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Dialogues des morts/Dialogue 7

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 164-179).


VII

CONFUCIUS ET SOCRATE


Sur la prééminence tant vantée des Chinois


Confucius. — J’apprends que vos Européens vont souvent chez nos Orientaux, et qu’ils me nomment le Socrate de la Chine. Je me tiens honoré de ce nom.

Socrate. — Laissons les compliments, dans un pays où ils ne sont plus de saison. Sur quoi fonde-t-on cette ressemblance entre nous ?

Confucius. — Sur ce que nous avons vécu à peu près dans les mêmes temps, et que nous avons été tous deux pauvres, modérés, pleins de zèle pour rendre les hommes vertueux.

Socrate. — Pour moi, je n’ai point formé, comme vous, des hommes excellents, pour aller dans toutes les provinces semer la vertu, combattre le vice, et instruire les hommes.

Confucius. — Vous avez formé une école de philosophes qui ont beaucoup éclairé le monde.

Socrate. — Ma pensée n’a jamais été de rendre le peuple philosophe, je n’ai pas osé l’espérer. J’ai abandonné à toutes ses erreurs le vulgaire grossier et corrompu : je me suis borné à l’instruction d’un petit nombre de disciples d’un esprit cultivé, et qui cherchaient les principes des bonnes mœurs. Je n’ai jamais voulu rien écrire, et j’ai trouvé que la parole était meilleure pour enseigner. Un livre est une chose morte qui ne répond point aux difficultés imprévues et diverses de chaque lecteur ; un livre passe dans les mains des hommes incapables d’en faire un bon usage ; un livre est susceptible de plusieurs sens contraires à celui de l’auteur. J’ai mieux aimé choisir certains hommes, et leur confier une doctrine que je leur fisse bien comprendre de vive voix.

Confucius. — Ce plan est beau ; il marque des pensées bien simples et bien solides, bien exemptes de vanité. Mais avez-vous évité par là toutes les diversités d’opinions parmi vos disciples ? Pour moi, j’ai évité les subtilités de raisonnement, et je me suis borné à des maximes sensées pour la pratique des vertus dans la société.

Socrate. — Pour moi, j’ai cru qu’on ne peut établir les vraies maximes qu’en remontant aux premiers principes qui peuvent les prouver, et en réfutant tous les autres préjugés des hommes.

Confucius. — Mais enfin, par vos premiers principes, avez-vous évité les combats d’opinions entre vos disciples ?

Socrate. — Nullement : Platon et Xénophon, mes principaux disciples, ont eu des vues toutes différentes. Les académiciens formés par Platon se sont divisés entre eux ; cette expérience m’a désabusé de mes espérances sur les hommes. Un homme ne peut presque rien sur les autres hommes. Les hommes ne peuvent rien sur eux-mêmes, par l’impuissance où l’orgueil et les passions les tiennent ; à plus forte raison les hommes ne peuvent-ils rien les uns sur les autres : l’exemple, et la raison insinuée avec beaucoup d’art, font seulement quelque effet sur un fort petit nombre d’hommes mieux nés que les autres. Une réforme générale d’une république me paraît enfin impossible, tant je suis désabusé du genre humain.

Confucius. — Pour moi, j’ai écrit, et j’ai envoyé mes disciples pour tâcher de réduire aux bonnes mœurs toutes les provinces de notre empire.

Socrate. — Vous avez écrit des choses courtes et simples, si toutefois ce qu’on a publié sous votre nom est effectivement de vous. Ce ne sont que des maximes qu’on a peut-être recueillies de vos conversations, comme Platon, dans ses Dialogues, a rapporté les miennes. Des maximes coupées de cette façon ont une sécheresse qui n’était pas, je m’imagine, dans vos entretiens. D’ailleurs vous étiez d’une maison royale, et en grande autorité dans toute votre nation : vous pouviez faire bien des choses qui ne m’étaient pas permises, à moi fils d’un artisan. Pour moi, je n’avais garde d’écrire et je n’ai que trop parlé : je me suis même éloigné de tous les emplois de ma république pour apaiser l’envie ; et je n’ai pu y réussir, tant il est impossible de faire quelque chose de bon des hommes.

