Pour comble d’ennui, le gibier semblait avoir disparu, comme s’il fût allé chercher refuge vers les parties de l’île moins exposées aux coups de l’équinoxe – et aussi le poisson, probablement effrayé par l’agitation des eaux qui mugissaient le long des rives du lac.

Cependant, on ne resta pas oisif à French-den. La table ne pouvant plus servir de véhicule, puisque la couche de neige durcie avait disparu, Baxter chercha les moyens de fabriquer un appareil propre au charroi des objets pesants.

À ce propos, il eut l’idée d’utiliser deux roues d’égale grandeur qui appartenaient au guindeau du schooner. Ce travail ne se fit pas sans nombre de tâtonnements qu’eût évités un homme du métier. Ces roues étaient dentées, et, après avoir vainement essayé d’en briser les dents, Baxter en fut réduit à remplir les intervalles avec des coins de bois très serrés et qui furent cerclés d’une bande métallique. Puis, les deux roues ayant été réunies par une barre de fer, on établit un solide bâti de planche sur cet essieu. Véhicule bien rudimentaire ! mais, tel quel, il devait rendre et rendit de grands services. Inutile d’ajouter que, faute de cheval, de mule ou de baudet, ce seraient les plus vigoureux de la colonie qui s’attelleraient audit véhicule.

Ah ! si l’on parvenait à s’emparer de quadrupèdes, qui seraient dressés à cet usage, que de fatigues seraient épargnées ! Pourquoi la faune de l’île Chairman, à part quelques carnassiers dont on avait trouvé les restes ou les traces, semblait-elle plus riche de volatiles que de ruminants ! Et encore, à en juger par l’autruche de Service, pouvait-on espérer qu’ils se plieraient aux devoirs de la domesticité ?

En effet, le nandû n’avait absolument rien perdu de son caractère sauvage. Il ne se laissait point approcher, sans se défendre du bec et des pattes, il cherchait à briser les liens qui le tenaient à l’attache, et, s’il y fût parvenu, on l’aurait bientôt perdu sous les arbres de Traps-woods.

Service, cependant, ne se décourageait pas. Il avait naturellement donné au nandû le nom de Brausewind comme l’avait fait pour son autruche maître Jack du Robinson Suisse. Bien qu’il mît un excessif amour-propre à dompter le rétif animal, bons ou mauvais traitements n’y faisaient rien.

« Et pourtant, dit-il un jour, en se reportant au roman de Wyss qu’il ne se lassait pas de relire, Jack est parvenu à faire de son autruche une monture rapide !

— C’est vrai, lui répondit Gordon. Mais, entre ton héros et toi, Service, il y a la même différence qu’entre son autruche et la tienne !

— Laquelle, Gordon ?

— Tout simplement cette différence qui sépare l’imagination de la réalité !

— Qu’importe ! répliqua Service. Je viendrai à bout de mon autruche… ou elle dira pourquoi !

— Eh bien, sur ma parole, répondit Gordon en riant, je serais moins étonné de l’entendre te répondre que de la voir t’obéir ! »

En dépit des plaisanteries de ses camarades, Service était décidé à monter son nandû, dès que le temps le permettrait. Aussi, toujours à l’imitation de son type imaginaire, lui fit-il une sorte de harnais en toile à voile, et un capuchon avec œillères mobiles. Est-ce que Jack ne dirigeait pas sa bête suivant qu’il lui abaissait l’une ou l’autre de ces œillères sur l’œil droit ou sur l’œil gauche ? Et pourquoi donc ce qui avait réussi à ce garçon ne réussirait-il pas à son imitateur ? Service confectionna même un collier de filin qu’il parvint à fixer au cou de l’animal – lequel se serait fort bien passé de cet ornement. Quant au capuchon, il fut impossible de le lui mettre sur la tête.

