Deux Ans de vacances/Chapitre 6

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Hetzel (p. 80-94).

VI

Discussion. – Excursion projetée et remise. – Mauvais temps. – La pêche. – Les fucus gigantesques. – Costar et Dole à cheval sur un coursier peu rapide. – Les préparatifs pour le départ. – À genoux devant la Croix du Sud.


Le soir même, après souper, Briant fit connaître aux grands le résultat de son exploration. Elle se résumait à ceci : dans la direction de l’est, au-delà de la zone des forêts, il avait très visiblement aperçu une ligne d’eau qui se dessinait du nord au sud. Que ce fût un horizon de mer, cela ne lui paraissait pas douteux. Ainsi, c’était bien sur une île, non sur un continent, qu’était venu si malencontreusement s’échouer le Sloughi !

Tout d’abord, Gordon et les autres accueillirent avec une vive émotion l’affirmation de leur camarade. Quoi ! ils étaient sur une île, et tout moyen leur manquait pour en sortir ! Ce projet qu’ils avaient formé d’aller chercher vers l’est la route d’un continent, il y fallait renoncer ! Ils en seraient réduits à attendre le passage d’un navire en vue de cette côte ! Était-il donc vrai que là fût désormais leur unique chance de salut ?…

« Mais Briant ne s’est-il pas trompé dans son observation ? fit observer Doniphan.

— En effet, Briant, ajouta Cross, n’as-tu pas pu prendre pour la mer une barre de nuages ?…

— Non, répondit Briant, je suis certain de n’avoir point fait erreur !

On fut réduit à étendre des prélarts goudronnés. (Page 86.)


Ce que j’ai vu à l’est était bien une ligne d’eau, qui s’arrondissait à l’horizon !

— À quelle distance ?… demanda Wilcox.

— Environ à six milles du cap.

— Et, au-delà, ajouta Webb, il n’y avait pas de montagnes, pas de terres élevées ?…

— Non !… rien que le ciel ! »

Briant se montrait si affirmatif qu’il n’eût pas été raisonnable de conserver le moindre doute à ce sujet.

Cependant, ainsi qu’il le faisait toujours quand il discutait avec lui, Doniphan s’obstina dans son idée.

« Et moi, je répète, reprit-il, que Briant a pu se tromper, et, tant que nous n’aurons pas vu de nos yeux…

— C’est ce que nous ferons, répondit Gordon, car il faut savoir à quoi s’en tenir.

— Et j’ajoute que nous n’avons pas un jour à perdre, dit Baxter, si nous voulons partir avant la mauvaise saison, dans le cas où nous serions sur un continent !

— Dès demain, à condition que le temps le permette, reprit Gordon, nous entreprendrons une excursion qui durera sans doute plusieurs jours. Je dis, s’il fait beau, car se risquer à travers ces épaisses forêts de l’intérieur, par mauvais temps, serait un acte de folie…

— Convenu, Gordon, répondit Briant, et, lorsque nous aurons atteint le littoral opposé de l’île…

— Si c’est une île !… s’écria Doniphan, qui ne se gêna pas pour hausser les épaules.

— C’en est une ! répliqua Briant avec un geste d’impatience. Je ne me suis pas trompé !… J’ai distinctement aperçu la mer dans la direction de l’est !… Il plaît à Doniphan de me contredire, suivant son habitude…

— Eh ! tu n’es pas infaillible, Briant !

— Non ! je ne le suis pas ! Mais, cette fois, on verra si j’ai commis une erreur ! J’irai moi-même reconnaître cette mer, et si Doniphan veut m’accompagner…

— Certainement, j’irai !…

— Et nous aussi ! s’écrièrent trois ou quatre des grands.

— Bon !… bon !… repartit Gordon, modérons-nous, mes camarades ! Si nous ne sommes encore que des enfants, tâchons d’agir en hommes ! Notre situation est grave, et une imprudence pourrait la rendre plus grave encore. Non ! il ne faut pas nous aventurer tous à travers ces forêts. D’abord, les petits ne pourraient nous suivre, et comment les laisser seuls au Sloughi ? Que Doniphan et Briant tentent cette excursion, que deux de leurs camarades les accompagnent…

— Moi ! dit Wilcox.

