Dictionnaire de la conversation et de la lecture/1re éd., 1832

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Dictionnaire de la conversation et de la lecture
1832

Avis[modifier]

D’Alembert a dit quelque part « qu’on ne pouvait disconvenir [1] que depuis le renouvellement des lettres on ne dût en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société » ; il aurait pu ajouter, pour être juste, qu’on leur doit aussi une bonne partie des erreurs et des préjugés qui se transmettent parmi nous de générations en générations. Et, en effet, ces sortes de livres, quand ils n’ont pas été des compilations faites sans goût et sans discernement, et dans un but purement mercantile, ont toujours été composés dans l’intêrêt ou dans les vues de quelque coterie politique, littéraire ou religieuse, pour qui la vérité n’a jamais été que d’une importance secondaire. Dénaturer les faits ou les dissimuler, flétrir ou réhabiliter des réputations, selon que le demandaient les petites passions du jour, et, avant tout, faire de la propagande, soit politique, soit philosophique, soit religieuse ; tel a constamment été, à quelques rares et honorables exceptions près, le but que se sont proposé les auteurs des différents ouvrages encyclopédiques publiés jusqu’à ce jour. Ouvrez tel dictionnaire écrit par de prétendus défenseurs exclusifs de la saine morale et de la religion ; que de calomnies, que de fiel, que de préjugés, que de mensonges avancés à bon escient, n’y trouverez-vous pas, pour ainsi dire, à chaque page ? L’histoire, sous la plume de ces gens-là, est chose si flexible, si malléable, qu’ils la retournent dans tous les sens, qu’ils lui font subir les plus étranges transformations. D’un scélérat, dont le nom est demeuré synonyme de tous les vices, de tous les crimes, ils vous font une manière de martyr des calomnies de l’impiété et du philosophisme, s’imaginant sans doute qu’avouer que la mitre ou la tiare ont pu être souillées par tous les vices que comporte la perversité humaine, serait porter un coup mortel à la religion, si belle, si pure, de Jésus-Christ. Quel étrange vertige que de vouloir ainsi à toute force rendre la cause de

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l’Évangile solidaire des déportements d’un Borgia, que de croire que l’homme sensé pourra jamais confondre un Massillon, un Fléchier avec un Dubois ou un Tencin !

N’attendez pas, au reste, plus de sagesse de la part de ces écrivains qui vous parlent avec tant d’emphase au nom de l’humanité et de la philosophie. Les rôles seuls sont intervertis, car les calomnies ne sont ni moins grossières ni moins nombreuses dans leurs ouvrages que dans ceux de leurs dévots adversaires. Si ceux-ci veulent, bon gré mal gré, réhabiliter les hommes les plus malheureusement famenx, dès qu’ils ont appartenu à un ordre dans lequel ils ne sauraient admettre qu’il y ait jamais eu d’abus ; ceux-là n’ont qu’une idée fixe, c’est de refaire toute l’histoire de l’humanité avec les opinions de la philosophie, dit dernier siècle. Partout donc, ils vous montreront les traces d’une vaste et odieuse conjuration tramée par les nobles et par les prêtres pour tenir l’espèce humaine dans l’ignorance et l’esclavage. Décidés à ne tenir aucun compte des mœurs de chaque pays, des préjugés qui ont eu dans chaque siècle, les pontifes les plus justement célèbres par leur génie ne sont sous leurs plumes que des monstres d’hypocrisie et d’ambition ; les hommes d’état qui ont exercé une influence neuve sur leurs contemporains, que des écoliers en politique qui n’attendaient qu’un Machiavel ; les guerriers illustrés, par des exploits dont l’éclat jaillit jusque sur nous, que des chefs de brigands heureux dont l’ignorance seule a pu faire des héros.

