Dictionnaire apologétique de la foi catholique/Jephté
jephté. — Ce juge d’Israël est surtout célèbre par le vœu qu’il lit à Jahvé pour obtenir la victoire sur les Ammonites. Quand on lit le chapitre xi du livre des Juges sans prévention, sans préoccupation, de difficulté doctrinale ou morale à résoudre, l’histoire du vœu de Jepbté se comprend tout naturellement ainsi. Il promet : Si je reviens victorieux, j’offrirai en holocauste à lahvé le premier qui sortira de chez moi à ma rencontre. Après la victoire, au retour, c’est sa tille, son unique enfant qui se présente à lui tout d’abord. Il est désolé ; mais il se croit engagé irrévocablement par son vœu. Sa fille en accepte l’accomplissement avec une héroïque générosité ; elle demande seulement un délai de deux mois pour pleurer avec ses compagnes sa virginité, le malheur de mourir jeune et vierge, sans le bonheur, si envié en Israël, de laisser une postérité. Jephlé lui accorde ce délai ; puis il exécute son vœu, c’est-à-dire qu’il immole sa tille, au sens propre du terme. Et chaque année pendant quatre jours les filles d’Israël allaient pleurer la fille de Jephté.
Les anciens traducteurs du texte hébreu l’ont ainsi entendu. Jephté pense à une personne sortant de chez lui : LXX, ὁ ἐκπορευόμενος, Vulg., quicumque primus fuerit egressus (le pronom hébreu peut être pris pour le masculin ou pour le neutre). D’ailleurs, par la formule sortir de la maison pour se rendre au-desant du vainqueur, les animaux sont exclus, sauflec/uen, qui justement ne s’immole jamais en sacrifice, comme le remarque finement S. Augustin (Quæst. in Heptat., 1. VII, c. il, Migne P. L., XXXIV, col. 812). Je l’offrirai en holocauste est rendu : ἀνοίσω αὐτὸν ὁλοκαύτωμα, eum holocaustum offeram.
Telle est aussi l’exégèse des Pères de l’Église : Origène, S. Ephrem, S. Grégoire de Nazianze, S. Jean Chrysostome, Théodoret, S. Ambroise, S. Jérôme, S. Augustin, etc. (Voir les références dans le commentaire du P. DE HrMMEL.UEB, p. 235, OU daus Vigouroux, I.o Bible et les découvertes modernes, 6 « édition, 1896, t. III, p. 169-170.) C’est également l’opinion des anciens rabbins.
Mais les rabbins du moyen âge. qui ont renouvelé leur exégèse <le la façon la plus arbitraire sur certains points, en abandonnant l’interprétation traditionnelle pour des sens bizarres et forcés (spécialement dans les prophéties messianiques), ont appliqué ici leur méthode, pour justifier Je| hlé. Joseph KiMCHi (xii° siècle) a imaginé de donner à la particule vav (kt Je l’offrirai en holocauste) un sens disjonctif ; il sera (consacre’) à Lahvé (s’il ne peut pas être sacrifié), ou (s’il peut être sacrifié) je l’offrirai en holocauste. Les personnes ne pouvant pas, d’après la Loi, être sacrifiées, la tille de Jephté avait été simplement vouée au célibat en l’honneur de lahvé. Elle obtint un sursis de deux mois avant sa
réclusion, pour pleurer sur cette obligation de rester vierge ; et ses compagnes allèrent chaque année, non point se lamenter à son sujet, mais coinxrser avec elle, dans son cloître, pour la consoler.
Cette interprétation, adoptée en substance par nombre de rabbins, par qllelques exégètes catholiques, déjà, paraît-il, par Nicolas ue Lyrk, et surtout par les criti<iues hétérodoxes du xvi' et du xvu' siècle (MiNSTER, Clabius, Dri’sius, Amama, Grotius, dans Critici sacri, t. II, col. 64^-666), a été réfutée solidement par Cappell ((.rit. sacr', iliid.), et plus tard par Dom Cai.meï (Dissertation jointe à son commentaire des Juges). Parmi les exégètes de notre temps qui ont essaj é de la remettre en honneur, avec diverses nioditications et perfectionnements, citons L. Reinke (1851), ZscnoKKE (1884), Van Hoonacker, Le vuea de Jeplilé, 1898 ; Kaule.n, Commentatio de rébus Jepkiae, 18g5 (cf. Heyue biblique, 189/1, p. lôi ; 1895, p. 6Ji)- Les plus récents défenseursde l’opinion traditionnelle sont ViGounoux, Fillio.n, Palis (article Jephté dans le Dictionnaire de la Bible), SchoepFER (Geschiclite des A. T., 5o éd., 1912, p. 300-303), Laghange, Mader (Die Menschenopfer der allen Ilebr/ier und der benachbarien Volher, 1909, p. 153-162) et surtout db Hummelauer qui traite la question à fond dans son commentaire des Juges.
