Dictionnaire de théologie catholique/Origénisme
ORIGÉNISME. — Sous ce titre nous étudierons les controverses dites origénistes. — I. Après un rapide aperçu des attaques formulées contre l’orthodoxie d’Origène durant le premier siècle qui suivit sa mort, nous étudierons : II. La controverse origéniste de la fin du ive siècle, qui aboutit à la condamnation du grand Alexandrin par le pape Anastase Ier et à la prohibition de ses livres par l’autorité impériale ; III. Les controverses origénistes du vie siècle qui se terminèrent par la double condamnation d’Origène au concile de Menas en 543 et au Ve concile général en 553.
I. Les attaques formulées au ive siècle. — Il faut descendre jusqu’aux environs de l’an 300 pour connaître d’une manière positive ce que certains hommes d’Église trouvaient de répréhensible dans l’enseignement d’Origène.
Méthode d’Olympe († 311) lui reproche d’avoir enseigné l’éternité de la création. De creatis, c. ii, édit. Bonwetsch, p. 494 ; il combat sa doctrine de la préexistence des âmes, enfermées dans les corps comme dans une geôle ou un tombeau, De resurrectione, t. I, c. xxix, xxxii, xxxiii, p. 258, 267 sq. ; il s’élève contre son interprétation de Gen., iii, 21, où Origène voit, dans les peaux d’animaux dont Dieu revêtit Adam et Ève après leur chute, une allégorie de la création du corps, Dieu n’ayant pu, comme un vulgaire corroyeur, confectionner des vêtements de peaux d’animaux. De resurrectione, t. I, c. iv, xxxii, p. 224, 270 ; il critique l’opinion d’Origène localisant le paradis terrestre au troisième ciel et non sur cette terre, De resurrectione, t. I, c. lv, p. 313 ; enfin il essaie de démontrer que la conception origéniste de la résurrection, qui nie l’identité matérielle des corps ressuscités et des corps mortels, n’est pas recevable, De resurrectione, t. I, c. xx sq., p. 242 sq.
L’influence de Méthode dans les controverses origénistes a été considérable. Dans le Panarion, lorsqu’il traite des erreurs d’Origène, saint Épiphane a inséré une grande partie du De resurrectione de Méthode ; Hær., lxiv, t. ii, édit. Holl, p. 421-499, reproduisant De resurrectione, p. 242-345. Épiphane a aussi reproduit, en l’amplifiant, le mot sur Dieu qui, n’étant pas corroyeur, n’a pu confectionner des vêtements de peaux, et bien des antiorigénistes l’ont répété après lui. Sur Méthode, adversaire d’Origène, voir Méthode d’Olympe, t. x, col. 1610 ; Farges, Les idées morales et religieuses de Méthode d’Olympe, Paris, 1930, surtout p. 89 sq.
L’empereur Justinien nous apprend qu’un contemporain de Méthode, Pierre, évêque d’Alexandrie († 312), dans un livre sur l’âme, aujourd’hui perdu, combattit la conception origéniste de la préexistence des âmes, dans laquelle il ne voyait qu’une spéculation philosophique, et qu’il traitait de μάθημα τῆς Ἑλληνικῆς φιλοσοφίας. Sur Pierre d’Alexandrie, adversaire d’Origène, voir Justinien, Epist. ad Menam, P. G., t. lxxxvi a, col. 961 ; Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, t. i, p. 493 ; Christ-Stählin, Griechische Litteraturgeschichte, t. ii b, p. 1119. Méthode et Pierre d’Alexandrie jouissaient d’une grande autorité dans l’Église ; néanmoins il semble bien qu’à leur époque les partisans d’Origène étaient très nombreux. À en croire Photius, Piérius aurait enseigné la préexistence des âmes, tout comme Origène, et aurait mérité d’être appelé « le nouvel Origène ». Bibliothèque, cod. cxix. P. G., t. ciii, col. 401.
Les apologies pour Origène, dues à la plume d’hommes de valeur, auraient été très nombreuses au début du ive siècle. Photius, cod. cxviii, P. G., t. ciii, col. 396. Photius a encore lu celle que le martyr Pamphile a composée avec la collaboration d’Eusèbe de Césarée. Des six livres dont elle se composait, un seul nous a été conservé dans la traduction de Rufin, P. G., t. xvii, col. 543 sq. Nous y apprenons que les attaques des antiorigénistes de cette époque visaient surtout la doctrine trinitaire du Péri Archôn, col. 519. Pamphile nous donne ensuite les principaux griefs formulés alors contre le grand Alexandrin. On lui reprochait d’avoir enseigné que le Fils de Dieu est innatus et qu’il parvient à la subsistence par prolation et non par filiation. Nous avons là un exemple de la célèbre confusion entre ἀγέννητος et ἀγένητος, innatus et increatus. D’autres faisaient de lui un sectateur d’Artémas et de Paul de Samosate, qui ne voit dans le Fils qu’un purus homo. D’autres voyaient en lui un adhérent du docétisme, ne concevant les actions du Sauveur que comme des allégories. On lui reprochait aussi d’avoir enseigné l’existence de deux Christs et d’avoir volatilisé en allégories les faits rapportés par la Sainte Écriture. On critiquait sa conception de la résurrection des morts et de la nature de l’âme ; enfin, on lui reprochait d’avoir nié le châtiment des pécheurs et d’avoir enseigné la métempsycose, le passage de l’âme de l’homme dans des corps d’animaux, col. 578 sq.
L’opuscule d’Eustathe d’Antioche, Περὶ τῆς ἐγγαστριμύθου, semble être, lui aussi, du commencement du ive siècle. Nous y lisons une vive critique de l’interprétation donnée par Origène de l’épisode de la pythonisse d’Endor au Ier livre des Rois, xxviii, 12 sq. Pour Eustathe, l’interprétation réaliste de ce morceau telle qu’Origène la proposait, implique la réalité de la mantique et de la chiromancie du paganisme. Περὶ τῆς ἐγγαστριμύθου, c. iii, vi, vii, P. G., t. xviii, col. 617 sq. ; édition de Klostermann, dans les petits textes de Lietzmann, p. 19, 23, 24. L’évêque d’Antioche rappelle aussi la polémique de Méthode contre la conception origéniste de la résurrection, c. xxii, p. 51, P. G., t. xviii, col. 657.
La controverse arienne semble avoir fait quelque peu oublier la question des erreurs d’Origène. Cependant, dans le De decretis Nicœnæ synodi, saint Athanase cite deux passages du Péri Archôn qui lui semblent militer en faveur de la consubstantialité des personnes divines ; dans la ive lettre à Sérapion, tout en combattant l’interprétation proposée par Origène de Heb., vi, 4-6, il n’hésite pas à nommer Origène « le savant et laborieux Origène : πολυμαθὴς καὶ φιλόπονος ». Au même passage du De decretis, Athanase fait une recommandation, trop oubliée par les antiorigénistes de tout temps, qu’il ne faut pas confondre, dans les écrits d’Origène, l’opinion qu’il cite pour la réfuter avec la sienne propre. C. xxvii, P. G., t. xxv, col. 465 ; Epistola iv ad Serapionem, n. 9, P. G., t. xxvi, col. 649.
Dans la seconde moitié du ive siècle, Évagre du Pont, dans ses Problèmes gnostiques, semble avoir suivi Origène pour la doctrine de la préexistence des âmes et de l’apocatastase ; et Didyme l’Aveugle s’est efforcé, dans un commentaire du Péri Archôn, d’en démontrer l’orthodoxie trinitaire. Par contre, Apollinaire a écrit contre Origène. Rien toutefois ne s’est conservé de ces écrits. Sur Évagre, voir Bardenhewer, Altkirchliche Literatur, t. iii, p. 97 ; sur le commentaire de Didyme, voir Socrates, H. E., IV, xxv, P. G., t. lxvii. col. 528.
Saint Basile ne se dissimulait pas que certaines formules trinitaires d’Origène laissaient à désirer. Cela ne l’empêcha pas de donner dans la Philocalie, en collaboration avec son ami Grégoire de Nazianze, un recueil de morceaux choisis d’Origène et de le citer comme un témoin de la divinité du Saint-Esprit. Liber de Spiritu Sancto, c. lxxiii, P. G., t. xxxii, col. 204. Le frère de saint Basile, Grégoire de Nysse, était un admirateur d’Origène.
Cette brève revue suffit à démontrer que les protagonistes du dogme de Nicée, sans être aveugles pour les défauts de la doctrine origéniste, avaient néanmoins en haute estime l’auteur lui-même. Mais l’encre de la Philocalie était à peine sèche que déjà s’annonçait la première grande controverse origéniste.
II. La première controverse origéniste. 1o L’attaque de saint Épiphane dans le Panarion. — C’est dans les années 375 à 377 que saint Épiphane écrivit le Panarion, son grand ouvrage contre les hérésies. La lxive hérésie est consacrée à la réfutation des erreurs d’Origène.
Elle débute par quelques détails historiques. Nous y lisons que, prêtre d’Alexandrie, Origène fut obligé de quitter cette ville à cause de son apostasie, pendant la persécution de Dèce. C. ii. Ne voulant rien laisser dans l’Écriture sans explication, il tomba dans des erreurs beaucoup plus graves que les anciennes hérésies, car c’est dans ses écrits qu’Arius, les anoméens et les hérétiques postérieurs ont puisé leurs doctrines pernicieuses. C. iv. Après cette introduction, qui ne manque pas de jeter un jour singulier sur la documentation de notre hérésiologue, vient l’exposé des erreurs d’Origène. C. iv, éd. Holl, p. 408-413.
