Dictionnaire de théologie catholique/LAMENNAIS (Félicité de)
LAMENNAIS (Félicité de), philosophe et publiciste français (1782-1854). — I. Vie. — II. Œuvres, (col. 2199). — III. Doctrines (col. 2510).
I. LA FORMATION, 1782-1816.
1o Première formation, 1782-1804
Félicité-Robert, dit de La Mennais, et qui, à partir de 1827, signera simplement Lamennais, naquit à Saint-Malo, le 19 juin 1782. Son frère, Jean-Marie, était né le 8 septembre 1780. Leur mère mourut en 1787, laissant les cinq enfants qui lui restaient à la garde de sa sœur. Cf. Chr. Maréchal, La famille de Lamennais sous l’ancien régime et la Révolution, Paris, 1913. Par suite de toutes sortes de circonstances, la mort de sa mère, les affaires qui absorbaient son père, son caractère indiscipliné et sa santé à ménager, enfin les temps troublés qu’on traversait, la formation intellectuelle, morale et religieuse de l’enfant fut un peu abandonnée au hasard. On peut dire que Lamennais fut un autodidacte. « Livré à lui-même et altéré de savoir, le jeune Félicité ou Féli, comme on disait par abréviation, lut, travailla sans relâche et se forma seul. C’était à la campagne pendant les étés, chez un oncle qui avait une belle bibliothèque ; … tout y passait, tout intéressait l’enfant ; mais il goûtait les Essais de morale de Nicole plus que le reste ; à dix ans, il avait lu Jean-Jacques, mais sans trop en rien conclure contre la religion… Vers douze ans, il apprit le grec et parvint à le savoir assez bien sans autre secours que les livres, car il ne rentra plus jamais dans aucune école. » Sainte-Beuve, Portraits contemporains, Paris, 1888, t. i, p. 209-210. (L’article est de 1832). Les premiers biographes de Lamennais affirment unanimement que ces lectures imprudentes ébranlèrent la foi de l’enfant et l’empêchèrent de faire sa première communion, à l’âge ordinaire : la tradition paraît solide et l’hypothèse d’une première communion « privée », la solennité seule n’ayant pu avoir lieu à cause des circonstances (en 1793-4), n’a guère de chances de prévaloir. Cf. Anatole Feugère, Lamennais avant l’« Essai sur l’indifférence », Paris, 1906, p. 26-27 ; Ad. Roussel, Lamennais et ses correspondants inconnus, Paris, 1912, p. 9-10.
Le jeune homme va continuer dix années encore (1794-1804) cette vie agitée, incertaine : il étudie les langues en vue du commerce à quoi son père le destine ; il fait de la musique, des sports ; surtout il lit, il rêve, il s’ennuie. Cf. Feugère, op. cit., c. ii. Eut-il aussi son roman ? Sainte-Beuve, en 1832, croyait pouvoir l’insinuer. L’hypothèse, déjà mise en doute par Sainte-Beuve lui-même, est aujourd’hui abandonnée. Cf. Maréchal, La jeunesse de Lamennais, Paris, 1913, p. 42. Mais sa foi, que devint-elle parmi ces « divertissements » et ces dépressions mélancoliques ? Les meilleurs « ménaisiens » s’en rapportent aujourd’hui au jugement bien informé de Sainte-Beuve : « L’âge des emportements et des passions survint ; il le passa, à ce qu’il paraît, dans un état, non pas d’irréligion (ceci est essentiel à remarquer), [la parenthèse est de Sainte-Beuve], mais de conviction rationnelle sans pratique. Le christianisme était devenu pour le bouillant jeune homme une opinion très probable qu’il défendait dans le monde, qu’il produisait en conversation, mais qui ne gouvernait plus son cœur ni sa vie. Ce retour imparfait n’eut lieu toutefois qu’après un premier chaos et au sortir des doutes tumultueux qui avaient pour un temps prévalu. » Op. cit., p. 211.
2o Conversion.
En 1804, Lamennais se convertit. Que faut-il entendre par là ? S’agit-il d’une conversion morale, ou intellectuelle, ou de l’une et l’autre à la fois ? Sous quelles influences et dans quelles circonstances ? On ne peut donner de réponse catégorique à toutes ces questions. Voir M. Duine, La Mennais, Paris 1922, p. 9, Mgr Laveille, Jean-Marie de Lamennais, t. i, p. 47. Peut-être trouverait-on, en certaines pages de l’Essai sur l’indifférence et dans les deux lettres à M. Morton, 24 et 26 mai 1815, des indications précieuses sur la nature de la crise traversée alors par Lamennais et sur les motifs qui en amenèrent l’heureux dénouement, s’il est vrai que notre apologétique reflète et traduit inévitablement notre propre expérience. L’Essai sur l’indifférence deviendrait ainsi l’ « histoire d’une âme ». Or qui ne découvrirait le mal dont souffre l’âme de Lamennais, dans cette page du tome ii de l’Essai, Paris, 1829, où il analyse si bien le « mal du siècle » ? « Nos sociétés modernes… renferment dans leur sein une race d’hommes inconnus aux siècles précédents… Ces hommes ne sont pas irréligieux ; néanmoins quelque chose les empêche d’arriver à la religion… Vainement ils tâchent de sortir d’un doute qui les fatigue ; la certitude les fuit. Cependant ils connaissent les preuves de la religion ; elles leur paraissent solides, du moins ils n’essayent pas d’y rien opposer… Un instinct vague les presse de chercher sans fin, ils voudraient qu’on leur prouvât les preuves mêmes… » Op. cit., p. 7. N’est-ce pas sa propre psychologie que nous révèle ici l’auteur ? Lamennais est un douteur assoiffé de certitude et d’infaillibilité, et que la certitude fuit sans cesse ; il n’ose pas affirmer ou nier par lui-même, comme il n’ose pas prendre une décision par lui-même, nous le verrons bientôt lorsqu’il s’agira de sa vocation ; il a besoin que d’autres décident pour lui, et il conclut, en généralisant son cas personnel : l’homme a besoin de croire, d’obéir, de se soumettre. S’il est vrai que les lettres à M. Morton expriment les « motifs qui ont déterminé (Lamennais) dans le choix d’une religion, » on peut dire que, dès 1804, Lamennais était en possession de son système apologétique, sinon encore de son système philosophique, qui n’en est d’ailleurs lui-même qu’une généralisation. Cf. Feugère, op. cit., p. 45-53 ; Maréchal, p. 497-512.
3o Seconde formation, 1801-1815.
De la conversion au sacerdoce (9 mars 1816), douze ans s’écouleront encore, que l’on peut appeler, si l’on veut, des années de formation, mais de quelle formation ! Si Lamennais a pénétré dans les séminaires à l’occasion de ses ordinations, ce n’est pas là qu’il a reçu sa formation ecclésiastique. La collège de Saint-Malo, où l’abbé Jean enseignait la théologie à quelques étudiants, où Féli entra en 1804 comme professeur de mathématiques ; puis la Chênaie de la fin de 1805 à la fin de 1807 ; Paris, où les deux frères passeront les six premiers mois de 1806, prenant contact avec Saint-Sulpice, M. Émery et MM. Duclaux, Teysseyre et Bruté, et avec la Congrégation ; enfin de nouveau le collège de Saint-Malo de 1808 à 1810, et de nouveau la campagne de la Chênaie de 1810 à 1814 pour écrire l’ouvrage sur La Tradition ; voilà le cadre et le milieu où Lamennais, toujours soumis à l’influence de son frère, va se préparer à l’état ecclésiastique. Car l’abbé Jean a conçu le projet de conduire Féli au sacerdoce ; il n’attendra même pas la réalisation de ce projet, pour en faire son collaborateur.
1. Formation intellectuelle. Dans cette seconde formation comme dans la première, Lamennais dévore tout, mais spécialement les langues, notamment l’hébreu ; la métaphysique, surtout celle de Malebranche ; et la sociologie, principalement avec Bonald. Cf. Feugère, op. cit., p. 68, 121, 70. Et la théologie, quelle part obtient-elle dans cette recherche enfiévrée ? Féli paraît n’en avoir jamais étudié méthodiquement et d’une manière désintéressée l’ensemble : il alla au plus pressé, aux questions d’actualité, c’est-à-dire aux deux traités De vera religione et De Ecclesia, pour esquisser une défense ou une démonstration de la religion contre les philosophes, et une apologie de l’autorité pontificale contre les gallicans. Mais la théologie scolastique, de son aveu même, il l’a à peine entrevue. Cf. Réflexions, Œuvres complètes, Paris, 1836-1837, t. vi, p. 108.
On peut dire que le formation intellectuelle de Lamennais était achevée en 1809, au moment où parurent les Réflexions. Il s’y rencontre en effet « les grandes directions du catholicisme ménaisien, au moins sous forme de premiers linéaments… On veut fixer le principe de certitude dans la méthode d’autorité ; on veut rendre à la métaphysique religieuse sa place d’honneur au-dessus des sciences… ; on identifie les bonnes règles de la politique et les maximes de la religion ; on exprime l’horreur de l’indifférence en matière religieuse… ; on tend à libérer l’Église de la tutelle de l’État, et à dégager l’éducation des entraves d’un monopole suspect : enfin on désire ranimer les études dans le clergé. » Duine, p. 29. Ajoutons qu’on retrouve encore dans les Réflexions les premiers linéaments, de la « philosophie catholique », et même non catholique, de Lamennais, voir par exemple, la page 78 : « Alors il a fallu embrasser dans son ensemble le vaste système du christianisme, et… chercher dans la nature même des êtres la raison des rapports qui les unissent entre eux et avec un premier Être. Et je ne crains pas d’avancer qu’il n’est pas dans la religion chrétienne un seul mystère qui ne puisse être ainsi démontré par la raison. » La négation de l’ordre surnaturel, la confusion de la théologie et de la philosophie, qui sont des points fondamentaux de la doctrine de Lamennais, aussi bien avant la sécession qu’après, voilà où il faut chercher la véritable unité de Lamennais. Sa religion n’a jamais été la religion de saint Thomas, mais seulement celle du Vicaire savoyard : il n’a jamais eu l’idée vraie du surnaturel chrétien, comme l’entend la théologie traditionnelle.
2. Formation spirituelle.
Il ne sera pas inutile de dire ici quelques mots de la formation spirituelle de Lamennais, car il est vraisemblable qu’elle ne fut pas sans influence sur la conception de sa philosophie de l’autorité. Quatre prêtres s’y appliquèrent : l’abbé Jean, Teysseyre, Brute et Carron. Or tous quatre, à des degrés divers, avaient des tendances mystiques. Sur la spiritualité de Jean-Marie, inspirée principalement de Boudon, cf. Laveille, op. cit., p. 163. C’est encore le plus modéré des quatre, et il lui arrive de recommander à ses co-directeurs de l’âme de son frère de tempérer leur exaltation.
Parmi les livres qui contribuèrent aussi à orienter, à colorer le piété de Féli, signalons l’Imitation, sur laquelle « il compose un petit traité » pendant son séjour de convalescence à la Chênaie, cf. Feugère, op. cit., p. 71-72 ; le Speculum religiosorum de Louis de Blois, qu’il traduit et édite en 1809, sous le titre : Le guide spirituel ou le miroir des âmes religieuses ; enfin les Lettres spirituelles de Fénelon, où il croit retrouver ses propres états d’âmes. M. Maréchal, La jeunesse de Lamennais, Paris, 1913, p. 254-78, a souligné l’influence prédominante du Guide spirituel dans ce qu’on a appelé la « crise mystique » de Lamennais. — Voici donc que notre néophyte va s’entraîner, à la suite de ses modèles, à la poursuite des consolations sensibles, des émotions qui lui feront « sentir » la présence de Dieu, qui lui feront « trouver » Dieu. A certains moments, surtout en 1809, l’ « année mystique », dans ses retraites préparatoires à la réception de la tonsure (16 mars) et des ordres mineurs (23 décembre), il croira toucher le but. Sans doute, ce ne seront pas des « consolations » qu’il goûtera, mais ses « désolations » mêmes, on le lui dit du moins, seront des marques plus sûres encore et plus distinguées de l’élection divine. Cf. la lettre à Brute du 17 mars 1809, rapprochée de la lettre de Teysseyre du 27 février 1816, dans Feugère, p. 108 et 215. — Pourtant la consolation de la désolation, ce n’était pas ce que lui avaient fait entrevoir ses livres et ses directeurs ; le bonheur de souffrir à défaut du bonheur de jouir, le « silence de Dieu », cf. Bremond, L’inquiétude religieuse, Paris, 1909, IIe série, p. 47-85, au lieu de sa « présence », c’est tout de même une terrible déception, à laquelle Féli ne se résigne pas du premier coup. A diverses reprises, après la grande crise de dépression de 1810-11, il se tendra de nouveau pour « trouver » Dieu ; il caresse même quelque temps l’idée d’entrer dans un ordre contemplatif, pour se livrer exclusivement aux exercices qui lui procureraient les joies mystiques, avant-goût de la félicité céleste ; il ira de déception en déception, jusqu’à ce qu’enfin il reconnaisse que cette source de joie lui est irrémédiablement fermée ici-bas. La dernière, la décisive expérience fut tentée par la réception du sacerdoce et la célébration de la première messe ; ce fut un échec complet, qui nous valut la fameuse lettre du 25 juin 1816 ; Lamennais était enfin désabusé : « Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux… J’ai trente-quatre ans écoulés ; j’ai vu la vie sous tous ses aspects, et ne saurais dorénavant être la dupe des illusions dont on essaierait de me bercer encore… Tout ce qui me reste à faire est de m’arranger de mon mieux, et, s’il se peut, de m’endormir au pied du poteau où l’on a rivé ma chaîne… » Ainsi le mirage du « Dieu sensible au cœur » est définitivement dissipé ; Lamennais ne sera pas un mystique, quoi qu’on en ait dit ; il ne « sentira » pas Dieu, malgré la parole de Mme Cottu : « Nul n’a aimé, nul n’a senti Dieu plus que lui » Cf. d’Haussonville, Lettres inédites de L… à la baronne Cottu, p. lxi. Sans doute, il a consolé bien des âmes dans leurs souffrances, dans leurs vraies souffrances, en leur communiquant sa recette de résignation et d’espérance ; mais je doute qu’il leur ait conseillé des expériences qui lui avaient si mal réussi à lui-même.
Mais on voit immédiatement comment cette tentative infructueuse de christianisme mystique va déterminer la nuance de la foi que Lamennais s’efforcera de conquérir, sans peut-être y parvenir jamais. A défaut de la foi personnelle, acquise par la démonstration ou par l’ « expérience » religieuse, il reste… la foi des autres.
4° La vocation.
C’est ainsi que Félicité s’acheminait vers le sacerdoce, dans des conditions bien singulières, il faut le reconnaître. Il mit du temps à se décider, ou plutôt à dire oui à ce que les autres décidèrent pour lui : il ne fallut rien moins que la coalition et l’acharnement de ses quatre directeurs pour venir à bout de ses résistances. Il ne sera pas inutile de rechercher ici les raisons qui retinrent si longtemps loin de l’autel le pauvre Féli ; peut-être nous permettrontelles de mieux comprendre comment, quelque vingt ans plus tard, il sortit d’une autre crise et quitta l’autel et l’Église auxquels on l’avait « enchaîné » contre son gré. — L’histoire de sa vocation est marquée par trois épisodes : en 1809 il reçut à Rennes la tonsure (16 mars) et les ordres mineurs (23 décembre) ; après les ordres mineurs, il paraît avoir renoncé au sacerdoce. En 1812, « il se croit de nouveau fixé sur sa destinée ; il demande à recevoir le sous-diaconat, avec cette seule réserve qu’il n’entrera pas dans le clergé diocésain. Et l’évêque lui répond d’une manière cordiale. Mais quand l’heure des ordinations arrive, Féli fait défaut. » Duine, p. 39. À ce moment, il quitte la soutane. Le troisième acte du drame commence en Angleterre, où Féli s’est réfugié pendant les Cent Jours. L’abbé Carron lui a procuré une place de professeur, et a gagné son entière confiance ; Féli n’a pas tardé à s’ouvrir entièrement à son nouveau directeur, et il a remis son sort entre ses mains, comme autrefois il avait fait entre les mains de son frère. Après une retraite qui dura environ six semaines (mi-juillet à fin août 1815), l’irrévocable décision fut prononcée et Féli se soumit. Rentré en France avec l’abbé Carron, il recevait le sous-diaconat à Saint-Sulpice le 23 décembre 1815, le diaconat à Saint-Brieuc le 18 février 1816 et le sacerdoce « quinze jours après », le 9 mars, à Vannes. — Il fallait aller vite si l’on voulait aboutir avec un homme aussi irrésolu que Féli. Quelles raisons opposait donc notre psychasthénique ? Féli éprouve des scrupules, au souvenir de sa vie passée, « toute de crimes », au spectacle de sa vie actuelle, « cette tiédeur, cette mollesse, ce poids des sens qui me lasse et qui m’abat, cet amour propre qui ne se sacrifie jamais qu’à demi et qui renaît sous le couteau même. » (Lettre à Brute, 11 février 1809.) Il redoute l’avenir, et particulièrement de ne pouvoir porter le fardeau de la chasteté. Tous ses goûts naturels le détournent du sacerdoce, pour lequel il ne ressent que « les répugnances les plus vives ». Mais il a beau se défendre : ses directeurs lui montrent dans le sacerdoce la volonté divine ; il se résignera donc à se laisser traîner à l’ordination « comme une victime au sacrifice ». Lamentable abdication d’un être sans volonté ! Mais aussi quelle aberration de la part de tous ces directeurs mystiques, qui persuadent au malheureux que cette absence totale de goût pour le sacerdoce, que ces répugnances mêmes sont précisément une marque de choix ! Ils oublient que, selon l’enseignement le plus authentique de Saint-Sulpice, l’attrait est un des signes les plus essentiels, les plus indispensables de la vocation à l’état ecclésiastique. Et quant aux aptitudes pour le ministère, qui constituent l’autre indice où se reconnaît la vocation sacerdotale, toujours selon la doctrine sulpicienne, était-il indiqué de mettre au service de l’Église un grand écrivain, sans doute, un génie spéculatif, mais aussi un déséquilibré, un obsédé, un impulsif, un douteur, en un mot un psychasthénique inguérissable ?
II. LA PÉRIODE CATHOLIQUE, 1816-1834.
Avec l’ordination, commence pour Lamennais une nouvelle période, une période de dix-huit années, de 1816 à 1834, de sa trente-quatrième à sa cinquante-deuxième année, de la première messe aux Paroles d’un croyant. Elle s’ouvre par l’agonie de cette première messe, lente, et qui provoque sur son front une sueur froide, cf. Feugère, p. 216, et se clôt par une affirmation, je n’ose dire une affectation de la joie d’être « sorti de tout cela », c’est-à-dire de l’état ecclésiastique. Cf. d’Haussonville p. lxiii. — Quelle est donc la cause secrète de cette souffrance, de ce martyre ? Faut-il n’y voir que la privation des consolations divines, qu’il avait espérées de l’autel quotidien, et qui devaient le dédommager de l’absence de tout bonheur humain, et l’irritation contre un engagement irrévocable, qui l’empêche à jamais de rechercher maintenant dans l’amour humain une compensation au « silence de Dieu » ? Mais l’horreur du sacerdoce et la joie d’en être sorti ne s’expliquent pas tout entières par la privation que lui imposait le sous-diaconat : il doit y avoir, il y a sûrement une autre cause ; il y a un mur de séparation entre lui et le sacerdoce, entre lui et le monde ecclésiastique, entre lui et l’Église ; il y a une équivoque qui, à la fin, lui apparaîtra clairement, mais qui déjà le trouble obscurément ; il gardera le silence pendant que s’opérera le travail caché de sa pensée ; un mystère planera sur lui et, comme aux jours de sa sécession, personne ne pourra se flatter de savoir ce qu’il pense, parce qu’il n’en aura fait confidence à personne. Cf. Laveille, Un Lamennais inconnu, p. 349, 351.
1o L’apologiste, 1816-1824.
Le seul remède au mal chronique dont Lamennais souffrit toute sa vie, c’était le travail. Aussi Teysseyre parvint-il à le décider à écrire en faveur de la religion, puisque telle paraissait être sa vocation spéciale, puisque c’était dans cette vue qu’il s’était laissé conférer le sacerdoce. Il lui détermina même le sujet à traiter, lui fournit les notes qu’il avait recueillies, cf. Maréchal, p. 595-633, le harcela, l’importuna, allant même jusqu’à le forcer à travailler devant lui comme un écolier en étude surveillée ; et c’est ainsi que fut composé le premier volume de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, qui parut vers le 15 décembre 1817. Les témoignages abondent sur le « dégoût » et les « angoisses inexprimables » qu’il a éprouvés en écrivant « un mauvais livre fort à contre-cœur ». (Lettre à Brute, 15 mai 1817). Les contemporains ne furent pas de son avis : le livre obtint un succès extraordinaire : « En un seul jour, M. de La Mennais, se trouva investi de la puissance de Bossuet. » Lacordaire, Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais, Paris, 1872, p. 35. De la gloire, un peu d’argent, et, ce qui valait beaucoup mieux pour son cœur de prêtre, des conversions : Féli se sentit guérir. Et, passant d’un extrême à l’autre, voilà notre douteur qui se sent une vocation de dirigeant ; il y a là, dans sa tête, quelque chose qui demande à sortir ; le succès lui donne confiance ; Dieu semble ainsi l’investir d’une mission : il ne s’agit de rien moins que de renouveler la philosophie et l’apologétique et même la théologie traditionnelles, en même temps qu’on poursuivra la restauration de l’ordre social chrétien du Moyen Âge, de Grégoire VII surtout, ou plutôt « de quoi s’agit-il ? De reconstituer la société politique à l’aide de la société religieuse, qui consiste dans l’union des esprits par l’obéissance au même pouvoir. » Essai, t. ii, p. 37, préface, 8e édition, Paris, 1829. Insistons sur ce point, car il est capital pour comprendre les évolutions de Lamennais, pour saisir son véritable rôle. Lamennais est avant tout un politique, un sociologue, dont toutes les préoccupations sont orientées vers les questions d’organisation sociale ou politique ; il ne rêve pas tant le salut éternel des âmes que le salut temporel des sociétés, de la France en particulier. Pour lui assigner une place parmi les penseurs, il faut le situer entre Rousseau et Bonald d’un côté, Auguste Comte de l’autre. Si la religion l’intéresse maintenant, ce n’est pas tant parce qu’elle constitue un devoir envers Dieu, ni même parce qu’elle seule peut nous donner le bonheur, c’est surtout parce qu’elle seule peut fournir une base ferme aux sociétés humaines, en légitimant aux yeux de l’individu le droit de commander et le devoir d’obéir, sans lesquels il n’y a pas de société possible. Et pour Lamennais, comme pour Bonald, et contrairement à ce que croit le sens commun, la religion ne se définit pas : l’ensemble des rapports qui unissent l’homme ou les hommes avec Dieu, mais l’ensemble des rapports qui unissent les hommes entre eux et avec Dieu. La religion est l’unique lien social. Et, du coup, voilà la religion subordonnée à la politique : elle n’aura de prix, aux yeux de Lamennais, que par les services qu’elle a rendus et qu’elle peut et doit encore rendre à la société. Or le grand bienfait social du christianisme a été l’affranchissement du genre humain ; le grand bienfait qu’il attend de la restauration de l’ordre social chrétien du Moyen Age, c’est une nouvelle libération des sociétés humaines, qui ne reposent plus aujourd’hui que sur la force. La liberté, l’indépendance de l’homme à l’égard de l’homme : telle est désormais, et cette fois définitivement, l’idée directrice, l’aspiration fondamentale de toute la vie de Lamennais. On s’explique ainsi que le jour où « le démocrate-chrétien » croira « constater que le Saint-Siège pactise avec le pouvoir » despotique, « et par conséquent fait manquer le christianisme à sa mission libérale, sa vraie raison d’être à ses yeux », il perde sa foi en la hiérarchie, en l’Église « constituée », pour ne s’attacher plus qu’à la grande unité de la société des esprits entre eux et avec Dieu, qu’à l’humanité ? Cf. Maréchal, La jeunesse de Lamennais, p. 692,
1. L’apologétique ménaisienne.
Mais nous n’en sommes pas là. Il s’agit pour l’instant de restaurer l’unité des esprits par l’admission de « croyances » communes. Or comment ramener au christianisme, plus précisément au catholicisme, et au catholicisme intégral, y compris l’infaillibilité personnelle du pape, les esprits de 1820 ? Les vieilles et même les récentes apologies du christianisme sont inefficaces. Lamennais veut bien accorder, quoi qu’en son for interne il pense le contraire, qu’en elle-même l’ancienne apologétique est solide. Cf. lettre à J. de Maistre, 2 janvier 1821, citée par Feugère, p. 288 ; lettre à Saint-Victor, 20 août 1820, Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1923, p. 190. Mais il constate qu’elle a perdu toute puissance sur les esprits formés à l’école des philosophes ; bien plus, elle fait naître des doutes dans les croyants et mène à l’incrédulité. Lamennais l’a éprouvé par lui-même pendant sa courte préparation théologique : « J’ai lut, écrit-il à Jean, les traités dont tu me parles, mais je les relirai. Ce sont, je crois, ceux où il y a le moins à apprendre, du moms si j’en juge par Bailly et M. de la Hogue. Ces gens-là me donneraient l’esprit de contradiction. » Cité par Feugère, p. 213. Mais pourquoi ces apologies sont-elles sans action sur les esprits du xixe siècle, voire même ruineuses pour la foi ? Parce qu’elles emploient pour défendre la religion les armes mêmes dont ses adversaires se servent pour la détruire, l’arme du raisonnement ; parce qu’elles acceptent la lutte sur le terrain choisi par l’adversaire, le terrain de l’individualisme, le terrain des philosophes héritiers de Descartes, héritiers de Luther. Or, sur ce terrain-là, ils sont invincibles : jamais le raisonnement, la recherche solitaire de la vérité religieuse, ne pourra aboutir à produire la certitude ; c’est une constatation souvent enregistrée, et l’expérience personnelle de Lamennais suffirait à l’en convaincre sans retour. — Mais quelle est la raison profonde de notre impuissance à découvrir seuls la vérité religieuse ? « L’auteur de la nature, répond Lamennais, ne permet pas que cette foi solitaire soit jamais parfaite et inébranlable… Et par là Dieu nous rappelle à la société pour y trouver un point d’appui, la sécurité et le repos de l’âme. » Essai, t. ii, p. 7-8. Nous tenons la clef du mystère. Lamennais l’a reçue de Bonald. Tout s’éclaire si l’on fait attention au caractère social de l’homme et de tout ce qui est dans l’homme, à commencer par l’intelligence : l’individu reçoit tout de la société, et particulièrement l’intelligence, qui ne s’éveille en lui que par l’audition de la parole. Et cette dépendance de l’individu à l’égard de la société, de la raison individuelle à l’égard de la raison générale, n’est pas un fait temporaire, comme serait la dépendance de l’enfant à l’égard de sa mère pendant la vie utérine ; elle est au contraire essentielle, elle est dans la nature même, elle est donc permanente : l’intelligence même n’existe qu’à ce prix. « Par la nature même des choses, s’isoler, c’est douter. L’être intelligent ne se conserve que dans l’état de société. » Essai, t. ii, p. 173-4. Cf. l’article De l’éducation du peuple, (1818), dans les Premiers mélanges, p. 335, t. vi, des Œuvres complètes, Paris, 1836-37. Donc pas d’intelligence, de vérité, de certitude, sans une perpétuelle communion avec la société : cette communication permanente de la raison individuelle avec la raison générale se nomme la foi, qui est un acte de volonté par lequel nous décidons de tenir pour vrai, non ce que notre raison individuelle verrait ou croirait voir être tel, mais ce que le genre humain estime tel. La foi, c’est l’acceptation de notre dépendance à l’égard de la société, c’est le point d’appui de notre raison, son repos et sa sécurité, Securus judirat orbis terrarum. — Or, chose admirable, le genre humain lui-même dépose en faveur de la Religion, de la religion chrétienne, de la religion catholique, car c’est tout un ; et voici que les philosophes eux-mêmes, si l’on admet le postulat ménaisien concernant le critérium de la vérité, les philosophes eux-mêmes deviennent nos meilleurs apologistes. « Dans la controverse avec les philosophes, écrit-il à propos du t. iii de l’Essai, on a tellement pris le change des deux côtés, que les uns ont donné comme objections les véritables preuves du christianisme (je pense qu’il s’agit des ressemblances entre le christianisme et les autres religions), et les autres comme preuves ce qui forme des objections réelles. Cela m’explique pourquoi tant de gens sont devenus incrédules en lisant les apologistes, tandis que d’autres, et je suis du nombre, ont été amenés au christianisme en lisant les philosophes. » Lettre à Saint— Victor, 24 avril 1822, Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1923, p. 398.