Ainsi s’écoulaient les jours en travaux d’aménagement qui rendirent French-den plus confortable. C’était la meilleure façon d’occuper les heures que l’on ne pouvait utiliser au dehors, tout en ne retranchant rien de celles qui devaient être consacrées au travail.

D’ailleurs, l’équinoxe touchait à sa fin. Le soleil prenait de la force, et le ciel se rassérénait. On était à la mi-octobre. Le sol communiquait sa chaleur aux arbrisseaux et aux arbres qui se préparaient à reverdir.

Maintenant, il était permis de quitter French-den pendant des journées entières. Les vêtements chauds, pantalons de gros drap, tricots ou vareuses de laine, avaient été battus, réparés, pliés, serrés soigneusement dans les coffres, après avoir été étiquetés par Gordon. Les jeunes colons, plus à l’aise sous des habits plus légers, avaient salué avec joie le retour de la belle saison. De plus, il y avait cet espoir qui ne les abandonnait pas – l’espoir de faire quelque découverte de nature à modifier leur situation. Durant l’été, ne pouvait-il se faire qu’un navire visitât ces parages ? Et, s’il passait en vue de l’île Chairman, pourquoi n’y atterrirait-il pas, à la vue du pavillon qui flottait sur la crête d’Auckland-hill ?

Pendant la seconde quinzaine d’octobre, plusieurs excursions furent tentées sur un rayon de deux milles autour de French-den. Les chasseurs y prirent seuls part. L’ordinaire s’en ressentit, bien que, sur la recommandation de Gordon, la poudre et le plomb dussent être sévèrement économisés. Wilcox tendit des lacets, avec lesquels il captura quelques couples de tinamous et d’outardes, et même parfois de ces lièvres maras, qui ressemblent à l’agouti. Fréquemment dans la journée, on allait visiter ces lacets, car les chacals et les paperos ne se faisaient point faute de devancer les chasseurs pour détruire leur gibier. En vérité, c’était enrageant de travailler au profit de ces carnassiers qu’on n’épargnait point à l’occasion. On prit même un certain nombre de ces malfaisantes bêtes dans les anciennes trappes qui avaient été réparées, et dans les nouvelles, établies sur la lisière de la forêt. Quant aux fauves, on en releva encore des traces, mais on n’eut pas à repousser leurs attaques contre lesquelles on se tenait toujours en garde.

Doniphan tua aussi quelques-uns de ces pécaris et de ces guaculis – sangliers et cerfs de petite taille – dont la chair était savoureuse. Quant aux nandûs, personne ne regretta de ne pouvoir les atteindre, le peu de succès de Service dans son essai de domestication n’étant point pour encourager.

Et on le vit bien, lorsque, dans la matinée du 26, l’entêté garçon voulut monter son autruche, qu’il avait harnachée, non sans quelque peine.

Tous étaient venus sur Sport-terrace assister à cette intéressante expérience. Les petits regardaient leur camarade avec un certain sentiment d’envie, mêlé d’un peu d’inquiétude. Au moment décisif, ils hésitaient à prier Service de les prendre en croupe. Pour les grands, ils haussaient les épaules. Gordon avait même voulu dissuader Service de tenter une épreuve qui lui paraissait dangereuse ; mais celui-ci s’y était obstiné, et on avait résolu de le laisser faire.

Tandis que Garnett et Baxter tenaient l’animal, dont les yeux étaient recouverts par les œillères du capuchon, Service, après plusieurs tentatives infructueuses, parvint à s’élancer sur son dos. Puis, d’une voix à demi rassurée :

« Lâchez ! » cria-t-il.

Le nandû, privé de l’usage de ses yeux, resta d’abord immobile, retenu par le jeune garçon qui le serrait vigoureusement entre ses jambes. Mais, dès que les œillères eurent été relevées au moyen de la corde qui servait en même temps de rênes, il fit un bond prodigieux et partit dans la direction de la forêt.