— Et moi ! dit Service.

— Soit, répondit Gordon. Quatre, cela suffira. Si vous tardiez à revenir, quelques-uns de nous pourraient encore aller à votre rencontre, tandis que les autres resteraient au schooner. N’oubliez pas que c’est ici notre campement, notre maison, notre « home », et il ne faudra l’abandonner que lorsque nous serons certains d’être sur un continent.

— Nous sommes sur une île ! répondit Briant. Pour la dernière fois, je l’affirme !…

— C’est ce que nous verrons ! » répliqua Doniphan.

Les sages conseils de Gordon avaient mis fin au désaccord de ces jeunes têtes. Évidemment – et Briant le reconnaissait lui-même – il importait de pousser une pointe à travers les forêts du centre afin d’atteindre cette ligne d’eau entrevue par lui. D’ailleurs, en admettant que ce fût bien une mer qui s’étendait à l’est, ne pouvait-il se faire que, dans cette direction, il y eût d’autres îles, séparées seulement par un canal qu’il ne serait pas impossible de franchir ? Or, si ces îles faisaient partie d’un archipel, si des hauteurs apparaissaient à l’horizon, n’était-ce pas ce qu’il fallait constater, avant de prendre une détermination dont le salut pouvait dépendre ? Ce qui était indubitable, c’est qu’il n’y avait aucune terre à l’ouest, depuis cette partie du Pacifique jusqu’aux parages de la Nouvelle-Zélande. Donc les jeunes naufragés ne pouvaient avoir quelque chance de rallier un pays habité que s’ils le cherchaient du côté où se levait le soleil.

Toutefois, il ne serait prudent de tenter cette exploration que par beau temps. Ainsi que Gordon venait de le dire, il ne fallait plus raisonner ni agir en enfants, mais en hommes. Dans les circonstances où ils se trouvaient, devant les éventualités menaçantes de l’avenir, si l’intelligence de ces jeunes garçons ne se développait pas prématurément, si la légèreté, l’inconséquence naturelle à leur âge, l’emportait ; si, en outre, la désunion se mettait entre eux, ce serait compromettre absolument une situation déjà bien critique. C’est pourquoi Gordon était résolu à tout faire pour maintenir l’ordre parmi ses camarades.

Pourtant, si pressés de partir que fussent Doniphan et Briant, un changement de temps les obligea à remettre leur départ. Dès le lendemain, une pluie froide se mit à tomber par intervalles. La baisse continue du baromètre indiquait une période de bourrasques, dont on ne pouvait prévoir l’issue. Il eût été par trop téméraire de s’aventurer dans ces conditions désavantageuses.

En somme, y avait-il lieu de le regretter ? Non, assurément. Que tous – et encore ne s’agissait-il point des petits – eussent hâte de savoir si la mer les entourait de toutes parts, cela se conçoit. Mais, quand même ils auraient eu la certitude d’être sur un continent, est-ce qu’ils pouvaient songer à se lancer au milieu d’un pays qu’ils ne connaissaient pas, et cela, lorsque la mauvaise saison allait prochainement venir ? Si le parcours se chiffrait par des centaines de milles, est-ce qu’ils pourraient en supporter les fatigues ? Est-ce que le plus vigoureux d’entre eux aurait la force d’arriver jusqu’au but ? Non ! Pour être conduite avec sagesse, une pareille entreprise devrait être reportée à l’époque des longs jours, lorsqu’il n’y aurait plus à redouter les intempéries de l’hiver. Donc, il faudrait se résigner à passer la saison des froids au campement du Sloughi.

Cependant, Gordon n’était point sans avoir cherché à reconnaître en quelle partie de l’Océan avait eu lieu le naufrage. L’atlas de Stieler, qui appartenait à la bibliothèque du yacht, contenait une série de cartes du Pacifique. Or, en cherchant à fixer la route suivie depuis Auckland jusqu’au littoral de l’Amérique, on ne relevait vers le nord, au-delà du groupe des Pomotou, que l’île de Pâques et cette île Juan Fernandez, dans laquelle Selkirck – un Robinson réel – avait passé une partie de son existence. Au sud, pas une terre jusqu’aux espaces sans bornes de l’Océan antarctique. Si l’on se reportait dans l’est, il n’y avait que ces archipels des îles Chiloë ou de Madre-de-Dios, semées sur la lisière du Chili, et plus bas, ceux du détroit de Magellan et de la Terre de Feu, contre lesquels viennent se briser les terribles mers du Cap Horn.

