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Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments/Florentin (rue de Saint-)

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Florentin (rue de Saint-).

Commence à la place de la Concorde, no 2, et à la rue de Rivoli, no 58 ; finit à la rue Saint-Honoré, nos 377 et 379. Le dernier impair est 17 ; le dernier pair, 16. Sa longueur est de 165 m. — 1er arrondissement, quartier des Tuileries.

À l’endroit où s’élèvent aujourd’hui les magnifiques hôtels de la rue Saint-Florentin, on voyait en 1640 une misérable impasse dont les chétives maisons servaient d’abris aux orangers du jardin des Tuileries.

Une partie de cette impasse, nommée cul-de-sac de l’Orangerie, appartenait en 1730 au roi Louis XV, l’autre portion était la propriété de Samuel Bernard, de ce riche banquier qui avait vu tous les grands de la cour défiler dans ses antichambres, et ramasser les pièces d’or qui tombaient de sa corne d’abondance. Un beau matin Samuel Bernard se réveilla chevalier de l’ordre de Saint-Michel, comte de Coubert, seigneur de Vitry, Cuignes et autres lieux, conseiller, secrétaire du roi et de ses finances.

Le gentilhomme de fraîche date mourait à Paris le 18 janvier 1739 à l’âge de 88 ans, et laissait une fortune qui dépassait quarante millions.

Le lendemain, le premier ministre du roi, le cardinal de Fleury écrivait la lettre suivante aux deux fils de Samuel Bernard.

« Quoique l’on dût s’attendre, Messieurs, à la perte que vous venez de faire, je ne laisse pas d’en être fort touché, et de partager bien sincèrement votre douleur. Vous connaissez l’estime particulière que je faisais de M. Bernard, votre père, et la justice que je lui ai toujours rendue auprès du roi sur son attachement pour l’État. Je ne puis que vous exhorter à honorer sa mémoire par les mêmes sentiments. Vous ne pouvez en donner une meilleure marque qu’en suivant son exemple, et en conservant entre vous la plus parfaite union. Je serai fort aise d’avoir des occasions de vous témoigner l’intérêt que je prends à tout ce qui regarde sa famille, et à vous donner des preuves, Messieurs, de la considération particulière que je conserve pour tous ceux qui la composent. »

Voyez la considération que donne la fortune, puisqu’un premier ministre à fait une pareille lettre.

Nous rencontrerons bientôt, en traversant ce terrain, des illustrations d’un autre genre, et peut-être regretterons-nous le financier Samuel Bernard ; mais avant il nous faut enregistrer la transformation que subit l’impasse de l’Orangerie.

Par lettres-patentes du 21 juin 1757, le roi fit don aux prévôt des marchands et échevins de la partie de l’impasse de l’Orangerie qui lui appartenait ; afin d’y établir les bâtiments en arrière-corps sur la place Louis XV, dont la formation était prescrite par les mêmes lettres-patentes. D’après le plan approuvé, le cul-de-sac de l’Orangerie devait être converti en une rue, et prendre le nom de Bourgogne. Il fut également ordonné que les constructions auraient des façades symétriques dans toute la longueur de la rue. Cette dernière disposition fut annulée par de nouvelles lettres-patentes du 30 octobre 1758, et cette voie publique reçut en vertu d’un arrêt du conseil d’État du roi, en date du 11 mars 1768, le nom de rue de Saint-Florentin.

Elle devait ce nouveau baptême à son excellence le ministre Phélypeaux, duc de Lavrillière et comte de Saint-Florentin, qui avait fait construire un magnifique hôtel dans cette rue. Un plaisant interprète des sentiments dû peuple composa, du vivant du noble duc, cette épitaphe :

Ci-git un petit homme, à l’air assez commun,
Ayant porté trois noms et n’en laissant aucun.

Cette habitation a changé de maître. Elle abrite un grand d’Espagne de première classe, le duc de l’Infantado. Avec quelle noblesse indolente il descend les degrés de son hôtel. Son front semble porter la trace de toutes les douleurs humaines. Le noble castillan va quitter la France, car la république a déclaré la guerre à l’Espagne. La révolution ne perd pas de temps. Pour tenir tête à l’Europe, il lui faut de l’argent, de la poudre et du fer. L’hôtel de l’Infantado lui convient, elle le prend et le transforme en magasin de salpêtre.

Vingt et un ans après nous retrouvons cette habitation bien restaurée, bien parfumée. Au dessus de la porte, sont gravés ces mots : hôtel de Talleyrand-Périgord.

Dans ses salons dorés, on aperçoit des empereurs, des rois, des princes, des espions et des traîtres qui cherchent à se tailler des habits d’emprunt dans l’immense et magnifique pourpre impériale. L’aigle de la France va mourir, et chaque personnage se presse, se heurte pour arracher plus vite une plume à l’oiseau des batailles. Sur le premier plan on voit un diplomate français qui s’apprête en souriant à lui porter le coup de grâce. La figure de cet homme semble avoir emprunté aux traditions du paganisme les deux faces symboliques de Janus, l’une pour regarder le passé, l’autre pour considérer l’avenir. Il boîte comme le spirituel démon de Lesage, et cependant il reste debout après tous les désastres. Sur son manteau d’arlequin on lit ces mots : évêque-législateur, royaliste-révolutionnaire, républicain-émigré, ministre-impérial. Mêlé à de grands événements, ce diplomate avec tout son esprit ne pouvait faire que des choses petites et misérables : le citoyen s’était évanoui…

Mais hâtons-nous d’indiquer l’état présent de la rue de Saint-Florentin, rien ne lui manque aujourd’hui. Elle est éclairée au gaz. Ses propriétés sont alignées en vertu d’une décision ministérielle du 22 prairial an V et d’une ordonnance royale du 24 août 1833, qui avaient fixé sa moindre largeur à 12 m. 40 c.