En voici le début : « Il (Origène) dit, premièrement, que le Fils unique ne peut voir le Père, que l’Esprit ne peut voir le Fils, que les anges ne peuvent voir l’Esprit, que les hommes ne peuvent voir les anges ; ceci est sa première erreur. Il ne veut donc pas que le Fils soit de l’essence du Père ; loin de là, il le conçoit comme tout à fait étranger au Père et comme une créature ; il prétend que le vocable de Fils lui est attribué par grâce. Mais il existe encore de lui d’autres erreurs plus importantes. » Loc. cit. La première assertion, celle qui porte sur l’invisibilité du Père par rapport au Fils et celle du Fils par rapport à l’Esprit, a été insérée par Koetschau dans le texte du Péri Archôn, bien que Rufin en nie l’authenticité. Elle correspond à la doctrine exprimée par Origène, t. I, c. viii, édit. cit., p. 25, 26 ; le membre de phrase concernant les anges et le Saint-Esprit n’a pu être retrouvé ni dans le Péri Archôn, ni dans aucun autre ouvrage d’Origène. La particule γὰρ — il ne veut donc pas — qui suit l’incise : « ceci est sa première erreur », semble bien indiquer que l’idée exprimée ensuite, la négation de l’homoousie et de la filiation naturelle du Fils, est une conséquence tirée par Épiphane du texte qu’il vient de citer. Or, dans le chapitre cité du Péri Archôn, Origène distingue voir, qui est propre au corps, de connaître, qui est propre à l’esprit, videre de cognoscere. Le Fils ne saurait voir le Père, parce que la nature divine n’est pas perceptible à l’œil du corps, et il cite Matth., xi, 27, pour faire remarquer que, dans l’Évangile, Jésus ne dit pas : Nul ne voit, mais nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils », et il conclut que ce qui est dit voir, pour les êtres corporels, doit être appelé connaître, pour le Père et le Fils. La conclusion que tirait Épiphane ne semble donc pas ici justifiée. Nous aurons à remarquer que semblables réserves s’imposent à l’égard des citations faites par les antiorigénistes, notamment Théophile d’Alexandrie et Justinien.
Passant à des erreurs « plus importantes », Épiphane fait grief à Origène d’avoir enseigné la préexistence des âmes qui, « étant de nature angélique, ont été enfermées dans des corps en punition des fautes qu’elles auraient commises, et envoyées ici bas pour y subir une épreuve ». Il estime qu’Origène est retombé dans la mythologie du paganisme en faisant état, comme preuves de sa doctrine, des étymologies de δέμας, corps, dérivé de δέδεσθαι, être enchaîné, et de ψυχή, l’âme, dérivé de ψῦχος, le froid. Il juge fautive l’interprétation donnée par Origène des ps. cxiv, 7, et cxviii, 67 (convertere anima mea in requiem tuam et Priusquam humiliarer, ego deliqui), en faveur de sa doctrine de la préexistence de l’âme et de sa venue en un corps, en punition d’une faute. Épiphane reproche encore à Origène, sans donner de précision, d’avoir dit qu’Adam a perdu la similitude avec Dieu. Reprenant ensuite un grief déjà formulé par Méthode, il relève avec véhémence l’interprétation origéniste de Gen., iii, 21, et, à la fin de l’Hær. lxiv, il revient sur ce point, citant avec colère la phrase attribuée à Origène : « Dieu était donc corroyeur pour qu’il ait pu confectionner des vêtements de peaux à Adam. » C. lxiii, édit. Holl, p. 500.
Nous avons déjà remarqué que les deux tiers environ de l’Hær. lxiv ne sont qu’une longue citation du De resurrectione de Méthode d’Olympe. Combattant la conception origéniste de la résurrection. Épiphane résume en quelques mots tous ses reproches : « … à certains endroits, il l’affirme (la résurrection), à d’autres, il la nie totalement ; parfois il ne l’admet que partielle. » C. iv, édit. Holl, p. 413. Enfin, Épiphane reproche à Origène d’avoir allégorisé le paradis, ainsi que les eaux du dessus du firmament et du dessous de la terre, et, plus tard, le bon évêque de Salamine se demande comment le déluge aurait été possible, si une telle exégèse était fondée ! C. iv, cf. S. Jérôme, Epist., li, 5, P. L., t. xxii, col. 523. Notons encore qu’Épiphane opine qu’Origène ne reconnaît le Fils que comme une créature, parce qu’il le nomme γενητὸς Θεός, car, ajoute Épiphane, il n’y a pas synonymie entre γεννητός et γενητός. Holl, p. 415-416. Épiphane termine sa réfutation en affirmant que la déviation d’Origène vient de son aveuglement par la culture (παιδεία) grecque. C. lxxii, p. 523.
2o Attitude de saint Jérôme. La première escarmouche en Palestine. — Tous ces griefs ont été repris par saint Jérôme dans son pamphlet contre Jean de Jérusalem ; ceux qui concernent la préexistence des âmes, par Théophile d’Alexandrie. Toutefois, il ne semble pas que ces critiques d’Épiphane, si vives qu’elles aient été, aient trouvé beaucoup d’écho au moment où elles furent formulées, vers les années 375-380.
Ainsi, dans une lettre écrite à Paula, vers l’an 385, saint Jérôme, qui croyait qu’Origène avait subi une condamnation ecclésiastique de son vivant, faisait néanmoins encore un éloge magnifique du grand Alexandrin, et affirmait qu’il avait été frappé par suite de l’envie de ses adversaires et « non à cause de nouveautés dogmatiques, non pour motifs d’hérésie, comme actuellement des chiens enragés font semblant de le penser. » Epist., xxxiii, 4, P. L., t. xxii, col. 447. L’édition de Hilberg seule donne le texte complet de cette lettre. La notice consacrée à Origène dans le De viris, écrit en 398, respire l’enthousiasme : Jérôme y célèbre son génie immortel. De viris, c. liv, P. L., t. xxiii. col. 698 sq. Du reste il est reconnu que Jérôme, avant l’année 394, n’a jamais parlé d’Origène d’une manière défavorable, bien que, sur plus d’un point, il se soit séparé de lui. Sur cette attitude de saint Jérôme à l’égard d’Origène, antérieurement à 394. voir Cavallera, Saint Jérôme, sa vie, ses œuvres, Paris. 1922, t. ii, note Q. Nous verrons que Jérôme finit par se ranger parmi « les chiens enragés » qui voyaient en Origène l’hydre des hérésies.
En 395, un certain Atarbius se présenta à Rufin, au mont des Oliviers à Jérusalem, et à Jérôme, en son monastère de Bethléem, et leur demanda de renier les erreurs d’Origène. Rufin le renvoya en le menaçant de coups de bâtons ; Jérôme lui donna satisfaction. S. Jérôme. Apol., III, c. xxxiii, P. L., t. xxiii, col. 503. Cavallera essaie d’expliquer cette brusque volte-face de Jérôme par le souci qu’avait celui-ci de maintenir intact son renom d’orthodoxie, op. cit., t. ii, p. 206. Mais n’avait-il pas ce souci quand, dix ans après la publication du Panarion, il traitait de chiens enragés ceux qui prétendaient qu’Origène avait été condamné comme hérétique ? Quoi qu’il en soit des motifs qui le guidèrent en cette occasion, à partir de ce moment. Jérôme devint un adversaire intraitable d’Origène.
L’intervention d’Atarbius n’eut pas de suite, mais, peu après, en cette même année 395, Épiphane arriva à Jérusalem. Immédiatement, il mit en garde l’évêque Jean contre les sectateurs d’Origène qui se trouvaient dans son entourage, tout particulièrement contre Rufin et Palladius, et l’invita instamment à anathématiser les erreurs origénistes. Tout ce qu’il obtint de l’évêque de Jérusalem fut que celui-ci, dans un sermon prononcé dans sa cathédrale, résumât les principaux points de sa foi, mais sans souffler mot d’Origène et de sis doctrines. Quelque temps après, Jean, agacé des perpétuelles objurgations d’Épiphane, essaya de le mettre en mauvaise posture en prêchant contre les anthropomorphistes, les adversaires d’Origène passant à cette époque pour être infectés de l’erreur anthropomorphiste. À la fin du sermon, Épiphane se leva pour dire : « Tout ce qu’a dit mon frère par la dignité, mon fils par l’âge, est parole bonne et fidèle, ma voix aussi le condamne, mais il est juste, en condamnant cette hérésie, de condamner également les dogmes pervers d’Origène. » Sur ces faits, voir la lettre d’Épiphane à Jean de Jérusalem dans S. Jérôme, Epist., li, 3, 6, 9 sq., et le Contra Johannem, 11, P. L., t. xxii, col. 519 sq. ; t. xxiii, col. 380 sq.
Sur ces entrefaites, Épiphane, quittant brusquement Jérusalem, se retira à son monastère de Besan-Duc près d’Éleuthéropolis. De là, par de fréquentes lettres, il continua à harceler l’évêque de Jérusalem en vue de l’amener à une condamnation d’Origène. S. Jérôme, Epist., li, n. 1, t. xxii, col. 517 sq.
Environ un an après ces événements, une délégation de moines du monastère de Jérôme à Bethléem alla trouver Épiphane à Besan-Duc, pour régler un dissentiment qui s’était élevé entre eux et le vieil évêque de Salamine. À cette occasion, Épiphane conféra le diaconat et la prêtrise à Paulinien, frère de Jérôme, qui conduisait la délégation, afin que le monastère de Bethléem eût un prêtre à sa disposition, Jérôme se refusant toujours à faire usage de ses pouvoirs d’ordre. Jean de Jérusalem, mécontent de cette façon d’agir, s’en plaignit vivement. Épiphane lui écrivit une longue lettre justificative ; il y reproduit les griefs formulés contre Origène dans le Panarion, augmentés d’un nouveau chef d’accusation, concernant le salut final du démon ; et il invite derechef Jean à anathématiser publiquement le docteur alexandrin.
Cette lettre excita un grand émoi en Palestine et fut traduite en latin par saint Jérôme : c’est la lettre li, P. L., t. xxii, col. 517 sq. Voyant que Jean ne lui répondait pas, Épiphane invita les moines de Palestine à rompre la communion avec leur évêque. Il écrivit aussi au pape Sirice et aux évêques de Palestine pour dénoncer l’hétérodoxie de Jean. Contra Johannem, 14, P. L., t. xxiii, col. 383. Jérôme et ses moines donnèrent suite à cette invitation. Par représailles, l’évêque de Jérusalem interdit à Jérôme et aux membres de sa communauté l’entrée de l’église de la Nativité de Bethléem ; mais Jérôme ne se départit en rien de son attitude hostile à l’égard de Jean et des doctrines origénistes. Contra Johannem, col. 411 B. Enfin, Jean de Jérusalem, irrité de l’attitude hostile de Jérôme, eut recours aux grands moyens ; il obtint de l’empereur une sentence d’exil contre Jérôme et ses partisans ; mais la menace d’une invasion hunnique détourna l’attention des autorités impériales et la sentence d’exil ne fut pas exécutée. Lettre de S. Jérôme à Théophile d’Alexandrie, Epist., lxxxii, 10 ; lxxvii, 8, P. L., t. xxii, col. 741, 896. Pour en finir, l’évêque de Jérusalem réclama l’intervention du patriarche d’Alexandrie, Théophile, qui jouissait d’un grand crédit auprès des moines. En juin 396, Théophile envoya à Jérusalem comme conciliateur un de ses prêtres nommé Isidore, qui jouissait d’un grand renom d’ascétisme. Sa mission échoua, mais il emporta à Alexandrie une lettre de Jean pour Théophile. Dans cette lettre, l’évêque de Jérusalem exposait ses démêlés avec Épiphane et Jérôme à son point de vue ; il y avait aussi inséré une profession de foi correcte. Voir les fragments de cette lettre dans le Contra Johannem, col. 391, et la reconstitution de la profession de foi de Jean dans Caspari, Ungedruckte Quellen zur Geschichte des Taufsymbols, t. i, Christiania, 1866, p. 100-172. Cette lettre de Jean fut aussi envoyée à Rome et fit bonne impression sur le pape Sirice.