Ecoutez parler ces apôtres de la raison, ne dirait-on pas qu’Astrée est redescendue sur la terre, du jour où le flambeau de la science moderne a essayé de jeter une lumière téméraire sur les dogmes religieux, objets de foi depuis tant de siècles pour la multitude ? Et ne semblerait-il pas que jusque-là tous les vices étaient, avec la misère et l’ignorance la plus profonde, le partage de la pauvre humanité ? Par contre, oyez les hommes qui se sont posés les défenseurs officieux du catholicisme, entasser sophismes sur sophismes, mensonges sur mensonges pour vous démontrer que c’est à la philosophie du dix-huitième siècle qu’il faut attribuer tous les vices, tous les crimes qui affligent la terre. A les croire, avant le règne de Voltaire, les assassinats les plus révoltants n’étaient que de nécessaires leçons, la débauche la plus effrénée qu’une aimable galanterie, la plus superstitieuse ignorance que naïveté

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de mœurs, que simplicité du cœur, que pureté de foi. N’ont-ils pas même été jusqu'à vouloir dénaturer l’histoire contemporaine et la plier à leurs petites vues ! Qui ne se rappellera, à ce propos, le célèbre rudiment d’histoire composé, il y a quelques années, pour la jeunesse qui fréquentait les écoles d’une société fameuse, et où on, enseignait qu'en 1809 M. le marquis de Buonaparte, lieutenant-général des armées du roi était entré à Vienne à la tête de quatre-vingt mille Français ?

L’esprit de parti et de coterie a traité de la même façon toutes les sciences morales, tous les faits résultant de leur application à la vie. Les principes les plus faux et les plus exagérés, les opinions les plus diamétralement opposées, ont ainsi été professées sur toutes les matières qu’il importe à chacun de connaître et d’approfondir. Nous osons croire que le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture sera au, milieu de ce chaos de passions, d’erreurs et de préjugés, un guide plus sûr que tous ceux qu’on a pu jusqu’à ce jour offrir au public.

Les encouragements flatteurs que nous avons reçus de toutes parts depuis la publication de notre prospectus, nous sont une preuve qu'on a généralement compris le but et la portée d’un ouvrage dont le plan admet l’expression de toutes les opinions, l’exposition et la défense de tous les systèmes qui se partagent le monde de la pensée. En consentant à être exclusifs, a ne présenter la vérité que dans une de ses faces, en nous mettant à la queue d’un parti ou d’une coterie, notre succès eût sans aucun doute été plus prompt, et surtout plus facile. Quand nous avons annoncé un livre de bonne foi et d’impartialité, nous n’ignorions pas les obstacles d’exécution que nous rencontrerions, et combien par-là nous restreignions nous-mêmes notre cercle d’action. Nous n’en avons pas moins persisté à suivre la voie qui seule nous avait paru sage et bonne.

Peut-être fera-t-on à notre Dictionnaire le reproche d’offrir des contradictions dans l’exposition des sciences morales et politiques ; c’est le seul que nous redoutions, et le seul que nous ne puissions pas entièrement éviter. Cependant, pour n’être pas systématiques, nous ne serons pas confus ; car une pensée élevée dominera dans tout le cours de l’ouvrage, et lui imprimera ce cachet d’unité nécessaire à tout recueil d’enseignements qu'on veut rendre vraiment utile. Ce sera le plus reli-

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gieux respect pour toutes les opinions généreuses, et le soin scrupuleux de toujours confier la rédaction d’un mot représentant un principe à un écrivain qui ait foi en ce principe. Si, du choc d’opinions, inévitablement divergentes, ne jaillit pas la vérité, il en résultera du moins pour le lecteur l’avantage de pouvoir étudier le procès, peser le faible et le fort des deux plaidoyers, et décider ensuite en toute connaissance de cause.

Nous avons par l’adoption de ce plan, singulièrement agrandi celui des ouvrages allemands et anglais qui nous servent de modèles. Ce plan large et vraiment libéral, dont l’exécution prouvera qu'aujourd'hui il n’est plus, en bonne littérature, de noms ennemis, nous impose dès à présent le devoir de faire une déclaration que nous prierons nos lecteurs de ne jamais perdre de vue.

Chacun des honorables publicistes, savants et gens de lettres, qui veulent bien concourir au succès de notre Dictionnaire, n’entend accepter la responsabilité que des articles qu’il aura personnellement signés. La responsabilité des articles anonymes est prise par la direction de la rédaction, qui, de son côté et par les mêmes motifs, décline la solidarité des articles signés. C’est pour le public une garantie de plus de l’indépendance personnelle que les auteurs devaient conserver, et dont la direction n’a pas eu un seul instant la pensée de leur demander le sacrifice.

W. DUCKETT.

Directeur de la rédaction.

  1. Variante : « On ne peut disconvenir, a dit quelque part d'Alembert,