Aller au contenu

Dictionnaire de théologie catholique/JACQUES D’ÉDESSE

La bibliothèque libre.
Dictionnaire de théologie catholique

JACQUES D’ÉDESSE, ainsi nommé de la ville dont il occupa le siège épiscopal, polygraphe syrien, ✝ le 5 juin 708. — I. Vie. II Œuvres.

I. Vie. — La source principale de nos renseignements sur la vie de Jacques d’Édesse est une notice, d’un écrivain inconnu, qui a été reproduite par le patriarche Michel, Chronique de Michel le Syrien, édit. Chabot, p. 445, trad., t. ii, p. 171 sq. et plus brièvement par Barhebræus, Chronicon Ecclesiasticum, édit. J.-B. Abbeloos et T. J. Lamy, Louvain, t. i, 1872, col. 289-294. C’est d’après cette notice qu’est rédigée la présente biographie, avec l’addition de quelques détails recueillis ailleurs.

Jacques naquit au village d’Indebā, dans le canton de Gūmēyh, près d’Antioche, au plus tard en 633 car il avait 75 ans lorsqu’il composa, peu de mois avant sa mort, le cinquième livre de son Hexaméron. Cf. Paulin Martin, L’hexaméron de Jacques d’Édesse, dans Journal Asiatique, 1888, sér. VIII, t. xi, p. 164. Il fit ses premières études à l’école du périodeute local, nommé Cyriaque, et y commença la lecture des deux Testaments et des Pères. Il entra ensuite au monastère que Jean bar Aphtonia avait fondé un siècle auparavant au lieu dit Quennešrin « le nid des aigles », sur la rive gauche de l’Euphrate, en face de Carchémis. Il y étudia la langue grecque et l’Écriture sainte dans le texte grec ; on ignore quel y fut son maître, mais il dut y connaître encore le vieux Sévère Sebokt, mort en 666-7, dont l’esprit scientifique et le zèle pour les ouvrages grecs avait imposé à l’école de Qennešrin une orientation particulière.

De là, Jacques se rendit en Égypte, où l’école d’Alexandrie avait malgré la conquête arabe, conservé quelque chose de son ancienne réputation ; le culte de la philosophie aristotélicienne, mis en vogue par l’enseignement de Jean Philopon, y durait encore. Revenu en Syrie, Jacques établit sa retraite à Édesse ; il s’y trouvait dans les premiers mois de 684, lorsque le patriarche Sévère y réunit un synode pour régler son différend avec Serge Sakounâyâ. Michel le Syrien, op. cit., p. 144, trad., t. ii, p. 468. Quelques mois plus tard, porté par sa réputation, dit l’auteur de la notice dans Michel, il fut ordonné évêque de cette ville par le patriarche Athanase, disciple de Sévère Sebokt et interprète réputé des Livres saints, Barhebræus, Chronicon, t. i, p. 287. Peut-être condisciple de Jacques à l’école de Quennešrin, ce savant patriarche était capable d’apprécier sa science, il lui marqua, semble-t-il, une bienveillance particulière.

Mais Jacques n’était pas né pour le gouvernement ; plus habitué à fréquenter les livres que les hommes, scrupuleux et rigide dans son administration, il eut, dès que son protecteur fut mort, des difficultés avec certains de ses clercs, dont il voulait réprimer les dérèglements. Voyant son autorité insuffisante, il eut recours au patriarche Julien ; celui-ci lui prêcha la patience. L’évêque d’Édesse insista, il prétendait prouver au patriarche et aux évêques de son conseil la nécessité d’exiger l’observation des canons, mais « tous lui conseillaient de s’accommoder au temps et aux événements. » Michel le Syrien, op. cit., p. 446, trad., t. ii, p. 472. Décidé à donner plus de solennité à sa protestation, Jacques apporta devant la résidence patriarcale le livre des canons et le brûla en disant : « Les canons que vous foulez aux pieds et méprisez, je les brûle, comme superflus et vains. » Déjà il s’était démis de sa charge pastorale ; il se retira au monastère de Mar Jacques à Qāyšûm, entre Germanicie et Samosate, en compagnie de deux disciples préférés, Daniel et Constantin.