Donc, si le schooner avait été jeté sur une de ces îles inhabitées qui confinent aux pampas, il y aurait des centaines de milles à faire pour atteindre les provinces habitées du Chili, de la Plata ou de la République Argentine ? Et quel secours attendre au milieu de ces immenses solitudes, où des dangers de toutes sortes menacent le voyageur ?

Devant de telles éventualités, il convenait de n’opérer qu’avec une extrême prudence, et ne pas s’exposer à périr misérablement en se hasardant à travers l’inconnu.

C’est bien ce que pensait Gordon ; Briant et Baxter partageaient sa manière de voir. Sans doute, Doniphan et ses adhérents finiraient par l’admettre.

Néanmoins, le projet tenait toujours d’aller reconnaître la mer entrevue dans l’est. Mais, pendant les quinze jours qui suivirent, il fut impossible de le mettre à exécution. Le temps devint abominable, journées pluvieuses du matin au soir, bourrasques qui se déchaînaient avec une extrême violence. Le passage à travers les forêts eût été impraticable. Il y eut donc nécessité de retarder l’exploration, quelque désir que l’on éprouvât d’être fixé sur cette grave question de continent.

Durant ces longues journées de rafales, Gordon et ses camarades restèrent confinés à bord ; mais ils n’y furent point inoccupés. Sans parler des soins qu’exigeait le matériel, il y avait à réparer incessamment les avaries du yacht qui souffrait gravement de ces intempéries. Le bordé commençait à s’ouvrir dans les hauts, et le pont n’était plus imperméable. En de certains endroits, la pluie passait à travers les coutures, dont l’étoupe s’effilochait peu à peu, et il était nécessaire de les étancher sans relâche.

Aussi, ce qu’il y avait de plus pressant, était-il de chercher un abri moins critique. En admettant que l’on pût remonter vers l’est, cela ne se ferait point avant cinq ou six mois, et, certainement, le Sloughi ne tiendrait pas jusque-là. Or, s’il fallait l’abandonner au milieu de la mauvaise saison, où trouverait-on un refuge, puisque le revers de la falaise, exposé à l’ouest, n’offrait pas même une anfractuosité qui aurait pu être utilisée ? C’était donc sur le revers opposé, à l’abri des vents du large, qu’il convenait d’entreprendre de nouvelles recherches, et, au besoin, bâtir une demeure assez grande pour tout ce petit monde.

En attendant, des réparations urgentes durent être faites afin de boucher, non plus les voies d’eau mais les voies d’air ouvertes dans la carène, et d’assujettir le vaigrage intérieur qui se disjoignait. Gordon aurait même employé les voiles de rechange à recouvrir la coque, n’eût été le regret de sacrifier ces épaisses toiles qui pourraient servir à établir une tente, si l’on était contraint de camper en plein air. On en fut réduit à étendre sur le pont des prélarts goudronnés.

Entre temps, la cargaison était divisée en ballots, inscrits sur le carnet de Gordon avec un numéro d’ordre, et qui, en un cas pressant, seraient plus rapidement transportés à l’abri des arbres.

Lorsque le temps laissait des accalmies de quelques heures, Doniphan, Webb et Wilcox allaient chasser les pigeons de roches que Moko essayait, avec plus ou moins de succès, d’accommoder de diverses manières. D’autre part, Garnett, Service, Cross, auxquels se joignaient les petits, et quelquefois Jacques, lorsque son frère l’exigeait absolument, s’occupaient de pêches. Dans ces parages poissonneux, ce que la baie donnait en abondance, au milieu des algues accrochées aux premiers récifs, c’étaient des échantillons du genre « notothenia » ainsi que des merluches de grande taille. Entre les filaments de ces fucus gigantesques, ces « kelps », qui mesurent jusqu’à quatre cents pieds de longueur, fourmillait un nombre prodigieux de petits poissons que l’on pouvait prendre à la main.