Informé de ce fait par Pammachius, Jérôme attaqua l’évêque de Jérusalem dans un pamphlet très violent, le Contra Johannem Hierosolymitanum, auquel nous nous sommes déjà référé. Il y réédite les griefs antiorigénistes de saint Épiphane et s’efforce de démontrer l’hétérodoxie de la profession de foi de Jean. Voir surtout n. 4, 25, 27. Toutefois, la réconciliation de Jérôme et de Jean arriva très vite après cet éclat. Au reçu de la lettre de Jean de Jérusalem, Théophile écrivit à tous les moines de Palestine une longue exhortation à la concorde et à la soumission à l’évêque. Cette lettre est perdue, mais nous avons encore la réponse de Jérôme, Epist., lxxxii, P. L., t. xxii, col. 736 sq. En 397, Jérôme se réconcilia avec son ancien ami Rufin, qui avait toujours été du parti de l’évêque ; c’est vers la même époque qu’il dut faire également la paix avec l’évêque Jean. Il ne semble pas qu’à cette occasion on ait fait mention d’Origène : chaque parti a dû coucher sur ses positions. Cavallera, t. i, p. 227.
Cette paix ne devait pas être de longue durée. Rufin, retourné en Italie, y publiait, en 398, une traduction du Péri Archôn. Dans la préface, il se donnait comme le continuateur de l’œuvre commencée par Jérôme, qui avait déjà traduit un certain nombre d’homélies d’Origène. Très irrité de se voir rappeler son passé origéniste, le solitaire de Bethléem attaqua violemment Rufin. Il reprit les griefs d’Épiphane contre l’orthodoxie d’Origène et contesta l’exactitude de la traduction de Rufin. Toutefois ce n’est pas cette polémique entre les deux moines qui amena la catastrophe : ce fut la volte-face de Théophile d’Alexandrie. Sur la polémique entre Rufin et Jérôme, voir Jérôme (Saint), t. vii, col. 899 sq., et Rufin ; cf. Cavallera, t. i, p. 229 sq.
3o Offensive de Théophile d’Alexandrie. — Jusqu’à cette époque, Théophile avait été favorable à Origène. Brusquement, en l’an 400, un concile convoqué par lui condamna solennellement les erreurs de l’ancien maître du Didascalée d’Alexandrie.
A en croire Socrates et Sozomène, ce changement d’attitude de l’évêque d’Alexandrie aurait été provoqué par une manifestation des moines anthropomorphistes de Nitrie, violents adversaires d’Origène, et par sa brouille avec le prêtre Isidore, qui s’était réfugié auprès des Longs Frères, troiscélèbresmoines de Nitrie, grands admirateurs d’Origène. Socrates, H. E., IV, iv, P. G., t. lxvii, col. 684 sq. ; Sozomène, H. £., VIII, xi-xii, ibid., col. 1544 sq.
Quoi qu’il en soit des motifs qui ont influencé Théophile en cette affaire, dès la clôture de son concile, il notifia la condamnation d’Origène aux évêques de Palestine et de Syrie. Cette synodique nous a été conservée dans la traduction qu’en a faite saint Jérôme. Epist., xcii, P. L., X. xxii, col. 759 sq. Théophile y débute en disant qu’il n’a pas cru devoir rester inactif devant la propagande faite dans les monastères de Nitrie en faveur des erreurs origénistes. Au concile réuni dans le désert de Nitrie, les livres d’Origène furent lus et on y releva maintes propositions hétéro-' doxes. C. i. Ainsi, dans le Péri Archôn, Origène a écrit : « Le Fils, par rapporta nous, est vérité ; par rapport au Père, il est erreur » ; et « Le Fils est inférieur au Père dans la même mesure que Pierre et Paul sont inférieurs au Fils ; » et encore : « Le règne du Christ aura une fin et le diable purifié de toutes ses souillures recevra l’honneur qui lui revient et sera soumis avec le Christ. » Dans le De oratione, le synode releva le passage suivant : « Nous ne devons pas prier le Fils, ni le Fils avec le Père, mais le Père seul. » Le concile reproche ensuite à Origène d’avoir dit qu’après de nombreux siècles révolus, nos corps seront petit à petit réduits à rien et se dissoudront en un souille léger, et que les corps ressuscites seront non seulement corruptibles, mais mortels. Quant aux anges, le concile reproche à Origène d’avoir nié leur création au ciel et d’avoir enseigné que la diversité de leurs classes et de leurs fonctions provenait de fautes commises antérieurement. La synodique s’élève aussi contre l’opinion origéniste que les démons se nourrissent du fumet des sacrifices païens, comme les anges se délectent du sang et de l’encens des sacrifices d’Israël. Enfin, le concile voit dans Origène un adepte de l’astrologie, parce qu’il aurait dit que les démons connaissent l’avenir par l’observation du cours des astres. P. L., t. xxii, col. 762 sq. Après avoir copieusement invectivé les moines origénistes et essayé de ruiner la réputation d’Isidore par une histoire de femme, la synodique cite un passage du De resurrec(ione d’Origène : Le terme art magique ne me semble pas désigner une chose réelle, mais, s’il existe véritablement, il n’y a en lui rien de mal ni de méprisable, » pour en conclure qu’Origène était un sectateur de la magie. Le concile reproche à Origène d’avoir essayé de démontrer dans le Péri Archôn que le Verbe de Dieu n’avait pas pris un corps humain, col. 766 sq. ; enfin il excommunie Isidore et les origénistes.
Les citations du Péri Archôn données par la synodique ne se trouvent pas dans la traduction de Rufin. Koelschau lui-même, bien que prévenu contre la fidélité de celle-ci, n’a pas osé les insérer dans le texte ; il n’y a que la première qu’il ait rangée dans les testimonia en reprochant à Rufin d’avoir sciemment altéré le texte d’Origène. Voir l’édition du Péri Archôn de Rufin, p. 36. Dans ses Recherches sur l’histoire du texte et des versions latines du De Principiis d’Origène, G. Bardy ne s’est pas préoccupé de ces citations.
Au reçu de la synodique de Théophile, les évêques
de Palestine réunis en concile à Jérusalem, pour la fête de la Dédicace, 14 septembre 400, envoyèrent au patriarche d’Alexandrie une adhésion froide et digne. Ils marquèrent dans leur lettre, qu’à part quelques tenants des erreurs d’Apollinaire, la Palestine était exempte de tout hérétique et que, pour leur part, ils n’avaient jamais entendu personne enseigner que le règne du Christ aurait une fin, que le diable serait rétabli dans son état primitif et soumis à Dieu comme le Christ. Si toutefois, continuaient-ils, il existe des hommes qui aient enseigné dans leurs écrits que le Fils est vérité par rapport à nous et erreur par rapport au Père, etqu’ilestinférieur au Père comme Pierre et Paul lui sont inférieurs, les évêques s’associent à leur condamnation par le concile de Théophile. Ils terminent en promettant de ne pas admettre à leur communion ceux que le patriarche d’Alexandrie aurait excommuniés pour les erreurs susdites ou pour toute autre cause. Cette lettre des évêques de Palestine nous est conservée dans la traduction qu’en a faite saint Jérôme. Epist., xciii, P. L., t. xxii, col. 769 sq. Un des évêques de Palestine, Denys de Lydda, qui trouvait sans doute cette lettre trop froide, envoya à Théophile une adhésion enthousiaste, dans laquelle il l’exhortait à pourfendre du glaive de l’évangile le maître d’Arius (Origène) et son disciple (Isidore ou Rufin). Traduite par Jérôme, Epist., xciv, P. L., t. xxii, col. 771. Théophile envoya également sa synodique au pape Anastase I er. Celui-ci, qui jusque-là avait ignoré Origène et ses écrits, adhéra à la condamnation du grand Alexandrin et la communiqua aux évêques d’Italie. Lettres à Simplicius de Milan, et à son successeur Vénérius ; voir la première, P. L., t. xx, col. 74 sq. ; la seconde dans la Revue d’histoire et de littérature religieuses, 1899, p. 7 sq. Théophile obtint aussi une sentence des empereurs Honorius et Arcadius, qui interdisait la lecture des livres d’Origène. Lettre du pape Anastase à Jean de Jérusalem, P. L., t. xx, col. 70.
Cette condamnation ne désarma pas Théophile. Dans les lettres festales de 401, 402 et 404, il continua à ferrailler contre Origène. Ces lettres nous ont été conservées dans la traduction de saint Jérôme, sous les n os xevi, xcvni et c des lettres de saint Jérôme. Nous nous contentons d’y relever les griefs formulés contre Origène, qui ne sont pas contenus dans la synodique. La lettre de 401 note que, si Origène est tombé dans l’erreur, c’est par suite de sa trop grande confiance en lui-même, il a mêlé les arguties de la philosophie à l’exposé de la foi chrétienne, c. vi. Suivant le dogme impie des stoïciens, Origène aurait enseigné que les êtres du ciel redescendraient sur terre, seraient même précipités dans les enfers pour être sauvés plusieurs fois encore par la mort du Christ, c. ix. Croyant au salut des démons, pour être conséquent avec lui-même, Origène aurait dû aussi enseigner que le Christ se ferait un jour démon pour les sauver et qu’il instituerait une eucharistie en leur faveur, c. x et xi. Reprenant la citation du De oratione déjà relevée dans la synodique où Origène dit qu’on ne doit pas prier le Christ, Théophile en conclut que le vieux maître du Didascalée niait la divinité de Jésus, c. xiii et xiv. Enfin, la lettre festale condamne la doctrine de la préexistence des âmes, enfermées dans les corps en punition d’une faute, c. xvii. P. L., t. xxii, col. 774 sq.