Jacques ne résida que fort peu de temps à Qāyšûm, où il composa deux traités de circonstance contre les pasteurs de l’Église et contre les transgresseurs des canons, puis il accepta l’invitation des moines d’Eusē bōnā au diocèse d’Antioche. Pendant onze ans il demeura dans ce monastère, y expliqua l’Écriture sainte d’après le texte grec et y remit en honneur la langue grecque. Mais son zèle pour cette langue devint une source de difficultés ; Jacques dut céder à l’opposition de certains moines ennemis des Grecs et passa au grand monastère de Tel ‘Edā, au pied du Djebel Berakāt. Pendant neuf ans, il y travailla à la révision de l’Ancien Testament d’après le grec ; cette donnée de la notice est continuée par plusieurs manuscrits de cette révision, qui indiquent pour son exécution les années 704 et 705, cf. les mss. du Musée Britannique Add. 14429 et de Paris, Bibliothèque nationale, Syr., 26 et 27.

À la mort de l’évêque qui avait remplacé Jacques, les Édesséniens demandèrent au patriarche d’obliger celui-ci à revenir chez eux ; la chronique de 846 dit même qu’un synode intervint pour contraindre l’évêque démissionnaire à reprendre sa charge, Corpus scriptorum christianorum orientalium, sér. III, t. iv, fasc. 2, p. 233, trad., p. 176. Quoi qu’il en soit, Jacques regagna Édesse, qu’il avait quittée vingt ans auparavant et y exerça ses fonctions pendant quatre mois. Puis il retourna au monastère de Tel ‘Edā, afin d’en ramener quelques disciples préférés et ses livres. Il fit charger ses livres et les expédia devant lui, comme un précieux trésor, mais il ne lui fut pas possible de les suivre, il tomba malade et mourut à Tel ‘Edā le 5 haziran 1019 des Séleucides (= 5 juin 708). Les religieux, ajoute un chroniqueur reproduit par Michel, op. cit. p. 449, trad., t. ii, p. 476, voyant que la fin de Jacques était proche, firent rejoindre les charges de livres avant qu’elles eussent franchi l’Euphrate, et les ramenèrent à leur monastère.

C. Kayser, Die Canones Jacob’s von Edessa, Leipzig, 1886, p. 53, écrivant avant la publication du texte syriaque de Michel, a prétendu qu’il fallait voir dans le récit de Barhebræus une pure légende inventée pour grandir un personnage sympathique ; il s’en prend surtout à l’épisode des canons brûlés. Mais A. Hjelt, Études sur l’Hexaméron de Jacques d’Édesse. Helsingfors, 1892, p. 7, fait justement observer que l’on trouve dans la collection canonique de Jacques un vif désir de restaurer la discipline, qui cadre assez bien avec la boutade rapportée par le chroniqueur. Kayser a été visiblement influencé dans son jugement par la chronique du pseudo-Denys de Tell Mahré : voyant dans la partie originale de cette histoire l’œuvre d’un patriarche ayant vécu un siècle seulement après la mort de Jacques, il lui attribue une autorité qu’elle ne mérite pas. La première mention relevée par J. S. Assémani, Bibliotheca Orientalis, Rome 1719, t. i, p. 126 « à Édesse, l’évêque Mar Jacques succède à Cyriaque, » n’est pas de première main : elle a été ajoutée à la marge avec un renvoi à l’année 988 des Séleucides (= 676-7), et non 976, comme on trouve dans l’édition Chronique de Denys de Tell Mahré, quatrième partie, édit. J. B. Chabot, Paris, 1895, p. 9, trad., p. 9, d’après R. Duval, Revue critique d’histoire et de littérature, 1893, t. xxvii, p. 485, qui a mal compris un renseignement donné par M. Guidi à Kayser, op. cit., p. 51. La même main ayant complété la notice de l’année 962 (= 650-1) par l’addition du nom de Cyriaque omis accidentellement, J. S. Assémani a confondu les deux notes et placé en 651 la nomination de Jacques au siège d’Édesse. De l’interprétation de cette note dérivent les diverses dates proposées pour la consécration de Jacques, de 651 à 677, dates qui sont encore rapportées par Nestle dans Realencyklopädie für protestantische Theologie und Kirche. 3e édit., Leipzig, 1900, t. viii, p. 551. Or il est évident que le témoignage de l’annotateur du pseudo-Denys est de nulle valeur contre celui de la notice, rapporté par Michel et Barhebræus, sur la consécration de Jacques par le patriarche Athanase. Les dates antérieures à l’élection de celui-ci sont exclues encore par ce qui a été dit ci-dessus de la présence de Jacques à Édesse lors du synode de Sévère au début de 684, car le chroniqueur spécifie qu’il était alors simple prêtre.