2. Partisans et adversaires.
Voilà les directives que Lamennais proposait, ou mieux imposait aux apologistes catholiques, à l’Église, vers le milieu de 1820, en publiant le t. ii de l’Essai. Cette fois il ne doutait pas du succès. Mais, cette fois encore, Lamennais s’était trompé : le succès ne répondit pas à son attente. A part l’adhésion de Bonald, voir son article dans l’Appendice à la Défense de l’Essai, Paris, 1828, 3e édition, p. 243-59, et de J. de Maistre, voir une lettre inédite du 21 septembre 1820, Duine, p. 86-7, « de jeunes ecclésiastiques, en petit nombre, tels que Salinis, Gerbet, Rohrbacher furent presque les seuls à adopter la doctrine ménaisienne et à la défendre ». Boutard, t. i, p. 206. Salinis avait été enthousiasmé du premier volume de l’Essai, et s’en était servi pour déterminer la conversion du comte de Senfft?, ambassadeur de Bavière à Paris : Lamennais lui soumit son manuscrit du t. ii : l’enthousiasme redoubla. « Dans une thèse publique qu’il soutint en Sorbonne vers cette époque, il (Salinis) développa le système du sens commun avec une si remarquable lucidité que le maître voulut la faire imprimer à la suite de sa Défense, » De Ladoue, Vie de Mgr de Salinis, Paris, 1873, p. 28-29. L’enthousiasme de Rohrbacher ne fut pas moindre ; et Lamennais s’empressa aussi de faire insérer dans le Défenseur la lettre de l’original vicaire de Lunéville à M, Laurentie. Cf. Ricard, L’école ménaisienne, Gerbet, Salinis et Rohrbacher, Paris, s. d., 3e édition, p. 320-21 Quant à Gerbet, cf. t. vi, col. 1297. il consacra à la philosophie et à l’apologétique nouvelles deux ouvrages : Des doctrines philosophiques sur la certitude, dans leurs rapports avec les fondements de la théologie (1826), et Coup d’œil sur la controverse chrétienne depuis les premiers siècles jusqu’à nos jours (1831) — En Italie, à Turin notamment et à Rome, le système ménaisien fit aussi des adeptes. Cf. Boutard, t. i, p. 217, et une lettre de Lamennais dans Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1923, p. 396.
La nouvelle philosophie, la nouvelle apologétique avaient donc rencontré dans l’Eglise de l’opposition, Lamennais aurait dû s’y attendre : car, enfin, il ne s’agissait de rien moins que de brûler ce qu’on avait adoré et que d’adorer ce qu’on avait brûlé. Saint-Sulpice et M. Boyer, les jésuites et le P. Rozaven, furent les principaux centres de résistance. Leurs réfutations écrites furent longtemps retardées, puisque le livre du P. Rozaven, Examen d’un ouvrage intitulé : Des doctrines philosophiques sur la certitude… par l’abbé Gerbet, ne parut qu’en 1831, et celui de Boyer, Examen de la doctrine de M. de la Mennais, en 1834 ; mais leur opposition n’en fut pas moins très active. Cf. Dudon, Lamennais et les jésuites, Études, 5 juin 1908 ; Trois lettres inédites de Lamennais au P. Godinot, jésuite, Études, 20 octobre 1909. Au début d’octobre 1823, le P. Fortis, général de la Compagnie, fit défense d’enseigner dans son ordre les propositions suivantes :
I. Il n’y a pas d’autre critérium de la vérité que le sens commun.
II. La foi seule engendre la certitude.
III. L’existence de Dieu est la première vérité que nous connaissons.
IV. De l’existence d’un être contingent, on ne saurait déduire l’existence d’un être nécessaire ; en d’autres termes, c’est faire un raisonnement vicieux que de dire : j’existe, donc Dieu existe.
V. L’intelligence finie, par cela même qu’elle est finie, est toujours et en tout sujette à l’erreur.
VI. Dans les écoles catholiques ont prévalu de faux systèmes qui conduisent à l’athéisme et au renversement de la religion.
VII. L’homme ne saurait être certain, si ce n’est par le sens commun, ni de son existence ni de sa pensée. — Cf. Études, 5 juin 1908, p. 607.
Fortis néanmoins se refusait à qualifier d’une censure quelconque les sept propositions qu’il défendait d’enseigner dans la Compagnie.
Contre la censure, dont ses adversaires parlaient déjà en 1820, Lamennais avait cherché à se prémunir. « J’avais aussitôt, par l’entremise de M. le comte de Maistre, et plus tard par l’intermédiaire de Mgr le nonce, sollicité à Rome, dans un esprit d’obéissance parfaite, l’examen de mon ouvrage ; …à la suite de cette demande, on y avait publié une traduction de ma Défense, avec la permission du Maître du Sacré Palais et l’approbation de trois examinateurs qui tous s’expliquèrent, dans les termes les plus favorables et les plus exprès, sur les points contestés… » Lettre au P. Godinot, 23 octobre 1825, dans Études, 20 octobre 1909, p. 207. Cf. Boutard, t. i, p. 216, et Appendice, p. 381-3. « La traduction italienne de la Défense (1822) fut examinée par le doctrinaire Glanda, le chanoine don Paolo del Signore et Fra Basilio Tommagian, archevêque de Durazzo… Le troisième disait : Telles et si fortes sont les raisons par lesquelles l’auteur établit son affaire, qu’elle me semble désormais clairement démontrée. » Note du P. Dudon, Études, 20 octobre 1909, p. 207. — La Défense de l’Essai avait paru en juin 1821. L’année suivante, la nouvelle philosophie se couvrait du patronage du P. Buffier, S. J., cf. t. ii, col. 1167-73, dont on publiait à Avignon La doctrine du sens commun, ou Traité des premières vérités et de la source de nos jugements,… Ouvrage qui contient le développement primitif du principe de l’autorité générale, adopté par M. l’abbé F. de la Mennais, comme l’unique fondement de la certitude. Pour servir d’Appendice au t. II de l’Essai… — Effectivement la nouvelle philosophie ne lut réprouvée par le Saint-Siège qu’en 1831, dans l’encyclique Singulari nos, qui condamnait les Paroles d’un croyant. Il y était dit (je cite la traduction donnée par Lamennais lui-même dans les Affaires de Rome, Paris, 1836-37, p. 397-99) :
3. L’équivoque. — On peut s’étonner que Rome ait toléré quatorze ans une philosophie et une apologétique qui n’étaient rien moins que solides et capables de porter l’édifice de la foi : doctrinæ inanes, futiles, incertæque, … quibus veritatem ipsam fulciri ac sustineri vanissimi homines perperam arbitrantur. A supposer qu’il faille croire tout ce que le genre humain a toujours cru et croit encore, et cela seulement, comment pourrait-on aboutir à cette conclusion qui est le but de l’apologétique : il faut croire tout ce que croit l’Église catholique ? Puisque « la religion repose nécessairement sur l’autorité, et la vraie religion sur la plus grande autorité, Essai, t. ii, p. 375, pour nous amener à la religion catholique, il faudra nous prouver que l’Église, portion du genre humain, possède cependant une plus grande autorité que le genre humain. Lamennais s’y efforcera, mais sans y réussir. Cf. Lacordaire, Considérations sur le système philosophique de M. de la Mennais, p. 119, du t. vii des Œuvres, Paris, 1872. En réalité le système apologétique de Lamennais contenait une équivoque que peut-être lui-même apercevait, et que le temps se chargerait de dégager. II avait écrit jadis : « Il y a dans l’homme une rectitude d’esprit, une logique naturelle qui ne lui permet pas de s’écarter à demi de la vérité ; il faut qu’il avance dans la route où il est une fois entré ; et l’erreur n’est si dangereuse, que parce qu’on en tire nécessairement, un peu plus tôt, un peu plus tard, toutes les conséquences. » Réflexions sur l’état de l’Église en France…, dans Œuvres complètes, 1836-37, t. vi, p. 10. Cette loi psychologique explique en grande partie l’histoire de Lamennais : si le critérium de la vérité religieuse est le consentement général, à quoi bon l’Église ? Et un jour viendra, en effet, où l’organisation du genre humain en une Église » constituée » ne lui paraîtra plus nécessaire ; le genre humain se passait bien d’un pouvoir religieux infaillible avant Jésus-Christ, pourquoi ne s’en passerait-il pas dans l’avenir ? — L’équivoque consistait à identifier, grâce à la théorie du développement empruntée à Bonald, le contenu de la religion du genre humain et celui de la religion catholique : « Ainsi les chrétiens croient tout ce que croyait le genre humain avant Jésus-Christ, et le genre humain croyait tout ce que croient les chrétiens : puisque les vérités de la religion s’enchaînant l’une à l’autre et se supposant mutuellement, elles étaient toutes renfermées dans la première révélation, comme les vérités que Dieu révèle aux élus dans le ciel sont renfermées dans celles qui sont ici-bas l’objet de leur toi. Ils connaissent ce qu’ils croyaient, de même que nous connaissons ce qui était seulement cru avant Jésus-Christ. » (On reconnaît ici la fameuse distinction ménaisienne entre l’ordre de loi et l’ordre de conception) Essai, Paris, 1823, t. iii, p. 200-01, Lamennais prétendait, au moins extérieurement, se constituer l’apologiste du catholicisme intégral : en réalité il ne défendait que sa propre religion, cette religion dont nous aurons la forme définitive dans l’Esquisse d’une philosophie, mais dont les principes sont déjà formulés dans l’Essai. C’est une religion, ou plutôt une métaphysique sociale. « Qui doute que l’homme n’ait reçu, au moment où il sortit des mains du Créateur, tout ce qui lui était nécessaire pour se conserver et se perpétuer comme être intelligent, aussi bien que comme être physique ?… Dieu ne dira pas tout à l’homme, mais il lui dira tout ce qu’il est nécessaire qu’il sache et qu’il ne peut apprendre que de lui… Il lui révèle d’abord son être, sans quoi la pensée comme la parole seraient impossibles (pour comprendre, s’il se peut, cette métaphysique ontologiste, lire les p. 218-22, du t. ii de l’Essai) ; il lui révèle les rapports qui existent entre lui et Dieu, entre lui et ses semblables, parce qu’il doit vivre en société avec Dieu et avec ses semblables, et qu’il ne peut même vivre que dans cette société… » Essai, t. ii, p. 226-7. Ainsi donc les rapports nécessaires qui existent entre l’homme et Dieu, entre l’homme et ses semblables, et les lois qui dérivent de ces rapports nécessaires, loi d’obéissance à l’égard du pouvoir, loi d’amour à l’égard des égaux, voilà tout le contenu de la révélation primitive, de la religion ; et il n’y a rien de plus dans le christianisme, qui n’est que le « développement naturel de l’intelligence ». Ibid., p. 103. Quoique révélée, la Religion ne contient donc rien de surnaturel. Lamennais ne comprend même pas l’idée du surnaturel. « Tout rapport entre les êtres dérive de leur nature, car, s’il n’en dérivait pas, il leur serait étranger, ce ne serait donc pas un rapport, ce ne serait rien. Donc les rapports entre Dieu et l’homme dérivent de la nature de l’homme et de celle de Dieu. Ces rapports constituent, à proprement parler, la Religion. » Essai, t. ii, p. 252-3. Cf. la lettre à Morlon, dans Maréchal, p. 501. Que Lamennais ait eu dès lors le sentiment très net d’une opposition irréductible entre sa pensée et la pensée de l’École, acceptée par l’Église, nous en avons une preuve péremptoire dans les résolutions de retraite et de silence, où il déclare vouloir se renfermer, si sa philosophie et son apologétique sont désapprouvées. C’est une première ébauche du geste qu’il accomplira après l’encyclique Mirari : « Je romps et ne plie pas. » Cf. lettre à Saint-Victor, 20 août 1820, dans Revue des Deux Mondes, 1er novembre 1923, p. 190. Voir citation analogue dans Boutard. t. i, p. 209. A Benoit d’Azy, le 13 mai 1820, il communique aussi son projet, l’Essai fini, de « travailler en silence, loin des hommes et du bruit, à quelque autre ouvrage, qui ne serait publié qu’après ma mort ». Laveille, p. 100.
2° Le politique.
Pour restaurer la société par la religion, ce n’est pas assez d’avoir réformé la philosophie et l’apologétique, il faut encore rétablir la politique sur ses véritables bases. Ici encore Bonald sera l’inspirateur de Lamennais, et, si l’on veut connaître la source des théories polilico-religieuses de noire sociologue, il n’est que de se référer à la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la Société civile. Cf. Maréchal, p. 166-187, et Annales de philosophie chrétienne, août, septembre, octobre 1910. C’est une « révolution » dans la politique que Lamennais va entreprendre, comme il croit avoir mené a bien une révolution dans la philosophie ; et cette révolution ne consistera pas seulement à vouloir rétablir ou établir la monarchie dans l’Église et dans l’État à l’encontre du gallicanisme et de la Révolution, mais encore et surtout à déduire la nécessité de cette forme du pouvoir religieux et politique d’une métaphysique sociale tout a priori, des conditions générales de l’existence de la société entre les hommes. Bonald, Lamennais, de Maistre se préoccupent beaucoup moins, même lorsqu’il s’agit de décider ce que doit être la constitution de l’Église, des faits historiques que des nécessités sociales.
1. Contre la démocratie, 1824-1829.
a) La théorie.
Voici ce que décrète la sociologie de nos philosophes catholiques. « L’homme appartient à deux sociétés, la société religieuse et la société civile. Le principe de celle-ci se trouve dans celle-là, parce qu’il faut remonter plus haut que l’homme pour découvrir la raison du pouvoir et des devoirs. » De l’éducation du peuple, Premiers mélanges, p. 310. « Il y a deux autorités, et ces deux autorités sont infaillibles chacune dans son ordre. » Essai, t. ii, p. 379. Il y a une correspondance naturelle et nécessaire entre la religion d’un peuple et sa constitution politique ; Bonald l’a bien mis en lumière par l’exemple des divers régimes politiques qu’on a vus en France de 1789 à 1800 : « une étroite et nécessaire connexion lie aux dégradations de la société religieuse les dégradations de la société politique : à la monarchie de 89 correspondait la religion catholique ; à la démocratie royale de 91 répond le catholicisme presbytérien ; à la démocratie de 92, le calvinisme ; à l’anarchie de 93, l’athéisme. » Maréchal, p. 168, résumant les théories de Bonald. Cf. Lamennais, Réflexions, Premiers mélanges, p. 73-74 ; et surtout Essai, t. i, p. 312, édition Garnier, 1859 : « Ainsi une erreur fondamentale en religion est aussi une erreur fondamentale en politique, et réciproquement. » Or cette erreur, destructive du pouvoir dans la société religieuse et dans la société politique, c’est la théorie de la souveraineté du peuple ; et la France de 1824 est empoisonnée par ce venin qui la tuera, si l’on ne parvient pas à l’éliminer. La démocratie dans l’Église, ou le gallicanisme, cf. Tradition, p. xcv de l’Introduction, et la démocratie dans l’État, ou la monarchie constitutionnelle, cf. l’article Vingt-un janvier (1823) dans Seconds Mélanges, p. 262, voilà l’ennemi pour Lamennais en 1824. — Mais ce n’est là encore qu’un aspect, et le moins important, de la pensée politique de Lamennais. Le gallicanisme est bien autre chose que l’introducteur de la démocratie dans l’Église ; c’est aussi le fourrier du despotisme des rois. Héritier des théoriciens césaristes du haut et du bas Moyen Age, de Henri IV d’Allemagne à Louis de Bavière, le gallicanisme politique proclame l’indépendance du pouvoir civil à l’égard du pouvoir religieux, ou mieux encore confère au roi des droits d’intervention dans les matières ecclésiastiques, ce qui mène tout droit aux Églises nationales, donc aux Églises schismatiques. Contre l’absolutisme royal, aucun contrepoids, aucun frein : les sujets n’ont qu’à obéir et à prier ; héréditaire et inamissible, le pouvoir absolu peut être impunément despotique. Contre de pareilles conclusions, l’instinct d’indépendance et de liberté de Lamennais se révoltait : cela ne devait pas être, et, pour que cela ne fût pas, il fallait revenir aux lumineux enseignements de Grégoire VII ; non, les rois ne sont pas absolus, ne sont pas indépendants de la loi morale, dont le pape seul est l’interprète authentique ; non, leur pouvoir n’est pas inamissible ; comme ils ne le possèdent que pour le bien, dès qu’ils font le mal, ipso facto le pouvoir leur est retiré ; non, enfin, le pouvoir civil n’a aucun droit sur les affaires ecclésiastiques ; qu’il cesse de prétendre protéger l’Église, parce que sa protection n’en est que l’asservissement : qu’on fasse cesser cette lamentable situation d’un clergé salarié par l’État ; que l’État cesse de s’ingérer dans l’éducation du peuple, qui n’appartient qu’à l’Église, pour ce qui constitue la partie essentielle de l’éducation, la communication des croyances sociales, des sentiments sociaux, des habitudes d’actions sociales. »
Ainsi, le programme politique de Lamennais en 1826 annonce et prépare celui de L’Avenir : nous sommes très près du libéralisme catholique. La liberté des peuples et de l’Église à l’égard des souverains temporels, qui refusent de comprendre leur rôle selon la conception chrétienne, c’est à dire ménaisienne, du pouvoir, cf. l’article Vingt-un Janvier (1823), Seconds mélanges, p. 260-62, tel est à la fois le but et le moyen de ce programme politique. Puisqu’on refuse la protection d’un État qui pratique l’athéisme politique, que reste-t-il sinon de se réclamer pratiquement de la liberté des cultes et de la liberté d’enseignement inscrites dans la Charte ? Servons-nous des libertés qui nous sont accordées pour conquérir celles qui nous sont refusées. L’objectif à réaliser, c’est une théocratie à la manière de Grégoire VII : le pape suprême directeur des rois et indéfectible protecteur des peuples.
b) L’action. — Lamennais entreprend sa campagne politique en 1821, après l’achèvement des t. iii et iv de l’Essai (le t. v ne fut jamais écrit), et au retour d’un voyage à Rome, où sans doute il ne manqua pas d’exposer au souverain pontife « son programme de grandeur romaine », Duine, p. 100-101, où peut-être il espéra faire reconnaître sa mission et se faire investir de l’autorité pour l’accomplir. Léon XII ne se laissa pas accaparer. Cf. Dudon, Lamennais et le Saint-Siège, Paris, 1911, p. 31-32. L’ « homme d’État » n’épargna rien pour propager ses doctrines et travailler à l’avènement de la nouvelle chrétienté : revue, tract, livre, école, congrégation religieuse, tels sont les moyens mis en œuvre. La revue s’appela le Mémorial catholique : la première livraison parut en janvier 1821 ; elle était lancée par Gerbet et Salinis ; de Bonald, de Haller, O’Mahony, Gousset, Rohrbacher, Doney, Lacordaire et Guéranger, y écrivirent. — Le livre, ce fut La Religion considérée…, dont le première partie parut en mai 1825, et la seconde en mars 1826, livre » effrayant de talent », au dire de Frayssinous, qui n’y était pas ménagé, en particulier pour sa thèse sur l’inamissibilité du pouvoir : cf. p. 187-8. — Le 2 décembre 1825, Gerbet écrivait à Salinis : « Je vous envoie ci-joint des observations latines sur les quatre articles, destinées à être répandues parmi tes clercs des séminaires. » Ladoue, Mgr Gerbet, sa vie, ses œuvres et l’école ménaisienne, Paris, 1870, t. i, p. 118. Le tract intitulé In quatuor articulos… aphorismata, ad juniores theologos, auctore F. D. L. M., comprend, en huit pages, dix-huit numéros et deux corollaires concernant le cas où l’évêque voudrait obliger les clercs à souscrire la déclaration de 1682 : Lamennais n’hésite pas à prescrire la résistance : Melius est obedire Deo quam hominibus. — En même temps il poursuit la fondation d’une société qui aurait pour but d’étudier et d’écrire. Il ne s’agissait de rien moins que d’entreprendre une encyclopédie catholique, pour concurrencer la trop fameuse Encyclopédie, du xviiie siècle. Gerbet, qui vint s’installer à la Chênaie en janvier 1825, et Rohrbacher, qui débarqua à Paris le jour même où Lamennais comparaissait devant la police correctionnelle (22 avril 1826), furent les deux premiers disciples qui s’offrirent au maître pour réaliser les immenses projets intellectuels et politiques qui hantaient son cerveau. L’école ménaisienne était fondée. — Il en sortit une congrégation religieuse, dont l’article 15 du premier chapitre des constitutions précise ainsi l’objet : « Pour lutter avec succès contre les causes de destruction précédemment énumérées, trois choses sont nécessaires : rétablir dans les esprits l’autorité du Saint-Siège ; opposer au vaste système d’erreur fondé sur le jugement privé un corps de doctrine fondé sur le principe contraire et le répandre par des écrits de toute sorte, par l’éducation cléricale et laïque, la prédication et tous les moyens que le zèle peut suggérer selon les circonstances ; recréer une science catholique en harmonie avec cette doctrine et qui en découle tout entière. » Cf. Dudon, Lamennais fondateur d’ordre, Études, 20 novembre 1910, p. 458. La fondation de la Congrégation de Saint-Pierre s’accomplit en septembre 1828 par la fusion de la Société des prêtres de Saint-Méen, que présidait Jean-Marie, avec ceux des disciples de Féli qui se destinaient à l’état ecclésiastique ou qui arrivaient de leurs diocèses déjà revêtus du sacerdoce. Le noviciat et la maison d’études furent établis à Malestroit, près de Ploërmel, en janvier 1829. Cf. Roussel, Lamennais d’après des documents inédits, Rennes, 1893, 2e édition, t. i, p. 256, L’abbé Blanc, supérieur de la maison, avait pour collaborateurs Rohrbacher et Bornet, le maître des novices. C’est pour eux que fut écrit par les deux penseurs de la Chênaie, Gerbet et Lamennais, le plan d’études qui s’intitule Sommaire d’un système des connaissantes humaines, qui « devint comme le Credo de l’école ménaisienne ». Boulard, t. ii, p. 80. Le Sommaire se trouve à la suite des pièces justificatives ajoutées au livre Des progrès de la Révolution, Œuvres complètes, 1836-37, t. ix, p. 301-26. Mais quelques-uns des disciples du maître, soit incertitude de leur vocation, soit désir de servir l’Église, mais sans s’engager dans les ordres, restèrent à la Chênaie, où demeurait aussi le supérieur général de la Congrégation de Saint-Pierre, « M. Félicité de la Mennais, qui ne paraît pas avoir fait plus de vœux sous cette constitution que sous la précédente, » et qui aurait été promu à cette charge « en secret ». Rapport de M. Le Mené, supérieur général de la congrégation des Prêtres de Saint-Méen, au cardinal préfet de la Congrégation des évêques et réguliers (25 mars 1868), cité par Dudon, Études, 20 nov. 1910, p. 451. Toutefois ces laïques de la Chênaie se rattachaient à la Congrégation de Saint-Pierre par un lien très étroit ; c’était une sorte de tiers ordre ; après une année de noviciat, ils étaient, appelés à contracter leurs premiers vœux. Boutard, t. ii, p. 85, note.