La lettre festale de 402 (dans les épîtres de Jérôme, Epist. xcviii) appelle Origène l’hydre des hérésies, c. ix ; elle lui reproche d’avoir enseigné la préexistence de l’âme du Christ, c. viii ; d’avoir prétendu que l’opération du Saint-Esprit ne s’étend qu’aux êtres raisonnables, c. xiii, et d’avoir limité l’activité de la Providence aux régions célestes, c. xiv. Elle s’élève contre l’étymologie de <jwX')> c l u 'O r i§ène fait dériver de t^ûxoç, c. xv, et contre son interprétation de Phil., ii, 7. où le docteur alexandrin aurait attesté l’exinanition du Christ par rapport à son âme préexistante, e. xiv. Elle critique vivement le passage du Péri Archôn, IV. iv, 4, où Origène dit que l’âme du Christ et le Fils sont un comme le Père et le Fils sont un, c. xvi. Enfin. Théophile reproche à Origène d’avoir dit que Dieu a créé autant de créatures qu’il en pouvait gouverner, c. xvii. P. L., t. xxii, col. 792 sq. La lettre festale de 404 ne contient en fait de polémique antiorigéniste qu’une allusion à la doctrine de la préexistence des âmes et de l’origine des corps, c.xii, P. L., t. xxii, col. 813 sq.
Entre temps, Théophile avait brutalement expulsé du désert de Nitrie les Longs Frères, le prêtre Isidore et tous les moines à sentiments origénistes. Les principaux d’entre eux se réfugièrent à Constantinople pour y demander la protection de Jean Chrysostome. Dans une lettre à Jérôme, Théophile se plaignit que l’évêque de Constantinople eût reçu avec bonté les origénistes, et en eût même promu quelques-uns au sacerdoce ; cf. lettre de Théophile à Jérôme, traduite par celui-ci, Epist., lxxxix ; de Théophile à Épiphane', également traduite par Jérôme, Epist., xc ; de Théophile à Jérôme, traduite par le destinataire, Epist., cxiii. P. L., t. xxii, col. 756, 757 sq., 931. On sait que cette affaire des origénistes d’Égypte fut un des points du litige entre Théophile et Jean Chrysostome. Voir ce mot, t. vii, col. 660 sq.
Il semble qu’après la chute de Chrysostome, Théophile se soit réconcilié avec les Longs Frères, Isidore étant mort sur ces entrefaites. Socrates raconte que, rentré à Alexandrie, Théophile faisait volontiers ses délices de la lecture d’Origène. À ceux qui s’en étonnaient, il répondait : « Les œuvres d’Origène sont comme un pré, où il y a de belles fleurs et quelques mauvaises herbes ; le tout est de choisir. » Socrates, H. E., VI, xvii, col. 716. C’était revenir à l’opinion de saint Basile, de saint Athanase et de tous les saints docteurs qui avaient parlé avec admiration d’Origène. Rufln avait toujours été de cet avis ainsi que Jérôme lui-même avant sa volte-face.
Y eut-il à cette époque des partisans des erreurs reprochées à Origène par Épiphane et Théophile ? F. Cavallera le nie. Selon lui. « il est impossible de trouver, dans la littérature de cette époque, trace notable d’erreurs origénistes exposées ou défendues systématiquement. » Cavallera, op. cit., t. i, p. 204. Sans doute Évagre du Pont passe pour avoir enseigné la préexistence des âmes ainsi que l’apocatastase, mais rien de semblable ne s l est conservé dans ce qui reste de ses écrits. Une apologie anonyme pour Origène, que Photius a encore lue, essaie de prouver la préexistence des âmes par des textes scripturaires et patristiques. Mais comme les textes patristiques allégués s’arrêtent à Eusèbe de Césarée, il semblerait que l’auteur de cette apologie a écrit dans la première moitié du ive siècle, de sorte que cette pièce ne prouverait rien pour l’époque qui nous occupe. D’autre part, quelques-unes des objections contre lesquelles l’auteur défend Origène semblent appartenir à une phase postérieure des controverses origénistes, par exemple celle qui reproche à Origène d’avoir enseigné que les chérubins sont des pensées du Fils. Aussi G. Bardy estime-t-il que « le résumé donné par Photius est trop bref pour que l’on puisse beaucoup préciser, » en ce qui concerne la date de cet écrit. Recherches sur l’histoire du texte et des versions latines du De principiis d’Origène, Paris, 1923, p. 29. Cette apologie n’étant pas de la fin du ive siècle, nous ne pouvons que nous rallier à l’opinion de Cavallera. Nous n’avons pas fait état en cette étude d’une lettre de saint Jérôme à Avitus, P. L., t. xxii, col. 1060 sq., parce que cette lettre est postérieure de dix ans à la querelle dont il est question.
En outre, elle n’est importante que pour la traduction hiéronymienne du Péri Archôn et pour ses rapports avec celle de Rufin. Notons cependant l’opinion de G. Bardy sur les citations du Péri Archôn qu’elle contient : « Le florilège hiéronymien (de textes du Péri Archôn cités dans la lettre à Avitus), est donc conçu dans le même esprit qui animera encore au vi c siècle les rédacteurs du florilège de Justinien : un esprit de partialité qui pousse le rédacteur à ne signaler que ce qui est mauvais et à omettre tout ce qui peut être bon ; à forcer les couleurs violentes ; à exagérer les contrastes, mais à dissimuler les nuances ; à donner comme des affirmations absolues et sans réserves ce qui, dans l’esprit de l’auteur primitif, était proposé sous forme d’hypothèse et écrit comme la présentation de simples possibilités. Ce n’est pas autre chose qu’un catalogue d’hérésies, une liste de monstruosités. On n’a jamais le droit d’oublier, en lisant de tels recueils d’extraits, pour quel but ils ont été fabriqués, et les sentiments qui animaient les collectionneurs de fragments. Nous n’accuserons pas évidemment saint Jérôme d’avoir fabriqué les textes ; il veut citer Origène et il le cite, mais c’est dans un esprit d’opposition qu’il le fait. » Op. cit., p. 181.
Ce jugement sur les citations d’Origène par saint Jérôme vaut aussi pour les citations d’Épiphane et de Théophile.
III. Les controverses origénistes du vie siècle. — 1o La condamnation d’Origène au concile de Menas, en 543. — Les controverses christologiques du ve siècle avaient fait quelque peu oublier Origène. Néanmoins, il conserva des admirateurs et des détracteurs. L’historien Socrates ne doutait pas de son orthodoxie, même en ce qui concerne la Trinité, et il jugeait sévèrement les adversaires d’Origène : Méthode, Apollinaire, Épiphane et Théophile, auxquels il oppose l’opinion de saint Athanase. Voir plus haut, col. 1566 ; cf. Socrates, H. E., VI, xin ; VII, vi, P. G., t. lxvii, col. 701, 749. Par contre, Théodore de Mopsueste, dans son De allegoria ethistoria, aujourd’hui perdu, semble avoir combattu Origène au moins pour son exégèse allégorisante. Antipater, évêque de Bostra, en Arabie, depuis 455, a écrit contre Origène, un livre fort prisé des antiorigénistes du vie siècle, mais qui ne nous a pas été conservé. Un renseignement donné par Cyrille de Scythopolis, dans la vie de l’abbé Euthyme, nous apprend qu’au milieu du ve siècle il y avait des sectateurs d’Origène en Palestine. D’après Cyrille, cet abbé Euthyme aurait refusé d’admettre dans son couvent quelques moines originaires des environs de Césarée, parce qu’ils professaient les erreurs d’Origène. Cyrille, Vita Euthymii, p. 52, dans l’édition Montfaucon, Analecta graca, t. i, Paris, 1688. Toutefois, ce n’est qu’au vie siècle que la question d’Origène prit un regain d’actualité.
Nous avons la bonne fortune d’avoir des renseignements de première main sur cette dernière phase des controverses origénistes, dans la vie de saint Sabas, écrite par Cyrille de Scythopolis. Cet auteur a dû s’intéresser particulièrement à l’origénisme, car, bien que son héros soit mort en 532, il expose les différentes phases de la controverse origéniste jusqu’à son dénouement, après le Ve concile général. Cette vie de saint Sabas a été éditée par Cotelier, dans Ecclesiæ græcæ monumenta, t. iii, p. 220 sq. Dans son mémoire intitulé Die origenistischen Streitigkeiten im sechsten Jahrhundert und das fiïnfte allgemeine Concil, Munsteren-W., 1898, p. 5 sq., Diekamp a bien débrouillé les questions chronologiques concernant la vie de Sabas et la controverse origéniste du vie siècle. Nous suivons ici la chronologie qu’il a proposée.
1. L’occasion du conflit. — En 514, un certain Nonnus et ses trois compagnons furent admis à la Nouvelle-Laure, peuplée de moines dissidents de la Grande-Laure, fondée par saint Sabas, non loin de Jérusalem. Mais, « sous le couvert de la foi chrétienne, ils adhéraient aux doctrines impies des Hellènes, des juifs et des manichéens, tout particulièrement aux mythes d’Origène, d’Évagre et de Didyme sur la préexistence des âmes. » Vita Sabæ, p. 274. Il ressort de ce renseignement que c’était avant tout la doctrine de la préexistence des âmes qui caractérisait l’origénisme de cette époque. Chassés peu de temps après, à cause de leurs opinions origénistes, ils errèrent autour de Jérusalem en faisant de la propagande pour leur doctrine. En 520, l’abbé de la Nouvelle-Laure étant mort, son successeur, Mammas, permit à Nonnus et à ses compagnons de rentrer au couvent ; toutefois, par crainte de saint Sabas, qui de la Grande-Laure avait l’œil sur eux, ils mirent une sourdine à leur origénisme. Vita Sabæ, p. 274 sq.
En 531, quand Sabas alla à Constantinople, un des compagnons de Nonnus, Léonce de Byzance, réussit à se faufiler dans sa suite. Sur l’identité de ce personnage, voir Léonce de Byzance, t. vi, col. 400 sq. Arrivé dans la capitale, il prit part aux discussions qui eurent lieu avec les monophysites ; mais, sous le couvert de la défense de l’orthodoxie chalcédonienne, il propageait ouvertement l’origénisme. Dès que Sabas s’en fut rendu compte, il se sépara de lui, ainsi que d’un certain nombre de ses moines qui s’étaient montrés partisans de Théodore de Mopsueste. Vita Sabæ, p. 344.