Service n’était plus maître de sa fougueuse monture qui filait avec la rapidité d’une flèche. En vain essaya-t-il de l’arrêter en l’aveuglant de nouveau ? D’un coup de tête, le nandû déplaça le capuchon qui glissa sur son cou, auquel Service s’accrochait des deux bras. Puis, une violente secousse désarçonna le peu solide cavalier, et il tomba juste au moment où l’animal allait disparaître sous les arbres de Traps-woods.

Les camarades de Service accoururent ; lorsqu’ils arrivèrent à lui, l’autruche était déjà hors de vue.

Fort heureusement, Service, ayant roulé sur une herbe épaisse, n’avait aucun mal.

« La sotte bête !… La sotte bête ! s’écria-t-il tout confus. Ah ! si je la rattrape !…

— Tu ne la rattraperas point ! répondit Doniphan, qui se plaisait à rire de son camarade.

— Décidément, dit Webb, ton ami Jack était meilleur écuyer que toi !

— C’est que mon nandû n’était pas suffisamment apprivoisé !… répondit Service.

— Et ne pouvait l’être ! répliqua Gordon. Console-toi, Service, tu n’aurais rien pu faire de cette bête, et n’oublie pas que dans le roman de Wyss, il y a à prendre et à laisser ! »

Voilà comment finit l’aventure, et les petits n’eurent pas à regretter de ne point être « montés à autruche ! »

Aux premiers jours de novembre, le temps parut favorable pour une expédition de quelque durée, dont l’objectif serait de reconnaître la rive occidentale du Family-lake jusqu’à sa pointe nord. Le ciel était pur, la chaleur très supportable encore, et il n’y aurait aucune imprudence à passer quelques nuits en plein air. Les préparatifs furent donc faits en conséquence.

Les chasseurs de la colonie devaient prendre part à cette expédition, et, cette fois, Gordon jugea à propos de se joindre à eux. Quant à ceux de ses camarades qui demeureraient à French-den, ils y resteraient sous la garde de Briant et de Garnett. Plus tard, avant la fin de la belle saison, Briant entreprendrait lui-même une autre excursion dans le but de visiter la partie inférieure du lac, soit en longeant ses rives avec la yole, soit en le traversant, puisque, suivant la carte, il ne mesurait que quatre à cinq milles à la hauteur de French-den.

Les choses étant ainsi convenues, dès le matin du 5 novembre, Gordon, Doniphan, Baxter, Wilcox, Webb, Cross et Service partirent, après avoir pris congé de leurs camarades.

À French-den, rien n’allait être changé à la vie habituelle. En dehors des heures consacrées au travail, Iverson, Jenkins, Dole et Costar continueraient, comme de coutume, à pêcher dans les eaux du lac et du rio – ce qui constituait leur récréation favorite. Mais, de ce que Moko n’accompagnait pas les jeunes explorateurs, que l’on n’en conclue pas qu’ils seraient réduits à une mauvaise cuisine ! Service n’était-il pas là, et, le plus souvent, n’aidait-il pas le mousse dans ses opérations culinaires ? Aussi avait-il fait valoir ses talents pour participer à l’expédition. Qui sait s’il n’espérait pas retrouver son autruche ?

Gordon, Doniphan et Wilcox étaient armés de fusils ; en outre, tous avaient un revolver passé à la ceinture. Des couteaux de chasse et deux hachettes complétaient leur équipement. Autant que possible, ils ne devaient employer la poudre et le plomb que pour se défendre, s’ils étaient attaqués, ou pour abattre le gibier, dans le cas où l’on ne pourrait le prendre d’une façon moins coûteuse. À cet effet, le lazo et les bolas, remis en état, avaient été emportés par Baxter, qui, depuis quelque temps, s’était exercé à leur maniement. Un garçon peu bruyant, ce Baxter, mais vraiment très adroit, et qui était promptement devenu habile à se servir de ces engins. Jusqu’alors, à vrai dire, il n’avait visé que des objets immobiles, et rien ne prouvait qu’il réussirait contre un animal fuyant à toutes jambes. On le verrait à l’œuvre.