c) L’opposition. — Si la philosophie et l’apologétique ménaisiennes avaient rencontré une certaine opposition, notamment dans la Compagnie de Jésus et dans la Société des prêtres de Saint-Sulpice, Lamennais devait bien s’attendre à une résistance, même à une répression énergiques, de la part du gouvernement et de l’épiscopat, dans sa tentative extravagante d’ultramontanisme absolu. Poursuivi en police correctionnelle pour provocation à la désobéissance à une loi de l’État, le polémiste fut condamné, le 22 avril 1826. a trente francs d’amende et aux dépens, à la saisie de l’ouvrage (La Religion considérée…) et à la destruction des exemplaires. Cf. de Guichen, La France morale et religieuse à la fin de la Restauration, p. 110-19, Paris, 1912. L’épiscopat gallican fut poussé à la résistance par le ministre des Affaires ecclésiastiques, Frayssinous. Cf., t. vi, col. 795. Le 3 avril 1826, quatorze archevêques et évêques, présents à Paris, rédigèrent et signèrent à son instigation une Déclaration, qui fut remise au roi huit jours plus tard. Le texte dans Ladoue, Gerbet, t. i, p. 307-10. Les évêques condamnaient « ces censures prononcées sans mission, sans autorité » contre « des maximes reçues dans l’Église de France ». Ils déclaraient demeurer « inviolablement attachés à la doctrine telle que nous l’ont transmise nos prédécesseurs dans l’épiscopat, sur les droits des souverains et sur leur indépendance pleine et absolue, dans l’ordre temporel, de l’autorité, soit directe, soit indirecte, de toute puissance ecclésiastique ». Par contre, ils réprouvaient « avec tous les catholiques, ceux qui, sous prétexte de libertés ne craignent pas de porter atteinte à la primauté de saint Pierre et des pontifes romains, ses successeurs… La déclaration fut envoyée par le ministre des Affaires ecclésiastiques à tous les évêques de France, pour qu’ils y donnassent leur adhésion. Trois ou quatre prélats seulement se refusèrent à suivre les autres : Guichen, p. 126, note 1. Lamennais cherchait, je pense, à se faire illusion, lorsqu’il contestait dans une lettre à Ventura la sincérité de ces adhésions. Cf. Dudon, Lettres inédites de Lamennais à Ventura (1820), Études, 5 mars 1910, p. 612-3. — En même temps qu’il défendait « les vrais principes de l’Église gallicane » par la déclaration de l’épiscopat et par son intervention à la tribune de la Chambre, Frayssinous mobilisait pour la bataille de presse son « concile domestique » comme l’appelait Lamennais, c’est-à-dire les trois Clausel, l’évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montels, l’abbé Clausel de Coussergues, « ancien grand vicaire, » et leur frère aîné, député, conseiller à la Cour de Cassation, M. Boyer, et son neveu, l’abbé Affre, tous parents et compatriotes de Mgr d’Hermopolis.
d) Le silence de Rome. — A Rome, on suivait avec attention, mais non sans inquiétude, ces âpres démêlés de l’outrancier ultramontain avec le gouvernement et l’épiscopat français. On pense bien que des notes s’échangeaient à se sujet entre les deux chancelleries. Mgr Marchi d’abord, puis Mgr Lambruschini, à partir de février 1827, de la nonciature de Paris, renseignaient la cour de Rome sur les idées de Lamennais et sur les tentatives que celui-ci faisait pour engager le pape ou son représentant dans la controverse. Voir, en particulier, la dépêche du 15 mars 1826, de Mgr Marchi, dans Dudon, Lamennais et le Saint-Siège (1820-1834), p. 45-46, et le petit mémoire adressé le 7 septembre 1829 par Mgr Lambruschini au cardinal Capellari, préfet de la Propagande (futur Grégoire XVI) ibid., p. 80-83. Si Léon XII avait eu besoin d’être éclairé sur les intentions du réformateur de l’apologétique catholique et de la politique religieuse de l’Église, Lamennais y aurait pourvu par l’envoi d’un Mémoire, dont le P. Dudon fixe la composition à la fin de 1826, ou au début de 1827, cf. Recherches de science religieuse, septembre-octobre 1910, p. 477, et par la remise des constitutions de la congrégation de Saint-Pierre, faite par Ventura en 1828 ou 1829. Cf. Lamennais et le Saint-Siège, p. 70. Léon XII y aurait appris quel était l’état de la société religieuse et politique, d’où provenait le malaise qui la faisait souffrir et quels étaient les remèdes à y apporter. Tous les maux de la société contemporaine proviennent des « principes individualistes et révolutionnaires du protestantisme ». Et Lamennais en conclut que « le souci de conserver dans la société les vérités nécessaires doit amener le souverain pontife à condamner une double série d’erreurs qui se tiennent et compromettent tout ensemble l’Église et l’État. » Op. cit., p. 62. Et Lamennais de dresser un catalogue de seize propositions, qui lui paraissent résumer les fausses doctrines gallicanes et libérales. Cf. Recherches…, p. 479-81. Après avoir condamné l’erreur fondamentale qui ruinerait la société religieuse et la société politique, si elle prévalait, il restera au pape d’affranchir l’Église de « l’état de dépendance et de servitude où elle se trouve maintenant à l’égard des puissances temporelles », et de renouveler les études ecclésiastiques ; suivent quelques indications générales sur l’apologétique traditionaliste, sur la défense de la Bible, par les » découvertes modernes » et sur la « régénération des sciences morales » et de la métaphysique. (Ces indications ont été textuellement reproduites dans les Progrès de la Révolution, Œuvres complètes, 1836-37, t. ix, p. 10 1, 195). Lamennais conseillait au pape « d’instituer à Rome une grande université, qui, lorsque sa renommée serait solidement établie, attirerait les élèves de toutes les parties de l’Europe ». Ainsi sans doute serait assurée l’unité spirituelle du genre humain, rêve ambitieux de Lamennais et de Comte. Rome, assurément, ne pouvait voir qu’avec satisfaction la défense et la propagation des idées ultramontaines et la réfutation du gallicanisme ecclésiastique. Pourtant le pape et le secrétaire d’État n’étaient pas sans inquiétude sur le fond même de la pensée de Lamennais. Lambruschini répétait que l’abbé de La Mennais n’est pas un solide théologien. Ne connaissant pas les classiques qui ont traité de la matière, il a donné prise beaucoup trop aux anti-ultramontains. » Lamennais et le Saint-Siège, p. 83. Mais, eussent-ils été d’accord sur les doctrines, Rome et Lamennais étaient aux antipodes sur les moyens à employer pour les faire aboutir. Lamennais, impatient de voir son triomphe, déclarait qu’ « il y a des moments qu’il faut saisir et qui ne se représentent pas. » Lettre du 18 mars 1826, citée dans Lamennais et le Saint-Siège, p. 39. Il aurait voulu tout de suite une encyclique condamnant les quatre articles. Mais cette hâte fébrile, qui tenait au tempérament de Lamennais, il savait bien que rien n’était plus opposé à la lenteur romaine. Léon XII, qui n’entendait pas d’ailleurs recevoir des ordres de qui que ce soit, restait donc fidèle aux méthodes éprouvées de la cour de Rome, lorsque, en 1826, après la Déclaration gallicane de l’épiscopat français il gardait le silence, cf. Guichen, p. 130-4 : et lorsque, en 1828, après les célèbres ordonnances de juin, concernant les écoles secondaires ecclésiastiques, et la protestation unanime de l’épiscopat français, voir le Mémoire présenté au roi par les évoques de France… le 1er août 1828, parmi les pièces justificatives, dans les Progrès, p. 237-58, il exhortait les évêques de France « à se confier à la haute piété et à la sagesse du roi pour l’exécution des ordonnances, et à marcher d’accord avec le trône. » Cf. Guichen, p. 293-317. — Mais alors comment expliquer les paroles inquiétantes sur le silence de Rome qui remplissent dès lors la correspondance de Lamennais ? « On (c’est-à-dire Lamennais) s’étonne du silence de Rome, écrit-il dès le 18 mars 1826, et personne ne peut savoir ce que deviendrait cet étonnement, s’il se prolongeait. » Dudon, p. 39. Veut-il insinuer déjà ou qu’il se retirera de la lutte et laissera la hiérarchie se défendre toute seule ? ou que le silence du Saint-Siège est une trahison de son devoir, que le pape faillit à sa mission, que peut-être il faudra envisager une autre organisation de la société spirituelle, un autre moyen de réaliser l’unité des intelligences ? De tels propos en disent long pour qui connaît la suite de l’aventure, et pour qui sait qu’au fond Lamennais ne voyait dans l’Église « constituée » qu’une phase du christianisme éternel, qu’une autre phase avait précédée et qu’une troisième peut-être allait remplacer. Après la désapprobation de la résistance aux ordonnances de juin 1828, il écrit : « Je ne crois pas que depuis des siècles un aussi grand scandale ait été donné ; et combien les suites peuvent en être funestes. Rome, Rome, où es-tu ?… Priez, priez pour l’Église. Sans doute elle ne périra pas ; sans doute Dieu, qui la protège, est plus fort que ne sont faibles ceux qu’il a chargés de la défendre. Mais pourquoi faut-il qu’on soit obligé de se redire cela si souvent, si amèrement ! » 2 octobre 1828, Routard, t. ii, p. 15-16. « Ce silence,… cette apparente neutralité entre le bien et le mal, le vrai et le faux, est une grande épreuve pour la foi, cela ne s’était pas encore vu… La voix qui depuis dix-huit siècles ne s’était pas tue un moment est devenue tout à fait muette. Les peuples étonnes présent l’oreille et se disent : Le sanctuaire est vide, il n’en sort plus rien… Dieu a étendu un voile sur les esprits, et il a dit à la Puissance, comme au figuier de l’Évangile : Sèche-toi. » mai 1829. ibid., p 60.
2. Pour la démocratie, 1829-1835.
a) La théorie. — Les prélats français de 1829 durent être singulièrement étonnés et choqués du ton et des déclarations menaçantes de la préface mise par Lamennais au livre Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Église. « Nous demandons pour l’Église catholique la liberté promise par la Charte à toutes les religions… Ce n’est pas, je pense, trop demander, et vingt-cinq millions de catholiques ont bien le droit aussi de se compter pour quelque chose, le droit de ne pas trouver bon que l’on fasse d’eux un peuple de serfs, des espèces d’ilotes ou de parias. On s’est trop habitué à ne voir en eux qu’une masse inerte, née pour subir le joug qu’on voudra lui imposer. Le repos de l’avenir exige qu’on se détrompe à cet égard. » Œuvres complètes, t. ix, p. viii-ix. Et pour préciser la menace, Lamennais parle de la résistance des catholiques belges. De 1826 à 1829, de La Religion considérée aux Progrès de la Révolution, la pensée de Lamennais a fait du chemin. Et la Révolution de Juillet 1830 n’est pas faite pour l’arrêter ; il s’est rendu compte que, la restauration de la monarchie chrétienne et de la théocratie grégorienne était, « dans les dispositions actuelles des peuples, visiblement impossible. » L’Avenir, 9 novembre 1830, p. 181, t. x des Œuvres complètes. [Désormais, à moins d’avis contraire, toutes les citations du t. ix seront extraites du livre Des Progrès, et celles du t. x, se rapporteront aux articles publiés par Lamennais lui-même dans le journal L’Avenir.] Des deux pièces maîtresses du système le Roi et le Pape, la première est actuellement introuvable : il n’y a plus de monarchie chrétienne ; les doctrines gallicanes ont « transformé en despotisme l’antique monarchie chrétienne. » T. ix, p. 32. Et d’ailleurs l’entreprise était condamnée à un échec certain; car l’histoire nous apprend qu’on ne remonte pas le cours du temps, que le développement de l’humanité se fait suivant une loi de progrès à laquelle il serait vain et même criminel de s’opposer. « Le but vers lequel tend la société…, est la liberté religieuse, politique et civile, c’est-à-dire d’un côté l’affranchissement de l’intelligence plus ou moins asservie sous tous les gouvernements modernes à la force brute du pouvoir, et de l’autre une extension de la sphère d’activité publique et particulière proportionnée aux développements de cette même intelligence, avec les garanties nécessaires des droits résultant de ce nouvel état social. » T. x, p. 235. L’humanité entre dans une nouvelle période de son histoire. Le mouvement qui entraîne les peuples vers la liberté « a son principe indestructible dans la loi première et fondamentale, en vertu de laquelle l’humanité tend à se dégager progressivement des liens de l’enfance, à mesure que, l’intelligence affranchie par le christianisme croissant et se développant, les peuples atteignent, pour ainsi dire, l’âge d’homme. » T. x, p. 317-18. Il faut s’arrêter à de telles formules, qui ne sont pas d’ailleurs isolées, cf. p. 329:« Ce temps est venu pour les peuples chrétiens ; il viendra pour les autres, il viendra pour le genre humain lorsque, ayant passé tout entier sous l’empire du Christ, dont la mission est de l’affranchir (c’est moi qui souligne), il aura été associé à son sacerdoce royal. » Ainsi la liberté que le Christ apportait au monde, c’était la liberté politique ; la rédemption du genre humain, c’était la suppression de l’esclavage antique et l’éducation progressive de l’intelligence sociale, à laquelle correspond un accroissement proportionné de liberté civile ! L’ « essence du christianisme », c’est la liberté ! Ainsi l’œuvre à laquelle Lamennais a dévoué toute sa vie, l’œuvre à laquelle il convie le pape à participer, est une œuvre toute politique. « Même la foi mise à part », c’est-à-dire abstraction faite de tout ce qui n’est pas social et politique, abstraction faite de son contenu proprement religieux et dogmatique, attachons-nous au christianisme, au catholicisme, pour « sa secrète affinité avec la nature humaine », pour les heureuses conséquences que ses dogmes, même incertains, peuvent produire dans les sociétés humaines. Quelle lumière de telles incidentes projettent sur toute la vie de Lamennais ! Cf. Affaires de Rome, p. 206.
L’Avenir publia son premier numéro le 16 octobre 1830, et annonça sa suspension dans le numéro du 15 novembre 1831, qui fut le dernier. « Les rédacteurs étaient MM. l’abbé F. de La Mennais, l’abbé Ph. Gerbet, l’abbé Rohrbacher, l’abbé H. Lacordaire, Ch. de Coux, Ad. Bartels, le comte Ch. de Montalembert, Daguerre et d’Ault-Duménil. » Mémoire présenté au S. P. Grégoire XVI, dans Affaires de Rome, p. 69, Pour connaître la pensée de Lamennais, il faut lire particulièrement ses articles du 7 décembre 1830 ; Des doctrines de L’Avenir, t. x, p. 196-205 ; du 22 décembre 1830, Le pape, p. 206-211 ; du 28 juin 1831, De l’avenir de la société, p. 315-327; et du 30 juin 1831, Ce que sera le catholicisme dans la société nouvelle, p. 338-350. La thèse, car c’est bien une thèse que Lamennais entend faire triompher dans l’Église, est nettement formulée et systématiquement démontrée dans l’article du 28 juin : « Pour ce qui concerne spécialement le catholicisme, il est aisé de montrer : a. que, loin d’avoir quelque chose à craindre du changement qui s’opère, il en est lui-même le principe moteur ; b. que ce changement, nécessaire à son propre développement suspendu depuis plusieurs siècles, réalisera, en sauvant l’Église, ce qu’on appelait ses prétentions les plus hardies et, comme on les concevait, les plus exorbitantes ; c. en même temps que lui seul peut fonder et affermir le nouvel ordre social qui se prépare. » T. x, p. 325. En deux mots : une alliance s’impose entre le catholicisme et la liberté, qui ont besoin l’un de l’autre ; le catholicisme ne peut être sauvé que par la liberté ; la liberté ne peut être fondée que par le catholicisme. — Que la liberté ne put être fondée que par le catholicisme, c’était chose facile à démontrer aux libéraux sincères ; mais que le catholicisme ne pût être sauvé que par la liberté, c’était chose plus délicate à faire admettre aux évêques de France et au pape. Lamennais s’y employa, en montrant qu’ « à partir principalement de la naissance du protestantisme, deux causes ont arrêté la force d’expansion du catholicisme : la scission qui s’est faite entre la science et la foi, l’état de servitude où l’Église est tombée à l’égard du pouvoir politique, » p. 330. On ne rétablira l’union de la science et de la foi que par la libre discussion, que par la liberté. La vérité est toute-puissante… « Nous croyons fermement que le développement des lumières modernes ramènera un jour, non seulement la France, mais l’Europe entière, à l’unité catholique, qui, plus tard et par un progrès successif, attirant à elle le reste du genre humain, la constituera par une même foi dans une même société spirituelle, » p. 150-1. Et quant à l’autre cause de faiblesse et de stérilité, à savoir « l’état de servitude où elle est tombée à l’égard du pouvoir politique », c’est encore la liberté qui en débarrassera l’Église. D’ailleurs le système actuel des rapports de l’Église et de l’État, qui comporte « un mélange inévitable des deux puissances spirituelle et temporelle, » p. 332, est une survivance attardée d’un état social aujourd’hui dépassé. Trop longtemps les deux domaines, le spirituel et le temporel, ont été confondus : « le roi dans l’État, comme le père dans la famille, exerçait de fait… une autorité directe sur la pensée et la conscience de ses sujets ; et comme cette autorité appartenait radicalement à l’Église…, il s’ensuivait que la paternité royale, subordonnée par son essence au pouvoir spirituel de l’Église, devait être tout ensemble et dépendante de lui et instituée par lui, » p. 332-3. L’heure est venue de distinguer, de séparer nettement les deux domaines, les deux pouvoirs, de rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu, et de n’accorder à César que ce qui lui revient. Et à César Lamennais paraît faire la part bien petite. « II est clair… que le gouvernement n’exercera (dans la société future) aucun pouvoir spirituel quelconque, et que le peuple entier n’obéira, dans cet ordre, qu’à l’Église et à son chef, et leur obéira librement… La liberté de pensée et de conscience constituera, par l’unité de foi, le règne du Christ, non seulement comme pontife, mais comme roi, puisque son vicaire sera de fait la seule puissance temporellement spirituelle alors existante et reconnue… En dehors, que restera-t-il ? un ordre administratif essentiellement et totalement indépendant de l’Église. Quelle autorité a-t-elle en effet sur les propriétés de la famille, de la commune, de la province, ainsi que sur tout ce qui s’y rapporte ? Aucune. Elle n’a pouvoir que pour régler les mœurs par les préceptes, et les croyances par les dogmes révélés, p. 335-365.
Retenons cette partie de la thèse libérale de Lamennais : elle affranchit l’Église de l’État, mais elle libère aussi l’État de l’Église ; le temporel, du spirituel ; le citoyen, du fils de l’Église ; la politique pure où l’on peut penser et agir librement, de la religion où l’on doit se soumettre à l’Église. Nous verrons reparaître cette distinction dans la crise qui suivra l’encyclique Mirari. Somme toute, Lamennais, suprême dérision, ne fait que reprendre au profit de la démocratie le premier article de la déclaration de 1682 ! En conséquence de ces principes, L’Avenir demandait 1. « la liberté de conscience ou la liberté de religion, pleine, universelle, sans distinction comme sans privilège ; et par conséquent… la totale séparation de l’Église et de l’État, séparation écrite dans la Charte, et que l’État et l’Église doivent également désirer… Cette séparation nécessaire, et sans laquelle, il n’existerait pour les catholiques nulle liberté religieuse, implique, d’une part, la suppression du budget ecclésiastique…, d’une autre part, l’indépendance absolue du clergé dans l’ordre spirituel : le prêtre restant d’ailleurs soumis aux lois du pays, comme les autres citoyens et dans la même mesure… » p. 199 ; 2. « la liberté d’enseignement, parce qu’elle est de droit naturel… ; parce qu’il n’existe sans elle ni de liberté religieuse, ni de liberté d’opinions ; enfin parce qu’elle est expressément stipulée dans la Charte… », p. 200-201 ; 3. « la liberté de la presse… La presse n’est à nos yeux qu’une extension de la parole… On peut en abuser sans doute ; qui ne le sait, mais on abuse aussi de la parole… Ayons foi dans la vérité…, » p. 202 ; 4. « la liberté d’association… parce que c’est là encore un droit naturel… ; parce que là où toutes classes, toutes corporations ont été dissoutes, de sorte qu’il ne reste que des individus, nulle défense n’est possible à aucun d’eux, si la loi les isole l’un de l’autre et ne leur permet pas de s’unir pour une action commune…, » p. 202 ; 5. « qu’on étende le principe d’élection, de manière à ce qu’il pénètre jusque dans le sein des masses…, » p. 203 ; 6. « l’abolition du système funeste de la centralisation, déplorable et honteux débris du despotisme impérial…, » p. 203-4. Cf. l’Acte d’union et l’exposé des principes qui forment « la base de tout gouvernement constitutionnel qui n’est point fictif », reproduit dans la Censure de Toulouse, p. 121-2, Toulouse, 1835. — Mais ces libertés il faut les conquérir ; nous en avons les moyens : « Organisons-nous donc légalement ; formons une grande confédération qui embrasse la France entière, une vaste société d’assurance mutuelle, où chacun trouve la garantie de sa sûreté et de ses droits : que s’ils sont menacés seulement, la voie des réclamations nous est ouverte…, » I. x, p. 170. Et si les réclamations n’aboutissent pas, souvenons-nous que nous sommes en démocratie, en république de fait, que le peuple est souverain et que par conséquent il lui appartient de faire et de défaire les rois. En cas d’oppression, de despotisme, la résistance est le plus sacré des devoirs.
Joignant l’exemple au précepte, Lamennais fonde, sur la fin de 1830, l’Agence générale pour la défense de la liberté religieuse, qui, le 9 mai 1831, ouvrit « une école gratuite d’externes, sans autorisation de l’Université, rue des Beaux-Arts, 5, à Paris. » Cf. Boutard, t. ii, p. 189-198 : et, dans le dernier numéro de L’Avenir, lance l’Acte d’union proposé à tous ceux qui, malgré le meurtre de la Pologne, le démembrement de la Belgique et la conduite des Gouvernements qui se disent libéraux, espèrent encore en la liberté du monde et veulent y travailler. Il s’agissait d’ « établir, entre les peuples eux-mêmes, au degré, où cela est possible, un vaste concert d’efforts, pour défendre, avec la liberté religieuse, toutes ces hautes et nobles franchises qui sont la patrie commune des peuples libres. » Préambule, reproduit dans la Censure de Toulouse, p, 117. — Lamennais ne doutait pas que le pape allait se mettre à la tête de cette nouvelle croisade : à l’occasion de la mort de Pie VIII, il se permettait d’indiquer au futur pape quelle mission glorieuse lui était réservée : « Jamais, depuis l’époque où s’accomplit la délivrance de l’univers, il n’en fut de plus élevée : car elle commencera pour le christianisme une ère nouvelle… La tâche du pontificat… sera de rétablir l’équilibre rompu de la nature humaine et de ses indestructibles lois, en opérant derechef l’union intime de la foi et de la science (par la philosophie ménaisienne), de la force et du droit, du pouvoir et de la liberté (par la politique ménaisienne). T. x, p. 207-11.
b) L’opposition. — Grégoire XVI, pas plus que Léon XII, n’accepta de recevoir les directives d’un homme qui n’avait point mission pour parler si haut dans l’Église. Il ne répondit « que par le silence » à la déclaration solennelle des principes de L’Avenir, rédigée par Gerbet et envoyée par l’intermédiaire du cardinal Welld. Dudon, p. 92. La Déclaration du 2 février 1831, est reproduite en partie dans la Censure de Toulouse, p. 111-116; elle contenait une liste de quinze propositions que les rédacteurs de L’Avenir faisaient profession de rejeter, et qui « n’est point sans analogie avec celle du Mémoire confidentiel » adressé jadis à Léon XII. Dudon, Recherches de science religieuse, septembre-octobre 1910, p. 484. Le nonce Lambruschini, dans sa dépêche du 1° décembre 1830, cf. Dudon, Lamennais et le Saint-Siège., p. 89-90, exprimait un avis nettement défavorable sur les « doctrines politiques » de L’Avenir. Le nonce aurait dit à Lamennais qu’il approuvait les « doctrines théologiques », mais qu’il n’approuvait pas les « principes politiques » de L’Avenir. Cf. Boutard, t. ii, p. 248. Sans doute le nonce n’avait pas lu encore ou n’avait lu que très superficiellement l’article du 30 juin 1831, pour dire, si le propos est authentique, qu’il approuvait les « doctrines théologiques » de Lamennais; car cet article contient des propositions et une conception d’ensemble de la théologie, qu’on n’est pas habitué à entendre dans l’École. L’article du 30 juin ose déclarer que « la science catholique est… à créer », p. 342, mais il annonce cette création comme prochaine. Lamennais a eu beau désavouer son avocat, Me Janvier, lors du procès du 31 janvier 1831, devant la cour d’assises : il était vrai qu’il avait entrepris « le rôle de réformateur », que « depuis quinze ans il travaillait à régénérer le catholicisme et à lui rendre, sous une forme nouvelle et avec des progrès nouveaux, la force et la vie qui l’avaient abandonné. » Cf. Boutard, t. ii, p. 222-3. Le silence de Rome n’était pas absolu, et Lamennais sut bientôt qu’il était désavoué. Ventura, en janvier 1831, « avertit le fondateur de L’Avenir que Rome est fort mécontente du journal… qu’un acte public de blâme s’imposera si L’Avenir ne modifie pas ses idées, et notamment en ce qui concerne le souveraineté du peuple et l’insurrection contre les rois. » Dudon, Études, 5 juin 1910, p. 631. La réponse de Lamennais, ibid., p. 629-631, n’ayant pas satisfait Ventura, celui-ci rompit avec L’Avenir par une lettre du 7 février, publiée dans La Gazette de France. C’est de Rome encore que le cardinal de Rohan, l’un des principaux adversaires des idées ménaisiennes, envoyait, en avril 1831, un mandement très défavorable à L’Avenir. A Rome, enfin, s’organisait la résistance à la » di< tature » du prophète breton (le mot, repris par Duine, pour le titre de son t. II, se trouve déjà dans Boyer, Examen de la doctrine de M. de la Mennais, p. xxx, Paris, 1834) ; le cardinal de Rohan déterminait le P. Rozaven à publier son Examen du livre de Gerbet, écrit depuis quatre ans ; l’adversaire du sens commun « démontrait, dans l’introduction de son travail, que la doctrine de L’Avenir sur les libertés modernes était inacceptable ». Dudon, p. 95 ; cf. Éludes, 5 juin 1908, p. 618. Voir l’analyse du votum de Ventura, pour ce qui concerne l’organisation à Rome du parti antiménaisien. Dudon, p. 128-129.