Après la mort de Sabas, 5 décembre 532, les origénistes palestiniens, se sentant les coudées plus franches, réussirent à gagner dés adhérents même dans la Grande-Laure. Leurs chefs étaient Domitien, higoumène de l’ermitage de Martyrius, et Théodore Askidas, diacre à la Nouvelle-Laure, qui devait jouer un rôle important dans l’affaire des Trois-Chapitres. Tous deux assistèrent, en 536, à Constantinople, au concile qui déposa le patriarche Anthime : leurs signatures au bas des Actes de ce synode le démontrent. À cette occasion, ils montrèrent tant de zèle pour le concile de Chalcédoine, qu’au bout de peu de temps, Domitien devint évêque d’Ancyre, et Théodore évoque de Césarée de Cappadoce. Diekamp, op. cit., p. 37. Les origénistes de Palestine, se sentant épaulés par les détenteurs de deux sièges épiscopaux très importants, eurent un regain d’audace. Gélase, le second successeur de Sabas à la Grande-Laure, essaya d’enrayer leur propagande en faisant lire à ses moines le livre qu’Antipater de Bostra avait écrit contre Origène au siècle précédent. Ensuite, voyant qu’il n’arrivait pas à ses fins par la persuasion, il usa de rigueur en renvoyant de la Grande-Laure quarante moines origénistes. Mal lui en prit, car, sous la conduite de Léonce de Byzance, Jes moines origénistes revinrent en force et ils auraient pris la Grande-Laure d’assaut, si un orage miraculeux ne les en avait empêchés. Vita Sabse, p. 362. Quoi qu’il en soit de ce miracle, il ressort du récit de Cyrille de Scythopolis qu’en 542 les couvents palestiniens étaient fortement travaillés par l’origénisme. Pour la fixation de cette date, voir Diekamp, op. cit., p. 34.
Libératus raconte que Pelage, l’apocrisiaire du Saint-Siège à Constantinople. passant en Palestine pour assister au concile de Gaza, qui déposa le patriarche d’Alexandrie Paul, reçut de moines palestiniens des extraits des livres d’Origène, que ces derniers voulaient faire condamner. Pelage aurait abondé dans le sens des moines, espérant qu’une condamnation d’Origène ruinerait le crédit de Théodore Askidas auprès de l’empereur, et il aurait obtenu de l’empereur Juslinien la fameuse lettre à Menas, qui rangeait le grand Alexandrin parmi les hérétiques les plus pernicieux. Libératus, Breviarium, c. xxiii, P. L., t. lxviii, col. 1040.
Le récit de Cyrille de Scythopolis donne plus de détails. Selon lui, le trésorier de Sainte-Sophie de Constantinople, Eusèbe, de passage à Jérusalem pour aller au concile de Gaza, aurait pesé sur l’abbé de la Grande-Laure pour obtenir la réintégration des origénistes expulsés par celui-ci. L’abbé n’obtempéra pas à la suggestion d’Eusèbe, mais, pour lui donner une certaine satisfaction, il renvoya de la Grande-Laure les antiorigénistes notoires. Ceux-ci allèrent se plaindre à Antioche, au patriarche et, pour montrer le bien-fondé de leur réclamation, déposèrent entre les mains dudit patriarche le livre antiorigéniste d’Antipater de Bostra. « Ayant pris connaissance des blasphèmes d’Origène par la lecture de ce livre », le patriarche d’Antioche n’hésita pas et anathématisa les dogmes d’Origène en un concile réuni par ses soins. Pour se venger, les origénistes palestiniens forcèrent l’évêque de Jérusalem à rayer des dyptiques de son Église le nom de son collègue d’Antioche. Mais, sous main, l’évêque de Jérusalem se fit remettre par l’abbé de la Grande-Laure un mémoire contre les agissements des origénistes ; il l’envoya à l’empereur en y ajoutant une lettre dans laquelle il dénonçait lui-même les « nouveautés » origénistes. Ces deux mémoires auraient décidé Justinien à agir. Vita Sabæ, p. 364 sq.
Diekamp donne la préférence au récit de Cyrille de Scythopolis, fixe la date du synode de Gaza au temps de Pâques 542, celle du synode d’Antioche à l’été de la même année, l’envoi des mémoires antiorigénistes à Constantinople à l’automne de la même année, enfin la lettre de Justinien à Menas, au mois de janvier 543. Op. cit., p. 42-45. Quoi qu’il en soit de cette question, les deux récits sont d’accord pour affirmer que la condamnation d’Origène par Justinien a été provoquée par des mémoires envoyés de Palestine à l’empereur. Nous verrons encore l’importance de ce fait.
2. La lettre de Justinien au patriarche Ménas. — Au reçu de cette plainte des moines palestiniens, Justinien écrivit au patriarche de Constantinople, Menas, la longue lettre dont le texte se trouve dans Mansi, Concil., t. ix, col. 488-533.
L’empereur débute en disant qu’ayant toujours considéré la protection et la conservation de la foi comme son principal devoir, il ne croit pas pouvoir rester inactif devant la propagande faite par certaines personnes pour les enseignements d’Origène, qu’on ne peut appeler chrétiens, parce qu’ils sont païens, manichéens et ariens. Cet homme, continue-t-il, a osé blasphémer la Trinité en enseignant que le Père est plus grand que le Fils, que le Fils est plus grand que le Saint-Esprit, que le Saint-Esprit est plus grand que les autres esprits. Il prétend que le Fils ne peut voir le Père et qu’il est lui-même invisible au Saint-Esprit ; que le Fils et le Saint-Esprit sont des créatures ; que nous sommes par rapport au Fils ce que le Fils est par rapport au Père. Selon lui, la puissance divine est limitée et tous les genres et espèces sont éternels comme Dieu. Il prétend qu’un certain nombre d’êtres spirituels sont tombés dans le péché et, en punition de leur péché, ont été bannis dans des corps ; selon la mesure de leurs fautes, ces êtres spirituels pourraient même, à son avis, être enfermés une seconde et une troisième fois dans un corps pour retourner, après purification complète de leurs péchés, à leur état primitif de sainteté et d’incorporéité. Il affirme aussi l’existence successive de plusieurs mondes, dont plusieurs ont déjà existé tandis que d’autres doivent encore parvenir à l’existence.
Après cet exposé des erreurs d’Origène, l’empereur s’indigne qu’un seul homme ait pu professer tant de blasphèmes ; il rappelle la condamnation d’Origène dans le passé et lui reproche d’avoir inséré dans ses écrits un certain nombre de vérités pour pouvoir plus facilement induire les âmes simples en erreur. Platon était son maître, Arius a été son disciple et il est aussi impie que les manichéens.
Justinien passe ensuite à la réfutation des erreurs d’Origène. Il allègue de nombreux textes scripturaires et patristiques contre la doctrine de la préexistence. Plus brève est la réfutation de la doctrine qui tient le soleil, la lune, les étoiles et les eaux au-dessus du firmament pour des êtres animés ; celle de la sphéricité des corps ressuscites est taxée de folie. Il n’est pas étonnant, s’écrie Justinien, qu’Origène, qui a vomi tant de blasphèmes, ait fini par apostasier. Dans sa bonté, Dieu a permis cette apostasie, car, si Origène avait eu l’auréole des martyrs, il aurait séduit un plus grand nombre d’âmes. Enfin, l’empereur combat la négation origéniste de l’éternité des peines de l’enfer. Ensuite, vient l’exposé des mesures qui semblent nécessaires pour enrayer le mal.
Justinien ordonne au patriarche Menas de rassembler tous les évêques présents à Constantinople, ainsi que tous les higoumènes, pour les faire souscrire à l’anathème fulminé contre Origène, ses doctrines blasphématoires et surtout contre les thèses origénistes données en appendice à la lettre impériale. Le procès-verbal de cette assemblée devra être envoyé à tous les autres évêques et higoumènes, afin qu’ils donnent, eux aussi, leur signature à l’anathème contre Origène et les autres hérésiarques nommés avec lui. Pour l’avenir, l’empereur prescrit que nul ne pourra recevoir la consécration épiscopale ou la bénédiction abbatiale, s’il n’a préalablement souscrit l’anathème contre Sabellius, Arius, Apollinaire, Nestorius, Eutychès, Dioscore, Timothée Ælure, Pierre Monge, Anthime de Trébizonde, Théodose d’Alexandrie, Pierre le Foulon, Pierre d’Apamée, Sévère d’Antioche, et enfin contre Origène et ses hérésies. Enfin, Justinien annonce que la présente lettre a été envoyée à l’évêque de l’ancienne Rome, à ceux d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, afin qu’ils prennent les mesures nécessaires contre Origène et ses sectateurs.
Pour démontrer que les griefs allégués contre Origène ne sont pas sans fondement, dans ses œuvres, Justinien cite ensuite vingt-quatre passages du Péri Archôn. Seul, celui qui vise la sphéricité des corps ressuscites n’est basé sur aucun texte d’Origène. Par contre, certaines citations expriment des doctrines dont la première partie de la lettre ne parle pas. Ainsi nous' y lisons des textes qui affirment que le Fils n’est pas le « bien en lui-même » (αὐτοαγαθόν), comme le Père l’est ; qu’un homme est devenu Christ à cause de ses mérites, mais comme il ne s’est jamais séparé du Fils unique, il convient qu’il ait en commun avec lui l’honneur et le nom ; que le Christ souffrira de nouveau dans les sphères célestes pour les esprits mauvais et qu’il souffrira encore plusieurs fois dans les mondes futurs.
Cette lettre se termine par dix anathématismes contre Origène et sa doctrine. Nous en donnons la traduction française d’après Hefele-Leclercq, Histoire des Conciles, t. ii, p. 1184 sq., renvoyant pour le texte grec à Denz-Bannw., n. 203 sq.
1. Si quelqu’un dit ou pense que les âmes humaines existaient antérieurement, c’est-à-dire qu’elles étaient antérieurement des esprits ou des forces sacrées, lesquels, se détournant de la vue de Dieu, s’étaient laissé entraîner au mal, et, pour ce motif, avaient perdu l’amour divin, avaient été appelés des âmes et envoyés par manière de punition dans un corps, qu’il soit anathème.
2. Si quelqu’un dit ou pense que l’âme du Sauveur existait antérieurement et avait été unie au Dieu Logos avant l’incarnation et la génération du sein d’une vierge, qu’il soit anathème.
3. Si quelqu’un dit ou pense que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ a été d’abord formé dans le sein de la sainte Vierge, et que le Dieu Logos, de même que l’âme préexistante, se sont ensuite unis à lui, qu’il soit anathème.
4. Quiconque dit ou pense que le Logos de Dieu s’est lait semblable à tous les ordres célestes, et qu’il est chérubin pour les chérubins, et séraphin pour les séraphins, en un mot qu’il est devenu semblable à toutes les puissances supérieures, qu’il soit anathème.