Confucius. — J’ai été plus heureux parmi les Chinois ; je les ai laissés avec des lois sages, et assez bien policés.

Socrate. — De la manière que j’entends parler sur les relations de nos Européens, il faut en effet que la Chine ait eu de bonnes lois et une exacte police. Il y a grande apparence que les Chinois ont été meilleurs qu’ils ne sont. Je ne veux pas désavouer qu’un peuple, quand il a une bonne et constante forme de gouvernement, ne puisse devenir fort supérieur aux autres peuples moins bien policés. Par exemple, nous autres Grecs, qui avons eu de sages législateurs et certains citoyens désintéressés qui n’ont songé qu’au bien de la république, nous avons été bien plus polis et plus vertueux que les peuples que nous avons nommés barbares. Les Égyptiens, avant nous, ont eu aussi des sages qui les ont policés, et c’est d’eux que nous sont venues les bonnes lois. Parmi les républiques de la Grèce, la nôtre a excellé dans les arts libéraux, dans les sciences, dans les armes : mais celle qui a montré le plus longtemps une discipline pure et austère, c’est celle de Lacédémone. Je conviens donc qu’un peuple gouverné par de bons législateurs qui se sont succédé les uns aux autres, et qui ont soutenu les coutumes vertueuses, peut être mieux policé que les autres qui n’ont pas eu la même culture. Un peuple bien conduit sera plus sensible à l’honneur, plus ferme contre les périls, moins sensible à la volupté, plus accoutumé à se passer de peu, plus juste pour empêcher les usurpations et les fraudes de citoyen à citoyen. C’est ainsi que les Lacédémoniens ont été disciplinés ; c’est ainsi que les Chinois ont pu l’être dans les siècles reculés. Mais je persiste à croire que tout un peuple n’est point capable de remonter aux vrais principes de la vraie sagesse : il peut garder certaines règles utiles et louables ; mais c’est plutôt par l’autorité de l’éducation, par le respect des lois, par le zèle de la patrie, par l’émulation qui vient des exemples, par la force de la coutume, souvent même par la crainte du déshonneur et par l’espérance d’être récompensé. Mais être philosophe, suivre le beau et le bon en lui-même par la simple persuasion, et par le vrai et libre amour du beau et du bon, c’est ce qui ne peut jamais être répandu dans tout un peuple, c’est ce qui est réservé à certaines âmes choisies que le ciel a voulu séparer des autres. Le peuple n’est capable que de certaines vertus d’habitude et d’opinion, sur l’autorité de ceux qui ont gagné sa confiance. Encore une fois, je crois que telle fut la vertu de vos anciens Chinois. De telles gens sont justes dans les choses où on les a accoutumés à mettre une règle de justice, et point en d’autres plus importantes où l’habitude de juger de même leur manque. On sera juste pour son concitoyen, et inhumain contre son esclave ; zélé pour sa patrie, et conquérant injuste contre un peuple voisin, sans songer que la terre entière n’est qu’une seule patrie commune, où tous les hommes des divers peuples devraient vivre comme une seule famille. Ces vertus, fondées sur la coutume et les préjugés d’un peuple, sont toujours des vertus estropiées, faute de remonter jusqu’aux premiers principes qui donnent dans toute son étendue la véritable idée de la justice et de la vertu. Ces mêmes peuples, qui paraissent si vertueux dans certains sentiments et dans certaines actions détachées, avaient une religion aussi remplie de fraude, d’injustice et d’impureté, que leurs lois étaient justes et austères. Quel mélange ! quelle contradiction ! Voilà pourtant ce qu’il y a eu de meilleur dans ces peuples tant vantés ; voilà l’humanité regardée par sa plus belle face.

Confucius. — Peut-être avons-nous été plus heureux que vous, car la vertu a été grande dans la Chine.

Socrate. — On le dit ; mais pour en être assuré par une voie non suspecte, il faudrait que les Européens connussent de près votre histoire, comme ils connaissent la leur propre. Quand le commerce sera entièrement libre et fréquent, quand les critiques européens auront passé dans la Chine pour examiner en rigueur tous les anciens manuscrits de votre histoire, quand ils auront séparé les fables et les choses douteuses d’avec les certaines, quand ils auront vu le fort et le faible du détail des mœurs antiques, peut-être trouvera-t-on que la multitude des hommes a été toujours faible, vaine et corrompue chez vous comme partout ailleurs, et que les hommes ont été hommes dans tous les pays et dans tous les temps.