On peut penser, dans ces conditions, que ce fut sans enthousiasme que Lamennais accueillit la proposition de Lacordaire : « Nous ne pouvons finir ainsi. Il faut nous rendre à Rome pour justifier nos intentions, soumettre au Saint-Siège nos pensées. » Boutard, t. ii, p. 254-55. Et sans doute faisait-il montre d’une assurance qui n’était pas en son âme, quand, à Montalembert objectant : « Si nous sommes condamnés ? » il répondait : « C’est impossible. » Hélas ! le « pèlerin de Dieu et de la liberté » porte en son cœur, en cette fin de novembre 1831, des pensées et des résolutions beaucoup plus alarmantes : on peut les lire dans ces méditations inquiètes, qu’il a intitulées Les maux de l’Église, commencées à Rome, continuées à Frascati, quand, après le départ de Lacordaire pour la France et de Montalembert pour Naples, il était resté seul à proximité de ses juges. En formules encore voilées, mais déjà si nettes, il distingue l’humain et le divin, l’accidentel et l’essentiel, le variable et l’immuable dans l’Église. Voir Afjaires de Borne, p. 188. Et n’est-ce pas l’agonie de son âme, quand aura sonné l’heure inévitable de la condamnation, et la révolte farouche qui la terminera fatalement, que Lamennais décrit, sous le voile de l’allégorie, dans cette page étrange ? « Le plus grand (danger pour l’Église) est celui qui résulte d’une position telle qu’elle se trouve en discordance avec un état inévitable de la société… Alors il y a lutte, une lutte terrible, entre les éléments mêmes de la nature humaine, et l’homme fuit Dieu, si l’on ose dire, pour ne pas cesser d’être homme… Plus l’obstacle qu’il rencontre est saint en soi, plus il s’en indigne : il se rue sur lui avec une fureur qu’excite le contraste entre cette sainteté même et ce qu’il y a de divin aussi dans la puissance interne par laquelle il se sent dominé. Ce n’est pas impiété réfléchie, voulue ; mais étonnement, angoisse, l’angoisse horrible d’un être qui, ne pouvant comprendre cette apparente opposition de Dieu à Dieu se trouble en lui-même, et brise l’autel contre lequel il ne saurait appuyer avec foi son cœur. — Je parle des masses… » Ibid., p. 194-5.
c) La condamnation. — On connaît l’issue de « l’Affaire » : le Mémoire du 3 février 1832, examiné sommairement par le cardinal Lambruschini, révéla à l’ancien nonce l’équivoque et le piège qu’il avait déjà flairés et dénoncés : « En demandant que la censure de ses doctrines porte sur les matières théologiques, l’abbé de La Mennais montre, par cette limitation même, qu’il n’a pas la confiance que ses doctrines politiques puissent être approuvées. » Dudon, p. 153. — La lettre du cardinal Pacca à Lamennais (25 février) : < Sa Sainteté. .. ne m’a pas cependant dissimulé en général son mécontentement, à cause de certaines controverses et opinions, au moins dangereuses, et qui ont semé une si grande division parmi le clergé de France… Il (le saint père) m’a paru disposé à faire entreprendre l’examen de vos doctrines, comme vous l’avez demandé. Mais un tel examen… ne pourrait pas être fait sitôt. Il exigera même un long temps… Ainsi vous pourrez retourner chez vous avec vos collègues ; car, en son temps, on vous fera connaître le résultat de l’affaire… > Id., p. 154-5. — L’audience, l’unique audience et l’audience d’adieu, fut accordée aux « pèlerins de Dieu et de la liberté » le 13 mars, en présence du cardinal de Rohan ; le pape « nous a congédiés fort gracieusement, notait Montalembert dans son Journal, sans qu’il lui fût échappé une seule parole ayant le moindre rapport à notre mission et aux destinées de l’Église. » Cf. Lecanuet, Montalembert, Sa jeunesse (1810-1836), p. 286-7, Paris, 1898. — Enfin le coup de théâtre de Munich. Lamennais, avait quitté Rome au mois de juillet. A Munich, les trois pèlerins se retrouvèrent. Lamennais se mesura avec Schelling ; les catholiques allemands l’invitèrent « à lire devant un auditoire d’élite quelques chapitres de son Essai d’un système de philosophie catholique. » Eoutard, t. ii, p. 326. Un banquet d’adieu lui fut offert, le 30 août : vers la fin du repas, tandis que les convives écoutaient un air national, Lamennais, averti qu’on le demandait au dehors sortit, discrètement. C’était un courrier de la nonciature qui lui apportait l’Encyclique Mirari vos et une lettre explicative du cardinal Pacca. Il en prit rapidement connaissance et rentra dans la salle, sans manifester aucune émotion. Et jusqu’au Soir, il sut garder une attitude souriante et triomphante, pour ne rien laisser deviner à ses hôtes. Rentré chez lui, avec Lacordaire, Montalembert, et Rio, il leur donna lecture de l’encyclique. « C’est la condamnation de la liberté et l’abandon de la nationalité polonaise, ajouta-t-il ; Dieu a parlé, il ne me reste plus qu’à dire : Fiai voluntas tua ! et à servir ces deux causes par ma prière, puisqu’il me défend, par l’organe de son vicaire, de les servir par ma plume. » Boutard, t. ii, p. 329-331. Le R. P. Dudon a raconté par le détail la genèse de l’encyclique du 15 août 1832 : rapport de Lambruschini, « destiné à définir l’objet des délibérations que le souverain pontife demandait à la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires ; » votum des consulteurs, pris en dehors du Sacré-Collège, en particulier du P. Orioli, conventuel, du P. Rozaven, jésuite, et des deux prélats Soglia et Frezza, celui-ci secrétaire, de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires ; enfin, le 9 août, séance de la dite congrégation, où les cardinaux « ratifièrent les conclusions présentées par Mgr 1-rezza, et un projet de lettre apostolique conforme à ses conclusions. Sans que Lamennais fût nommé, le document pontifical flétrirait certaines doctrines sur le droit de révolte et les libertés modernes et rappellerait sur ce point la vérité catholique. » Op. cil, p. 172-185.
Voici ce que Lamennais apprit par la lettre explicative du cardinal Pacca : « Ainsi que je vous l’avais fait espérer par la lettre que vous reçûtes de moi lors de votre séjour à Rome, Notre Saint-Père a décidé de faire examiner mûrement et d’examiner lui-même les doctrines de L’Avenir, comme vous et vos collaborateurs l’aviez instamment demandé… Dans la lettre encyclique… vous verrez… les doctrines cpie Sa Sainteté réprouve comme contraires à renseignement de l’Église, et celles qu’il faut suivre, selon la sainte et divine tradition et les maximes constantes du Siège apostolique. Parmi les premières, il y en a quelques-unes qui ont été traitées et développées dans J. 1 Avenir, sur lesquelles le successeur de Pierre ne pouvait se taire… L’encyclique vous apprendra— que votre nom, et les titres mêmes de vos écrits d’or, l’on a tiré les principes réprouvés, ont été tout à fait supprimés. Mais comme vous aimez la vérité, et désirez la con— naître pour la suivre, je vais vous exposer franchement et en peu de mots les points principaux qui, après l’examende l’Avenir, ont déplu davantage à Sa Sainteté. Les voici : …La Saint-Père désapprouve aussi et réprouve même les doctrines relatives à la liberté civile et politique, lesquelles, contre vos intentions sans doute, tendent de leur nature à exciter et à propager partout l’esprit de sédition et de révolte de la part des sujets contre leurs souverains. Or cet esprit est en ouverte opposition avec les principes de l’Évangile et de notre sainte Église, laquelle, comme vous savez bien, prêche également aux peuples l’obéissance et aux souverains la justice. Les doctrines de L’Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse…sont également très répréhensibles, et en opposition avec l’enseignement, les maximes et la pratique de l’Église… Enfin, ce qui a mis le comble à l’amertume du Saint-Père, est l’acte d’union… Sa Sainteté réprouve un tel acte pour le fond et pour la (orme, et…vous verrez facilement que les résultats qu’il est destiné à produire peuvent le confondre avec d’autres unions plusieurs fois condamnées par le Saint-Siège. » La lettre se terminait par une exhortation à la soumission. Affaires, p. 128-133.
d) La crise. — « De retour en France, notre premier soin, dit Lamennais, fut de put/lier la déclaration suivante : « Les soussignés, rédacteurs dé L’Avenir…, convaincus, d’après la lettre encyclique du souverain pontife…, qu’ils ne pourraient continuer leurs travaux sans se mettre en opposition avec la volonté formelle de celui que Dieu a chargé de gouverner son Église, croient de leur devoir, comme catholiques, de déclarer que, respectueusement soumis à la suprême autorité du vicaire de Jésus-Christ, ils sortent de la lice où ils ont loyalement combattu depuis deux années… En conséquence, 1. L’Avenir, provisoirement suspendu depuis le 15 novembre 1831, ne paraîtra plus ; 2. L’Agence générale… est dissoute à dater de ce jour… Taris, ce 10 septembre 1832. » Affaires, p. 131-135. Le 27 octobre, le cardinal Pacca écrivait à Lamennais : « Le Saint-Père en a pris connaissance (de la déclaïation), et m’a autorisé à vous faire connaître sa satisfaction. » lbid., p. 135.
La soumission, on le voit, était purement extérieure. Mais l’encyclique exigeait-elle davantage ? Déjà, pour se rassurer et surtout pour rassurer les âmes timorées, on contestait son caractère dogmatique : < La lettre du pape, écrivait Lamennais, le 15 novembre 1832, qui n’a aucun caractère dogmatique, qui n’est, aux yeux de tous ceux qui entendent ces choses, qu’un acte de gouvernement, pouvait bien m’imposer momentanément l’inaction, mais non pas une croyance ; et ma déclaration… n’implique non plus que la cessation des travaux que j’avais commencés pour l’affranchissement des catholiques en France. » Dudon, p. 220. A Guéranger, le 30 novembre, il écrivait : » Nous n’avons jamais considéré l’encyclique que comme un acte de diplomatie sollicité par les souverains pour arrêter l’action cal holique qui les inquiétait. Nous connaissons trop bien les faits pour nous y tromper un seul instant. .. » Roussel, Lamennais et ses correspondants inconnus, Paris, 1012, p. 226. Mais en fait, Lamennais voyait bien, lui, que le pape enseignait une doctrine, et qu’en l’enseignant il se trompait ; donc qu’il n’étail pas infaillible, cf. lettre à Ventura, 8 mai 1833, fctudes, 5 juin 1910, p. 640 ; donc que la constitution actuelle de l’Église n’était (prune de ces formes changeantes, parce qu’humaines, encore que providentielles, par lesquelles le christianisme avait passé ; et parce qu’il était évident qu’elle avait fait faillite, il fallait s’attendre à voir le christianisme revêtir une nouvelle forme. Cf. Ici lie a Monlaleiiibert, 1° Janvier 1831.
S’il ne l’avait déjà su par ailleurs, le | ape aurait
appris par la lettre de Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, au cardinal di Gregorio.du 3 novembre 1832, qu’ » en France… les menaisiens en général prétendent que l’encyclique ne condamne pas leurs doctrines, puisque M. de La Mennais n’y est point nommé (Lamennais avait gardé secrète la lettre explicative de Pacca), qu’il y est moins question de dogmes que de politique, et qu’en conséquence rien ne peut les empêcher de continuer à soutenir leurs principes » Dudon, p. 246. Dans son bref du 8 mai 1833, relatif à l’affaire de la Censure, le pape manifeste son inquiétude sur la sincérité de la soumission du 10 septembre ! Censure, p. 171 ; cf. Dudon, p. 200. — Lamennais, pour dissiper ces inquiétudes, adresse au pape, le 4 août 1833, par l’intermédiaire de l’évêque de Rennes, ce que la Censure appelle sa seconde déclaration. Cf. Affaires, p. 138-1 10. « Puisqu’on a rendu de nouvelles explications nécessaires,…je déclare : Premièrement, que par toute sorte de motifs, mais spécialement parce qu’il n’appartient qu’au chef de l’Eglise de juger de ce qui peut lui être bon et utile, j’ai pris la résolution de rester à l’avenir, dans mes écrits et dans mes actes, totalement étranger aux affaires qui la touchent ; secondement, que personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège apostolique, sur la doctrine de la foi et des mœurs ainsi qu’aux lois de discipline portées, par son autorité souveraine… » — Le pape, par son bref à l’évêque de Rennes, du 5 octobre 1833, fit connaître à Lamennais quels étaient les faits nouveauxqui l’avaient contristé : en particulier sa lettre à De Potter, cf. Censure, p. 166, et le livre du Pèlerin polonais ; mais, puisque, à la fin de sa lettre, Lamennais avait demandé qu’on lui indiquât en quels ternies il pourrait le mieux exprimer sa soumission, pour que Sa Sainteté fût pleinement satisfaite, le pape suggérait une formule : ut scilicet doclrinam Nostris Encyclicis Lilteris traditam… se unice et absolule sequi conflrmet, nihilque ab illa alienum se aut scriplurum esse aut probalurum. Cf. Censure, p. 176-81. « Comment ne pas voir, dans ce qu’on demandait de moi, explique Lamennais, dans les Affaires de Rome, p. 142-143, un but politique bien plus que religieux ?… Pouvait-on se méprendre sur l’intention de Rome ? N’était-il pas clair que l’obéissance dont elle exigeait la promesse s’étendait, dans sa vague généralité, aux choses temporelles autant au moins qu’aux choses spirituelles ? l’n pareil engagement répugnait souverainement à ma conscience. Si la profession du catholicisme en impliquait le piincipe je n a van jamais été catholique, car jamais je ne l’avais admis, jamais je n’aurais pu l’admettre. ». Il prit donc sa plume pour délimiter au pape le domaine où il consentait à lui obéir, et le domaine où il entendait être libre. Ce lut la troisième déclaration (5 novembre 1833). La lettre encyclique de Votre Sainteté… contenant des choses de nature diverse, les unes de doctrine, les aut i es de gouvernement, je déclare : 1. qu’en tant qu’elle proclame. .. la tradition apostolique… j’y adhère uniquement et absolument, me reconnaissant obligé, comme tout cal holique, à ne rien taire OU approuver qui u soit contraire ; 2. qu’en tanl qu’elle décide et règle diflé
rtn t s points d’administration ci de discipline ecclésiastique, j’y suis également soumis sans réserve. Mais… ma conscience me lait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sail qu’écouler et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l’ordre purement temporel. > Affaires, p. 143-141. — Une lettre du cardinal Pacca, du 28 novembre, lui apprit, que le pape désapprouvait sa ricr— nière déclaration et l’exhorta à adresser bientôt au pape « une déclaration digne de vous, ,., qui puisse enfin satisfaire entièrement à ses vœux si justes et si apostoliques. » Affaires, p. 151-156.
La désapprobation du pape ne pouvait porter, aux yeux de Lamennais, que sur la dernière partie de sa déclaration, sur la distinction, capitale selon lui et catholique, de l’ordre religieux, où le chrétien est tenu à l’obéissance et de l’ordre purement temporel, où il demeure entièrement libre. Justement il venait d’avoir à ce sujet plusieurs conférences avec Mgr de Quélen, d’où étaient sortis un Mémoire, cf. Affaires, p. 147-153, et une Lettre au pape, cf. Dudon, p. 418-419. Lamennais a expliqué à Montalembert ce qui se passa alors dans son âme quand il se vit contraint de donner une « adhésion illimitée, absolue,…à un acte qui, de l’aveu de tout le monde, n’a aucun caractère dogmatique, qui n’exprime aucune doctrine nette, précise, à laquelle la foi puisse s’attacher, qui, de plus, renferme beaucoup de choses non susceptibles, par leur nature, d’être des objets de foi, tandis qu’en outre on rejetait une clause énonciative d’un point de tradition constamment proclamé dans l’Église ; » cette adhésion « impliquait la reconnaissance de l’infaillibilité individuelle du pape, quelque chose qu’il dît et dans quelque ordre que ce fût, c’est-à-dire la réelle déification de ce même pape… Les réflexions que me suggéra cette position étrange me conduisirent à de très grands doutes sur plusieurs points du catholicisme… Alors, laissant de côté la question de vérité qui m’avait préoccupé jusqu’à ce moment, je ne vis plus dans cette triste affaire qu’une question de paix à tout prix, et je me résolus à signer non seulement ce que l’on me demandait, mais encore sans exception tout ce que l’on voudrait, fût-ce même la déclaration que le pape est Dieu… Mais, en même temps, je me décidai à cesser désormais toute fonction sacerdotale : ce que j’ai fait. » Lettres inédites de Lamennais à Montalembert, p. 230-231. Paris, 1898. Ce fut la quatrième et dernière déclaration. Il décembre 1833) : elle était rédigée en latin et « conçue uniquement dans les termes du bref adressé le 5 octobre à M. l’évêque de Rennes. » Ego infra script us… docisinam encajestcis ejusdem pontificis litteris traditam me unice et absolate sequi confirmo, nihilque ab Ma alienum me aut scripturum esse aut probalurum. Cf. Censure, p. 188. Deux jours après, en lui apprenant cette démarche, Lamennais annonçait à Montalembert qu’il renonçait à tout sans exception ce qui avait rempli sa vie antérieure et qu’il essaierait, quoique bien tard, à en commencer une nouvelle, mais qu’il ne voulait associer personne à ses destinées futures, quelles qu’elles fussent. Lettres inédites…, p. 227-228.
lII. LA
PÉRIODE yO-V-CATHOLIQUE (1834-1854).
Cette décision était irrévocable et toutes les tentatives
— Dieu sait si elles furent multipliées ! — faites pour l’ébranler, même aux derniers jours, restèrent sans résultat. Lamennais croit d’ailleurs n’avoir pas changé autant qu’on se l’imagine : « Le changement qui s’est opéré en moi est tout différent de ce que vous vous le figurez. Mes idées, toujours les mêmes pour le fond, se sont rectifiées, étendues, développées, voilà tout. » A la baronne Cottu, 1er juin 1837. p. 191. Il disait vrai, ses idées n’avaient pas changé : sa philosophie religieuse, son christianisme identifié à la religion, c’est-à-dire aux rapports qui résultent nécessairement de la nature de Dieu et de l’homme, son christianisme plus récent dont l’essence consiste dans l’affranchissement spirituel et temporel du genre humain, tout cela n’avait pas changé et ne changera pas. Ce qui a changé, ce qui est irrémédiablement tombé, c’est la confiance qu’il avait mise dans le pape, dans la hiérarchie, en vertu d’une théorie métaphysique de la société, pour la réalisation de l’unité de la société spirituelle. Il rêve encore,
il rêvera toujours de refaire l’unité spirituelle du genre humain, et par le christianisme, parce qu’« aucune philosophie, aucune religion n’eut, avant le christianisme, aussi visiblement pour objet de reconstituer le genre humain dans l’unité. » Affaires, p. 177. Mais l’unité ne peut résulter d’une soumission contrainte à une autorité oppressive des consciences. Le despotisme doit faire place à la liberté dans l’Église aussi bien que dans l’État. Mais comment Dieu procédera-t-il pour opérer cette grande réforme dans son Église, quelle forme nouvelle va sortir de la chrysalide qui se dessèche ? Lamennais ne se hasarde pas sur l’heure à le prédire, parce que « nous sommes ici dans un ordre de choses qui dépendant de lois particulières, dans un ordre surnaturel dirigé immédiatement par les volontés de Dieu suscitées pour nous. » Cité par Dudon, p. 373. Toutefois il n’hésite pas à prophétiser que les temps sont révolus : a Ce pape-ci clôt une époque. » A Montalembert, 5 août 1834, p. 319. Les peuple ?, même les peuples catholiques, n’ont prêté aucure attention à l’encyclique Mirari, et sans s’inquiéter des anathèmes du pape contre la liberté, Belges Irlandais, Polonais, Espagnols, luttent contre leurs oppresseurs. Le genre humain d’un côté, Rome de l’autre : le choix s’impose selon le critère de la raison générale, Securus judical orbis terrarum. Mais au sein du catholicisme même qui se croit le plus orthodoxe, Lamennais découvre une crise de l’autorité. « Pour moi, dans mes nombreux rapports, je n’ai pas rencontré deux catholiques qui sur les questions les plus graves crussent exactement la même chose..le ne les en blâme pas, au contraire, car, en usant de la raison qu’il tiennent de Dieu, avec la liberté inséparable de la raison même, ils sont dans l’ordre, dans l’ordre éternel, mais je vois là un symptôme frappant de l’avenir qui se prépare. » Lettre à l’abbé Thomas, 26 avril 1853, Revue latine, 1908, p. 187-188. — En attendant les transformations inévitables et prochaines, ne nous séparons pas volontairement de l’Église, de la vieille société spirituelle, de « l’Église impérissable, dont la vie, même terrestre, n’est pas attachée à une forme unique… Restons fermes et inébranlables dans la grande unité. » A Rio, novembre 1833
☞) dans Leugère, p. 347-348. La même chose à de Coux, 21 mai 1834, dans Duine, p. 187 ; à Montalembert, 19 octobre 1833, p. 202 ; voir la curieuse page inédite » publiée par Duine à ce sujet, p. 183-184. A Larminier qui le poussait à sortir de l’Église, Boutard, t. au, p. 119-120, Lamennais répondait : < Je n’ai point rompu avec l’Église, je n’ai point imité Lustrer et je ne l’imiterai point, persuadé que je suis que les schismes ne font que du mal… Hors du catholicisme, expression la plus complète des traditions du genre humain, dans ce qui n’est pas la science, je ne vois rien qui ressemble à une religion. Je reste donc catholique pour rester religieux, pour conserver, en ce qui dépend de moi, cet élément impérissable de la nature humaine ; mais en même temps je ne m’associe point au système politique des chefs du catholicisme, je les combats au contraire c le tout mon pouvoir, parce que j’ai aussi des devoirs rigoureux envers l’humanité et que je ne reconnais point la cause de Dieu dans celle de l’ignorance. » 9 septembre 1831, dans Feugère, p. 363. — « Synthèse des religions antérieures, le catholicisme, dont le rôle fut magnifique, s’est perdu par sa notion d’un ordre surnaturel, qui devait le mettre en conflit fatal avec la nature et avec la science. Mais, si l’ondébarrassaffectte grande confession religieuse de son erreur fondamentale, et de ce système hiérarchique désormais en antagonisme avec le progrès, elle constituerait, avec quelques adaptations faciles, le meilleur organe de la société spirituelle, et conduirait l’humanité sans secousses fâcheuses aux lendemains désirables. » Telle aurait été en définitive la pensée de Lamennais, selon M. Duine, p. 232-233. Et c’est pourquoi sans doute, au moment même où allaient paraître les Affaires de Rome. Lamennais allait encore « régulièrement " à la messe et gardait l’abstinence. Lettre de Mlle de 1. lumière à l’abbé Jean, 3 octobre 1836, dans Roussel, Lamennais d’après des documents inédits, t. ii, p. 258. Ajoutons que l’Église ne rompit jamais complètement avec lui:» il ne fut jamais excommunié nommément, ni mis au rang des vitandi. » Duine, p. 265. A son avènement. Pie IX lui lit même dire par le P. Ventura qu’il le bénissait et l’attendait pour l’embrasser. Duine, p. 264-205.
Nous ne suivrons pas Lamennais dans la dernière période de sa vie, dans sa vie surtout politique, qui commence avec le succès inouï des Paroles d’un croyant (30 avril 1834), et s’achève, en cette matinée brumeuse du mercredi des Cendres de l’année 1851 ( 1er mars), par ce non moins insolite enfouissement de son cadavre dans la fosse commune du Père-Lachaise, entre deux escadrons d’agents de police. Notons seulement pour mémoire qu’il prit la direction politique du journal Le Monde de février à juin 1837 ; qu’il passa un an à Sainte-Pélagie (4 janvier 1841 à 3 janvier 1842) pour sa critique du gouvernement dans le livre Le paus et le gouvernement (1840); qu’il fonda Le peuple constituant, dont le premier numéro parut le 27 février 1818 el le dernier le 1 1 juillet suivant : enfin qu’il dirigea aussi La Réforme du l fr octobre 1849 jusqu’à la fin de l’année. Aux élections du 23 avril 1848, exclu de la liste socialiste, il fut élu le dernier des 34 députés auxquels le département de la Seine avait droit. Cf. Duine, p. 282. Le 13 mai 1849, il fut inscrit sur la liste adoptée par le comité démocratique socialiste et nommé le treizième. Duine, p. 289. On sait quels furent ses derniers moments : sa porte gardée, de par sa volonté même, contre toute tentative de pression sur sa conscience ; la supplication, quatre fois repoussée, de sa nièce et légataire universelle, Mme de Kertânguy ; « Féli, veux-tu un prêtre ? Tu veux un prêtre, n’est-ce pas ? — Non ! — Je t’en supplie ! — Non, non, non ; qu’on me laisse en paix ! » Duine, p. 350-351 ; enfin cette sorte de ravissement à la pensée qu’il allait bientôt se reposer près de Dieu, qui lui fit dire à plusieurs reprises : « Ce sont maintenant les bonnes heures, ce sont les bons moments. » Cf. Roussel, t. ii, p. 332-382. Ainsi s’éteignit-il doucement le lundi 27 février ; neuf heures du matin. Il est mort plein de confiance en Dieu, écrivait Henri Martin à Michelet. Son visage était admirable dans la mort, d’une majesté sévère et d’une certitude indicible, o Cité par Duine, p. 351-352.
II. Œuvres. — Nous les diviserons en trois groupes : Écrits ascétiques, Ouvrages de doctrine ou de controverse religieuse, philosophique et politique, et Lettres.
1o Écrits ascétiques.