Gordon avait eu aussi l’idée de se munir du halkett-boat en caoutchouc, qui était très portatif, puisqu’il se refermait comme une valise et ne pesait qu’une dizaine de livres. La carte, en effet, indiquait deux cours d’eau tributaires du lac et que le halkett-boat servirait à franchir si on ne pouvait le passer à gué.

À s’en tenir à la carte de Baudoin, dont Gordon emportait une copie, afin de la consulter ou de la vérifier, suivant le cas, la rive

« Ah ! Si je la rattrape ! » (Page 214.)


occidentale du Family-lake se développait sur une longueur de dix-huit milles environ, en tenant compte de sa courbure. L’exploration demanderait donc au moins trois jours à l’aller et au retour, si elle n’éprouvait aucun retard.

Gordon et ses compagnons, précédés de Phann, laissèrent Traps-woods à leur gauche, et marchèrent d’un bon pas sur le sol sablonneux de la rive.

Deux des tucutucos rôtissaient... (Page 219.)

Au-delà de deux milles, ils avaient dépassé la distance à laquelle s’étaient jusqu’alors maintenues les excursions depuis l’installation à French-den.

En cet endroit poussaient de ces hautes herbes, appelées « cortadères », qui sont groupées par touffes, et entre lesquelles les plus grands disparaissaient jusqu’à la tête.

Le cheminement en fut quelque peu retardé ; mais il n’y eut pas lieu de le regretter, car Phann tomba en arrêt devant l’orifice d’une demi-douzaine de terriers qui trouaient le sol.

Évidemment, Phann avait senti là quelque animal qu’il serait aisé de tuer au gîte. Aussi Doniphan se préparait-il à épauler son fusil, lorsque Gordon l’arrêta :

« Ménage ta poudre, Doniphan, lui dit-il, je t’en prie, ménage ta poudre !

— Qui sait, Gordon, si notre déjeuner n’est pas là-dedans ? répondit le jeune chasseur.

— Et aussi notre dîner ?… ajouta Service, qui venait de se baisser vers le terrier.

— S’ils y sont, répondit Wilcox, nous saurons bien les en faire sortir, sans qu’il en coûte un grain de plomb.

— Et de quelle façon ?… demanda Webb.

— En enfumant ces terriers, comme on le ferait pour un terrier de putois ou de renard ! »

Entre les touffes de cortadères, le sol était recouvert d’herbes sèches que Wilcox eut vite enflammées à l’orifice des gîtes. Une minute après, apparaissaient une douzaine de rongeurs, à demi-suffoqués, qui essayèrent vainement de s’enfuir. C’étaient des lapins tucutucos, dont Service et Webb abattirent quelques couples à coups de hachette, tandis que Phann en étranglait trois autres en trois coups de dent.

« Voilà qui fera un excellent rôti !… dit Gordon.

— Et je m’en charge, s’écria Service, qui avait hâte de remplir ses fonctions de maître-coq. Tout de suite, si l’on veut !…

— À notre première halte ! » répondit Gordon.

Il fallut une demi-heure pour sortir de cette forêt en miniature des hautes cortadères. Au-delà, reparut la grève, accidentée de longues lignes de dunes, dont le sable, d’une extrême finesse, s’enlevait au moindre souffle.

À cette hauteur, le revers d’Auckland-hill s’éloignait déjà à plus de deux milles en arrière dans l’ouest. Cela s’expliquait par la direction que la falaise prenait en obliquant depuis French-den jusqu’à Sloughi-bay. Toute cette partie de l’île était enfouie sous l’épaisse forêt que Briant et ses camarades avaient traversée lors de la première expédition au lac, et qu’arrosait le ruisseau auquel avait été donné le nom de Dike-creek.