5. Quiconque dit ou pense que, lors de la résurrection, les corps humains ressusciteront en forme de sphère et sans ressemblance avec celui que nous avons, qu’il soit anathème.
6. Quiconque dit que le ciel, le soleil, la lune, les étoiles et les eaux qui sont au-dessus des cieux, sont des êtres animés et raisonnables, qu’il soit anathème.
7. Quiconque dit ou pense que le Christ Seigneur sera dans le siècle à venir crucifié pour les démons ainsi qu’il l’a été pour les hommes, qu’il soit anathème.
8. Quiconque dit ou pense que la puissance de Dieu est limitée et qu’il a créé tout ce qu’il pouvait, qu’il soit anathème.
9. Quiconque dit ou pense que la peine des démons et des impies ne sera pas éternelle, qu’elle aura une fin et qu’il se produira alors une apocatastase des démons et des impies qu’il soit anathème.
10. Anathème à Origène, nommé aussi Adamantins, qui a professé ces erreurs, ainsi qu’à tous ses enseignements infects et impies ; anathème à toute personne qui pense de même et qui, en quelque temps que ce soit, aura l’audace de prendre leur défense en tout ou en partie.
Pour le texte grec de ce dernier anathématisme, il faut se reporter à Mansi, t. ix, col. 533 ; Denzinger ne le donne pas.
Dans son édition d’Origène du Corpus de Berlin, Koetschau fait le plus grand cas de cette lettre impériale, non seulement pour la reconstitution de la pensée d’Origène, mais aussi pour la fixation du texte authentique du Péri Archôn. G. Bardy est beaucoup plus réservé. En effet, il est peu probable que Justinien ou son conseiller théologique ait jamais lu le Péri Archôn. À Constantinople, dans la première moitié du vie siècle, Origène était bien oublié. En outre, nous avons vu que le mémoire antiorigéniste qui provoqua la lettre à Menas n’arriva à Constantinople qu’à la fin de l’année 542 ; or, l’édit de Justinien fut promulgué en janvier 543. Il est donc fort probable que Justinien s’est formé son opinion sur Origène d’après le mémoire des moines palestiniens et que les textes du Péri Archôn qu’il cite sont ceux qui étaient contenus dans le susdit mémoire. Cela ne veut pas dire que les textes du Péri Archôn contenus dans la lettre impériale à Menas ne sont pas authentiques, mais, comme le remarque judicieusement Bardy, « il reste que (ces textes) sont des fragments détachés de leur contexte, choisis à dessein pour noircir la mémoire du célèbre docteur ; qu’ils expriment sous une forme affirmative des hypothèses simplement proposées par Origène, peut-être même attribuées par lui à d’autres philosophes ; qu’ils ont pu être quelquefois tronqués ou que des interpolations s’y sont glissées. » Op. cit., p. 73.
Libératus nous apprend que les autres patriarches signèrent l’édit de Justinien comme Menas l’avait fait. Ereviarium, c. xxiii, P. L., t. lxviii, col. 1046. Pour ce qui concerne le pape Vigile, le témoignage de Libératus est confirmé par Cassiodore dans ses Institutions, P. L., t. lxx, col. 1111. En Palestine, tous les évêques signèrent, à l’unique exception d’Alexandre d’Abila. Les deux origénistes notoires, Théodore Askidas et Domitien d’Ancyre, se soumirent eux aussi ! ù l’injonction impériale. Vita Subie, p. 366. Mais la suite des événements ne devait pas tarder à démontrer que le parti origéniste était encore bien vivant.
2o La condamnation d’Origène au Ve concile général en 552. — 1. Événements qui précédèrent le concile. — Nonnus, l’origéniste de la première heure, ayant refusé de souscrire à la condamnation d’Origène, avait été évincé de la Nouvelle-Laure ainsi que ses partisans. Il fit de l’agitation, provoqua des bagarres et finalement, fort de l’appui de Théodore Askidas, obtint du patriarche sa réintégration. Quelque temps après, Théodore Askidas ayant imposé au faible patriarche de Jérusalem deux syncelles origénistes, ceux-ci se sentirent si puissants qu’ils firent élire un de leurs partisans, Georges, comme abbé de la Grande-Laure. Mais, la catastrophe devait suivre de près leur triomphe. Georges ne put se maintenir à la Grande-Laure et, Nonnus étant mort en février 547, la discorde divisa les moines origénistes en isochristes et en protoctistes ou tétradites. Vita Sabæ, p. 367-371.
Cyrille de Scythopolis qui nous fait connaître ces dénominations, ajoute qu’elles servaient à établir la démarcation entre deux doctrines. Vita Sabæ, p. 372. Le terme Isochristes désignerait donc ceux qui professaient qu’à l’apocatastase les hommes deviendraient les égaux du Christ, ἴσοι τῶ Χριστῶ. Cette inférence semble reposer sur un fondement sérieux : l’historien Évagre, en effet, cite une parole de Théodore Askidas exprimant la même idée, H. E., IV, xxxviii, P. G., t. lxxxvi, col. 2779 sq., et Cyrille de Scythopolis attribue cette doctrine à beaucoup d’origénistes : λέγουσιν ὅτι ἴσοι γινόμεθα τοῦ Χριστοῦ ἐη τῇ ἀποκαταστάσει. Vita Cyriaci, dans Acta sanctorum, septemb., t. viii, p. 153. L’explication du terme Protoctistes ou Tétradites est plus difficile. Diekamp en donne une interprétation qui semble très plausible, op. cit., p. 60 sq. Quand les protoctistes ou tétradites s’unirent aux orthodoxes contre les isochristes, ils abjurèrent la doctrine de la préexistence, sans faire mention de l’apocatastase. Vita Sabæ, p. 375. Les protoctistes n’admettaient donc pas, comme les isochristes, l’égalité de tous les hommes avec le Christ à l’apocatastase. Et s’il en est ainsi, ils n’ont pas dû enseigner non plus l’égalité initiale de tous les êtres spirituels, y compris le νοῦς du Christ, que les origénistes extrêmes professaient, ainsi que nous le verrons. Comme ils étaient partisans de la préexistence des âmes, et comme ils tenaient à la préexcellence de l’âme du Christ, ils ont dû la considérer comme la première et la plus excellente des créatures, πρῶτον κτίσμα, d’où protoctistes ; et c’est à elle seule qu’ils attribuaient l’union avec le Dieu Logos à la catastase, et non à toutes les âmes, comme le faisaient les isochristes. À ceux qui enseignaient ainsi l’union de l’âme du Christ avec le Dieu Logos à la catastase, leurs adversaires ont pu objecter qu’ils élargissaient la τριάς et en faisaient une τετράς d’où le nom de tétradites.
Revenons maintenant à la suite des événements. Les protoctistes ou tétradites s’unirent aux orthodoxes après avoir renoncé à la doctrine de la préexistence, et firent cause commune avec eux contre les isochristes. Ils dépêchèrent un des leurs, nommé Isidore, avec le nouvel abbé de la Grande-Laure, Conon, à Constantinople, pour demander le secours impérial contre les agissements de leurs adversaires (septembre 552). Vita Sabæ, p. 373. À peine étaient-ils arrivés à Constantinople, que le patriarche Pierre de Jérusalem mourut (octobre 552). Forts de l’appui de Théodore Askidas, les isochristes lui firent donner un successeur, Macaire, qui leur était favorable. Cette élection excita des troubles à Jérusalem. Ayant appris ces événements, Justinien en fut très irrité contre Théodore Askidas et les origénistes ; il ordonna d’écarter Macaire et d’installer à sa place un évêque orthodoxe. L’abbé Conon profita de l’animosité de l’empereur contre Théodore Askidas et les origénistes pour présenter un mémoire « découvrant toute leur impiété ». Vita Sabæ, p. 373.
2. Le Ve concile s’est-il spécialement occupé d’Origène ? — « Sur ces entrefaites, le Ve concile œcuménique ayant été convoqué, Origène, Théodore de Mopsueste, les doctrines d’Évagre du Pont et de Didyme sur la préexistence et l’apocatastase furent frappés de l’anathème par le synode en présence et avec l’approbation des patriarches. » Vita Sabæ, p. 374. Ce récit de Cyrille de Scythopolis, contemporain des faits qu’il relate, semble bien être digne de foi. Il est d’ailleurs corroboré par le canon Il du Ve concile qui lance l’anathème contre quiconque refuse d’anathématiser Arius, Eunomius, Macédonius, Apollinaire, Nestorius, Origène et leurs dogmes impies. Mansi, Concil., t. ix, col. 384.
On a prétendu que la mention d’Origène avait été interpolée dans cet anathématisme. Sans doute, il est avéré qu’on a introduit des pièces étrangères dans les Actes de ce concile, mais rien ne prouve la non-authenticité du texte qu’on vient de citer. Le fait qu’Origène ne s’y trouve pas à sa place chronologique ne prouve rien non plus.
Mais voici un argument plus spécieux : au Ve concile, on discuta longuement (et c’était toute la question des Trois-Chapitres) si un chrétien pouvait être frappé d’anathème après sa mort ; or, dans la discustion, on ne rappelle jamais le précédent d’Origène. On en a conclu que le Ve concile n’a pu anathématiser Origène. On aurait pu également en conclure à sa non-condamnation au concile de Menas en 543, et à celui de Théophile en 400. Mais ceux qui argumentent ainsi oublient que la question qui se posait au Ve concile était celle-ci : un personnage mort dans la paix de l’Église peut-il être frappé d’anathème ? Or, on l’a vu plus haut, Épiphane croyait déjà qu’Origène était mort apostat ; du temps de saint Jérôme, on croyait à sa condamnation par l’Église dès son vivant, et Justinien, dans sa lettre à Menas, avait répété cette opinion. Le cas d’Origène ne pouvait donc pas servir de précédent dans la question qui se posait au concile. Enfin, les Actes du concile nous donnent un témoignage suffisamment clair de la condamnation qu’y encourut Origène : à la ve session, Théodore Askidas rappela les différentes condamnations d’Origène et ajouta : quod etiam nunc in ipso (se. Origène) fecit et vestra sanctitas (les membres du concile) et Vigilius religiosissimus papa antiquioris Romse. Mansi, t. ix, col. 272. Le terme nunc ne peut signifier que « maintenant », c’est-à-dire à ce concile. Fort de ces témoignages, nous pouvons conclure avec Diekamp, que Cyrille de Scythopolis est dans le vrai quand il fait condamner Origène par le Ve concile. Sur cette question, voir Diekamp, op. cit., p. 66-76. Cela étant admis, il faut se demander si le Ve concile a simplement fait sienne la condamnation d’Origène portée par un concile antérieur, en la rappelant incidemment, ou bien s’il a fait un nouvel examen de la question origéniste.