1. Le Guide spirituel ou le Miroir des âmes religieuses, traduit du latin du R. Louis de Rlois, in-] 2. Paris, 1809, cf. Duine, Essai de bibliographie île Félicité-Robert de Lamennais, p. 2, n. 7. — 2. Le guide du premier âge, Paris, 1828..’!. L’Imitation de Jésus-Christ, traduction nouvelle avec des réflexions à lu fin de chaque chapitre, in-32, Paris, 1828. « En 1820, il avait donné une préface et des réflexions pour la traduction faite par Genoude. En 182 1, il publia lui-même une traduction nouvelle. Dans l’édition de 1828, il abandonna les réflexions antérieures qui, pour la plupart, n’étaient pas de sa plume et il y en substitua de nouvelles, afin que la publication lui sa propriété indiscutable. » Duine, Bibliographie, n. 33. Cf. Études, 20 mars 1912, p. 745-09. Les Réflexions, qui étaient de Lamennais dans l’édition de 1820, el qui sont passées naturellement dans celle de 1828. sont
celles qui suivant les c. v, xiii, xvii, xviii, xix, xxi du l. I ; vii, viii, xi, xii, du l. II : i, v, xxxiv, xliii, l, li, liii, liv, lv, lviii du l. III, Etudes, p. 753, n. 3. —
4. Bibliothèque des dames chrétiennes, à la librairie grecque-latine-allemande, puis Lesage, 20 vol. in-32, 1820-1821. Voir Quérard, Notice bibliographique des ouvrages de M. de La Mennais…, Paris, 1849, p. 62. —
5. On pourrait ajouter ici les Entretiens sur la vie spirituelle, publiés par Roussel, une première fois dans son Lumen/mis d’après des documents inédits, t. ii, puis dans Lamennais à la Chênaie, 1828-1833, Le père, l’apôtre, le moraliste, Paris, 1909. Ce sont des « notes, prises à la hâte, sous la dictée de Lamennais, par l’un de ses disciples, » M. Houet, au cours de la retraite prèchée au début de l’année scolaire 1832-1833. On peut ainsi se faire une idée de l’ascétique de Lamennais à cette époque décisive de sa vie. — 6. Enfin on peut ranger parmi les œuvres ascétiques Les Évangiles, traduction nouvelle avec des notes et des réflexions à la fin de chaque chapitre, in-12, Paris, 1846. Roussel a publié, dans les Appendices de son Lamennais à la Chênaie, des « morceaux choisis » extraits de ces réflexions, < des pages vraiment belles où l’on reconnaît non seulement le grand écrivain, mais, semble-t-il, le grand croyant lui-même, » p. 178. Mais, si par là on peut compter cet ouvrage parmi les œuvres ascétiques de son auteur, par ailleurs il mériterait bien plutôt de figurer à sa place chronologique parmi les œuvres politico-religieuses du démocrate chrétien. « C’est ! e bréviaire de la religion de l’avenir, » affirme.M. Duine. p. 241, dont les Paroles d’un croyant seraient le psautier, p. 242.
2o Ouvrages de doctrine ou de controverse religieuse, philosophique et politique. — 1. Réflexions sur l’état de l’Église en France pendant le XVIIIe siècle et sur sa situation actuelle, in-8o, Paris, 1808. Cf. Duine, Bibliographie, n. 6 et n. 28. L’opuscule se trouve en tête des Premiers mélanges. Œuvres complètes, 1836-1837, t. vi, p. 1-115. L’ouvrage, quoique portant la date de 1808, ne parut qu’en juin 1809. L’abbé Jean avait eu plus de part qu’il ne voulait l’avouer dans cette œuvre ; il suffit, pour en être convaincu, de lire le curieux « papier » publié par M. Maréchal, La jeunesse de La Mennais. p. 204-208, qui a pour titre Torrent d’idées vagues qui se déborde sur le papier ce 13 novembre 1807, de 4 à 5 heures et demie, à l’occasion de l’article « Jacobites » de Bergier. Bien des idées, exploitées par Féli, lui ont été fournies par son frère : le ménaisianisme doit plus qu’on ne pense à l’aîné des deux frères. L’ouvrage « comprend deux parties d’inégale étendue : dans la première, l’auteur décrit les développements de l’Église, ses épreuves et ses combats depuis sa première origine, mais surtout au xviiie siècle ; dans la seconde, il propose contre les maladies qui la rongent les remèdes les plus efficaces. Cette seconde partie, beaucoup plus courte que la première, est cependant le véritable objet de la brochure, et celle qui la précède n’a pour but que de la faire plus aisément accepter. Maréchal, p. 221. Au moment de proposer ses remèdes aux maux dont soulïre l’Église de France, l’auteur se sent pris de scrupule : « Loin d’être exclusivement attaché à mes propres idées, écrit-il, je prie qu’on les considère uniquement comme des doutes que je propose el que je soumets sans réserve au jugement de l’autorité, » p. 88. Celle précaution n’empêcha pas Mgr de Pressigny d’écrire à Jean-Marie : « Dieu vous a-t-il donné une mission pour faire la leçon à ceux qu’il a revêtus de son autorité pour enseigner les peuples ? Qui vous a donné le droit de déterminer le principe qu’ils devaient suivre ? » Boutard, t. i, p. 58. L’avertissement épiscopal visait probablement le passage où l’auteur critiquait les évoques qui avaient refusé à Napoléon leur démission : Leurs craintes, dont nous n’examinons point ici le fondement, les entraînèrent peut-être au delà des bornes dans lesquelles les vrais principes leur prescrivaient de se renfermer, » p. 73. Bien que les éditions postérieures indiquent que « les Réflexions sur l’état de l’Église, publiées en 1808, furent aussitôt saisies par la police de Bonaparte, » M. Maréchal, p. 250, pense qu’elles furent plutôt « retirées du commerce et mises en lieu sûr, en attendant l’occasion favorable. » Voir dans Feugère, p. 90-102, la comparaison entre le texte de l’édition dite de 1808, et celui de l’édition de 1814, en ce qui concerne l’éloge de Napoléon.
2. Tradition de l’Église sur l’institution des évêques, 3 vol. in-8°, 181 1. (’/est le second des ouvrages dus à la collaboration des deux frères. M. Maréchal a longuement étudié la genèse de la « Tradition », dans les c. v, vi et vin de la deuxième partie de La jeunesse de Lamennais. Dès 1806. la question— de l’institution des évêques par le pape ou sans le pape préoccupe Jean-Marie et sa solution est catégorique en faveur du droit exclusif du pape. lit il entreprend de « remonter aux sources, de lire et relire les ouvrages fondamentaux. » Il amasse donc les matériaux qu’il confiera à Féll, pour que celui-ci en lire un livre. Il y eut deux rédactions, ou plutôt deux stades dans la rédaction, marqués par l’apparition du livre de « M. Tabaraud, prêtre de la ci-devant congrégation de l’Oratoire, » l’Essai historique et critique sur l’institution canonique des éuêques. A rencontre de la thèse gallicane que M. Boyer, dans son Traité de l’Église, formulait en ces termes : « En reconnaissant que le droit d’instituer les évêques n’est pas une prérogative essentielle du pape, mais une concession que lui a faite l’Église depuis le xiii c siècle, nous reconnaissons par cela même que l’Église universelle pourrait le lui retirer et en revêtir de nouveau les métropolitains, » cf. Maréchal, p. 310-314, nos néophytes ultramontains, vont démontrer, la théologie et l’histoire en mains, que primitivement tous les évêques, l’évêque de Rome excepté, étaient égaux, p. xxiii, que la supériorité de certains évêques sur d’autres évêques ne peut venir que du pape, p. xxv, que toute juridiction dans l’Église n’est qu’une participation, une dérivation, une délégation de la juridiction universelle du pape, L’ouvrage est divisé en trois parties : « La première partie commence par une histoire abrégée de l’établissement dés patriarches. On fait voir qu’ils ont été tous institués par l’autorité de saint Pierre, et que leurs privilèges, parmi lesquels il faut compter le pouvoir de confirmer les évêques, n’étaient qu’une émanation de la primauté du Siège apostolique. On montre ensuite que les patriarches eux-mêmes ont toujours été confirmés par les pontifes romains… La seconde et la troisième parties sont consacrées à prouver que la doctrine de l’Église d’Occident n’était pas différente sur ce point de celle de l’Église orientale… Après avoir répondu aux objections qu’on tire du sixième canon de Nicée et fixé le vrai sens de ce canon, on démontre que les métropolitains n’avaient d’autre autorité que celle qu’ils tenaient du Saint-Siège qui les avait établis, et dont ils étaient à proprement parler les vicaires… Si on nie cette origine du pouvoir des métropolitains, on est accablé sous une multitude presque infinie de témoignages… ; si on l’avoue, il faut reconnaître que les papes possédaient essentiellement les droits qu’ils communiquaient à d’autres évêques… » p. cxviicxviii. Pour situer la place et la position des frères Lamennais dans l’histoire de cette controverse, voir Turmel, Histoire de la théologie positive du concile de Trente au concile du Vatican, Paris, 1906, p. 340-359. L’influence de Bonald sur la manière d’interpréter l’histoire au moyen du « fil directeur » de la « théorie », et d’une théorie en grande partie a priori, tirée de la considération de « la nature même des choses », a été relevée par M. Maréchal, p. 393-399. Les auteurs se sont bien rendu compte des lacunes de la tradition,
mais il les ont comblées facilement par le recours aux «. principes généraux du gouvernement de l’Église ». Cf. t. ii, p. 93-94. C’est la même méthode historique qui sera appliquée dans l’Essai pour démontrer que tous les peuples ont toujours cru ce que croient les chrétiens. Les historiens d’aujourd’hui ne s’en contentent plus.
3. Essai sur l’indifférence en matière de religion, in-8 », Paris, t. i, 1817 ; t. ii, 1820 ; t. iii, 1823 ; t. iv, 1823 ; à quoi il faut joindre : 4. Défense de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, in-8°, Paris, 1821 Cf. Duine, Bibliographie, n. 24-26. — Toute la matière des quatre volumes parus est répartie en 37 chapitres dans les premières éditions : t. i, c. i à xii ; t. ii, c. xin à xx ; t. iii, c. xxi à xxviii ; t. iv, c. xxix à xxxvii. Nous adopterons cette répartition plutôt que celle de l’édition Garnier.
L’objet de l’ouvrage est de démontrer « que l’indifférence en matière de religion, qu’on préconise comme le dernier effort de la raison et le plus précieux bienfait de la philosophie, est aussi absurde dans ses principes que funeste dans ses effets, » t. i, p. 26. L’indifférence dont il s’agit est l’indifférence systématique, c’est-à-dire la doctrine selon laquelle la religion est chose indifférente, p. 43. On peut diviser « en trois classes les indifférents dogmatiques. La première comprend ceux qui, ne voyant dans la religion qu’une institution politique, ne la croient nécessaire que pour le peuple. La seconde renferme ceux qui admettent la nécessité d’une religion pour tous les hommes, mais qui rejettent la révélation. La troisième enfin se compose des indifférents mitigés qui reconnaissent la nécessité d’une religion révélée, mais permettent de nier les vérités qu’elle enseigne, à l’exception de certains articles fondamentaux, » p. 4 1. Le tome i de l’Essai est consacré à la réfutation de ces trois systèmes d’indifférence religieuse. La division de cette réfutation générale de l’indifférence systématique est tirée d’une page de Bonald, où cet auteur fait observer que les indifférents supposent « qu’il n’y a dans la religion, considérée en général et dans toutes ses différences, ni vrai ni faux ; ou que, s’il y a vrai et faux dans la religion comme en toute autre chose, l’homme n’a aucun moyen de les distinguer ; ou qu’enfin la religion, vraie ou fausse, est également indifférente pour l’homme, » p. 215-216. Lamennais reprend chacune de ces suppositions, mais dans un ordre un peu différent, et démontre successivement : (A) « que la religion, s’il en existe une véritable, est d’une importance infinie pour l’homme, pour la société, pour Dieu lui-même (c’est tout l’objet de la IIe partie du t. i)… ; (B) qu’il existe en effet une vraie religion, qu’il n’en existe qu’une, qu’elle est pour tous les hommes l’unique moyen de salut (c’est l’objet du c. xvi, de l’Essai, au tome n)… ; (C) que tous les hommes peuvent aisément la discerner des religions fausses, » t. i, p. 407. Ce troisième point va donner naissance à des développements que l’auteur n’avait pas prévus, si bien que l’Essai croîtra en cours de route, qu’un troisième volume paraîtra d’abord nécessaire, t. ii, p. 81, puis un quatrième, et enfin un cinquième, qui ne verra jamais le jour. — Après trois chapitres préliminaires, c. xm-xv, consacrés à « rechercher comment, dans notre condition présente, nous parvenons à une connaissance certaine de la vérité, » t. i, p. 407, où Lamennais exposera sa théorie du critérium de la certitude placé dans la raison générale ou le sens commun, théorie qui sera ensuite défendue dans un volume à part, la Défense de l’Essai, Lamennais entreprend de prouver, dans les c. xvii-xx, qu’il existe pour tous les hommes un moyen sûr et facile de discerner la vraie religion, et que ce moyen est l’autorité ; en sorte que la vraie religion est incontestablement celle qui repose I sur la plus grande autorité visible. » 8e édit., Paris,
1829, t. ii, p. 83-84. — L’application du critère de la vraie religion est faite dans les t. iii et iv. La < question réduite à ce point est extrêmement facile à résoudre ; car, d’abord, pour les temps qui précédèrent Jésus-Christ, nous avons l’autorité du genre humain ou le témoignage unanime des peuples qui tous… avaient conservé au milieu même de l’idolâtrie les traditions primitives… Ce qui avait été cru toujours, partout et par tous, telle était donc avant Jésus-Christ la vraie religion ; et sa certitude reposait sur le témoignage de toutes les nations ou sur l’autorité du genre humain, sans contredit la plus grande autorité qui eût existé jusqu’alors… Depuis Jésus-Christ, quelle autorité oserait-on comparer à celle de l’Église catholique, héritière de toutes les traditions primordiales, … de toutes les vérités anciennement connues dont sa doctrine n’est que le développement, et qui, remontant ainsi à l’origine du monde, nous offre dans son autorité toutes les autres réunies ? » t. iii, p. 29-31. Démarquons, en passant, que Lamennais s’elforce vainement de hausser l’autorité de l’Église au-dessus de celle du genre humain. Il a prévu l’objection ; il y répond d’une manière embarrassée : « Et quelle autorité essaierait-on de lui opposer (à l’Église) ? Serait-ce l’autorité du genre humain attestant les vérités révélées originairement ? Mais l’Église enseigne toutes ces vérités, elle les a reçues de la tradition, et cette tradition lui appartient avec toutes ses preuves, avec l’autorité qui en est le fondement et qui est devenue une partie de la sienne, » p. 32-33 ; cf. t. ii, p. 380. En réalité ce dédoublement de la plus grande autorité, avant et depuis Jésus-Christ est artificiel, et Lamennais d’ailleurs n’en tient pas compte dans la suite de son argumentation ; pour lui « il n’y eut jamais qu’une religion dans le monde », p. 480 ; « le christianisme, ou la religion révélée originairement, a toujours été et sera toujours aussi universelle que la société, puisqu’elle renferme tous les devoirs de l’homme et par conséquent le principe de sa vie, » p. 481. Nous sommes dans l’équivoque : le christianisme, pour Lamennais, n’est pas ce que tout le monde désigne de ce nom, c’est la religion tout court, la religion naturelle, puisqu’il faut l’appeler par son nom, la religion dont il disait au t. i, après Bonald, l’auteur responsable de cette confusion : « Donc la religion, sans laquelle il ne saurait exister de société, est nécessaire comme la société : donc elle n’est pas une invention humaine, » p. 67 ; a la conséquence immédiate de ce qu’on vient de lire est que la religion est nécessairement vraie, puisqu’il est évidemment absurde de la supposer fausse, » p. 79. Tout ce qui est nécessaire à la société a dû toujours exister, est nécessairement vrai, ne saurait être une invention humaine ; or la religion est nécessaire à la société. Voilà en deux mots la pensée intime de Lamennais, après Bonald. Cf. Maréchal, p. 178. — Il semble, au point où nous en sommes, que l’objet de Y lissai est atteint : les trois suppositions des indilférents dogmatiques ont été réduites à néant, et nous connaissons maintenant la vraie religion, à savoir le christianisme, qui s’impose à la fois sur l’autorité du genre humain et sur celle de l’Église. Mais il faut entreprendre de démontrer encore que la religion est divine, parce qu’elle possède quatre caractères qui constituent « le signe certain et à jamais Ineffaçable de (sa) ((’leste origine, a Dieu est un, Infini, éternel, saint : et la religion, comme l’Église, est une, universelle, perpétuelle, sainte ou manifestement divine, » t. iv.p. 35. Enfin, vans doute pour répondre à ceux cpii l’avaient accusé de méconnaître la solidité des preuves classiques de la divinité du christianisme, cf. Défense, p. 8, p. 159-160, le t. iv s’achève par six chapitres consacrés â l’Écriture Sainte, aux prophéties, aux miracles, à Jésus christ et, i l’établissement du christianisme. Le t. v devait montrer.que nulle secte séparée de l’Église
catholique ne peut s’attribuer aucun des caractères dont la réunion forme le plus haut degré d’autorité visible ; qu’ils se trouvent uniquement dans l’Église catholique, qu’elle les possède tous, et que l’Église catholique est par conséquent la seule société dépositaire des dogmes et des préceptes révélés, la seule qui professe la vraie religion, » p. 503.
5. Le volume qu’on désigne couramment sous le titre de Premiers mélanges parut en 1819 sous le litre Réflexions sur l’état de l’Église… (cf. col. 2482), suivies de Mélanges religieux et philosophiques. Duine, Bibliogr., n. 28. Ce volume contient, avec une troisième édition des Réflexions de 1808, des articles parus dans les journaux, et « quelques petits écrits du même genre, que la censure ne permit pas d’y insérer. On y a joint, sous le titre de Pensées diverses, de courtes réflexions sur différents sujets de religion et de philosophie. » Duine, La Mennais, L’homme et l’écrivain. Pages choisies. Paris et Lyon, 1912, p. 11. Signalons en particulier la brochure De l’Université impériale (1814), les Observations sur la promesse d’enseigner les quatre articles de la Déclaration de 1682 (1818), et quatre dissertatioi s sur l’éducation : Du droit du Gouvernement sur l’éducction (1817), De l’éducation du peuple (1818), De l’éducation considérée dans ses rapports avec la liberté (1818), Sur les attaques dirigées contre les Frères des écoles chrétiennes (1818).
6. Nouveaux mélanges, in-8o, Paris, 1820. « On appelle couramment ce recueil Seconds Mélanges. Il renferme des articles publiés en 1819 et les années suivantes dans Le Conservateur, dans Le Défenseur, dans Le Drapeau blanc, dans le Mémorial catholique ; et diverses préfaces qui avaient servi pour des collections pieuses ; enfin des pièces qui avaient paru en brochures, comme la Défense de la vénérable compagnie des pasteurs de Genève. Le volume se termine par des Pensées diverses. [Les mêmes, ajoute Quérard, p. 24, que celles du premier volume de Mélanges, de 1819]. » Duine, Bibliogr., n. 32. Signalons en particulier le long article Sur un ouvrage intitulé « Du Pape », par M. le comte de Maislre (1820), l’article Sur la poursuite judiciaire dirigée contre le Drapeau blanc » au sujet de l’Université, et les deux articles Du projet de loi sur le sacrilège (1825), Du projet de loi sur les congrégations religieuses de femmes (1825).
7. De la religion considérée dans ses rapports ovec l’ordre politique et civil. La première partie, les quatre premiers chapitres, parut en mai 1825 : puis, revue et corrigée, en juillet 1825. La deuxième partie parut en février 1826. Enfin l’édition complète, qualifiée 3’édition, in-8o, Paris, 1820. Cf. Duine, Bibliogr., n. 29. Le volume « unissait deux pièces disparates : un pamphlet et une thèse. Le pamphlet, c’était le tableau de la situation actuelle, tableau chargé a outrance el poussé au plus noir… La thèse qui vient après est belle et d’une vigoureuse allure : sans l’Église point de christianisme, sans le christianisme point de religion, sans la religion point de société. » Longhaye, Études. 5 juin 1900, p. 597-598. Nous avons dit que ce livre fut l’arme principale destinée à combattre le gallicanisme. Les c. vi et vii, Du souverain pontife, Des libertés gallicans, nous livrent sur ce point toute la pensée de Lamennais. Son but est surtout politique ; le fameux sorite qui résume le c. vi : sans pape point d’Eglise, sans Église point de christianisme, sans christianisme point de religion, et point de société, donc sans pape point de société, i de sorte que la vie des nations européennes a… sa source, son unique source, dans le pouvoir pontifical », p. 146, ne laisse aucun doute sur ce point. Le pape est destiné à remplacer la seule garantie que les États modernes aient encore trouvée contre l’abus de la force, le système de balance entre les États, balance chimérique, qu’on crut fixer par le
traité de Westphalie, et qui, dérangée toujours et toujours cherchée, lui longtemps comme le grandœuvre des rose-croix de la politique, » p. 117.
8. In quatuor arliculos declarationis anno 1682 éditée aphorismata, ad iuniores theoloyos, aactore F. D. L. M., in-8o, 8 p. Paris, 1826.
9. Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Église, in-8o, Paris, 1829. Pièces justificatives, p. 285-358. Sommaire’d’un système des connaissances humaines, p. 359-381). Ce Sommaire parut aussi en brochure in-8o, de 28 p. Duine, Bibliogr., n. 35. — C’est un ouvrage qui manifeste dans la pensée de Lamennais une période de. transition : il n’a plus confiance en la monarchie, il n’a pas encore confiance en la démocratie. Aussi conseille-t-il aux catholiques de se tenir en dehors et au-dessus des partis, d’assister en simples spectateurs aux luttes qui se préparent entre les rois et les peuples : « fin attendant, Lamennais trace au pape, aux évêques, aux prêtres, leurs devoirs « dans les circonstances présentes. » Il appartient au pasteur suprême « de sauver la loi et la société, en rompant les liens qui arrêtent l’action de la puissance spirituelle, » p. 184, c’est-à-dire en séparant l’Église de l’État. « . Il serait nécessaire aussi que les évêques…, se ressaisissent de l ?urs droits et les exercent avec une pleine indépendance, » p. 185. Il reste encore au clergé un autre devoir à remplir, p. 189, celui de renouveler la science religieuse pour l’adapter à « ce qu’exige de nous l’état présent de la société, -> p. 192 ; car, « ne craignons pas de l’avouer, la théologie, si belle par elle-même, si attachante, si vaste, n’est aujourd’hui, telle qu’on l’enseigne dans la plupart des séminaires, qu’une scolastique mesquine et dégénérée, dont la sécheresse rebute les élèves, et qui ne leur donne aucune idée de l’ensemble de la religion, » p. 192-193. Et Lamennais propose ses vues sur ce que doivent être les études cléricales dans l’état présent de la société. On comprend dès lors pourquoi le Sommaire d’un système des connaissances humaines s’ajoute aux pièces justificatives.
10. Première lettre à Mgr l’archevêque de Paris, in-8o, Paris, mars 1829 ; Seconde lettre à Mgr l’archevêque de Paris, avril 1829.
11. Troisièmes mélanges, in-8o, Paris, février 1835. Ce volume, (qu’il ne faut pas confondre avec les Mélanges catholiques extraits de > l’Avenir », Paris, 1831, 2 vol., in-8 J, cf. Duine, liibliogr., n. 28), et qui est intitulé : Journaux ou articles publiés dans le Mémorial catholique et l’Avenir, au t. x des Œuvres complètes, 1836-1837, renferme les articles publiés par Lamennais lui-même dans L’Avenir, précédés de quelques autres publiés dans le Mémorial catholique ou dans la Revue catholique. La longue pré/ace de 1835, qui s’intitule : Du catholicisme dans ses rapports avec la société politique, au t. vu des Œuvres complètes de l’édition Pagnerre, 1844, « peut-être considérée comme l’acte public et définitif de la séparation de Lamennais et du catholicisme. » Duine, Pages choisies, p. 13. Lamennais aurait aussi bien pu l’intituler : Rétractations, car c’est un véritable examen de conscience intellectuel qu’il y entreprend. Son système du sens commun, base de la certitude, lui paraît toujours vrai, mais lui semble encore incomplètement éclairci. Il fait amende honorable au gallicanisme parlementaire : les maximes des parlements » servirent beaucoup à conserver dans son intégrité pratique le principe fondamental de la distinction des deux puissances, p.-xix ; il juge que la campagne de L’Avenir fut entreprise et menée avec un zèle irréfléchi, p. lxxxii ; il critique la solution qu’il a tente de donner à l’insoluble problème de la délimitation des deux domaines, le spirituel et le temporel, p. xxxix ; puis, élargissant la question, il montre que ce problème n’est qu’un
aspect de l’immense question des rapports de l’humanité tout entière avec l’autorité spirituelle catholiquement conçue, » p. xli, qui n’est, en dernière analyse, que la question des rapports entre l’obéissance et la liberté, p. xlii.