Ainsi que l’indiquait la carte, ce creek coulait vers le lac. Or, ce fut précisément à l’embouchure de ce ruisseau que les jeunes garçons arrivèrent, vers onze heures du matin, après avoir enlevé six milles depuis leur départ.

On fit halte, en cet endroit, au pied d’un superbe pin parasol. Un feu de bois sec fut allumé entre deux grosses pierres. Quelques instants plus tard, deux des tucutucos, épilés et vidés par Service, rôtissaient devant une flamme pétillante. Si, pendant que Phann, accroupi devant le foyer, humait cette bonne odeur de venaison, le jeune cuisinier veilla à ce que son rôti fût tourné et retourné à point, cela est inutile à dire.

On déjeuna de bon appétit, sans avoir trop à se plaindre de ce premier essai culinaire de Service. Les tucutucos suffirent, et il n’y eut pas lieu de toucher aux provisions emportées dans les musettes, sauf au biscuit qui remplaçait le pain. Et encore l’économisa-t-on, puisque la viande ne manquait pas – viande savoureuse, d’ailleurs, avec le fumet de ces plantes aromatiques dont se nourrissent les rongeurs.

Cela fait, on franchit le creek, et comme on put le passer à gué, il n’y eut pas lieu d’employer le canot de caoutchouc, ce qui eût pris plus de temps.

La rive du lac, devenant peu à peu marécageuse, obligea à regagner la lisière de la forêt, quitte à se diriger de nouveau à l’est, quand l’état du sol le permettrait. Toujours mêmes essences, mêmes arbres d’une venue superbe, des hêtres, des bouleaux, des chênes-verts, des pins de diverses sortes. Nombre de charmants oiseaux voltigeaient de branches en branches, des pics noirs à crête rouge, des gobe-mouches à huppe blanche, des roitelets de l’espèce des scytalopes, des milliers de grimpereaux qui ricanaient sous la feuillée, tandis que les pinsons, les alouettes, les merles chantaient ou sifflaient à pleins becs. Au loin, dans les airs, planaient des condors, des urubus et quelques couples de ces caracaras, aigles voraces qui fréquentent volontiers les parages du Sud-Amérique.

Sans doute, en souvenir de Robinson Crusoé, Service regretta que la famille des perroquets ne fût pas représentée dans l’ornithologie de l’île. S’il n’avait pu apprivoiser une autruche, peut-être l’un de ces oiseaux bavards se serait-il montré moins rebelle ? Mais il n’en aperçut pas un seul.

En somme, le gibier abondait, des maras, des pichis, et particulièrement des grouses, à peu près semblables au coq de bruyère. Gordon ne put refuser à Doniphan le plaisir de tirer un pécari de moyenne taille, qui servirait au déjeuner du lendemain, s’il ne servait pas au dîner du soir.

D’ailleurs, il ne fut pas nécessaire de s’engager sous les arbres, où la marche eût été plus pénible. Il suffisait d’en longer la lisière, et c’est ce qui fut fait jusqu’à cinq heures du soir. Le second cours d’eau, large d’une quarantaine de pieds, vint alors barrer le passage.

C’était un des exutoires du lac, et il allait se jeter dans le Pacifique, au-delà de Sloughi-bay, après avoir contourné le nord d’Auckland-hill.

Gordon résolut de s’arrêter en cet endroit. Douze milles dans les jambes, c’était assez pour un jour. En attendant, il parut indispensable de donner un nom à ce cours d’eau, et, puisqu’on venait de faire halte sur ses bords, il fut nommé Stop-river (rivière de la halte).

Le campement fut établi sous les premiers arbres de la berge. Les grouses ayant été réservées pour le lendemain, les tucutucos formèrent le plat de résistance, et, cette fois encore, Service se tira assez convenablement de ses fonctions. D’ailleurs, le besoin de dormir l’emportait sur le besoin de manger, et, si les bouches s’ouvraient de faim, les yeux se fermaient de sommeil. Aussi un grand feu fut-il allumé, devant lequel chacun s’étendit, après s’être roulé dans sa couverture. La vive lueur de ce foyer, à l’entretien duquel Wilcox et Doniphan veilleraient tour à tour, devait suffire à tenir les fauves à distance.