Il fallait entendre les mille exclamations de ces jeunes pêcheurs, lorsqu’ils halaient leurs filets ou leurs lignes sur la lisière du banc de récifs !

« J’en ai !… J’en ai de magnifiques ! s’écriait Jenkins. Oh ! qu’ils sont gros !

— Et les miens… plus gros que les tiens ! s’écriait Iverson, qui appelait Dole à son secours.

— Ils vont nous échapper ! » s’écriait Costar.

Et alors on venait à leur aide.

« Tenez bon !… Tenez bon !… répétaient Garnett ou Service, en allant de l’un à l’autre, et surtout, relevez vite vos filets !

— Mais, je ne peux pas !… Je ne peux pas !… » répétait Costar que la charge entraînait malgré lui.

Et tous, réunissant leurs efforts, parvenaient à ramener les filets sur le sable. Il n’était que temps, car, au milieu des eaux claires, il y avait nombre de ces hyxines, féroces lamproies qui ont vite fait de dévorer le poisson pris dans les mailles. Bien que l’on en perdît beaucoup de cette façon, le reste suffisait amplement aux besoins de la table. Les merluches, principalement, fournissaient une chair excellente, soit qu’on les mangeât fraîches, soit qu’elles fussent conservées dans le sel.

Quant à la pêche à l’embouchure du rio, elle ne donnait guère que de médiocres spécimens de « galaxias », sortes de goujons, dont Moko était réduit à faire des fritures.

Le 27 mars, une capture plus importante donna lieu à un incident assez comique.

Pendant l’après-midi, la pluie ayant cessé, les petits étaient allés du côté du rio avec leur attirail de pêche.

Soudain leurs cris retentirent – des cris de joie, il est vrai – et pourtant, ils appelaient à leur secours.

Gordon, Briant, Service et Moko, occupés à bord du schooner,

« Je ne peux pas ! » répétait Costar. (Page 87.)


cessèrent leur travail, et s’élançant dans la direction d’où venaient ces cris, eurent bientôt franchi les cinq ou six cents pas qui les séparaient du rio.

« Arrivez… arrivez !… criait Jenkins.

— Venez voir Costar et son coursier ! disait Iverson.

— Plus vite, Briant, plus vite, ou bien elle va nous échapper ! répétait Jenkins.

« Hue !... Hue ! » criait Dole (Page 89.)

— Assez !… Assez !… Descendez-moi !… J’ai peur !… criait Costar en faisant des gestes de désespoir.

— Hue !… Hue !… » criait Dole, qui avait pris place en croupe de Costar sur une masse en mouvement.

Cette masse n’était autre qu’une tortue de grande dimension, un de ces énormes chéloniens que l’on rencontre le plus souvent endormis à la surface de la mer.

Cette fois, surprise sur la grève, elle cherchait à regagner son élément naturel.

En vain les enfants, après lui avoir passé une corde autour de son cou qui était allongé hors de la carapace, essayaient-ils de retenir le vigoureux animal. Celui-ci continuait à se déplacer, et s’il n’avançait pas vite, du moins « tirait-il » avec une force irrésistible, entraînant toute la bande à sa suite. Par espièglerie, Jenkins avait juché Costar sur la carapace, et Dole, à califourchon derrière lui, maintenait le petit garçon qui ne cessait de pousser des cris de terreur d’autant plus perçants que la tortue se rapprochait de la mer.

« Tiens bon !… tiens bon… Costar ! dit Gordon.

— Et prends garde que ton cheval ne prenne le mors aux dents ! » s’écria Service.

Briant ne put s’empêcher de rire, car il n’y avait aucun danger. Dès que Dole lâcherait Costar, l’enfant n’avait qu’à se laisser glisser ; il en serait quitte pour la peur.

Mais, ce qui était urgent, c’était de capturer l’animal. Évidemment, lors même que Briant et les autres joindraient leurs efforts à ceux des petits, ils ne parviendraient point à l’arrêter. Il y avait donc lieu d’aviser au moyen d’enrayer sa marche, avant qu’il n’eût disparu sous les eaux, où il serait en sûreté.

