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Deux remarques physiologiques propres à faire éviter, dans l’emploi des agents anésthésiques, la sidération des fonctions circulatoire et respiratoire

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DEUX REMARQUES PHYSIOLOGIQUES
PROPRES À FAIRE ÉVITER
DANS L’EMPLOI DES AGENTS ANÉSTHÉSIQUES
LA SIDÉRATION DES FONCTIONS CIRCULATOIRE ET RESPIRATOIRE.


La succession des éthérismes des diverses fonctions de l’économie a été indiquée d’après cette vue philosophique que les fonctions, dans l’acception la plus large de ce mot, sont d’autant plus rapidement atteintes et influencées qu’elles ont moins d’importance pour le sujet soumis à l’action de l’éther et du chloroforme ; que les fonctions indispensables à la vie du sujet s’éteignent les dernières, mais, toutefois, encore avant certaine autre fonction qui se rapporte à la perpétuation de l’espèce, telle que la contractilité de l’utérus, durant l’acte de la parturition.

Cette manière de voir est prouvée facilement, si l’intoxication de l’économie par les agents anésthésiques est ralentie, à dessein[1], et lorsque l’économie est à l’état de santé, sur tous les points. Il faut ajouter cependant cette explication que la succession dont il s’agit se montre surtout dans le début de chacun des divers éthérismes, car ces divers éthérismes finissent par exister simultanément, mais avec des manifestations diverses.

Un démenti peut être donné à cette théorie, en dehors même des états organiques appréciables, lorsque certains points du système nerveux se trouvent dans une situation pathologique ou dans l’un de ces états non déterminés mais définis par le mot d’idiosyncrasie.

Sans doute dans ces dernières circonstances le praticien, malgré sa science, ne pourra toujours conjurer les effets toxiques des agents anésthésiques. Mais dans la presque universalité des faits normaux il saura ne pas laisser atteindre la vie qu’il veut défendre, et dans les circonstances exceptionnelles auxquelles il est fait allusion il pourra être utile, encore, si des apparences de l’éthérisme il a su remonter aux causes et si en opérant l’analyse sérieuse des phénomènes il a pu établir des lois.

Je m’éloignerais du titre donné à ce mémoire si je voulais, ici, présenter les résultats de mes recherches relatives à l’action de l’éther et du chloroforme sur les sens, l’intelligence, la sensibilité, le système musculaire, la respiration, la circulation, les fonctions de l’utérus, les diverses secrétions, la chaleur générale, etc. Pour la conclusion à laquelle je désire arriver dans ce travail, je ne veux des résultats de ces recherches retenir que ceux qui se rapportent à deux points.

1o Dans l’indication des manifestations de l’insensibilité périphérique, les résultats qui se rapportent à l’insensibilité des régions temporales. 2o Dans l’indication des manifestations de l’éthérisme du système musculaire, les résultats qui se rapportent à l’éthérisme des muscles masseters.

Des diverses propositions que j’ai pu formuler relativement à la perte de la sensibilité périphérique résultant de l’inhalation des agents anésthésiques ou de leur emploi per anum je dois énoncer les suivantes :

« Les divers points de la périphérie du corps ne deviennent point insensibles au même moment. — La peau du front et des régions temporales ne devient insensible, le plus généralement, que plusieurs secondes et parfois plusieurs minutes après que l’anésthésie a été constatée à la peau des mains et à celle des pieds. — Le temps qui s’écoule entre le moment où les extrémités des membres sont anésthésiées et celui où la peau des régions frontales et temporales cesse de réagir est un peu plus long lorsque, au lieu des vapeurs du chloroforme, les malades inspirent celles de l’éther. Ce temps a par plus long encore, lorsque l’introduction de l’éther a eu lieu per anum.

Pour reconnaître à temps l’anésthésie des diverses parties de la périphérie du corps, il faut, d’une part, ralentir l’action des agents anésthésiques et opérer des piqûres sur les diverses parties ci-dessus signalées, environ chaque dix secondes au début des recherches et plus fréquemment vers la fin de l’anésthésiation.