12. Paroles d’un croyant, 1833, in-8o, Paris, 1834, 237 p. Cf. Duine, Bibliographie, n. 39. Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. i, p. 39-41, Paris, 1891, a raconté comment se lit la publication de ce petit livre : le mot que lui écrivit Lamennais pour lui exprimer le désir de le voir « pour une affaire qui pressait », l’agitation où il le trouva, en entrant dans la chambre d’où sortait Mgr de Quélen, la brusquerie avec laquelle Lamennais le pria de faire paraître le livre au plus tôt. « Cette publication des Paroles d’un Croyant, ajoute Sainte-Beuve, rompit toute incertitude sur les pensées de Lamennais et fixa aux yeux de tous et aux siens propres sa situation. C’est probablement ce qu’il voulait. » C’était la reprise de sa parole du. Il décembre et le retour, dans sa pensée, à la distinction du 5 novembre : soumission du catholique, indépendance du citoyen. Cf. Affaires de Rome, p. 1(59. Dans sa lettre du 23 avril 1834 à Mgr de Quélen, Lamennais a déclaré quelles intentions il avait eues en publiant ce « petit ouvrage » : « Comme vous le savez, je suis convaincu que rien ne pouvant arrêter désormais le développement de la liberté politique et civile, il faut s’efforcer de l’unir à l’ordre, au droit, à la justice, si l’on ne veut pas que la société soif bouleversée de fond en comble. C’est là le but que je me suis proposé. » Affaires, p. 172. La « brochure » présentait donc deux faces : elle protestait contre l’oppression qu’elle déclarait près de finir par le triomphe de la liberté, et elle s’efforçait de christianiser la future démocratie. Le public n’aperçut que la première : le livre passa non sans raison pour un écrit destiné à déclencher la révolution. Ce fut aussi l’avis du cardinal Lambruschini dans son rapport du. Il juin : < Qui définirait les Paroles une apocalypse nouvelle, inspirée par Satan, pour exciter de nouveaux scandales dans l’Église et occasionner de nouveaux troubles dans le monde, en porterait un jugement exact. » Dudon, Lamennais et le Saint-Siège, p. 325. Le 25 juin 1834, l’encyclique Singulari nos condamnait les Paroles d’un croyant : libellum… mole quidem cxiguum, pravilale tamen ingentem. « Au mépris de la foi solennellement donnée dans sa déclaration, il a entrepris… d’ébranler et de détruire la doctrine catholique, telle que nous l’avons définie dans notre encyclique…, soit sur la soumission due aux puissances, soit sur… cette horrible conspiration de sociétés composées, pour la ruine de l’Église et de l’État, des partisans de tous les cultes faux et de toutes les sectes…Mais ce qui excite surtout l’indignation, ce que la religion ne peut abolument tolérer, c’est que l’auteur, … pour alïranchir les peuples de l’obéissance comme s’il était envoyé et inspiré de Dieu…, mette partout en avant les Écritures Saintes… C’est pourquoi. .., de notre propre mouvement, de notre science certaine, et de toute la plénitude de notre puissance apostolique, nous réprouvons, condamnons, et voulons qu’à perpétuité on tienne pour réprouvé et condamné le livre…, hvre renfermant des propositions respectivement fausses, calomnieuses, téméraires, conduisant à l’anarchie, contraires à la parole de Dieu, impies, scandaleuses, erronées, déjà condamnées par l’Église, spécialement dans les vaudois, les wicléfistes, les hussites et autres hérétiques de cette espèce. » Traduction de Lamennais, dans Affaires de Rome, p. 391-307, pas si m.
13. De l’absolutisme et de la liberté. Dialoghetti, imprimé dans la Revue des Deux Mondes, l rr août 1834, réimprimé à la suite de plusieurs éditions des Paroles. Quérard, p. 44, n. cxxiii. Lamennais expose les doc
trines de « l’absolutisme » d’après deux « catéchismes publiés par l’ordre exprès de l’empereur de Russie et de l’empereur d’Autriche », et d’après « un écrit semiofficiel », les Dialoghetti suite huilerie correnti nell’anno 1831, que > les gouvernements prirent soin de répandre à un grand nombre d’exemplaires en Italie, p. 213, de la 7 r édition des Paroles. Voir le catéchisme du tsar Nicolas, publié en 1832, dans la Revue latine, 1908, ]). 750-760. Lamennais relève en particulier dans les Dialoghetti l’aphorisme que « le meilleur prince est celui qui a le bourreau pour premier ministre », p. 225, et son patriotisme s’émeut et s’indigne, à juste titre, quand il y rencontre le conseil donné aux rois absolus de démembrer la France, pour supprimer ses tendances libérales, qui menacent d’envahir l’Europe : « si on laisse croître les ongles d’un peuple, les ongles de tous les autres croissent aussi, » p. 217.
11. De l’ignorance, article composé au commencement de 183(5, pour le Dictionnaire de la conversation, se trouve dans les Œuvres complètes, t. vu de l’édition l’agnerre, p. 311-326. Duine, Bibliographie, n. 43.
15. Affaires de Rome, in-8o, Paris, 1836-1837. « Cet ouvrage contient un opuscule inachevé, qui fut composé en 1832 et qui est intitulé : Des maux de l’Église et de la société et des moyens d’y remédier. » Duine, Bibliographie, n. 44.
16. Le livre du peuple, in-8o, Paris, 1838. Duine, Bibliographie, n. 45. « Traité de morale sociale…, catéchisme dans une cathédrale désaffectée, dont le prêtre n’a plus d’intact, suivant le mot de Mazzini, que sa foi dans la morale chrétienne. » Duine, La Mennais p. 211-215.
17. Politique à l’usage du peuple. Recueil des articles publiés dans Le Monde, du 10 février au 4 juin 1837, 2 vol. in-32. Cf. Duine, Bibliographie, n. 46.
18. De l’esclavage moderne, in-32, Paris, 1839.
19. Le pays et le gouvernement, in-32, Paris, 1840. Satire, pour laquelle Lamennais fut traduit devant la cour d’assises et condamné à un an de prison, et deux mille francs d’amende.
20. Esquisse d’une philosophie, 3 vol. in-8o, Paris, 1840 ; t. iv, 1846. « Avec la partie la plus brillante du jii° volume, on a formé un livre intitulé : De l’art et du beau, in-12, Paris, 1864. » Duine, Bibliographie, n. 49.
21. De la société première et de ses lois ou de la religion, in-12, Paris, 1818. « C’est un fragment notable de la continuation de l’Esquisse d’une philosophie. » Duine, Bibliographie, n. 61. M. Maréchal a « publié dans la Revue de métaphysique et de morale (novembre 1898, janvier 1899) les derniers chapitres restés inédits de l’Esquisse d’une philosophie », p. v de l’Introduction à l’Essai d’un système de philosophie catholique (1830-1831) par E. de La Mennais. Ouvrage inédit, recueilli et publié d’après les manuscrits, Paris, 1906. L’élaboration de cette philosophie, on peut le dire, fut le rêve de toute la vie de Lamennais. Il y voyait le salut des sociétés modernes. Ce rêve qui le haute dès 1809, avait commencé à prendre corps dans le célèbre programme d’études de Malestroit, le Sommaire d’un système < ! <* connaissances humaines. L’article de L’Avenir du 30 juin 1831, cf, col. 2490, annonçait au monde que bientôt il verrait paraître un système général d’explication, une véritable philosophie conforme au besoin des temps, qui, fondée sur les lois constitutives de l’intelligence, ramènera les divers ordres de connaissances à l’unité ; i tout s’y enchaînerai ! avec une telle rigueur que » les esprits rebelles, obligés désormais de vivre tout ensemble hors de la loi cl hors de la science, reviendront, pour ne pas mourir, de toutes parts au catholicisme. » La nouvelle philosophie du christianisme lut révélée aux Intimes dans les conférences de Juilly, qu’a publiées M. Maréchal, et dans les entretiens ou colloques de Munich. Des
indiscrétions de Combalot et de Dôllinger, cf. Lettres à Montalembert, p. 53, 225, 238, lui procurèrent une diffusion dans le public, que Lamennais regretta. « On ne peut pas dire, sans doute, que l’esquisse d’une philosophie présente un système nouveau et original. C’est plutôt une œuvre composite, où beaucoup d’idées d’origine différente se mêlent et quelquefois se contrarient ; mais ces idées sont grandes et intéressantes, et quelques-unes même, neuves alors, anticipent sur la philosophie ultérieure. Le mérite éminent de cette œuvre est surtout d’être à peu près le seul essai de synthèse générale philosophique qu’ait présenté notre siècle… l’ne ontologie, une théologie, une cosmologie, une esthétique, une philosophie des sciences : telles sont les différentes parties de cette œuvre magistrale. > Paul Janet, La philosophie de Lamennais, Paris, 1890, ]>. 101-103.
22. Discussions critiques et pensées diverses sur la religion et la philosophie, in-8o, Paris, 1841. Cf. Duine, Bibliograpliie, n. 50. La préface est datée de Sainte-Pélagie, 10 avril 1841 ; mais nous apprend que les « fragments » qui composent l’ouvrage ont été écrits, pour la plupart, il y a longtemps », p. 5. Les Discussions critiques sont le « journal » des démolitions du catholicisme de Lamennais. « C’est uniquement sur cette radicale et décisive question d’un ordre surnaturel, que porte la discussion instituée dans les fragments qui suivent. On y verra pourquoi nous ne saurions admettre un pareil ordre de dispensation, qui nous semble opposé aux lois essentielles de Dieu et de la création ; comme aussi on peut voir, dans l’Esquisse d’une philosophie, de quelle manière nous comprenons que la Religion, qui n’est pour l’homme que l’ensemble des conditions de sa vie supérieure, de sa vie intellectuelle et morale, rentre dans l’enceinte des pures lois naturelles, » p. 16-17. En vérité, Lamennais, après Ronald, n’a jamais pensé autre chose, sans s’en rendre peut-être nettement compte. L’encyclique Miran lui a ouvert les yeux, en posant devant lui le problème de l’autorité : o Qu’on ne dise point que nous aurions dû nous en rapporter à l’autorité que nous avions reconnue, défendue jusqu’alors : car c’était cette autorité même qu’en ce moment nous avions à examiner, dont nous devions discuter les titres, afin de ne pas agir au hasard et témérairement, » p. 8. L’examen, surtout philosophique, a été défavorable aux prétentions du « sacerdoce », qui déclare qu’ « il existe des vérités tout à la fois indispensables et inaccessibles à l’homme ; (que) Dieu les a révélées à quelques-uns chargés par lui de les annoncer aux autres, et de se choisir des successeurs qu’il assistera comme eux surnaturelleincnt. pour que l’enseignement de ces vérités ne défaille jamais dans le monde et n’y soit jamais altéré, > p. 07. Mystère, révélation, miracle, autorité doctrinale infaillible : ces notions théologiques fondamentales sont « critiquées » philosophiquement et jugées inadmissibles. Mais l’histoire suffirait pour rejeter les hases du système catholique : il n’y a jamais eu de « révélations dogmatiques » ; « Moïse a prescrit des lois à un peuple, promulgué des préceptes ; il n’a révélé aucuns dogmes, ni Jésus-Christ non plus… Le dogme, c’est l’Église qui l’a lait par ses décisions réputées infaillibles, i p. 195(). Et s’il n’y a rien dans la religion qui ne i rentre dans l’enceinte des pures lois naturelles, pas n’est besoin, pour la conserver d’une autorité doctrinale surnaturellement Infaillible’» aucune idée ne se perd dans le monde… Les notions, les vérités également
incompréhensibles en partie qui forment le fondement de chaque science, ne se conservent-elles pas sans altération par la voie naturelle de l’enseignement
purement humaine’.' » p. 70.
23. De la religion, ln-32, Paris, 1841. L’avant-propos esi daté de Sainte-Pélagie, 15 mai 1841. La page du titre porte en épigraphe le texte Joa., iv, 22-23. « L’heure vient, et déjà elle est venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Lamennais est donc passé de la « religion d’autorité » à la " religion de l’esprit ». Le « petit livre » se donne comme « un sommaire rapide, et toutefois suffisant pour juger des principes et de leur enchaînement, (des idées) déjà développées dans l’Esquisse d’une philosophie. » Qui aura lu ce petit in-32 connaîtra suffisamment aussi, pour pouvoir en porter un jugement, la « philosophie de la religion » de notre penseur, nous l’utiliserons largement dans la troisième partie de cet article.
24. Du passé et de l’avenir du peuple, in-32, Paris, 1841. Cf. Duine, Bibliographie, n. 52. Voir l’analyse dans Boutard, t. iii, p. 276-281.
25. Amschaspands et Darvands, in-8o, Paris, 1843. Satire violente de la société, sous forme de conversations ou de monologues des génies du bien et des génies du mal, selon la religion des Perses. —. Il faut y joindre 26. Une voix de prison, in-32, Paris, 1846. « Poèmes en prose dont la plupart formaient la dernière partie des Amschaspands. » Duine, Bibliographie, n. 54.
27. Le Peuple constituant, 27 février 1848. Il juillet 1818. « Les articles de La Mennais n’ont pas été réunis en volume. Mais plusieurs d’entre eux ont été mis en brochure, » comme le Projet de Constitution de la République française, petit in-18 de 62 p., le Projet de Constitution du crédit social, in-18 de 30 p. (avec Aug. Barbet), Question du travail, in-18 de 31 p., De la famille et de la propriété, in-8, de 32 p. Cf. Quérard, p. 46 et Duine, n. 59-60.
28. La Réforme, sous la direction de Lamennais, du 1er octobre au 30 décembre 1849. Les articles de Lamennais n’ont pas été réunis en volume. Duine, n. 64.
29. Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Traduction nouvelle, 2 vol. in-32, Paris, 1851. Duine, n. 65.
30. La Divine Comédie de Dante Alighieri. Précédée d’une Introduction sur la vie, les doctrines et les œuvres de Dante, 3 vol. in-8o, Paris, 1855. Œuvre posthume publiée selon le vœu de l’auteur par E. D. Forgues. Cf. Duine, n. 67. L’Introduction comprend 124 pages ; elle constitue » un tableau intégral de sa mentalité dernière », Duine, La Mennais, p. 297, « son testament intellectuel ». Boutard, t. iii, p. 439.
3o Lettres.
Voici les principaux recueils de la correspondance de Lamennais:1. CEuvres posthumes de F. Lamennais, publiées par E. D. F’orgues, Correspondance, 2 vol. in-8o, Paris, 1859. Duine, n. 69. — 2. Lettres inédiles de J.-M. et F. de La Mennais, adressées à Mgr Brûlé, de Rennes, ancien évêque de Vincennes (États-Unis), recueillies par M. Henri de Courcy et précédées d’une introduction par M. Eugène de la Gournerie, in-12, Nantes, 1862. — 3. Œuvres inédites de F. Lamennais publiées par A. Blaize, 2 vol. in-8o, Paris, 1866 ; t. i, Correspondance; t. ii, Correspondance, Mélanges religieux et philosophiques. Cf. Duine, n. 71. — 4. Correspondance inédite entre Lamennais et le baron de Vitrolles, publiée, avec une introduction et des notes, par Eugène Forgues, in-8o, Paris, Charpentier, 1886. — 5. Confidences de La Mennais. Lettres inédiles de 1821 à 1848 (à Marion), publiées avec une introduction et des notes par Arthur du Bois de la Villerabel, in-12, Nantes, 1886. — 6. Auguste Laveille, Un Lamennais inconnu : Lettres inédites à Benoît d’Azy, in-12, Paris, 1898. — 7. Eugène Forgues, Lettres inédites de Lamennais à Montalembert, in-8o, Paris, 1898. — 8. Comte d’Haussonville, Le prêtre et l’ami : Lettres inédiles de Lamennais à la baronne Cottu (181 8-1 854), in-8o, Paris, 1910. — 9. Ad. Boussel, Lamennais et ses correspondants inconnus, in-12, Paris, 1912.
Sur la correspondance de Lamennais, consulter l’appendice du livre de M. Anat. Feugère, Lamennais avant l’Essai sur l’indifférence, p. 249-427. On y trouve d’abord une « bibliographie de la correspondance générale de Lamennais », puis une « table chronologique de la correspondance générale de Lamennais », qui n’ont qu’un tort, celui d’avoir été écrites en 1906.
I. LA CENSURE DE TOULOUSE.
L’introduction nécessaire à l’exposé des doctrines de Lamennais est une étude de la Censure de Toulouse. L’histoire en est racontée dans l’opuscule qui a pour titre : Censure de cinquante-six propositions extraites de divers écrits de M. de La Mennais et de ses disciples, par plusieurs évêques de France, et Lettre des mêmes évêques au souverain pontife Grégoire XVI ; le tout précédé d’une préface où l’on donne une notice historique de cette censure, et suivi de pièces justificatives, Toulouse, 1835. C’est Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, qui parle lui-même dans la Préface. Il raconte que, sachant que « M. l’évêque de *** (sans doute de Chartres, cf. Dudon, p. 167) avait, dans le temps, rédigé un projet de censure » des erreurs ménaisiennes, il l’avait prié de lui communiquer son travail ; « la lettre fut envoyée par inadvertance à un autre évêque, qui nous envoya ce qu’il avait écrit dans le même but. Nous ne laissâmes pas de renouveler notre première demande, et nous mîmes le travail des deux prélats entre les mains d’un théologien habile qui fut chargé de le compléter par un examen approfondi des principaux écrits de M. de La Mennais et de ses sectateurs », p. xxii. « Soixante et une propositions, furent notées des censures qu’elles paraissaient mériter, et le tout fut soumis à une congrégation de théologiens, qui, après un mûr examen, réduisit les propositions censurées à cinquante-neuf, » p. xxiii. Le P. Dudon p. 167, donne le nom de ces théologiens : MM. Vieusse Boyer et Carrière, sulpiciens. Le 28 avril 1832, le projet de censure, avec la lettre au pape, fut envoyé « à quatorze archevêques ou évêques les plus voisins, pour qu’ils voulussent bien les examiner à leur tour, et adopter le jugement qui en était porté, ou nous dire ce qu’ils croiraient mériter changement ». Les prélats consultés « proposèrent plusieurs observations auxquelles on fit droit… Les 59 propositions censurées furent réduites à 56. C’est dans cet état que la censure, ainsi que la lettre au souverain pontife, revêtues de la signature de deux archevêques et de onze évêques, partirent pour Rome le 15 juillet de la même année, » p. xxiii.— Deux jours après, Mgr d’Astros envoyait aux évêques de France copie de la censure et de la lettre au souverain pontife ; les évêques étaient priés de faire parvenir au saint-père ou leur adhésion à la censure, ou le jugement qu’ils en auraient porté. Le 28 juillet, le cardinal di Gregorio accusait réception de l’envoi de l’archevêque et annonçait que la lettre encyclique, que le pape se proposait de publier le 15 août, répondrait au vœu des évêques de France, en énonçant « les maximes qui sont propres à l’affaire en question, » p. xxiii-iv. Mais l’encyclique Mirari condamnait surtout les doctrines de L’Avenir, tandis que la Censure visait principalement celles de l’Essai : après l’encyclique, la Censure, avait donc encore sa raison d’être ; aussi, dans sa lettre du 3 novembre 1832 au cardinal di Gregorio, Mgr d’Astros demandait que le saint-père confirmât de son autorité apostolique la censure des évêques de France ; Rome se déroba à cette invitation, et l’archevêque de Toulouse n’insista pas. La Censure de Toulouse, n’ayant jamais été approuvée ni confirmée par le Saint-Siège, ne jouit donc pas de l’autorité qui s’attache aux documents émanés du pouvoir doctrinal suprême do l’Église ; néanmoins elle mérite d’être prise en considération, car sur soixante-treize archevêques el évêques qui étaient en France, 2511
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LAMENNAIS, DOCTRINES : LA CENSURE DE TOULOUSE 2512
cinquante adhérèrent purement et simplement à la Censure ; (six) répondirent d’une manière équivalant à une adhésion pure et simple, et tous, à l’exception de (trois) qui ne firent pas de réponse, et de quatre ou cinq qui dirent s’en rapporter entièrement au jugement de Rome sans énoncer leur sentiment, tous manifestèrent leur opposition aux nouvelles doctrines. » Censure, p. xxxv. Comme l’opuscule se trouve difficilement, on a cru bon d’indiquer ici quelques-unes au moins des propositions censurées, sans reproduire la censure qui les accompagne.
f. PROPOSITIONES EXCERPTJE EX III TOMO I.IBRI QUI inscribitur : ESSAI SUR L’INDIFFÉRENCE…
1. Tous les peuples avant Jésus-Christ avaient conservé, au milieu même de l’idolâtrie, la notion d’un Dieu unique, du vrai Dieu. P. 29.
2. l’n Dieu unique, immatériel, éternel, infini, toutpuissant, créateur de l’univers ; tel était le premier dogme de la religion primitive, et la tradition en conserva perpétuellement la connaissance chez tous les peuples. P. G2.
5. L’idolâtrie ne fut jamais que le culte des esprits bons et mauvais, et le culte des hommes distingués par des qualités éclatantes, ou vénérés pour leurs bienfaits ; c’est-à-dire, au fond, le culte des anqes et celui des saints. P. 108.
7. L’idolâtrie n’est pas la négation d’un dogme, mais la violation d’un précepte. P. 74.
9. L’idolâtrie renfermait l’oubli, non pas du vrai Dieu, mais de son culte. P. 165.
10. L’idolâtrie n’est pas une erreur, mais un crime. P. 349.
11. Pendant que les Juifs subsistèrent en corps de nation, leurs croyances et leur culte, à l’exception de certains rites particuliers, reposaient sur les traditions universelles, sur l’autorité du genre humain, attestant la révélation primitive. P. 53.
12. Les chrétiens croient tout ce que croyait le genre humain avant Jésus-Christ, et le genre humain —croyait tout ce que croient les chrétiens. P. 200.
13. « Ce qu’il y a de certain, c’est que plus on approfondit la religion des différents peuples, plus on se persuade qu’il n’y en a encore eu qu’une sur toute la terre. » liane assertionem (tirée des Lettres américaines de M. le comte J. R. Carli) suam facil auctor, eamque veram esse déclarât. P. 233.
14. Il n’y eut jamais qu’une religion dans le monde, religion universelle, au sens le plus rigoureux et le plus étendu. P. 480.
15. Le christianisme n’est dans ses dogmes que la raison humaine, ou l’ensemble des vérités nécessaires que Dieu nous a manifestées. P. 489.
ff. PROPOSITIONES EXCERPT.Ti EX IV VOL. EJUSDEM OPERIS.
16. La religion primitive et le christianisme sont identiquement la même religion. P. 12ti.
17. Loin que la prophétie ou la prédiction des choses futures que l’homme n’a pu connaître que par une révélation divine soit incroyable en elle-même, il est impossible, l’homme existant, de concevoir qu’elle n’existe pas. P. 228.
18. La prophétie est une suite nécessaire des lois qui dérivent de la nature de l’homme. 1’. 235.
19. Aucun homme n’étant infaillible, il n’en est aucun qui puisse être certain, si Dieu ne l’en assure par quelque signe extérieur, que ce qui lui paraît vrai soit réellement vrai, ou qui puisse avec certitude distinguer de ses propres pensées les vérités que Dieu lui révèle. P. 309.
20. Jam alibi dixerat auctor : La persuasion la plus invincible qu’on est inspiré ne prouve rien. lissai sur l’indifférence, 3’édit., t. ii, p. 192-193.
III. PROPOSITIONES Exr.ERPT, <E EX OPERE OUI im us : DES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES SUR A.l CERTITUDE DANS LEURS RAPPORTS.1 v i : v LES FONDEMENTS HE I.A THÉOLOGIE. Ce sont les prop. 21 à 31. Je ne signale que la prop. 27 que la censure déclare empruntée par (ierbet à Lamennais.
27. Tout ce qu’affirme une raison faillible pouvant être faux, tout ce qu’elle nie pouvant être vrai, la notion de la certitude renferme l’idée d’une raison infaillible. P. 50. Hanc doclrtnam discipuliu acceperat a maglstro <P « ’< » ’’Rien de ce qu’affirme une raison qui peut se tromper ! ou une raiso i faillible, n’est certain. Donc, chercher la certitude, c’est chercher une raison infaillible. lissai t. ii, in Monilo,
p. VII, 4 ; r edit. El addit, ibid., p. S : Notre premier soin doit être de nous assurer s’il existe pour nous un moyen de connaître certainement, et quel est ce moyen ; et, p. 29 : Le consentement commun, sensits communis, est pour nous le sceau de la vérité ; il n’y en a point d’autre ; et, ». 71 : La certitude repose sur l’autorité générale ou le consentement commun.
IV. PROPOSITIONES EXCERPT.E EX OPUSCULO QU.1D INSCRIPTUM EST : CATÉCHISME DU SENS COMMUN. Ce sont les prop. 32 à 39.
V. PROPOSITIONES EXCBRPT.fi EX DIARIO QIOD INSCRI-BITUR : L’AVENIR
40. M. de la Mennais m’a chargé de vous le dire ; depuis quinze ans il travaille à régénérer le catholicisme, et à lui rendre, sous une forme nouvelle et avec des progrès nouveaux, la force et la vie qui l’avaient abandonné. N. 110 ; supplément du 3 février 1831, col. 15. Plaidoyer de M.***
41. Quiconque a suivi le catholicisme dans son admirable route à travers les événements humains sait qu’à diverses reprises on désespéra de lui. Il n’alla pas sans éclipse de son berceau du vieux monde à sa conquête de l’Amérique… lïntreCharlemagne et Grégoire VII, par exemple, il s’affaissa dans un chaos dont il ne nous reste que d’épouvantables souvenirs… Quatre siècles de gloire succédèrent au chaos des siècles précédents… N. 83, 7 janvier 1831, col. 4 et 5.
43. Les langues sont Dieu lui-même, car il est écrit quelque part que le Verbe, c’est Dieu. N. 2, 17 octobre 1830, col. G.
45. La censure (des livres ou écrits) peut-elle être exercée par l’Église ? Non. Reste donc la liberté (de la presse), et Dieu soit béni ! Dieu soit béni d’avoir fait l’homme une créature si élevée que la force conspire vainement contre son intelligence, et que la pensée n’ait ici d’autre juge que la pensée. Loin que l’ordre soit détruit par le libre combat de l’erreur contre la vérité, c’est ce combat même qui est l’ordre primitif et universel. N. 239, 12 juin 1831, col. 5.
46. L’Église n’use pas de la censure préventive, et elle ne le pourrait pas, moralement parlant, sans manquer à ses usages el à ses traditions de dix-huit siècles. N. 261, 3 juillet 1831, col. Set 9.
47. Les protestants, les philosophe^ et les gallicans se liguèrent en quelque sorte dans le siècle dernier pour attaquer l’autorité pontificale, en dénaturant les faits historiques. Les derniers surtout se sont distingués en ce genre, et ils ont été aussi les plus dangereux ennemis du Saint-Siège. N. 269, 12 juillet, 1831 col. 11. — Il est une doctrine religieuse qui s’est rendue solidaire de tous les pouvoirs, et qui a sanctionné toutes les injustices : cette doctrine s’appelle gallicanisme. N. 123, 10 février 1831, col. 3. — Lorsque le catholicisme bâtard se formula en lrance.et que le souverain accomplissant, par un acte formel, le schisme gallican… N. 325, G septembre 1831, col. 4.