Confucius. — Mais pourquoi n’en croyez-vous pas nos historiens et vos relateurs ?

Socrate. — Vos historiens nous sont inconnus ; on n’en a que des morceaux extraits et rapportés par des relateurs peu critiques. Il faudrait savoir à fond votre langue, lire tous vos livres, voir surtout les originaux, et attendre qu’un grand nombre de savants eût fait cette étude à fond, afin que, par le grand nombre d’examinateurs, la chose pût être pleinement éclaircie. Jusque-là votre nation me paraît un spectacle beau et grand de loin, mais très douteux et équivoque.

Confucius. — Voulez-vous ne rien croire, parce que Fernand Mendez Pinto a beaucoup exagéré ? Douterez-vous que la Chine ne soit un vaste et puissant empire, très peuplé et bien policé ; que les arts n’y fleurissent ; qu’on n’y cultive les hautes sciences ; que le respect des lois n’y soit admirable ?

Socrate. — Par où voulez-vous que je me convainque de toutes ces choses ?

Confucius. — Par vos propres relateurs.

Socrate. — Il faut donc que je les croie, ces relateurs ?

Confucius. — Pourquoi non ?

Socrate. — Et que je les croie dans le mal comme dans le bien ? Répondez, de grâce.

Confucius. — Je le veux.

Socrate. — Selon ces relateurs, le peuple de la terre le plus vain, le plus superstitieux, le plus intéressé, le plus injuste, le plus menteur, c’est le Chinois.

Confucius. — Il y a partout des hommes vains et menteurs.

Socrate. — Je l’avoue ; mais à la Chine les principes de toute la nation, auxquels on n’attache aucun déshonneur, sont de mentir et de se prévaloir du mensonge. Que peut-on attendre d’un tel peuple pour les vérités éloignées, et difficiles à éclaircir ? Ils sont fastueux dans toutes leurs histoires : comment ne le seraient-ils pas, puisqu’ils sont même si vains et si exagérants pour les choses présentes qu’on peut examiner de ses propres yeux, et où l’on peut les convaincre d’avoir voulu imposer aux étrangers ? Les Chinois, sur le portrait que j’en ai ouï faire, me paraissent assez semblables aux Égyptiens. C’est un peuple tranquille et paisible, dans un beau et riche pays ; un peuple vain qui méprise tous les autres peuples de l’univers ; un peuple qui se pique d’une antiquité extraordinaire, et qui met sa gloire dans le nombre de siècles de sa durée ; c’est un peuple superstitieux jusqu’à la superstition la plus grossière et la plus ridicule, malgré sa politesse ; c’est un peuple qui a mis toute sa sagesse à garder ses lois, sans oser examiner ce qu’elle sont de bon ; c’est un peuple grave, mystérieux, composé, et rigide observateur de toutes ses anciennes coutumes pour l’extérieur, sans y chercher la justice, la sincérité et les autres vertus intérieures ; c’est un peuple qui a fait de grands mystères de plusieurs choses très superficielles, et dont la simple explication diminue beaucoup le prix. Les arts y sont fort médiocres, et les sciences n’y étaient presque rien de solide quand nos Européens ont commencé à les connaître.

Confucius. — N’avions-nous pas l’imprimerie, la poudre à canon, la géométrie, la peinture, l’architecture, l’art de faire la porcelaine, enfin une manière de lire et d’écrire bien meilleure que celle de vos Occidentaux ? Pour l’antiquité de nos histoires, elle est constante par nos observations astronomiques. Vos Occidentaux prétendent que nos calculs sont fautifs ; mais les observations ne leur sont pas suspectes, et ils avouent qu’elles cadrent juste avec les révolutions du ciel.

Socrate. — Voilà bien des choses que vous mettez ensemble, pour réunir tout ce que la Chine a de plus estimable ; mais examinons-les de près l’une après l’autre.

Confucius. — Volontiers.