Le caractère arbitraire et forcé de la nouvelle exégèse rabbinique ressort des considérations suivantes :
I. Le sens disjonclif du f « i', à la Un du verset 31, est grammaticalement etiogiqueinent impossible.
a. L’expression offrir en liolocauste ne peut pas être prise, dans la formule d’un vœu, au sens métaphorique, à peine usité dans de très rares cas particuliers.
3. La virginité n’était jias regardée, en Israël, comme agréable à Dieu et matière possible d’un vœu ; t la consécration à Dieu n’excluait pas le mariage, comme on le voit par rexenq>le de Samson, de Samuel et des nazaréens en général » (Palis).
4. La grande douleur de Jephté est inexplicable dans cette hypothèse.
5. Les deux mois de délai n’ont point de raison d’être. « Cerle si Deoconsecrata fuit perpétua virgo, nulla fuit causa dellcndæ virginitalis, glorlosa enim fuit et commendahilis perpétua illaa conjugio abslincnlia. Aut si llere virginilalem vel voliiit vel o[)ortuit, certe tum dcnuiui llere illaui decuit luui monasterio includenda fuit ; antequani veio clauderetur, deiuit potiuscuui amicisct sociis puellis spalio duoruin illoruui mensium vitam agere lælam et jucundam, siquideni poslea lugendi tempus plus satis longum iili supererat » (Cappell).
6. Si la lille de Jephté continue à vivre, consacrée à Dieu comme vierge, les lameiitalions annuelles de ses compagnes (ou les chants pour célébrer le fait) n’ont [dus de sens ; et l’on tombe dans l’interprétation couiique des rabbins (ses conqiagnes vont converser avec elle quatre jours par an !)
7. Imaginer une commutation, un accomplissement métaphorique ou synil)oli([iio du vœu est arbitraire, quand le texte dit clairement : « Il accomplit en elle le va-u qu’il avait fait » (v. 89).
Suivons donc pour ce chapitre l’exégèse très juste des douze premiers siècles de l’Kglise.
Il n’y aurait point de difficulté théologlque à admettre ([ue Jephté ait offert, sous l’inspiration divine, un sacrifice humain. Dieu, maître absolu de tous les êtres, peut bien terminer de cette manière la vie d’un individu ; s’il demande à un père d’immoler son enfant, cette action n’a rien d’immoral. Seule, l’étroitesse d’esprit d’un certain rationalisme repousse comme impie le sacrifice d'Abraham. Ce sacrifice
ne pouvait être immoral, puisque Dieu.bien qu’il l’ait empêché au dernier moment, avait fait à Abraham un devoir d’y consentir (cf. de Hummelauer, in Jud., p. 222). S. Grégoire de Nazianze place le sacrifice de Jephlé à côté de celui d’Abraham (Bpitapli.iji, l'. G., XXXVUl, 58). Mais le texte biblique n’oblige point du tout à voir dans le cas de Jephté, l’inspiration ou l’aïqirobatioii de Dieu. Poussé i)ar l’esprit de lahvé, Jephté part en campagne (v. 39) ; il ne s’ensuit j>as qu’il agisse ensuite tout le temps sous l’influence divine.
Emis spontanément, son vœu a pu être fait avec trop de précipitation, mais de bonne foi, étant données les mœurs d’alors, donc sans faute grave. Dire que Jephté n’a pas pu méconnaître la Loi, c’est oublier ses antécédents (/ « « /., xi, 1-3). De plus, la seule loi qui défend expressément les sacrifices humains est celle du Deutéronome, xii, 31 ; or, ce livre aj’ant passé par une rédaction nouvelle au vu* siècle av. J.-C. (cf. Van Hoonacker, Le sacerdoce lévitique, p. 126 ; DE Hl’mmelaueb, in Deut., p. 76), très probablement cette loi était moins connue, sinon inconnue, dans les temps antérieurs.
Une fois le vœu prononcé, Jephté, suivant les idées du temps, s’est cru absolument tenu de l’accomplir (cf. Lagrange, Le Livre des Ju^es, p. 216). Il n’est ni approuvé ni blâmé à ce sujet par le passage de l’Epître aux Hébreux, xi, 32, qui loue simplement sa foi, en le nommant à côté de Samsoii et de David, dont toutes les actions ne sont pas non plus approuvées pour cela.
Albert Cond.imin, S. J.