Bien des historiens, y compris Hefele, Hist. des conciles, trad. Leclercq, t. ii, p. 1188, sont pour la première alternative et nient que le Ve concile ait fait un nouvel examen de la question origéniste. Ils se fondent sur les faits suivants : 1o Dans sa lettre au patriarche Eutychius, par laquelle il donne son adhésion aux décisions du Ve concile, le pape Vigile ne parle pas d’une condamnation d’Origène ou de tractations le concernant, qui auraient eu lieu dans le synode. Même silence dans son Constitution. Voir ces deux documents dans Mansi, t. ix, col. 413-420, 457-488. — 2o Le pape Pélage II (578-590) a écrit une lettre aux évêques d’Istrie pour justifier les décisions du Ve concile. Ces évêques estimaient que le concile n’avait pas eu le droit de condamner Théodore de Mopsueste, qui avait été loué par de saints personnages. Pour les réfuter, le pape cite le cas d’Origène qui a été condamné par l’Église, bien qu’il ait lui aussi été loué par des hommes vénérés dans l’Église, tomme Eusèbe de Césarée, Grégoire de Nysse et Jérôme. La réponse du pape aurait été bien plus topique, s’il avait ajouté que le concile qui a condamné Théodore de Mopsueste a condamné aussi Origène : mais il n’en souffle mot, ce qui paraît bien singulier. Voir la lettre de Pélage II dans Mansi, Concil., t. ix. surtout col. 452. — 3o Dans une lettre aux patriarches d’Orient, le pape saint Grégoire le Grand donne un aperçu des décisions des cinq premiers conciles généraux. Or, il n’attribue au Ve concile que la condamnation des Trois-Chapitres. Mansi, ibid., col. 1105. — 4o Dans son oraison funèbre du patriarche de Constantinople Eutychius, qui avait assisté au Ve concile, le prêtre Eustratius, ami du défunt patriarche, ne parle en fait de décision du concile, que de celle des Trois-Chapitres. Voir P. G., t. lxxxvi, col. 2296, 2305, 2309. — 5o Le chroniqueur latin Victor de Tununna ne connaît lui aussi, en fait de décision du Ve concile, que la condamnation des Trois-Chapitres. Voir édition de Mommsen, p. 203 et 205, et P. L., t. lxviii, col. 960.
Ces témoignages ont leur importance et nous verrons en quel sens ils sont acceptables ; mais il en est d’autres que nous devons examiner. Le chroniqueur byzantin Georges le Moine († 842) nous a conservé une « lettre de l’empereur Justinien au saint synode sur Origène ». P. G., t. ex, col. 780 sq. ; Mansi, Concil., t. ix. col. 533 sq. L’authenticité de cette lettre ne saurait être mise en doute ; elle porte la marque du style des autres écrits de Justinien à cette époque ; cf. Diekamp, op. cit., p. 67. Cette lettre, on va le voir, se rapporte aux quinze anathématismes contre Origène découverts dans un manuscrit de Vienne par Pierre Lambeck au xviie siècle, et qui porte le titre Τῶν ἁγίων ρξεʹ πατέρων τῆς ἐν Κωνσταντινουπόλει ἁγίας πέμπτης συνόδου κανόνες δεκαπέντε. Mansi, t. ix, col. 395 sq. Nous donnons ici la traduction française des quinze anathématismes de Hefele-Leclercq, légèrement corrigée, avec le texte de la lettre impériale en regard. Pour le texte grec, se référer de préférence à Diekamp, op. cit., p. 90 sq.
Lettre de l’empereur Justinien au saint synode sur Origène
et ses sectateurs.
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Les 15 canons des 165 Pères du cinquième saint concile réuni à Constantinople.
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| Ce fut toujours notre désir, et ce l’est encore, de préserver la sainte et apostolique Église de Dieu de toute perturbation, comme il convient, et de voir condamner tout ce qui peut se produire d’opposé à la foi orthodoxe. | c. 1. Quiconque croit à la fabuleuse préexistence des âmes et à la monstrueuse apocatastase qui s’y rattache : qu’il soit anathème. |
| Comme il nous est revenu qu’à Jérusalem certains moines professent et propagent les erreurs impies de Pythagore, de Platon et d’Origène, dit aussi Adamantius, nous estimons nécessaire qu’une enquête soit faite sur ces faits, afin d’empêcher qu’un grand nombre de chrétiens soit précipité dans la perdition totale par les erreurs païennes et manichéennes. | |
| Nous ne voulons relever qu’un petit nombre de leurs pernicieuses erreurs. Ils disent donc que les esprits (νόες) existaient, n’ayant ni nombre, ni nom, de telle sorte qu’il y avait entre eux unité de telle sorte qu’il y avait entre eux unité (ἑνάς) par l’identité de substance (οὐσίας) et d’énergie (ἐνεργείας) de même que par leur union (ἑνώσει}) avec le Dieu Logos et leur connaissance (γνώσει) de ce Logos ; mais qu’ayant pris dégoût (κόρον) de l’amour divin et de la contemplation (θεωρία) de Dieu, selon le degré de leur chute dans le mal, ils ont été revêtus de corps plus ou moins subtils ou grossiers (λεπτομερέστερα ἢ παχύτερα) et ont reçu des noms en partage ;
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c. 2. Quiconque dit : la création de tous les êtres raisonnables ne comprenait que des esprits (νόες) sans corps et tout à fait immatériels, n’ayant ni nombre, ni nom, de telle sorte qu’il y avait entre eux unité (ἑνάς) par l’identité de substance (οὐσίας), de force et d’énergie (ἑνεργίας) de même que par leur union (ἑνώσει) avec le Dieu Logos et leur connaissance (γνώσει) de ce même Logos ; mais qu’ayant pris dégoût (κόρον) de la contemplation (θεωρία) divine, ils sont tombés dans le mal, et selon le degré de leur chute ils ont reçu des corps plus ou moins subtils ou grossiers (λεπτομερέστερα ἢ παχύτερα) et des noms en partage, car dans les puissances supérieures il y a une différence des noms de même que des corps ; et que c’est pour cette raison que les uns sont devenus et ont été nommés chérubins, les autres séraphins et archanges et puissances et dominations et trônes et anges et tout autre ordre d’êtres célestes autant qu’il en existe : qu’il soit anathème. |
| (ils disent aussi) que le soleil, la lune et les étoiles font aussi partie de l’unité (ἑνάς) de ces êtres raisonnables et qu’ils ne sont devenus ce qu’ils sont que par suite de leur chute dans le mal. | c. 3. Quiconque dit que le soleil, la lune et les étoiles font aussi partie de l’unité (ἑνάς) de ces êtres raisonnables, et qu’ils ne sont devenus ce qu’ils sont que par suite de leur chute dans le mal : qu’il soit anathème. |
| (Les êtres raisonnables) dans lesquels l’amour divin s’était refroidi dans une mesure plus grande, ont été appelés âmes et enfermés dans des corps plus grossiers tels que les nôtres, tandis que ceux qui ont atteint le dernier degré du mal ont été enchaînés dans des corps froids et obscurs et sont devenus et s’appellent démons. | c. 4. Quiconque dit que les êtres raisonnables dans lesquels l’amour divin s’était refroidi, ont été enchaînés dans des corps grossiers tels que les nôtres, et ont été appelés hommes, tandis que ceux qui ont atteint le dernier degré du mal ont été enchaînés dans des corps froids et obscurs et sont devenus et s’appellent démons ou esprits mauvais : qu’il soit anathème. |
| (ils disent aussi) que la catastase de l’âme est dérivée de la catastase des anges et que de celle de l’âme provient celle des démons et des hommes. | c. 5. Quiconque dit : la catastase de l’âme dérive de la catastase des anges et archanges, de celle de l’âme dérive la catastase humaine et démoniaque ; que la catastase humaine peut produire des anges et des démons et que chaque classe de forces célestes se compose entièrement d’êtres d’en haut (du ciel) ou d’êtres d’en bas (de la terre ou des enfers), ou d’êtres d’en haut et d’en bas : qu’il soit anathème. |
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c. 6. Quiconque dit : il y a deux espèces de démons, dont l’une comprend des âmes humaines, l’autre des esprits supérieurs déchus ; et, de toute l’unité (évâç) des êtres raisonnables, il n’y a qu’un esprit qui soit resté inébranlable dans l’amour divin et dans la contemplation divine, et cet esprit est devenu le Christ et le roi de tous les êtres raisonnables, et il a créé toute la nature corporelle, le ciel, la terre et ce qui est entre le ciel et la terre ; et le monde contient des éléments plus anciens que lui qui subsistent en eux-mêmes, à savoir le sec, l’humide, le chaud, le froid et l’idée à l’image de laquelle il a été formé ; et ce n’est pas la Trinité très sainte et consubstantielle qui a créé le monde et qui l’a rendu par la créature, mais celui-ci a été fait par l’esprit qu’on appelle démiurge, qui est plus ancien que le monde et qui, en lui donnant l’existence, le fait créature : qu’il soit anathème. |
| c. 7. Quiconque dit : le Christ, dont il est rapporté qu’il a paru sous la forme de Dieu et qu’il a été uni avant tous les temps avec le Dieu Logos, s’est abaissé dans les derniers temps jusqu’à l’humanité et a eu, selon leur expression, pitié de la chute de ceux qui faisaient partie de la même unité (que lui), et pour les ramener (à l’unité) a passé à travers les différentes classes (d’esprits) et a eu différents corps et différents noms, est devenu tour à tour, ange parmi les anges, puissance parmi les puissances, a revêtu dans les différentes classes des êtres raisonnables une forme correspondante à cette classe, et enfin a pris comme nous la chair et le sang et est devenu homme pour les hommes ; quiconque enfin ne professe pas que le Dieu-Logos s’est abaissé et est devenu homme, qu’il soit anathème. | |
| c. 8. Quiconque dit que le Dieu Logos, consubstantiel au Père et au Saint-Esprit, qui s’est fait chair et est devenu homme, l’un de la Trinité, vraiment Christ, n’est appelé Christ que par catachrèse, à cause de l’esprit (νοῦς) qui s’est abaissé, en tant qu’il a été uni au Dieu-Logos, que le Logos n’est Christ que par l’union avec le νοῦς, et le νοῦς n’est Dieu qu’à cause du Logos : qu’il soit anathème. | |
| c. 9. Quiconque dit que ce n’est pas le Logos divin, incarné dans un corps animé d’une âme raisonnable et intelligente, qui est descendu aux enfers et est remonté au ciel, mais bien ce qu’ils appellent l’esprit (νοῦς) dont ils disent d’une manière impie qu’il est le Christ et qu’il l’est devenu par la connaissance de la monade (contemplation divine) : qu’il soit anathème. | |
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c. 10. Quiconque dit qu’après la résurrection le corps du Seigneur est éthéré, ayant la forme d’une sphère, et que les corps de tous les autres ressuscites seront de même, et qu’après que le Christ aura rejeté son propre corps et après que les autres ressuscités les auront rejetés aussi, la nature des corps sera anéantie : qu’il soit anathème.