Les revolvers, dont Gordon et Briant s’étaient munis en quittant le schooner, ne pouvaient leur servir, puisque la carapace d’une tortue est à l’épreuve de la balle, et si on l’eût attaquée à coups de hache, elle aurait rentré sa tête et ses pattes pour se mettre hors d’atteinte.

« Il n’y a qu’un seul moyen, dit Gordon, c’est de la renverser sur le dos !

— Et comment ? répliqua Service. Cette bête-là pèse au moins trois cents, et nous ne pourrons jamais…

— Des espars !… des espars !… » répondit Briant.

Et, suivi de Moko, il revint à toutes jambes vers le Sloughi.

En ce moment, la tortue ne se trouvait plus qu’à une trentaine de pas de la mer. Aussi, Gordon se hâta-t-il d’enlever Costar et Dole cramponnés à la carapace. Alors, saisissant la corde, tous halèrent dessus autant qu’ils purent, sans parvenir à retarder la marche de l’animal, qui aurait été de force à remorquer tout le pensionnat Chairman.

Heureusement, Briant et Moko revinrent avant que la tortue eût atteint la mer.

Deux espars furent alors engagés sous son plastron, et, au moyen de ces leviers, on parvint, non sans de grands efforts, à la retourner sur le dos. Cela fait, elle était définitivement prisonnière, car il lui était impossible de se remettre sur ses pattes.

D’ailleurs, au moment où elle rentrait sa tête, Briant la frappa d’un coup de hache si bien ajusté qu’elle perdit la vie presque aussitôt.

« Eh bien, Costar, as-tu encore peur de cette grosse bête ? demanda-t-il au petit garçon.

— Non… non !… Briant, puisqu’elle est morte.

— Bon ! .. s’écria Service, je parie pourtant que tu n’oseras pas en manger ?

— Ça se mange donc ?…

— Certainement !

— Alors j’en mangerai, si c’est bon ! répliqua Costar, se pourléchant déjà.

— C’est excellent, » répondit Moko, qui ne s’avançait pas trop en affirmant que la chair de tortue est fort délicate.

Comme on ne pouvait songer à transporter cette masse jusqu’au yacht, il fallut la dépecer sur place. C’était assez répugnant, mais les jeunes naufragés commençaient à se faire aux nécessités parfois très désagréables de cette vie de Robinsons. Le plus difficile fut de briser le plastron dont la dureté métallique eût émoussé le tranchant d’une hache. On y parvint en introduisant un ciseau à froid dans les interstices des plaques. Puis, la chair, découpée en morceaux, fut apportée au Sloughi. Et ce jour-là, tous purent se convaincre que le bouillon de tortue était exquis, sans compter des grillades que l’on dévora, bien que Service les eût laissées se carboniser quelque peu sur des charbons trop ardents. Phann lui-même prouva à sa manière que les restes de l’animal n’étaient point à dédaigner pour la race canine.

Cette tortue avait fourni plus de cinquante livres de chair – ce qui allait permettre d’économiser les conserves du yacht.

Le mois de mars s’acheva dans ces conditions. Pendant ces trois semaines, depuis le naufrage du Sloughi, chacun avait travaillé de son mieux, en vue d’une prolongation de séjour sur cette partie de la côte. Restait, maintenant, avant que l’hiver eût fait son apparition, à trancher définitivement l’importante question de continent ou d’île.

Le 1er avril, il fut visible que le temps ne tarderait pas à se modifier. Le baromètre remontait lentement, et le vent halait la terre avec une certaine tendance à mollir. On ne pouvait se tromper à ces symptômes d’une accalmie prochaine et de longue durée peut-être. Les circonstances se prêteraient donc à une exploration dans l’intérieur du pays.

Les grands en causèrent ce jour-là, et, après discussion, les préparatifs furent faits en vue d’une expédition dont l’importance n’échappait à personne.

« Je pense, dit Doniphan, que rien ne nous empêchera de partir demain matin ?…

— Rien, je l’espère, répondit Briant, et il faudra se tenir prêt pour la première heure.

— J’ai noté, dit Gordon, que cette ligne d’eau que tu as aperçue dans l’est, se trouvait à six ou sept milles du promontoire…

— Oui, répondit Briant, mais, comme la baie se creuse assez profondément, il est possible que cette distance soit moindre à partir de notre campement.