Il n’a pas davantage à faire fonds sur la date de 1021 des Séleucides (= 709-10) assignée par le pseudo-Denys à la mort de Jacques, op. cit., p. 12, trad., p. 11 ; c’est la date a laquelle prend fin son canon historique mais il faut supposer, comme le faisait déjà le patriarche Michel, op. cit., p. 450, trad., t. ii, p. 183, que cet ouvrage a été complété de 1019 à 1021 par quelque disciple, de même que l’Hexaméron a été terminé par Georges, évêque des Arabes. La date de 1019 est d’ailleurs confirmée par la Chronologie d’Élie bar Šinaya, se référant à la Chronique des Patriarches jacobites (en cette année 1019) « moururent Julien, patriarche des Jacobites, et Jacques d’Édesse. » E. W. Brooks, Eliæ Metropolitæ Nisibeni opus chronologicum, pars prior, dans Corpus scriptorum christianorum orientalium, Scriptores syri, sér. III, t. vii, p. 158, trad., p. 76 et L. J. Delaporte. La Chronologie d’Élie bar Šinaya, Bibliothèque de l’École des Hautes Études, fasc. 181, Paris, 1910, p. 98.

Une troisième donnée sur Jacques d’Édesse se trouve dans la chronique du pseudo-Denys, p. 11, trad., p. 11 : « L’an 1017 (= 705-6) un synode se réunit dans le monastère de Mar Silas. Les principaux membres de ce synode sont connus : le patriarche Julien, Thomas, évêque d’Amid, et Jacques d’Édesse, l’Interprète des livres, Ce saint Mar Jacques, évêque d’Édesse, est célèbre. » Ce synode n’est mentionné, ni par Michel, ni par Barhebræus.

II. Œuvres. Jacques d’Édesse a consacré à l’étude et à renseignement la plus grande partie de sa vie : il a révisé d’après le grec, l’hébreu et le samaritain, la version syriaque de l’Ancien Testament, a composé de très nombreuses scholies de nature exégétique ou critique, un Hexaméron où il entre plus de sciences naturelles que d’exégèse, plusieurs formules liturgiques — ordo pour la consécration de l’eau, ordo baptismal, anaphore — il a travaillé à la réorganisation de l’office divin et à la rédaction du rituel funéraire, compilé une chronique pour continuer celle d’Eusèbe, écrit un enchiridion sur les termes techniques de la philosophie, enfin inventé un système de vocalisation et inauguré la massore syriaque. Ses lettres, qui ne sont pas sans analogie avec celles de saint Jérôme, et dont les unes sont familières, les autres de véritables traités, abordent les sujets les plus divers, difficultés dans l’interprétation de la Bible, résolutions de problèmes liturgiques ou canoniques, règles de l’orthographe et même culture de la vigne. Ses traductions révèlent encore son esprit encyclopédique : l’Ὀκτώηχος de Sévère d’Antioche, déjà mis en syriaque au commencement du viie siècle, a fait l’objet d’un étonnant travail critique, Jacques ayant pris soin de distinguer matériellement les mots qui sont représentés dans le grec, ceux ajoutés par son prédécesseur, les nouvelles interprétations qu’il propose. Le Testament de Notre-Seigneur, le récit d’une soi-disant vision sur les Réchabites de Jér., xxxv, les actes du concile tenu à Carthage en 256, d’autres textes grecs encore ont pénétré, grâce à lui, dans la littérature syriaque.

Ces brèves indications sur les principaux ouvrages de Jacques d’Édesse ont pour but de donner une idée aussi exacte que possible de son activité littéraire, nous ne mentionnons en détail que les écrits concernant directement la théologie. Voir sur les ouvrages scripturaires l’article de F. Nau dans le Dictionnaire de la Bible, t. iii, col. 1099-1102.

N’étant encore que diacre, Jacques écrivit, nous ne savons à quelle occasion, une apologie contre le clergé chalcédonien de Harran. Une copie en a été signalée dans le manuscrit de Séert, n. 69, xii. Cf. Addaï Scher, Catalogue des manuscrits syriaques et arabes conservés dans la bibliothèque épiscopale de Séert, Mossoul, 1905, p. 53. Mais il est à craindre que ce manuscrit ait disparu au cours de la guerre, lors du massacre où périt Mgr Addaï Scher. Un autre écrit contre les partisans du concile de Chalcédoine est la lettre au diacre Barḥadbšabba, dont un extrait a été copié dans le manuscrit du Musée Britannique Add. 14631, . 14vo à 16. Trois autres lettres ont trait à la doctrine christologique, celle à Constantin sur la question « le corps du Christ est-il créé et adorons-nous dans la Trinité quelque chose de créé ? » celle au sculpteur Thomas en réponse à des difficultés soulevées par des nestoriens et une autre qui forme un recueil de témoignages relatifs à l’économie du salut. Tous ces ouvrages sont inédits, ainsi que trois traités polémiques contenus dans un manuscrit récent de Florence, le Mediceus Oriental., 62, X, et dirigé contre les Arméniens et certains de leurs usages religieux, emploi du pain azyme dans la liturgie, sacrifices d’animaux, etc. L’authenticité de ces traités est douteuse, d’aucuns les attribuant à Jacques de Saroug. Nous ne savons pas davantage que penser d’une profession de foi annoncée dans le manuscrit du Musée Britannique, Oriental 2307 par G. Margoliouth, Descriptive list of syriac and karshuni Mss in the British Museum acquired since 1873, Londres, 1899, p. 7.