Bref, il n’y eut aucune alerte et, au petit jour, tous étaient prêts à se remettre en route.

Cependant, d’avoir donné un nom au rio ne suffisait pas, il fallait le franchir, et, comme il n’était pas guéable, le halkett-boat fut mis en réquisition. Ce frêle you-you ne pouvant transporter qu’une personne à la fois, il dut faire sept fois la traversée de la rive gauche à la rive droite de Stop-river, ce qui exigea plus d’une heure. Peu importait, du moment que, grâce à lui, les provisions et les munitions ne furent point mouillées.

Quant à Phann, qui ne craignait pas de se tremper les pattes, il se jeta à la nage, et, en quelques bonds, eut passé d’un bord à l’autre.

Le terrain n’étant plus marécageux, Gordon obliqua de manière à revenir vers la rive du lac, qui fut atteinte avant dix heures. Après un déjeuner, dont quelques grillades de pécari firent les frais, on prit la direction du nord.

Rien n’indiquait encore que l’extrémité du lac fût à proximité, et l’horizon de l’est était toujours circonscrit par une ligne circulaire de ciel et d’eau, lorsque, vers midi, Doniphan, braquant sa lunette, dit :

« Voici l’autre rive ! »

Et tous de regarder de ce côté, où quelques têtes d’arbres commençaient à se montrer au-dessus des eaux.

« Ne nous arrêtons pas, répondit Gordon, et tâchons d’arriver avant la nuit ! »

Une plaine aride, ondulée de longues dunes, semée seulement de quelques touffes de joncs et de roseaux, s’étendait alors à perte de vue vers le nord. Dans sa partie septentrionale, il semblait que l’île Chairman n’offrît que de vastes espaces sablonneux, qui contrastaient avec les forêts verdoyantes du centre, et auxquels Gordon put donner très justement le nom de Sandy-desert (désert de sable).

Vers trois heures, la rive opposée, qui s’arrondissait à moins de deux milles au nord-est, apparut distinctement. Cette région paraissait abandonnée de toute créature vivante, si ce n’est des oiseaux de mer, cormorans, pétrels, grèbes, qui passaient en regagnant les roches du littoral.

En vérité, si le Sloughi eût abordé ces parages, les jeunes naufragés, en voyant une terre aussi stérile, auraient cru qu’ils y seraient privés de toute ressource ! En vain eussent-ils cherché au milieu de ce désert l’équivalent de leur confortable demeure de French-den ! Lorsque l’abri du schooner aurait manqué, ils n’auraient su où trouver un refuge !

Était-il nécessaire, maintenant, d’aller plus avant dans cette direction, de reconnaître entièrement cette partie de l’île qui semblait inhabitable ? Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une seconde expédition l’exploration de la rive droite du lac, où d’autres forêts pouvaient offrir de nouvelles richesses ? Oui, sans doute. D’ailleurs, c’était dans les parages de l’est que devait se trouver le continent américain, si l’île Chairman en était voisine.

Cependant, sur la proposition de Doniphan, on résolut de gagner l’extrémité du lac, qui ne devait pas être éloignée, car la double courbure de ses rives se prononçait de plus en plus.

C’est ce qui fut exécuté, et, à la nuit tombante, on faisait halte au fond d’une petite crique qui se creusait à l’angle nord du Family-lake.

En cet endroit, pas un arbre, pas même quelque amas de touffes herbeuses, de mousses ou de lichens desséchés. Faute de combustible, il fallut se contenter des provisions que renfermaient les sacs, et, faute d’abri, du tapis de sable sur lequel on étendit les couvertures.

Pendant cette première nuit, rien ne vint troubler le silence de Sandy-desert.