— Et alors, reprit Gordon, votre absence pourrait ne durer que vingt-quatre heures ?

— Oui, Gordon, si nous étions assurés de marcher directement vers l’est. Seulement, trouverons-nous un passage à travers ces forêts, quand nous aurons tourné la falaise ?

— Oh ! ce n’est pas cette difficulté qui nous arrêtera ! fit observer Doniphan.

— Soit, répondit Briant, mais d’autres obstacles peuvent barrer la route, un cours d’eau, un marais, que sais-je ? Il sera donc prudent, de se pourvoir de vivres en prévision d’un voyage de quelques jours…

— Et de munitions, ajouta Wilcox.

— Cela va sans dire, reprit Briant, et convenons bien, Gordon, que si nous n’étions pas de retour dans quarante-huit heures, tu ne devrais pas t’inquiéter…

— Je serais inquiet lors même que votre absence ne durerait qu’une demi-journée, répondit Gordon. Au surplus, là n’est pas la question. Puisque cette expédition a été décidée, faites-la. D’ailleurs, elle ne doit pas avoir uniquement pour but d’atteindre cette mer entrevue à l’est. Il est nécessaire également de reconnaître le pays au-delà de la falaise. De ce côté-ci, nous n’avons trouvé aucune caverne, et, quand nous abandonnerons le Sloughi, ce sera pour transporter notre campement à l’abri des vents du large. Passer la mauvaise saison sur cette grève me paraît inacceptable…

— Tu as raison, Gordon, répondit Briant, et nous chercherons quelque endroit convenable où l’on puisse s’installer…

— À moins qu’il soit démontré que l’on peut quitter définitivement cette prétendue île ! fit observer Doniphan, qui en revenait toujours à son idée.

— C’est entendu, bien que la saison, très avancée déjà, ne s’y prête guère ! répondit Gordon. Enfin, nous ferons pour le mieux. Donc, à demain, le départ ! »

Les préparatifs ne tardèrent pas à être achevés. Quatre jours de vivres, disposés dans des sacs qui seraient portés en bandoulière, quatre fusils, quatre revolvers, deux petites haches de bord, une boussole de poche, une lunette assez puissante pour permettre d’observer le territoire sur un rayon de trois à quatre milles, des couvertures de voyage ; puis, accompagnant les ustensiles de poche, des mèches d’amadou, des briquets, des allumettes, cela devait être suffisant, semblait-il, aux besoins d’une expédition de peu de durée, mais non sans danger. Aussi Briant et Doniphan, ainsi que Service et Wilcox, qui allaient les accompagner, auraient-ils soin de se tenir sur leurs gardes, de n’avancer qu’avec une extrême circonspection, et de ne jamais se séparer.

Gordon se disait bien que sa présence n’eût pas été inutile entre Briant et Doniphan. Mais il lui parut plus sage de rester au Sloughi, afin de veiller sur ses jeunes camarades. Aussi, prenant Briant à part, obtint-il de lui la promesse d’éviter tout sujet de désaccord ou de querelle.

Les pronostics du baromètre s’étaient réalisés. Avant la tombée du jour, les derniers nuages avaient disparu vers l’occident. La ligne de mer s’arrondissait à l’ouest sur un horizon très pur. Les magnifiques constellations de l’hémisphère austral scintillaient au firmament, et, parmi elles, cette splendide Croix du Sud, qui brille au pôle antarctique de l’univers.

Gordon et ses camarades, à la veille de cette séparation, se sentaient le cœur serré. Qu’allait-il arriver pendant une expédition sujette à tant d’éventualités graves ! Tandis que leurs regards s’attachaient au ciel, ils revenaient par la pensée vers leurs parents, vers leurs familles, vers leur pays, qu’il ne leur serait peut-être jamais donné de revoir !…

Et alors, les petits s’agenouillèrent devant cette Croix du Sud, comme ils l’eussent fait devant la croix d’une chapelle ! Ne leur disait-elle pas de prier le tout-puissant Créateur de ces merveilles célestes et de mettre leur espoir en lui ?