À ces œuvres originales il y a lieu d’ajouter la traduction des homélies cathédrales de Sévère, en cours de publication dans la Patrologia Orientalis, t. iv, fasc. 1 ; t. viii, fasc. 2 ; t. xii, fasc. 1 ; t. xvi, fasc. 5 = homélies 57 à 77.

J. S. Assémani avait cru trouver dans Barhebræus la mention d’une traduction des homélies de saint Grégoire de Nazianze, Patrologia Orientalis, t. ii, Rome, 1721, p. 307, mais il s’agit seulement d’une phrase isolée rapportée par Jacques d’Édesse dans un traité grammatical. Cf. A. Mohlberg, Buch der Strahlen, Leipzig, 1913, p. 70.

Jacques d’Édesse, que nous avons vu en 684 secrétaire d’un synode, puis évêque réformateur, paraissait destiné à tenir dans son Église une place prépondérante. Son différend avec le patriarche Julien décida autrement non seulement de sa vie, mais de sa renommée : en se cantonnant après sa démission dans des travaux d’érudition, Jacques a fait oublier à ses compatriotes le temps de son épiscopat, il n’a plus été pour eux que l’« Interprète des Livres », c’est-à-dire l’exégète et le traducteur par excellence. C’est grâce à son éloignement des affaires de l’église jacobite et au caractère irénique des œuvres qu’il composa pendant sa retraite que son autorité s’étendit également dans les quatre églises rivales, melkite, maronite, jacobite et nestorienne, ce qui permit aux écrivains maronites du xviie siècle de le classer parmi les orthodoxes. Lorsqu’Eusèbe Renaudot l’eut dénoncé comme jacobite, Liturgiarum orientalium collectio, Paris, 1716, t. ii, p. 380, J. S. Assémani protesta, Patrologia Orientalis, Rome, 1719, t. i, p. 470-475, et avoua seulement deux ans plus tard, t. ii, p. 356, d’après la notice biographique de Barhebræus, que la communion, jusqu’à la mort, de Jacques avec les jacobites, était un argument sérieux en faveur de l’opinion adverse. Les titres des ouvrages anti-chalcédoniens mentionnés ci-dessus, et plusieurs passages des résolutions canoniques relevés par J. Lamy, Dissertatio de Syrorum fide et disciplina in re eucharistica, Louvain, 1859, p. 210-213, ne laissent aucun doute sur le monophysisme de Jacques.

Ce point étant acquis, il faudrait, pour déterminer ce qu’il peut y avoir de personnel dans ses opinions christologiques, recourir aux ouvrages théologiques dont les titres ont été rapportés, mais aucun d’eux n’est encore publié. Les résolutions canoniques au prêtre Addai, dont J. Lamy a inséré une très grande partie, texte et traduction latine, dans sa dissertation sur l’Eucharistie chez les Syriens, op. cit., p. 98-171, et que F. Nau a traduites en français, Ancienne littérature canonique syriaque, fasc. 2, p. 31-75, Canoniste contemporain, 1901, t. xxvii, p. 265-276 ; 366-376 ; 468-477 ; 562-572 ; ne contiennent presque aucune indication dogmatique.

En plus des ouvrages cités et en négligeant les œuvres non théologiques de Jacques d’Édesse : W. Wright, A short history of syriac literature, Londres, 1894, n. 151-154 ; R. Duval, La littérature syriaque, 3e édit., Paris, 1907, p. 374-376 et ailleurs ; A. Baumstark, Geschichte der syrischen Literatur, Bonn, 1922, p. 248-256 ; on peut encore consulter utilement l’introduction de E. Kayser, Die Canones Jakob’s v. Edessa überselzt, erlautert, zum Theil auch zuerst im Grundtext, Leipzig, 1886, vie, p. 50-61, œuvres, p. 64-74 ; Ulysse Chevalier, Bio-bibliographie, 2e édit., col. 2315.