Socrate. — L’imprimerie n’est qu’une commodité pour les gens de lettres, et elle ne mérite pas une grande gloire. Un artisan, avec des qualités peu estimables, peut être l’auteur d’une telle invention : elle est même imparfaite chez vous, car vous n’avez que l’usage des planches ; au lieu que les Occidentaux ont avec l’usage des planches celui des caractères, dont ils font telle composition qu’il leur plaît en fort peu de temps. De plus il n’est pas tant question d’avoir un art pour faciliter les études que de l’usage qu’on en fait. Les Athéniens de mon temps n’avaient pas l’imprimerie, et néanmoins on voyait fleurir chez eux les beaux-arts et les hautes sciences ; au contraire les Occidentaux, qui ont trouvé l’imprimerie mieux que les Chinois, étaient des hommes grossiers, ignorants et barbares. La poudre à canon est une invention pernicieuse pour détruire le genre humain ; elle nuit à tous les hommes, et ne sert véritablement à aucun peuple : les uns imitent bientôt ce que les autres font contre eux. Chez les Occidentaux, où les armes à feu ont été bien plus perfectionnées qu’à la Chine, de telles armes ne décident rien de part ni d’autre : on a proportionné les moyens de défensive aux armes de ceux qui attaquent ; tout cela revient à une espèce de compensation, après laquelle chacun n’est pas plus avancé que quand on n’avait que des tours et de simples murailles, avec des piques, des javelots, des épées, des arcs, des tortues et des béliers. Si on convenait de part et d’autre de renoncer aux armes à feu, on se débarrasserait mutuellement d’une infinité de choses superflues et incommodes : la valeur, la discipline, la vigilance et le génie auraient plus de part à la décision de toutes les guerres. Voilà donc une invention qu’il n’est guère permis d’estimer.

Confucius. — Méprisez-vous aussi nos mathématiciens ?

Socrate. — Ne m’avez-vous pas donné pour règle de croire les faits rapportés par nos relateurs ?

Confucius. — Il est vrai ; mais ils avouent que nos mathématiciens sont habiles.

Socrate. — Ils disent qu’ils ont fait certains progrès, et qu’ils savent bien faire plusieurs opérations ; mais ils ajoutent qu’ils manquent de méthode, qu’ils font mal certaines démonstrations, qu’ils se trompent sur des calculs, qu’il y a plusieurs choses très importantes dont ils n’ont rien découvert. Voilà ce que j’entends dire. Ces hommes si entêtés de la connaissance des astres, et qui y bornent leur principale étude, se sont trouvés dans cette étude même très inférieurs aux Occidentaux qui ont voyagé dans la Chine, et qui, selon les apparences, ne sont pas les plus parfaits astronomes de l’Occident. Tout cela ne répond point à cette idée merveilleuse d’un peuple supérieur à toutes les autres nations. Je ne dis rien de votre porcelaine : c’est plutôt le mérite de votre terre que de votre peuple ; ou du moins, si c’est un mérite pour les hommes, ce n’est qu’un mérite de vil artisan. Votre architecture n’a point de belles proportions ; tout y est bas et écrasé, tout y est confus et chargé de petits ornements qui ne sont ni nobles ni naturels. Votre peinture a quelque vie et une grâce je ne sais quelle ; mais elle n’a ni correction de dessin, ni ordonnance, ni noblesse dans les fibres, ni vérité dans les représentations : on n’y voit ni paysages naturels, ni histoires, ni pensées raisonnables et suivies ; on n’est ébloui que par la beauté des couleurs et du vernis.

Confucius. — Ce vernis même est une merveille inimitable dans tout l’Occident.

Socrate. — Il est vrai : mais vous avez cela de commun avec les peuples les plus barbares, qui ont quelquefois le secret de faire en leur pays, par le secours de la nature, des choses que les nations les plus industrieuses ne sauraient exécuter chez elles.

Confucius. — Venons à l’écriture.