48. La méthode qui prévalut dans l’École, et qui n’admettait que les procédés purement logiques, tuait par cela seul toute invention, et ne pouvait produire qu’une science verbale, abstraite et vide. La science catholique est donc à créer, et c’est elle qu’attend l’esprit humain, fatigué de l’insuffisance et du désordre de la science actuelle. Des nolions certaines de la foi sortira tôt ou tard, et peut-être bientôt, un système général d’explication, une véritable philosophie conforme au besoin des temps.. 257, 20 juin 1831, col. 1.
19. Quand cela serait (que le peuple romain secouerait le dernier anneau par lequel le chef de l’Église rattachait encore à la crosse pontificale un reste de société politique : Paroles du Globe) ; quand cela serait, croyez-vous que cette position ne serait pas une position de progrès ? N. 83, 7 janvier 1831, col. 6.
50. Croyant ou non, quiconque aspire à un affranchissement réel doit premièrement et avant tout s’efforcer d’affranchir l’intelligence et lu conscience, car elles ne peuvent être asservies que l’homme entier ne le soit, et leur liberté enfante toutes les autres ; c’est ainsi que le Christ nous a délivrés : ChristUS nos liberuvil. N. 318, 30 août 1831, col. 3.
51. La charte de 181 1 et le concordat sont brisés par le fail, par un fait consommé… N. 19, 3 décembre 1830, col. 5.
— L’Étal et l’Église doivent également désirer la totale
séparation de l’Église et de l’État…, sans laquelle il n’exls
tei ail pour les catholiques nulle liberté religieuse. N. 53,
7 décembre 1830, col. 2.
53. I ne Église soldée par l’État est une nouveauté qui î c sera jamais bénie, un exemple effroyable laissé à nos des
cendants, et qui n’a encore porté qu’une partie de ses fruits. N. 18 et 19, 2 et 3 novembre 1830, col. 7.
54. Les jésuites ne peuvent plus rien pour la religion, et la bulle qui les a ressuscites atteste seulement que l’Église, dans sa divine sagesse, a voulu qu’une mort naturelle scellât leur destinée. N. 341. Supplément du 22 septembre 1831, col. 8 et 9. Discours prononcé dans la chambre des pairs par l’un des rédacleurs de L’Avenir.
55. (La proposition se termine par une citation Des Progrès de la Révolution, p. 5 et 6) : Le christianisme montra dans le souverain le ministre de Dieu (Rom., xiii), le représentant du Christ, mais en l’avertissant que son droit, fondé sur la loi divine qui l’obligeait comme ses sujets, expirait aussitôt qu’il se révoltait contre le Chef suprême de qui dérivait son pouvoir… Ce n’était point à l’homme qu’on obéissait, mais à Jésus-Christ. Le souverain régnait en son nom ; sacré comme lui, aussi longtemps qu’il usait de la puissance pour maintenir l’ordre établi par le Sauveur-Roi ; sans autorité, dès qu’il le violait… La-soumission du peuple au prince avait pour condition la soumission du prince à Dieu.
II. LE mÊnaisianisme.
La Censure de Toulouse, c’est en quelque sorte le décret Lamentabili de ce moderniste avant la lettre — mais n’est-ce pas à son propos que le terme modernisme a été forgé ? cf. Charles Périn, Le modernisme dans l’Église, in-8 J, de -lï p., Paris, 1881, Duine, Bibliographie, n. 038 — que fut Lamennais : il nous reste à esquisser la synthèse et la systématisation de ses doctrines, , 1’entends par doctrines de. Lamennais non pas tant les directives politiques de La Religion considérée… ou de L’Avenir, que nous avons indiquées en leur lieu, que ce fonds d’idées philosophiques et religieuses qu’il portait en lui, et qui constituaient ce qu’on peut appeler sa structure mentale, son armature intellectuelle. On peut les répartir en deux groupes : la philosophie proprement dite et la philosophie de la religion.
1° La philosophie de Lamennais.
C’est la logique
et la métaphysique, plus que la cosmologie et l’esthétique de Lamennais, qui intéressent le théologien ; théorie de la certitude, distinction de l’ordre de foi et de l’ordre de conception, problème de l’origine des idées, explication philosophique de la Trinité et enfin mystère des rapports d ; l’infini et du fini ou théorie ménaisienne de la création et de l’ascension progressive et indéfinie des créatures vers Je Créateur : telles sont les principales doctrines philosophiques de Lamennais que nous allons rapidement exposer.
1. Théorie de la carlilude.
Lamennais a été conduit à imaginer son système du sens commun, ou de la raison générale, à la fois par son expérience personnelle et par ses préoccupations politiques et sociales. C’est bien « le solitaire » de la Chênaie qui s’analyse lui-même dans cette curieuse note du t. ii de Y Essai, p. 1721 : l’idéologie et la mélancolie, qui résultent pour l’homme de la vie solitaire, Lamennais ne les a si bien décrites que parce qu’il les avait constatées en lui. D’autre part, les peuples aussi ne vivent que de « croyances », ce qui, pour Lamennais, signifie certitudes. Mais comment, dans l’état des esprits où se trouve l’Europe au sortir de la Révolution, rendre aux peuples des croyances communes ? Eh bien, pour l’individu et pour les sociétés, il n’y a qu’un moyen de restaurer la croyance, la certitude, c’est de la soustraire à l’examen, à la discussion de la raison individuelle en l’imposant d’autorité. « Pour éviter le scepticisme où conduit la philosophie de l’homme isolé, au lieu de chercher en soi la certitude d’une première vérité, il faut partir d’un fait, qui est cette loi insurmontable inhérente à notre nature, et admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement. — L’autorité, ou la raison générale, le consentement commun, est la règle des jugements de l’homme individuel. » Défense de l’Essai, p. 179-180. Telles sont les deux propositions positives en lesquelles Lamennais a résumé le point de départ et, sinon la preuve, au moins la légitimité de son système ; il s’appuie sur un fait, ou plutôt sur deux faits constants dans la psychologie de la croyance : nous avons une tendance à < admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement ; » il n’y a pas d’autre « règle des jugements de l’homme individuel » que « le consentement commun ». Donc, si nous voulons éviter le scepticisme, si nous voulons vivre et agir, il nous faut < admettre comme vrai ce que tous les hommes croient invinciblement. » Crois ou meurs : telle est l’alternative inéluctable. < Chercher la certitude, c’est., chercher une raison qui ne puisse pas errer, ou une raison infaillible. Or cette raison infaillible, il faut nécessairement que ce soit ou la raison de chaque homme, ou la raison de tous les hommes, la raison humaine. Ce n’est pas la raison de chaque homme, … donc c’est la raison de tous. On ne saurait prouver directement l’infaillibilité de la raison humaine.. Mais si l’on ne suppose pas la raison humaine infaillible, il n’y a plus de certitude possible ; et pour être conséquent, il faudrait douter de tout sans exception. » Essai, t. ii, p. 171-175, note. « Si l’on ne suppose pas la raison humaine infaillible, il n’y a plus de certitude possible. » Tout le stjslème du sens commun se ramène à cette proposition conditionnelle. Comme on le voit, il repose sur un postulat, ou plutôt sur un besoin : le besoin de certitude ; et il aboutit à un autre postulat, ou plus exactement à une convention arbitraire : supposons la raison humaine infaillible et acceptons comme loi de nos pensées les croyances communes de l’humanité. Déjà Lamennais avaitremarqué que » l’on détruirait complètement la géométrie, si on l’obligeait de prouver les axiomes et les théorèmes qui en sont le fondement. Elle ne subsiste qu’en vertu d’une convention tacite d’admettre certaines bases nécessaires ; convention que l’on peut exprimer en ces termes : Nous nous engageons à tenir tels principes pour certains, et à déclarer quiconque refusera de les croire sans démonstration coupable de révolte contre le sens commun, qui n’est que l’autorité du grand nombre, » p. 153-156. < Qu’est-ce au’une science, sinon un ensemble d’idées et de faits dont on convient ? » p. 118. Le système du sens commun appliqué non seulement aux sciences mathématiques, mais à toutes nos connaissances, et principalement aux croyances fondamentales qui doivent diriger l’homme individuel et les sociétés humaines, aboutit, qu’on le veuille ou non, à fonder la certitude, la vérité, sur une convention arbitraire, sur une décision de la volonté. Telle est la philosophiee ! : la religion de Lamennais. C’est celle « d’un rationaliste fatigué qui se soumet à l’autorité ». (Augustin Thierry.) -cLa foi est l’acte de la volonté qui se soumet, souvent sans conviction, quelquefois contre la conviction même, à ce qu’une raison extérieure et plus élevée déclare vrai. Voilà pourquoi la foi est toujours possible, moyennant une grâce qui n’est jamais refusée, et voilà aussi pourquoi elle est méritoire. Quiconque veut croire, croit ; car cette volonté est la foi même. » Lettre à la baronne Cottu, 10 août 1829, p. 207.
Et voilà comment Lamennais résout, en le supprimant le problème philosophique même, autant dire la philosophie, qui se voit réduite à n’être plus « la recherche de la vérité, » mais une simple géométrie, dans laquelle on déduit des vérités premières, icçues du sens commun, toutes les vérités secondaires qui y sont, renfermées. En deux mots, plus de « philosophie séparée », mais une philosophie subordonnée à l’ordre de foi, dans lequel se trouve en même temps et sa base et sa règle. » Sommaire, Œuvres coitiplùles, t. i, p. 305.
E. Faguet, Revue des Deux Mondes, 1° avril 1897, p. 573-579, a finement et fortement critiqué le système
VIII. — 80
du sens commun : c’ « est une méthode parfaitement
aiue et stérile et elle est même, à mon avis, la marque,
en soi, d’un esprit dénué de sens philosophique, ("’est
précisément pour cela que Lamennais y donnait si
pleinement. Car, homme d’action surtout et voulant
agir immédiatement, il cherchait quelque chose avec
quoi il pût agir. Or la considération du consentement
universel ne mène à la conquête véritable d’aucune
vérité ; ce n’est pas une méthode philosophique, mais
c’est un expédient, » p. 577. Est-il bien sur que Lamennais
ne s’en rendît pas compte ? Il a bien vii, en tout
cas, lui, le chercheur d’absolu, que sa méthode ne
pouvait lui donner que la vérité relative, la vérité
pour nous, et non la vérité en soi ; qu’on lise pour s’en
convaincre, « son introduction aux conférences » de
Juilly, « page inédite » publiée par M. Duine, La Mcnnais,
p. 139-143.e Alors même que, parvenu au dernier
terme de cette progression ou à l’accord universel qui
constitue la certitude, on affirme quelque chose comme
vrai, il faut entendre que cette affirmation n’a de valeur
logique que relativement à la raison humaine, et
signifie seulement que l’homme est placé dans l’alternative
ou de renoncer à la raison, ou de tenir pour vraie
la chose affirmée, sans qu’il ait d’ailleurs le droit d’en
conclure, d’une manière rigoureuse, sa vérité intrinsèque.
.. Ceci, néanmoins, n’ébranle en aucune façon
le fondement de nos connaissances, et même il serait
contradictoire d’en demander un plus solide. Car… il
y a contradiction à demander une certitude qui ne soit
pas relative à la nature de l’être qu’elle doit affecter, et
qui n’en dépende pas sous ce rapport, » p. 141-142. Et
voila que nous découvrons en Lamennais quelque chose
de l’humanisme de Schiller, cf. Dict. apologétique,
t. iv, col. 1 19, Paris, 1922 ; de même qu’on peut discerner
du pragmatisme dans les aphorismes de Bonald,
acceptés et repris par Lamennais : l’utilité sociale est
le critère de la vérité, tout ce qui est nécessaire à la
société est vrai. Cf. Maréchal, La jeunesse de Lamennais,
p. 178.
Quoi qu’il en soit, Lamennais n’attend pas d’avoir terminé son enquête historique sur ce qui tut toujours et partout admis par tous, pour déterminer le contenu du symbole du, genre humain ; il décrète que ce symbole correspond exactement à ce qu’il conçoit sous le nom de christianisme, sous le nom de Religion, c’est-à-dire à ces vérités premières qui sont la base nécessaire de la vie de l’esprit, de la société spirituelle. La recherche historique, comme nous l’avons vu au sujet de la Tradition, sera guidée par le (il directeur de la théorie ; les conclusions, en sont connues d’avance ; parce que, « à la vérité, l’homme peut rejeter d’anciennes croyances, et en admettre de nouvelles ; certaines religions peuvent varier, en ce qu’elles ont d’arbitraire, soit à l’avantage, soit au détriment de l’ordre social ; mais le fond, en a subsisté toujours, sans quoi la société eût manqué d’une condition nécessaire à son existence. » Essai, t. i, p. 67-68.
2. L’ordre de joi et l’ordre de conception. « Tout ce qui est certifié par la raison générale, devant Être cm par cela seul qu’elle l’atteste, constitue l’ordre de foi. .Mais en même temps il est dans la nature de l’homme de chercher a concevoir ce qu’il croit, ou, en d’autres
tenues, de passer de la simple foi à l’intelligence, autant que les limites de son esprit le comportent. De là l’Ordre de concept ion. i Sommaire, p. 803. la distinction est familière aux théologiens : fiées quærens intel letlum. Ailleurs, Lamennais en donne une notion un
peu différente : - Le mode selon lequel l’esprit humain
connaît ou possède l’Infini s’appelle loi ; le mode selon lequel il connaît ou possède le fini s’appelle conception, science. La science et la foi sont donc unies par un lien naturel et indissoluble, l’oint de conception sans toi, point de foi sans un conimencenient de con ception ou de science. » L’Avenir, 30 juin 1831, p. 340. L’ordre de foi répondrait donc à ces vérités primordiales que nous recevons de la raison générale, principalement à celles qui nous font connaître Dieu : l’ordre de conception soit aux essais d’explication rationnelle des dogmes, soit à la science proprement dite, c’est-à-dire à l’explication rationnelle de l’univers, à la métaphysique.
Ces deux ordres répondent à < deux besoins… inhérents à la nature humaine : le besoin de doctrines communes, qui forment la société des esprits, et le besoin, pour chaque esprit, de développer son activité particulière. » Sommaire, p. 309. Nous retrouvons ici les termes de l’éternel problème, trouver un moyen terme qui concilie les droits de l’individu avec ceux de la société, la liberté avec l’autorité, la multiplicité avec l’unité. L’ordre de conception est libre, en ce sens « qu’aucun homme ne peut faire de ses propres conceptions une loi pour les autres hommes. » Sommaire, p. 308. Lamennais le déclare, en ce qui concerne son i système de philosophie catholique », au début de ses conférences de Juilly ; Maréchal. Essai d’un système…, p. 14-15. Mais l’ordre de foi s’impose à tout penseur qui veut se livrei- à la spéculation philosophique, à la fois comme une base indispensable et comme une règle intangible ; Sommaire, p. 305 ; > par cela seul qu’elles contredisent ce qu’il y a de constant et d’universel dans l’expérience, la conscience et la raison humaine, l’on peut conclure que les i théories » ) contiennent ou des principes faux ou des conséquences mal déduites, » p. 306. Le philosophe n’a pas le. droit de s’isoler du genre humain, de contredire le sens commun.
Or* « le premier article du symbole du genre humain » peut, s’énoncer ainsi : « Je crois en Dieu, créateur de l’univers, distinct de lui et uni à lui. » De la religion, p. 67, Paris, 1811. Tel est aussi le peint de départ de la philosophie, la donnée primordiale « que l’on reçoit sans discussion ni démonstration, et d’où l’on tirera toute la science de l’infini et du fini. Le premier article de foi.i renferme, dans son unité complexe, l’infini et le fini, Dieu et ce qui n’est pas Dieu, la Cause nécessaire de tout ce qui est. et l’effet émané de cette cause, le Créateur et la Création. » Ibid. Donc il « exclut tout ensemble et le scepticisme, qui aboutit à la négation de toutes choses, et le panthéisme, qui se résume dans l’identité de toutes choses. » Ibid., p. 67-68.
3. L’origine des idées.
< Il n’est pas plus possible de concevoir une intelligence sans vérité qu’une intelligence non pensante, parce qu’on ne pense qu’à ce qui est, ou à ce qui peut être. Pour les créatures intelligentes, vivre c’est donc participer à l’être de Dieu ou à sa vérité, et elles reçoivent ensemble la vérité et l’être, puisque l’être et la vérité ne sont qu’une même chose ; et si elles pouvaient se donner la vérité, elles se donneraient l’Être. Purement passives, lorsque le parole les féconde au sein du néant. lorsqu’elle verse en elles leurs premières pensées ou les vérités premières, elles ne peuvent ni les inventer, ni les juger, ni refuser de les recevoir… Il existe donc nécessairement, pour toutes les Intelligences, un ordre de vérités ou de connaissances primitivement révélées, c’est-à-dire reçues originairement de Dieu comme les conditions de la vie, ou plutôt comme la vie même : et ces vérités de foi sont le fonds immuable de tous les esprits, le lien de leur société et la raison de leur existence… i lassai, t. ii, p. 218-219. Voila doue encore un problème philosophique escamoté. La solution de La inclinais se ramène à une combinaison de l’ontologisme de Malebranche et
du système de Bonald sur les rapports de la pensée et de la parole. L’intelligence OU la pensée ne peuvent exister sans un contenu Objectif, sans l’idée de l’être ; or l’être. l’être universel, p. 222, c’est Dieu ; donc
aucune intelligence ne peut penser, ne peut exister, sans penser Dieu. « L’on ne saurait parlersans nommer Dieu, puisqu’on ne saurait parler sans prononcer ou sans concevoir le mot est… Ainsi l’homme n’a pu exister comme être intelligent, n’a pu parler sans connaître Dieu, et ne l’a pu connaître que par la parole. » Essai, t. ii, p. 222-223. — Mais, pas plus que l’homme, être fini, contingent, n’existe par lui-même, son intelligence, sa pensée, sa vision de Dieu, ce qui est tout un, n’est acquise par lui-même : elle lui est donnée, et elle lui est donnée par la parole, qui est, en quelque sorte, le sacrement de la vision de Dieu. « Toute parole n’est qu’un écoulement, une participation de la parole infinie, du Verbe divin.. Dans la parole des êtres créés il y a donc deux choses, le Verbe divin qui seul éclaire par son efficace, et une limite relative à la nature des êtres auxquels il se communique, dans lesquels il s’incarne en quelque façon. » Esquisse d’une philosophie, t. ii, p. 222-223. Ainsi naît en l’homme l’Intelligence : « La vision du vrai, ou la vision de Dieu, est proprement l’intelligence, la raison, en ce qu’elle a de primitif : et conséquemment la raison implique originairement ( ce qui ne veut pas dire seulement à l’origine de l’humanité) la révélation ou le concours de Dieu dans la production de la pensée, concours permanent et qui n’est que la loi naturelle de la pensée même, impossible sans lui. Ainsi tout acte d’intelligence, toute vision spirituelle implique quelque chose de Dieu, une révélation de lui-même, et quelque chose de l’homme ou la conscience de sa vision, l’acquiescement interne appelé foi. » De In religion, p. 61. « Inaltérable, invincible, cette foi primitive, identique avec la vie intellectuelle, ne dépend de nous en aucune façon. Nous n’avons pu la produire en nous, nous ne pouvons l’y détruire : elle est le fond de toute pensée… Le domaine de la croyance libre commence au delà, car la croyance libre implique la volonté, qui, née de l’intelligence et la supposant, ne peut rien sur la foi constitutive de l’intelligence. » Ibid., p. 68-69.
4. La Trinité.
« Deux idées, dit P. Janet, dominent la philosophie de la nature (disons même toute la philosophie) de Lamennais : l’idée d’évolution et l’idée trinitaire. » Op. cit., p. 126. Il faut y joindre l’idée de société ou de la multiplicité ramenée à l’unité, dont la Trinité offre d’ailleurs le type idéal. Cf. Maréchal, Essai d’un système…, p. xxvi et sq. Et la raison de la place importante que tient la doctrine de la Trinité dans le système de Lamennais, c’est que, « l’Être infini étant le principe de tout ce qui est, rien ne peut être connu qu’autant qu’on le connaît lui-même. Seul il est la raison des êtres qui existent hors de lui ; ses lois sont leurs lois, et la notion qu’on peut se former d’eux en ce qu’ils ont de radical dérive tellement de la notion qu’on s’est faite de l’Être nécessaire, que l’édifice entier de la science n’a pas d’autre base. » De la religion, p. 77-78. L’idée trinitaire joue, dans la philosophie de Lamennais, le même rôle que la théorie de l’acte et de la puissance dans celle d’Aristote.
Mais j le dogme chrétien de la Trinité », s’il pouvait figurer, dans ÏEssai d’un système de philosophie catholique, ne s’étonnera-t-on pas de le rencontrer dans VEsquisse d’une philosophie ? Lamennais a prévu l’objection. « Nous montrons que le dogme chrétien dé la Trinité, résultat du travail de la raison humaine pendant de longs siècles et de son développement progressif, est le plus haut point où elle soit encore parvenue dans la science de Dieu, et que ce dogme en restera la base inébranlable, quels que soient les progrès futurs de cette même raison. » Esquisse, 1. 1. p. xiii. II n’appartient peut-être pas encore à l’ordre de foi, n’ayant pas encore été sanctionné par le consentement universel, mais il rentre dans l’ordre de conception, dans la « théologie ». « Quoique rigoureusement un, l’Être a néanmoins des propriétés nécessaires comme lui, infinies comme lui, puisqu’elles ne sont que lui-même, et distinctes entre elles : car ce sont les propriétés qui déterminent l’Être, qui le constituent ce qu’il est ; et l’absence de toutes propriétés n’est que l’absence totale de l’Être. » Esquisse, 1. 1, p. 47. : < Que si, contemplant l’Être infini, nous essayons de découvrir ses propriétés nécessaires, nous trouvons que l’idée de l’Être renferme premièrement celle de force ou de puissance : car, pour être, il faut pouvoir être, et l’existence implique la notion d’une énergie par laquelle elle est perpétuellement réalisée, » p. 48. La seconde propriété « contenue dans l’idée de l’Être infini » est l’intelligence, puisque visiblement quelque chose qui peut être et qui est lui manquerait, ou il ne serait pas infini, s’il n’était pas intelligent. Il ne serait même en aucune manière ; son existence impliquerait contradiction : car rien ne saurait exister sans forme, et la forme n’est en Dieu que l’intelligence sous une autre nom. » /617I. « Ce qui est étant nécessairement déterminé, la substance implique une forme qui la détermine ; et comme, en la déterminant, par là même elle la rend intelligible et que l’Être infini n’est complètement intelligible, qu’à lui-même, la forme qui la rend intelligible est l’Intelligence même, ou la connaissance intime qu’il a de soi. » De la religion, p. 86. Enfin voici comment Lamennais découvre une troisième et dernière propriété « dans la notion de l’être » : « la puissance et l’intelligence, essentiellement distinctes, doivent être ramenées à l’unité de la substance, sans quoi leur coexistence dans l’Être infini serait contradictoire. On est donc obligé de concevoir dans la substance une troisième propriété qui opère en elle l’union de la puissance et de l’intelligence ; et ce principe infini d’union, qu’on appelle amour, est la vie même de Dieu ; car, dans tous les êtres, la vie n’est que l’union de la force par laquelle l’être est, et de la forme qui, le détermi nant à être ce qu’il est, en est la raison sous ce rapport. » De la religion, p. 86-87. « . Il y a donc dans l’Être infini trois propriétés nécessaires, et il n’y en a que trois : car toutes les autres qu’on essaierait de nommer ne sont que ces propriétés essentielles conçues sous des rapports particuliers, selon leurs opérations propres. » Esquisse, t. i, p. 49-50.. Il ne reste plus qu’à montrer que ces trois propriétés nécessaires constituent trois personnes ; voici comment on y parvient : — Ces trois propriétés essentielles de l’Être absolu, distinctes à la fois et infinies, sont nécessairement conçues sous une notion analogue à celle de personne, puisque la personnalité est évidemment renfermée dans l’idée du souverain Être, et que, par conséquent, tout ce qu’il contient ayant en lui un mode d’existence personnelle, tout ce qu’il contient d’essentiellement distinct y a nécessairement une personnalité distincte. » De la religion, p. 87.
5. La Création ou rapports de l’infini et du fini.
« Créer, c’est produire ou réaliser au dehors ce qui auparavant n’avait d’existence que dans l’entendement divin. Et puisqu’en créant Dieu donne l’être, cet être qu’il donne, il le tire de soi, puisqu’il ne peut évidemment exister aucune portion d’être qui n’ait pas sa source dans l’Être infini. » Esquisse, t. i, p. 104-105. « La réalisation extérieure des idées divines, ou la création, ne retranche rien de l’Être infini, n’y ajoute rien. Elle n’en retranche rien, puisque les types éternels qui étaient dans l’Être infini y demeurent immuablement ; elle n’y ajoute rien, car il n’en résulte aucune production d’être ou de substance, laquelle est impossible en soi. » Ibid., p. 106. Ainsi la création n’est que la production au dehors des « idées divines », ou pour mieux dire, la reproduction, sous le mode fini, en d’innombrables exemplaires, de plus en plus parfaits,
de la substance de Dieu et des propriétés qui y sont inhérentes. Mais c’est là qu’est pour nous le mystère impénétrable : nous ne pouvons « concevoir comment la même substance peut subsister simultanément à deux états divers, l’un fini, l’autre infini. » Ne nous en étonnons pas, > puisque nous savons que la substance est, pour tous les êtres finis, radicalement incompréhensible. » Ibid. C’est d’ailleurs le seul mystère qui ne puisse jamais être compris par la créature. » Essai d’un système, p. 28.
Donc < la création (ici l’être créé) n’est, dans ce qui la constitue radicalement, qu’une participation de la substance de Dieu et des propriétés qui y sont inhérentes : de sorte que, par ce qu’elle a de positif, elle est quelque chose de Dieu, et Dieu même, moins le caractère incommunicable d’infini exclusivement propre à l’Être absolu. Sa séparation d’avec Dieu, ou son existence hors de lui, résulte de l’opposition entre son essence nécessairement finie et l’essence nécessairement infinie de Dieu. » De la religion, p. 94. « Cette doctrine de Lamennais, dit P. Janet, peu connue ou oubliée, a été reprise de nos jours par M. Ravaisson dans son Rapport sur la philosophie du XIXe siècle (sic). On peut se demander en quoi cette doctrine se distingue du panthéisme, que Lamennais a appelé un système monstrueux. On a généralement considéré l’unité de substance comme le trait essentiel et caractéristique du panthéisme. Em. Saisset le caractérisait justement en ces termes : « la consubstantialité du fini et de l’infini ». Or, dans le système de Lamennais, il n’est pas douteux que Dieu et le monde sont consubstantiels. Il nie cependant qu’il soit panthéiste pour cela » Op. cit., p. 115.
