Dialogues des morts/Dialogue 25

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 251-254).


XXV

ALEXANDRE ET ARISTOTE


Quelque grandes que soient les qualités naturelles d’un jeune prince, il a tout à craindre s’il n’éloigne les flatteurs, s’il ne s’accoutume de bonne heure à combattre ses passions, et à aimer ceux qui auront le courage de lui dire la vérité.


Aristote. — Je suis ravi de voir mon disciple. Quelle gloire pour moi d’avoir instruit le vainqueur de l’Asie !

Alexandre. — Mon cher Aristote, je te revois avec plaisir. Je ne t’avais point vu depuis que je quittai la Macédoine ; mais je ne t’ai jamais oublié pendant mes conquêtes : tu le sais bien.

Aristote. — Te souviens-tu de ta jeunesse, qui était si aimable ?

Alexandre. — Oui ; il me semble que je suis encore à Pella ou à Pydne ; que tu viens de Stagyre pour m’enseigner la philosophie.

Aristote. — Mais tu avais un peu négligé mes préceptes, quand la trop grande prospérité enivra ton cœur.

Alexandre. — Je l’avoue : tu sais bien que je suis sincère. Maintenant que je ne suis plus que l’ombre d’Alexandre, je reconnais qu’Alexandre était trop hautain et trop superbe pour un mortel.

Aristote. — Tu n’avais point pris mon Magnanime pour te servir de modèle.

Alexandre. — Je n’avais garde : ton Magnanime n’est qu’un pédant ; il n’a rien de vrai ni de naturel ; il est guindé et outré en tout.

Aristote. — Mais n’étais-tu pas outré dans ton héroïsme ? Pleurer de n’avoir pas encore subjugué un monde, quand on disait qu’il y en avait plusieurs ; parcourir des royaumes immenses pour les rendre à leurs rois après les avoir vaincus ; ravager l’univers pour faire parler de soi ; se jeter seul sur les remparts d’une ville ennemie ; vouloir passer pour une divinité ! Tu es plus outré que mon Magnanime.

Alexandre. — Me voilà donc revenu à ton école ? Tu me dis toutes mes vérités comme si nous étions encore à Pella. Il n’aurait pas été trop sûr de me parler si librement sur les bords de l’Euphrate ; mais sur les bords du Styx on écoute un censeur plus patiemment. Dis-moi donc, mon pauvre Aristote, toi qui sais tout, d’où vient que certains princes sont si jolis dans leur enfance, et qu’ensuite ils oublient toutes les bonnes maximes qu’ils ont apprises, lorsqu’il serait question d’en faire quelque usage ? À quoi sert-il qu’ils parlent dans leur jeunesse comme des perroquets, pour approuver tout ce qui est bon, et que la raison, qui devrait croître en eux avec l’âge, semble s’enfuir dès qu’ils sont entrés dans les affaires ?

Aristote. — En effet, ta jeunesse fut merveilleuse : tu entretenais avec politesse les ambassadeurs qui venaient chez Philippe ; tu aimais les lettres, tu lisais les poètes ; tu étais charmé d’Homère ; ton cœur s’enflammait au récit des vertus et des grandes actions des héros. Quand tu pris Thèbes, tu respectas la maison de Pindare ; ensuite tu allas, en entrant dans l’Asie, voir le tombeau d’Achille et les ruines de Troie. Tout cela marque un naturel humain et sensible aux belles choses. On vit encore ce beau naturel quand tu confias ta vie au médecin Philippe ; mais surtout lorsque tu traitas si bien la famille de Darius, que ce roi mourant se consolait dans son malheur, pensant que tu serais le père de sa famille. Voilà ce que la philosophie et le beau naturel avaient mis en toi. Mais le reste, je n’ose le dire…

Alexandre. — Dis, dis, mon cher Aristote ; tu n’as plus rien à ménager.

Aristote. — Ce faste, ces mollesses, ces soupçons, ces cruautés, ces colères, ces emportements furieux contre tes amis, cette crédulité pour les lâches flatteurs qui t’appelaient un dieu…

Alexandre. — Ah ! tu dis vrai. Je voudrais être mort après avoir vaincu Darius.

Aristote. — Quoi ! tu voudrais n’avoir point subjugué le reste de l’Orient ?

Alexandre. — Cette conquête m’est moins glorieuse qu’il ne m’est honteux d’avoir succombé à mes prospérités, et d’avoir oublié la condition humaine. Mais, dis-moi donc, d’où vient qu’on est si sage dans l’enfance, et si peu raisonnable quand il serait temps de l’être ?

Aristote. — C’est que dans la jeunesse on est instruit, excité, corrigé par des gens de bien. Dans la suite on s’abandonne à trois sortes d’ennemis : à sa présomption, à ses passions, et aux flatteurs.