Socrate. — Je conviens que vous avez dans votre écriture un grand avantage pour la mettre en commerce chez tous les peuples voisins qui parlent des langues différentes de la chinoise. Chaque caractère signifiant un objet, de même que nos mots entiers, un étranger peut lire vos écrits sans savoir votre langue, et il peut vous répondre par les mêmes caractères, quoique sa langue vous soit entièrement inconnue. De tels caractères, s’ils étaient partout en usage, seraient comme une langue commune par tout le genre humain, et la commodité en serait infinie pour le commerce d’un bout du monde à l’autre. Si toutes les nations pouvaient convenir entre elles d’enseigner à tous leurs enfants ces caractères, la diversité des langues n’arrêterait plus les voyageurs, il y aurait un lien universel de société. Mais rien n’est plus impraticable que cet usage universel de vos caractères ; il y en a un si prodigieux nombre pour signifier tous les objets qu’on désigne dans le langage humain, que vos savants mettent un grand nombre d’années à apprendre à écrire. Quelle nation s’assujettira à une étude si pénible ? Il n’y a aucune science épineuse qu’on n’apprît plus promptement. Que sait-on en vérité, quand on ne sait encore que lire et écrire ? D’ailleurs peut-on espérer que tant de nations s’accordent à enseigner cette écriture à leurs enfants ? Dès que vous renfermerez cet art dans un seul pays, ce n’est plus rien que de très incommode ; dès lors vous n’avez plus l’avantage de vous faire entendre aux nations d’une langue inconnue, et vous avez l’extrême désavantage de passer misérablement la meilleure partie de votre vie à apprendre à écrire ; ce qui vous jette dans deux inconvénients, l’un d’admirer vainement un art pénible et infructueux, l’autre de consumer toute votre jeunesse dans cette étude sèche, qui exclut de tout progrès pour les connaissances les plus solides.

Confucius. — Mais notre antiquité, de bonne foi, n’en êtes-vous pas convaincu ?

Socrate. — Nullement : les raisons qui persuadent aux astronomes occidentaux que vos observations doivent être véritables peuvent avoir frappé de même vos astronomes, et leur avoir fourni une vraisemblance pour autoriser vos vaines fictions sur les antiquités de la Chine. Vos astronomes auront vu que telles choses ont dû arriver en tels et en tels temps, par les mêmes règles qui en persuadent nos astronomes d’Occident ; ils n’auront pas manqué de faire leurs prétendues observations sur ces règles, pour leur donner une apparence de vérité. Un peuple fort vain et fort jaloux de la gloire de son antiquité, si peu qu’il soit intelligent dans l’astronomie, ne manque pas de colorer ainsi ses fictions ; le hasard même peut les avoir un peu aidés. Enfin, il faudrait que les plus savants astronomes d’Occident eussent la commodité d’examiner dans les originaux toute cette suite d’observations. Les Égyptiens étaient grands observateurs des astres, et en même temps amoureux de leurs fables pour remonter à des milliers de siècles. Il ne faut pas douter qu’ils n’aient travaillé à accorder ces deux passions.

Confucius. — Que concluriez-vous donc sur notre empire ? Il était hors de tout commerce avec vos nations où les sciences ont régné ; il était environné de tous côtés par des nations grossières ; il a certainement, depuis plusieurs siècles au-dessus de mon temps, des lois, une police et des arts que les autres peuples orientaux n’ont point eus. L’origine de notre nation est inconnue ; elle se cache dans l’obscurité des siècles les plus reculés. Vous voyez bien que je n’ai ni entêtement ni vanité là-dessus. De bonne foi, que pensez-vous sur l’origine d’un tel peuple ?