La disparition de ces phénomènes a lieu dans un ordre inverse à celui de leur apparition.[2] »

Des diverses propositions relatives à l’action des mêmes agents sur l’appareil musculaire, je n’indiquerai, également, que les suivantes.

« La contraction des muscles masseters apparaît en dernier lieu dans la période d’excitation du système musculaire, lorsque souvent déjà tout le reste de ce système est relâché. Cette rigidité locale est l’indice d’un collapsus très-prochain dans tous les appareils, surtout dans ceux de la circulation et de la respiration. »

L’anatomie donne la raison d’une partie de ces faits et leur explication même révèle l’importance de leur recherche pendant l’anésthésiation.

C’est la 5e paire qui donne la sensibilité aux parties latérales du cuir chevelu, à la peau des tempes, de la joue, du menton, de la lèvre inférieure, au conduit auditif et au pavillon de l’oreille.

C’est la 5e paire qui fournit des ramifications musculaires qui se distribuent aux muscles temporal, masseter, ptérygoïdien, mylo-hyoïdien, ventre antérieur du digastrique et au muscle lingual supérieur. Toutes ces ramifications dépendent de la petite racine du trijumeau ; réunies, elles forment le nerf maxillaire inférieur moteur de M. Longet (le nerf masticateur de Bellingeri), et il tient sous sa dépendance spéciale les muscles élévateurs abaisseurs et diducteurs de la mâchoire.

Or le nerf maxillaire inférieur naît de la partie latérale et supérieure de la moelle allongée, et dès que les parties auxquelles il se distribue, soit comme organe de sentiment, soit comme organe de mouvement, offrent le commencement de l’éthérisme, celui de la respiration et de la circulation n’est pas loin de se manifester, car le nœud vital est près d’être influencé à son tour.

Il est toutefois une remarque importante à faire ici, c’est que l’action sensitive des filets nerveux qui se rendent à la peau s’éteint bien avant l’action motrice. Il résulte de cette absence normale de synchronisme qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, encore, lors de la disparition de la sensibilité aux tempes, fait bien important puisqu’il résulte de mes recherches que l’anésthésie sous cutanée n’existe nulle part tant que la sensibilité n’est pas éteinte à la tempe, au moins depuis quelques secondes. Je n’ai vi à cette loi qu’une seule exception en dix-sept années. Sans doute dans bien des circonstances on observe le collapsus des muscles masseters sans que la vie soit compromise, mais pour le praticien l’inquiétude doit commencer avec cette dernière période de l’éthérisme musculaire. La permanence de la rigidité musculaire qui amène le resserrement des mâchoires est donc une limite qu’il faut chercher à ne point dépasser chaque fois que l’ouverture de la bouche n’est pas une des conditions mêmes de l’opération à exécuter. Le trismus m’a toujours rassuré lorsque plusieurs autres symptômes d’intoxication profonde m’ont alarmé pendant les anésthésies régulières.

D’après ce qui vient d’être dit, l’on comprend combien il importe de constater la disparition de la sensibilité aux régions temporales, et de s’assurer de l’état des muscles élévateurs de la mâchoire inférieure puisque l’observateur a, ainsi, sous les yeux, avec la plus grande facilité, la traduction des progrès de l’intoxication de la moelle allongée et que, dans la presque généralité des faits, en cessant l’emploi de l’agent toxique, il a le pouvoir d’empêcher les phases ultimes et redoutables de l’anésthésiation, c’est-à-dire la sidération de la circulation et de la respiration, en un mot la mort.


  1. Méthode de l’auteur employée à la clinique chirurgicale de Nancy.
  2. L’exposition de ces lois a été adressée à l’Académie impériale de médecine, en 1848, et cette communication a été publiée dans le bulletin de la Compagnie, le 24 novembre de la même année. (V. tome XIV, pages 309 et 310.)