Reproductions, manifestations, pourquoi ne pas dire incarnations de Dieu, cf. Esquisse, t. i, p. 150, le rôle des créatures, surtout des créatures douées d’intelligence, est de le manifester toujours davantage, par un développement indéfini qui les rapproche toujours plus de leur type infini, sans qu’elles puissent cependant jamais parvenir à l’atteindre. « En ce qu’elle a de positif, la création est quelque chose de Dieu, une réelle participation de sa substance et de ses propriétés. Ses lois, dès lors, sont les lois de Dieu, modifiées en chaque être, suivant sa nature propre ; et dans son évolution continue, elle tend à manifester Dieu de plus en plus, à le reproduire selon tout ce qu’il est, sous les conditions du temps et de l’espace, et conséquemment à s’unir de plus en plus à lui, à s’absorber en lui, s’il était possible que jamais cette reproduction fût complète. » De la religion, p. 135-136. « L’univers n’est qu’une grande communion, par laquelle se prépare et s’élabore, en quelque façon, l’unité vers laquelle il tend, et qui ne sera jamais consommée, parce qu’elle serait la complète reproduction de l’Être infini, sous des conditions contradictoires avec son essence. » Ibid., p. 139.
Une théorie si optimiste de la création et de l’éternelle ascension des créatures vers Dieu devait amener Lamennais à répudier le dogme chrétien de l’éternité des peines de l’enfer et le ramener à l’apocàtaslasis origéniste : « L’homme ne naît point dans le péché, mais dans l’innocence ; et lorsque, devenu intelligent et libre, il faillit, il n’entraîne que lui dans sa chute ; et cette chute n’est point éternelle, autrement le mal serait éternel et Infini, dès lors il sérail de soi, il serait un principe opposé a Dieu et indépendant de lui, il serait Dieu comme lui et au même titre que lui. Tout ce qui tombe se relève ; tout ce qui s’écarte de l’ordre, soutins encore a ses lois contre lesquelles rien ne prévaut, y rentre un joui— ; tout ce qui est malade guéril tôt an tard. « De lu religion, >. 100.
2° La philosophie de la religion. Qu’est-ce que la religion, et comment peut-on concevoir le développe ment de la religion dans l’histoire de l’humanité : ces deux problèmes épuisent toute la matière d’une philosophie de la religion.
1. Définition de la religion.
« La religion considérée généralement est le lien qui unit la création à son auteur. » De la religion, p. 41-42. Autrement dit, c’est l’ensemble des lois par lesquelles Dieu gouverne l’univers : < chaque être a ses lois propres, qui se lient aux lois des autres êtres ordonnées entre elles, et toutes identiques au fond avec les lois de Dieu même, qu’elles manifestent au dehors de lui, » p. 43. « L’ensemble des lois constitue l’ordre universel, qui n’est que la variété ramenée à l’unité, les lois s’enchaînant aux lois, comme les êtres s’enchaînent aux êtres dans la création. > Ibid. Mais si les lois de la création sont « identiques au fond avec les lois de Dieu même, » on peut donner de la religion une définition plus générale encore que ci-dessus, et dire que la religion renferme « les lois essentielles des êtres, en tant qu’elles embrassent la cause nécessaire et les effets contingents, Dieu et les créatures, » p. 13-14.
Dans un sens plus restreint, « la religion est la loi supérieure des créatures intelligentes, le lien qui les unit entre elles en les unissant à Dieu, la raison du droit et la règle du devoir. « Ibid., p. 29-30. Comme les êtres privés d’intelligence et de liberté, les créatures spirituelles sont aussi gouvernées par des lois dans l’exercice de leur activité supérieure, de leur intelligence, de leur amour et de leur volonté. Ces lois, qu’elles ont bien le triste privilège de pouvoir transgresser, mais d’une manière toujours partielle et transitoire, ibid., p. 9, sans quoi elles ne pourraient subsister, gouvernent « la société générale des intelligences dont Dieu est le suprême monarque. » Essai, t. i, p. 263. Appliquée spécialement à l’homme, « la religion… peut être définie la loi éternelle de l’humanité, ou la lof de la société universelle et perpétuelle, qui, comprenant les générations passées, présentes et futures…, n’est autre que le genre humain même. » De la religion, p. 39-40. « Quoi que plusieurs se persuadent, elle règle tout l’homme et détermine le caractère de la société, car elle est l’ensemble des principes premiers d’où découlent tous les autres. » Ibid., p. 14. En définitive, la religion n’est pas autre chose que la raison générale, qui n’est elle-même qu’une participation, une manifestation de la raison divine, du Logos. « Comme donc la véritable raison humaine, image de la raison divine, d’où elle émane, est une et universelle, ainsi le christianisme est un et universel parce qu’il n’est dans ses dogmes que cette raison même, ou l’ensemble des vérités nécessaires que Dieu nous a manifestées, et dans ses préceptes que l’ensemble des devoirs qui découlent de ces vérités, ou la loi une et universelle, non seulement de tous les hommes, mais encore, en ce qui en fait l’essence, de tous les êtres intelligents. » Essai, t. iii, p. 189.
2. La suite de la religion.
« Sous ses diversités apparentes, la religion n’a jamais varié en ce qu’elle a de radical. Toute pari faite à l’erreur, aux abus et aux corruptions, elle présente une suite continue d’efforts dirigés dans le même sens, pour arriver à la connaissance de l’Être infini et de ses lois, d’où dérivent les lois de la création. » De la religion, p. 156. Mais « en demeurant toujours immuablement la même, il est aussi de son essence de revêtir successivement, soit dans l’intelligence de l’homme, soit dans la société extérieure, des formes diverses, à mesure que l’une et l’autre se développent sous son influence. » l.’.i<enir, 30 juin 1831, p. 338. Ainsi l’on peut reconnaître dans l’histoire de la religion un double développement, le développement des tonnes intellectuelles qu’elle revêl
dans l’intelligence de l’homme, et le développe. nent dos formes sociales qu’elle détermine, ou de la société 2521 LAMENNAIS, CONCLUSION. JUGEMENT SUR SA DOCTRINE 2522
spirituelle dont elle est le lien, la condition d’existence fondamentale ; développements parallèles entre eux, et coordonnés d’autre part à l’évolution générale de l’humanité. « La religion est une, immuable, universelle, mais… progressive…, elle accomplit, selon des phases que détermine l’ordre général, son éternelle évolution identique avec celle de l’homme. » De la religion, p. 9-10.
a) Développement de la connaissance religieuse. — Puisque la religion n’est autre chose que la raison, « la foi constitutive de l’intelligence, » l’illumination du Verbe, imprimant dans la créature spirituelle sa ressemblance, signatum est super nos lumen vullus lui, la religion « commence à l’instant où l’homme lui-même commence d’être intelligent ; » son origine est « à la fois divine et naturelle, » p. 146-147. « Pour que le progrès s’accomplît, et que l’humanité atteignît sa fin, il fallait qu’en dehors de la simple foi, mais en partant d’elle, la raison opérât sa laborieuse évolution, qu’elle s’efforçât de concevoir sa croyance, de pénétrer en Dieu pour le mieux connaître et déduire de ses lois, les lois de la création. Ce que la religion offre de divers dans ses manifestations chez les différents peuples représente les phases de ce travail, » p. 148-149. Lamennais en distingue trois, représentées par « les religions de la nature », le polythéisme et le christianisme. Les religions de la nature « n’étaient qu’un effort de l’esprit pour découvrir, dans l’unité de l’Être . infini, ses propriétés essentielles, » p. 151. « Mais bientôt on reconnut que ces propriétés, ces puissances distinctes inhérentes au souverain Être, impliquaient en soi nécessairement l’idée de personne : d’où le polythéisme, qui fut un progrès véritable, quoiqu’en personnifiant les propriétés, on ait trop oublié les propriétés elles-mêmes dont la personnalité n’est que le mode d’existence, et dans lesquelles réside fondamentalement toute réalité. » Ibid. Le christianisme, « achevant l’œuvre des siècles précédents, a résolu (le problème de Dieu, de son essence, de tes lois internes), du moins en partie. Il a déterminé le nombre et la notion des personnes divines, sans toutefois déterminer celle des propriétés qui les caractérisent et dont elles ne sont que le mode d’existence, » p. 152-153. Enfin Lamennais parut ! o Nous avons tenté, dit-il, de combler la lacune que présente à cet égard le dogme chrétien… Il s’agit d’opérer une profonde synthèse qui embrasse dans son unité les religions de la nature et les religions fondées sur l’idée de personnalité, ou qui, satisfaisant le double besoin de l’esprit, résolve, dans ses bases métaphysiques et scientifiques le problème de Dieu et de la Création, » p. 154-155.
Cette lacune dans la conception de la Trinité n’est pas le seul reproche qu’adresse Lamennais au christianisme traditionnel. « Le christianisme, divin et humain tout ensemble, contient de ce chef deux éléments, l’un correspondant à la vérité immuable, éternelle, et toutefois progressive quant à nous ; l’autre relatif à nos conceptions qui se modifient avec les âges, » p. 159. Le christianisme o a fixé la notion de Dieu et celle de la création distincte de lui et unie à lui. Il a révélé symboliquement, dans le dogme eucharistique, la véritable loi de vie. Il a promulgué la loi morale, la loi du devoir et du droit, sous son expression la plus parfaite… » p. 159-160. « Mais par la fausse idée d’un ordre surnaturel, généralement répandue jadis, à cause de l’ignorance des lois de la création ou des causes secondes dérivées de la cause première », il a produit toute une série de croyances que la raison ne saurait plus admettre. Enfin un large champ à cultiver s’étend encore devant le christianisme, débarrassé de « cette idée contradictoire d’un ordre surnaturel ». « Jusqu’ici confiné, en ce qui lient au dogme, dans la théologie pure, et, en ce qui tient aux préceptes,
dans la vie domestique, les relations individuelles, il n’a encore pénétré directement ni dans la science ni dans les institutions sociales, » p. 165. Mais il n’y a « nulle possibilité que le christianisme continue son évolution, qu’il s’unisse à la science et à la société d’une manière intime et directe, à moins qu’il ne se transforme en vertu d’une conception nouvelle de ce qu’il est en soi, par son essence ; à moins que, se dépouillant du caractère surnaturel que lui imprime une croyance fondée sur une vue obscure et confuse des choses, il ne rentre dans l’enceinte des lois naturelles de l’homme ; et cette transformation, difficile et lente, mais certaine, commence à s’opérer sous nos yeux. Elle marquera, dans l’histoire de l’humanité, l’un de ces moments solennels qui ferment une ère et en ouvrent une autre, où tout semble périr et où tout renaît, * p. 166-167.
b) Développement de la société religieuse. — A la suite de Bonald, Lamennais a d’abord distingué deux époques, dans le développement de la société spirituelle ou religieuse : « Avant Jésus-Christ il existait une société spirituelle et visible, société universelle, mais purement domestique, qui conservait le dépôt des vérités nécessaires… La religion primitive s’étant développée…, la société spirituelle s’est développée pareillement ; perfectionnée dans sa constitution et ses lois, elle est devenue société publique. » Essai, t. ii, p. 385-386. Lamennais n’accepte pas l’aventureuse hypothèse de Ventura d’une « succession régulière de personnages infaillibles qui, sous le rapport de l’enseignement de la foi, auraient remplacé avant Jésus-Christ le pontife suprême de la loi nouvelle. » Lettre à Ventura, 20 janvier 1827, Études, 20 avril 1910, p. 242-243. Cette absence « de tribunal extérieur divinement institué pour proclamer infailliblement la doctrine, c’est (précisément) ce qui distingue l’Église moins parfaite avant Jésus-Christ de l’Église plus parfaite depuis Jésus-Christ. » D’autre part, l’établissement du « peuple de Dieu » sous la loi mosaïque ne constitue pas une modification de toute la société spirituelle, qui embrasse le genre humain. Cf. Essai, t. iii, c. xxiii. Donc deux grandes époques seulement dans l’évolution de la société spirituelle : avant Jésus-Christ, société purement domestique ou naturelle : depuis Jésus-Christ, société publique ou « constituée ».
Mais, à partir du jour où le pape a refusé de suivre le programme de rénovation du catholicisme que lui proposait Lamennais, celui-ci a commencé à prophétiser une « dispensation » nouvelle du christianisme. Cf. Duine, p. 183-184 ; Dudon, p. 363-364. « Tôt ou tard, une grande religion, qui ne sera qu’une phase de la religion immuablement une…, sortira du chaos actuel, et réalisera parmi les hommes une plus vaste unité que le passé n’en connut jamais. » De la religion, p. 21-22. « Nul ne saurait prévoir comment s’opérera cette transformation, ou, comme on voudra l’appeler, ce mouvement nouveau du christianisme au sein de l’humanité ; mais il s’opérera sans aucun doute, et de grandes masses d’hommes y seront entraînées… Ce sera d’abord comme un point qu’à peine on apercevra, une faible agrégation dont on se rira peut-être. Peu à peu ce point s’étendra, cette agrégation se dilatera, on y affluera de toutes parts, parce qu’elle sera un refuge à tout ce qui souffre et dans l’âme et dans le corps ; et l’humble plante deviendra un arbre dont les rameaux couvriront la terre, et sous le feuillage duquel viendront s’abriter les oiseaux du ciel. Affaires de Rome, p. 302-303.
Conclusion. Jugement sur la doctrine de Lamennais. — Nous n’avons pas à apprécier ici l’importance du rôle de Lamennais dans l’histoire de l’Église ou dans l’histoire de la France.. Il est incontestable que le fondateur de L’Avenir fut le père du libe ralisme catholique et des divers mouvements de pensée qu’à tort ou à raison, diverses personnes ont tenu à y rattacher. Le théologien se demandera surtout quelle influence Lamennais a pu exercer sur le mouvement théologique et philosophique et surtout de quelles acquisitions durables la théologie et la philosophie lui se : aient redevables. Lamennais a été travaillé d’une immense ambition, celle de renouveler l’édifice entier des connaissances humaines et de 1er, rassembler en un système où toutes seraient enchaînées et rigoureusement déduites de quelques principes. A ce point de vue il se rapproche des théologiens catholiques allemands à qui l’on a donné le nom très impropre de semi-rationalistes, tels Hermès et Gunther. Comme eux, il a remué beaucoup d’idées, touché à beaucoup de questions ; mais que restera-t-il de cet effort titanique’? Une « épopée métaphysique », l’Esquisse d’une philosophie ; une théorie du fondement de la certitude, qui porte « la marque d’un esprit dénué de sens philosophique ; « une apologétique à tout le moins inefficace, puisqu’elle n’aboutit pas à démontrer ce qu’il faudrait démontrer, si du moins l’on veut s’en servir pour démontrer la divinité du catholicisme intégral ; une défense de la primauté et de l’infaillibilité du pape fondée principalement sur des considérations philosophiques et politiques ; enfin une philosophie de la religion qui n’a rien à voir avec l’étude objective des religions et de leur histoire, Lamennais ayant encore été plus dénué de sens historique que de sens philosophique. Le jugement de Lambruschini était exact : Lamennais n’était pas un théologien et ne peut guère servir au théologien catholique. La boutade finale du testament de Rohrbacher ne manque pas de vérité, en ce qui regarde la valeur théologique de Lamennais : « Écrivain en deux tomes : le premier dit oui, le second non ; valeur totale, zéro. »
La bibliographie de Lamennais est toute faite dans V Essai de bibliographie de Félicité Robert de La Mennais publié par M. Duine, Paris, 1923. Nous nous contenterons d’indiquer ici, selon l’ordre alphabétique des auteurs, les principaux ouvrages ou articles qui nous paraissent intéresser davantage le théologien ou le philosophe ; le numéro entre parenthèses renvoie à V Essai de M. Duine. Nous ne signalerons que des écrits de langue française.
Affre, Essai historique et critique sur la suprématie temporelle du pape et de l’église. Ouvrage… où l’on répond aux trois derniers écrits de M. de La Mennais…, in-8o, Amiens, 1829 (213) ; Jules Arboux, Lamennais, dans Y Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger, t. vu (633) ; Mgr d’Astros, archevêque de Toulouse, Censure de cinquante-six propositions… (336) ; cf. R. P. Caussette, Vie du cardinal d’Astros, Paris, 1853 (506) ; Auguste Barbet, Les derniers moments de Lamennais, dans Notice sur les trois frères Barbet 1919 (511) ; Hippolyte Barbier, Biographie du clergé contemporain par un solitaire (424) ; Barthou, Lettres inédites de Lamennais à Saint-Victor, Revue des Deux Mondes, 1 et 15 novembre 1923 ; Baston, docteur de Sorbonne, Antidote contre les erreurs et la réputation de l’Essai…, 1823 (122) ; Rautain, Réponse d’un chrétien aux Paroles d’un croyant, Strasbourg, 1831 (281) ; A.Bellessort, Conférence sur Lamennais, publiée dans la Revue française, 5 février 1911 ; J. Bellugou, Essai de réfutation du système erroné et dangereux que prétend établir M. l’abbé ! ’. de la Mennais dans le I. II de son Essai…, IH21 (106) ; Renoît-Champy, Quelques souvenirs sur la mort de M. de Lamennais, Relation inédile (509) ; Louis Binaut, Lamennais et sa philosophie. Quelle en fut l’origine, quel en fut le sens ? Revue des Deux Mondes, 15août 1860(558) ; du mùmc.Ioscph de Maistre et Lamennais. Les tendances communes et les résultats définitifs de leur philosophie, ibid., 1o lévrier 1801 (567) ; A. BlaiLe, Essai biographique sur M. ! ’. de la Mennais, 1858 (51 1) ; du même, Œuvres Inédites de ! ’. Lamennais, 1866, 2 vol. in-8o, t. i, Correspondance ; t. ii, Correspondance, Mélanges religieux et phtfO$OphiqUe8. Ces Mélanges contiennent Lettres a un Anglais sur le protestantisme, 1815… ; Mémoire adressé n Léon XII sur l’état de l’Église en France (incomplet | ; … (71) ; M. Blonde), Une note inédite de La Mennais contre la
religion naturelle et le semi-déisme, dans les Annales de philosophie chrétiennes, septembre 1912 (875) ; Bordage, La philosophie de La Mennais, Strasbourg, 1869 (606) ; C. Boutard, Lamennais, sa vie et ses doctrines, t. I, 1905 ; t. H, 1908 ; t. iii, 1913 (791). Boyer, Antidote confre les aphorismes de M. F. de la Mennais, 1826 (150) ; Examen de la doctrine de M. de la Mennais, 1834 (266) ; Défense de l’ordre social contre le carbonarisme moderne, avec un jugement sur M. de la Mennais considéré comme écrivain, et une dissertation sur le romantisme, 1835, 2 in-8° ; Bremond, L’inquiétude religieuse, IIe série, 1909 (830) ; Pour le romantisme, 1923 ; Brunetière, Lamennais, Revue des Deux Mondes, 1er février 1893 (690) ; Brute, évêque de Vincennes, Rapport au pape sur son entretien avec La Mennais, 1er mars 1836 (343) ; cf. abbé Charles Brute de Rémur, Vie de Mgr Brute de Rémur, premier évêque de Vincennes, Rennes, 1887 (664) ; Cacheux, Principaux systèmes philosophiques en France depuis 1800, 1834 (267) ; C. Calippe, Les relations d’Auguste Comte et de Lamennais, dans Revue du clergé français, 1er octobre 1918 (900) ; Caro, Nouvelles études morales sur le temps présent, 1869 (601) ; L. H. Caron, Démonstration du catholicisme, 2 vol. in-8o, 1834-1836 (270) ; A. Chrétien, Le christianisme de Lamennais, Berne, 1897, (170) ; Combalot, Éléments de philosophie catholique, 1833 (262) ; Lettre de M. l’abbé C. à M. F. de la Mennais, en réponse à son livre contre Rome, Tournay (347) ; Deuxième lettre…, Paris, 1837 (352) ; cf. Ricard, L’abbé Combalot. L’action catholique de 1820 à 1830, Paris, 1891 (680) ; Damiron, Essai sur l’histoire de la philosophie en France au XIXe siècle, 1828 (192) ; Debidour, Histoire des rapports de l’Église et de l’État en France de 1789 à 1870, Paris, 1898 (718) ; Lamennais et le parti néocatholique, dans la Revue des cours et conférences, 31 mars
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Leroy-Beaulieu, Les catholiques libéraux, L’Église et le libéralisme, de 1830 à nos jours, 1885 (654) ; Longhaye, Lamennais, dans Études, 20 mai, 5 et 20 juin 1900 (737) ; Madrolle, Histoire secrète du parti et de l’apostasie de M. de la Mennais, 1834 (272) ; Mainage, La chute de Lamennais, dans Revue pratique d’apologétique, 1er mars 1916 (895) ; C. Maréchal, Un fragment inédit de l’« Esquisse d’une philosophie », dans Revue de métaphysique et de morale, novembre 1898 et janvier 1899 (726) ; La clef de « Volupté », 1905, (779) ; Essai d’un système de philosophie catholique, 1906 (797) ; La jeunesse de La Mennais, 1913 (880) ; Un centenaire : le premier volume de l’Essai sur l’indifférence, dans Le Correspondant, 10 décembre 1917 (899) ; Maret, Le néochristianisme de M. de Lamennais et sa traduction des Évangiles, dans Le Correspondant, 1846, t. xiv (446) ; Mercier, Lamennais d’après sa correspondance et les travaux les plus récents, 1895 (699) ; Mourret, Le mouvement catholique en France de 1830 à 1850, 1917 (898) ; O’Mahony, Souvenirs politiques, 1831 (234) ; Joseph d’Ortigues, Maladie et derniers moments de M. de Lamennais, 1845 (510) ; Paganel, Considérations… ou examen critique des opinions de M. de la Mennais, 1824 (126) ; Doctrine de M. l’abbé de la Mennais, déférée… à la cour de Rome, 1827 (190) ; Paguelle de Follenay, Monsieur Teysseyre, 1882 (642) ; J.-M. Peigné, Lamennais, sa vie intime à La Chênaie, 1864 (589) ; C. Périn, Le modernisme dans l’Église, 1881 (638) ; N. Peyrat, Béranger et Lamennais, Correspondance, entretiens et souvenirs, 1861 (564) ; Pujol, Coup d’oeil sur le système religieux et politique de L’Avenir, Toulouse, 1831 (238) ; Quérard, Notice bibliographique des ouvrages de M. de Lamennais, de leurs réfutations, de leurs apologies et des biographies de cet écrivain, 1849 (78) ; Rastoul, Le P. Ventura, 1906 (804) ; Histoire de la démocratie catholique en France, 1780-1903, 1913 (881) ; G. Reyss, Lamennais apologèle catholique, étude biographique et critique, Genève, 1887 (665) ; Mgr Ricard, L’école menaisienne : Lamennais, 2e édit., 1883 (645) ; L’école menaisienne, Gerbet, Salinis et Rohrbacher, 1883 (646) ; Rohrbacher, Catéchisme du sens commun, 1825 (134) ; Histoire universelle de l’Église catholique. La 6e édition, 1872, débute par la Notice biographique et littéraire sur l’abbé Rohrbacher, par Charles Sainte-Foi. La Notice se termine par le testament de Rohrbacher, qui contient l’indication de ses divers écrits, en particulier un ouvrage manuscrit : Justification des doctrines de M. de Lamennais contre une censure imprimée à Toulouse. Voir au t. xiv de cette édition le t. xci, de 1802 à 1852, § ii, 1815 à 1848, pour l’histoire de Lam. ; A. Roussel, Lamennais d’après des documents inédits, Rennes, 1892 (689) ; Lamennais intime, 1897 (713) ; Lamennais et ses correspondants inconnus : Des Saudrais, Querret, Caron, Guéranger, Vuarin, Macé de la Vitléon, 1912 (869) ; Lamennais à La Chênaie, 1909 (843) ; Derniers jours et mort de Lamennais, Fribourg, 1913 (878) ; Rozaven, Examen d’un ouvrage intitulé : Des doctrines philosophiques sur la certitude… par l’abbé Gerbet, 1831 (241) ; Lettre sur le système philosophique de l’abbé de la Mennais, 1851 (498) ; Sainte-Beuve, L’abbé de La Mennais, Revue des Deux Mondes, 1er février 1832 (242) ; Paroles d’un croyant, ibid., Ier mai 1834 (294) ; Affaires de Rome, ibid., 15 novembre 1836 (346) ; ces trois articles sont reproduits dans Portraits contemporains, t. i ; Correspondance de Lamennais, dans Nouveaux lundis, t. i, 1863 (563) ; Œuvres inédites de F. de La Mennais, publiées par M. A. Blaize, dans Nouveaux lundis, t. xi (601) ; Scherer, Mélanges de critiques religieuse, 1860 (557) ; Segretain, Examen raisonné de la doctrine philosophique de F. Lamennais, 1843 (438) ; Sénac, Le christianisme considéré dans ses rapports avec la civilisation moderne, 1837 (354) ; Spuller, Lamennais, Étude d’histoire politique et religieuse, 1892 (683) ; Trébutien, Maurice de Guérin, journal, lettres et poèmes, avec une notice écrite par Sainte-Beuve, et les Impressions et souvenirs de F. du Breil de Marzan, 1861 (561) ; Ventura de Raulica, Lettre surla dernière disposition d’esprit de M.l’abbé F. de Lamennais, dans Annales de philoscphie chrétienne, novembre 1857 (545) ; Viatte, Le catholicisme chez les romantiques, 1922 (1161) ; Vincent, Observations sur l’unité religieuse, en réponse au livre… intitulé Essai…, 1820 (104) ; Vrindts ou Wrindts, Nouvel essai sur la certitude, 1828 (193) ; Les erreurs de M. de La Mennais, 1832 (247) ; Les Paroles d’un croyant, revues, corrigées et augmentées, 1834 (289).