Socrate. — Il est difficile de décider juste ce qui est arrivé parmi tant de choses qui ont pu se faire et ne se faire pas, dans la manière dont les terres ont été peuplées. Mais voici ce qui me paraît assez naturel. Les peuples les plus anciens de nos histoires, les peuples les plus puissants et les plus polis, sont ceux de l’Asie et de l’Égypte : c’est là comme la source des colonies. Nous voyons que les Égyptiens ont fait des colonies dans la Grèce et en ont formé les mœurs. Quelques Asiatiques, comme les Phéniciens et les Phrygiens, ont fait de même sur toutes les côtes de la mer Méditerranée. D’autres Asiatiques de ces royaumes, qui étaient sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, ont pu pénétrer jusque dans les Indes pour les peupler. Les peuples, en se multipliant, auront passé les fleuves et les montagnes, et insensiblement auront répandu leurs colonies jusque dans la Chine : rien ne les aura arrêtés dans ce vaste continent, qui est presque tout uni. Il n’y a guère d’apparence que les hommes soient parvenus à la Chine par l’extrémité du nord qu’on nomme à présent la Tartarie ; car les Chinois paraissent avoir été, dès la plus grande antiquité, des peuples doux, paisibles, policés et cultivant la sagesse ; ce qui est le contraire des nations violentes et farouches qui ont été nourries dans les pays sauvages du Nord. Il n’y a guère d’apparence non plus que les hommes soient arrivés à la Chine par la mer : les grandes navigations n’étaient alors ni usitées, ni possibles. De plus, les mœurs, les arts, les sciences et la religion des Chinois se rapportent très bien aux mœurs, aux arts, aux sciences, à la religion des Babyloniens et de ces autres peuples que nos histoires nous dépeignent. Je croirais donc que quelques siècles avant le vôtre, ces peuples asiatiques ont pénétré jusqu’à la Chine ; qu’ils y ont fondé votre empire ; que vous avez eu des rois habiles et de vertueux législateurs ; que la Chine a été plus estimable qu’elle ne l’est aujourd’hui pour les arts et pour les mœurs : que vos historiens ont flatté l’orgueil de la nation ; qu’on a exagéré des choses qui méritaient quelque louange ; qu’on a mêlé la fable avec la vérité, et qu’on a voulu dérober à la postérité l’origine de la nation, pour la rendre plus merveilleuse à tous les autres peuples.

Confucius. — Vos Grecs n’en ont-ils pas fait autant ?

Socrate. — Encore pis : ils ont leurs temps fabuleux, qui approchent beaucoup du vôtre. J’ai vécu, suivant la supputation commune, environ trois cents ans après vous. Cependant, quand on veut, en rigueur, remonter au-dessus de mon temps, on ne trouve aucun historien qu’Hérodote, qui a écrit immédiatement après la guerre des Perses, c’est-à-dire environ soixante ans avant ma mort : cet historien n’établit rien de suivi, et ne pose aucune date précise par des auteurs contemporains, pour tout ce qui est beaucoup plus ancien que cette guerre. Les temps de la guerre de Troie, qui n’ont qu’environ six cents, ans au-dessus de moi, sont encore des temps reconnus comme fabuleux. Jugez s’il faut s’étonner que la Chine ne soit pas bien assurée de ce grand nombre de siècles que ses histoires lui donnent avant votre temps.

Confucius. — Mais pourquoi auriez-vous inclination de croire que nous sommes sortis des Babyloniens ?

Socrate. — Le voici. Il y a beaucoup d’apparence que vous venez de quelque peuple de la haute Asie qui s’est répandu de proche en proche jusqu’à la Chine, et peut-être même dans les temps de quelque conquête des Indes, qui a mené le peuple conquérant jusque dans les pays qui composent aujourd’hui votre empire. Votre antiquité est grande ; il faut donc que votre espèce de colonie se soit faite par quelqu’un de ces anciens peuples, comme ceux de Ninive ou de Babylone. Il faut donc que vous veniez de quelque peuple puissant et fastueux, car c’est encore le caractère de votre nation. Vous êtes seuls de cette espèce dans tous vos pays ; et les peuples voisins, qui n’ont rien de semblable, n’ont pu vous donner ces mœurs. Vous avez, comme les anciens Babyloniens, l’astronomie, et même l’astrologie judiciaire, la superstition, l’art de deviner, une architecture plus somptueuse que proportionnée, une vie de délices et de faste, de grandes villes, un empire où le prince a une autorité absolue, des lois fort révérées, des temples en abondance, et une multitude de dieux de toutes les figures. Tout ceci n’est qu’une conjecture, mais elle pourrait être vraie.

Confucius. — Je vais en demander des nouvelles au roi Yao, qui se promène, dit-on, avec vos anciens rois d’Argos et d’Athènes dans ce petit bois de myrtes.

Socrate. — Pour moi, je ne me fie ni à Cécrops, ni à Inachus, ni à Pélops, pas même aux héros d’Homère, sur nos antiquités.