c. 11. Quiconque dit que le jugement futur annonce l’anéantissement des corps, et que la fin de la fable sera une nature immatérielle, et que dans le siècle futur il n’y aura plus de matière, mais seulement de purs esprits : qu’il soit anathème. c. 12. Quiconque dit : les puissances célestes et tous les hommes, et le diable et les esprits mauvais s’uniront au Logos de Dieu, comme l’esprit (νοῦς), qu’ils appellent Christ, qui a la forme divine, et qui s’est abaissé, et que le royaume du Christ aura une fin : qu’il soit anathème. |
| C’est Pythagore qui a dit que la monade est l’origine de toutes choses. C’est encore Pythagore et ensuite Platon qui ont enseigné l’existence d’un peuple d’âmes incorporelles, parmi lesquelles celles qui ont commis quelque faute sont envoyées en punition dans les corps. C’est pour cette raison que Platon appelait le corps δέμας et σῆμα, l’âme étant enchaînée et ensevelie dans le corps. Quant au jugement futur et à la sanction qui le suit, il dit : « L’âme d’un pédéraste et d’un homme qui a vécu en faisant le mal, mais sans négliger la philosophie, sera livrée au châtiment pendant le troisième millénaire, ensuite elle sera munie d’ailes et à la millième année, elle s’éloignera libre. Les autres âmes, après cette vie, ou bien paraîtront devant des tribunaux situés sous cette terre pour y être jugées et châtiées, ou bien elles seront élevées dans un lieu céleste pour y subir une peine proportionnée à la manière dont elles auront vécu. » Il est facile de saisir l’incongruité de cette doctrine. Qui a enseigné à son auteur l’existence de périodes millénaires et le retour des âmes à leur lieu primitif après mille années écoulées ? Ce qu’il note encore ne devrait pas être dit, même par le plus débauché, car il a associé aux hommes vertueux, le pédéraste et les impudiques, et il les fait tous jouir des mêmes biens.
Pythagore, Platon, Plotin et leur séquelle admettent l’immortalité de l’âme, mais aussi sa préexistence par rapport au corps et la chute des âmes pécheresses dans les corps… [le texte est défectueux à cet endroit] (ils enseignent) la métamorphose des brigands en loups, des astucieux en renards, des coureurs de femme en étalons. La sainte Église, fidèle aux enseignements divins professe la création simultanée du corps et de l’âme et non pas que celle-ci est antérieure a celui-là, comme le prétend Origène en sa folie. Pour éviter la propagation de ces mauvaises et pernicieuses doctrines, nous vous exhortons, vous qui êtes réunis, a examiner le mémoire ci-joint et de frapper d’anathème toutes les propositions qu’il contient ainsi que l’impie Origène et tous ceux qui pensent ou qui penseront de même. |
c. 13. Quiconque dit qu’il n’y aura aucune différence entre le Christ et les autres êtres raisonnables, ni quant à la substance, ni quant à la science, ni enfin quant à la force et puissance souveraine, mais que tous seront placés à la droite de Dieu comme le Christ, ainsi qu’étaient déjà les choses avant la préexistence fabuleuse dont ils parlent : qu’il soit anathème.
c. 14. Quiconque dit que de tous les êtres raisonnables se formera une seule unité des hypostases et des nombres, les corps ayant disparu, et que la connaissance des choses raisonnables entraînera avec elle la ruine du monde et le rejet des corps, de même que l’abolition de tous les noms et enfin une identité de la connaissance et des hypostases ; en outre, que dans cette prétendue apocatastase, les esprits purs seuls continueront à subsister, ainsi que cela était dans la prétendue préexistence : qu’il soit anathème. c. 15. Quiconque dit que la vie des esprits sera la même qu’ils menaient avant leur chute et leur déchéance, de sorte que la fin et le commencement seront pareils, et que la fin sera la mesure du commencement : qu’il soit anathème. |
La juxtaposition des deux textes démontre que la lettre de Justinien aux Pères du concile ne peut se rapporter qu’aux quinze anathématismes découverts par Lambeck. Sans doute, ceux-ci frappent des doctrines que la lettre impériale ne mentionne pas, mais dans sa lettre, Justinien déclare qu’il ne veut relever que quelques-uns des enseignements origénistes (ἵνα ἐκ τῶν πολλῶν ὀλιγα μνημονεύσωμεν) et, à la fin, il renvoie les Pères au mémoire joint à sa missive, en les priant de condamner toutes les propositions qu’il contient. Nous avons donc le droit d’admettre que les Pères ont complété les données de la lettre impériale par les renseignements tirés du mémoire qui y était joint. Il est aussi digne de remarque que la lettre et les anathématismes précités visent non pas tant Origène que les moines origénistes de la Palestine. Voir le début de la lettre et la fréquente répétition de l’expression : « ils disent », pour introduire leurs erreurs. Il est évident aussi que ces quinze anathématismes ne peuvent avoir été tirés de l’édit de Justinien de l’année 543. Ils donnent une doctrine beaucoup plus complète ; ils nous font connaître une conception du monde très particulière : l’unité de tous les esprits, y compris celui du Christ, la chute de ces esprits à l’unique exception de l’esprit du Christ, l’expiation et le retour final de tous à l’unité dans l’apocatastase.
Nous sommes donc en droit d’admettre que ces anathématismes sont tirés des propositions, κεφάλαια, dont Justinien demande la condamnation à la fin de sa lettre, adressée aux Pères du concile réunis à Constantinople en 553.
L’historien Évagre corrobore notre conclusion. Selon lui, l’empereur Justinien aurait écrit au concile pour lui communiquer un mémoire de l’abbé Conon, de la Grande-Laure, énumérant les agissements et les erreurs des origénistes. Le concile aurait ensuite répondu à l’empereur pour lui faire part de l’anathème qu’il venait de fulminer contre Origène et ses sectateurs. Le concile aurait ajouté à sa lettre des « chapitres », κεφάλαια, exprimant les erreurs des origénistes et démontrant en quoi ils sont d’accord et en quoi ils diffèrent. Le cinquième de ces chapitres aurait aussi rapporté des blasphèmes proférés par certains moines de la Nouvelle-Laure, entre autres un propos attribué à Théodore Askidas, lequel aurait dit : » Si maintenant les apôtres et les martyrs font des miracles et sont en si grand honneur, quelle sera leur apocatastase, s’ils n’y deviennent pas égaux au Christ ? » Enfin la lettre du concile à Justinien aurait cité bien d’autres blasphèmes de Didyme, d’Évagre (du Pont) et de Théodore. Évagre, Hist., IV, xxxviii, P. G., t. lxxxvi, col. 2776 sq.
Quelques menues divergences de chronologie et de noms propres mises à part, ce récit d’Évagre concorde avec celui de Cyrille de Scythopolis, dont nous avons lait état plus haut. Il confirme que c’est le mémoire de l’abbé Conon qui a fourni la matière des anathématismes. Il concorde avec le récit de Cyrille de Scythopolis sur la scission des origénistes de Palestine et les paroles qu’il prête à Théodore Askidas correspondent au treizième anathématisme et sont conformes à l’explication donnée plus haut de la doctrine isochriste. Cf. Diekamp, p. 100 sq.
Cyrille de Scythopolis et Évagre sont loin d’être les seuls à affirmer la discussion et la condamnation des erreurs origénistes au Ve concile général. Dans son Λόγος περὶ τριάδος καὶ τῆς θείας οἰκονομίας τοῦ ἑνὸς τῆς τριάδος Θεοῦ Λόγου, le patriarche d’Alexandrie Euloge (580-607) écrit que cent ans après la condamnation d’Eutychès et de Dioscore, « le cinquième et saint concile fut réuni sous le règne de Justinien, contre Origène, Didyme et Évagre, les insensés, qui enseignaient la préexistence des âmes et niaient l’éternité des peines. » A. Mai, Scriptorum veterum nova collectio, t. vii, Rome, 1835, p. 177 F. Il est à remarquer qu’Euloge n’attribue pas la condamnation des Trois-Chapitres au Ve concile, mais seulement celle d’Origène. Parlant du Ve concile, la synodique de Sophrone de Jérusalem, écrite en 633, indique la condamnation d’Origène avant les Trois-Chapitres. Mansi, Concil., t. xii, col. 496. Le décret dogmatique du Ve concile général (680) affirme, lui aussi, la condamnation d’Origène, de Didyme et d’Évagre au Ve concile. Mansi, ibid., col. 642. Il en est de même pour le Quini-Sexte, Mansi, ibid., col. 937. Le témoignage d’Anastase le Sinaïte est très remarquable. Il attribue au Ve concile la condamnation d’Origène et des Trois-Chapitres ; il signale la présentation au concile de « chapitres » tirés des écrits d’Origène, de Didyme et d’Évagre ; il remarque, comme Cyrille de Scythopolis, que le concile a condamné Origène personnellement, mais que seules certaines doctrines d’Évagre et de Didyme furent anathématisées, leur personne le fut seulement plus tard ; enfin, il dit que la question origéniste fut discutée en dehors de la présence du pape Vigile, qui donna plus tard son assentiment à la sanction portée. De hæresibus et synodis, dans Pitra, Juris ecclesiaslici Grsecorum historia et monumenta, t. ii, Rome, 1868, p. 263 sq. La synodique de Taraise, lue au IIe concile de Nicée, signale elle aussi la condamnation d’Origène au Ve concile et passe sous silence celle des Trois-Chapitres. Mansi, t. xiii, col. 377. Il en est de même pour les autres synodiques lues à ce concile. Voir Nicée (Deuxième concile de), t. x, col. 422 sq. On trouvera d’autres témoignages encore dans Diekamp, op. cit., p. 107 sq.
Il nous reste à expliquer le fait que des pièces officielles, comme les lettres des papes Vigile, Pélage II et Grégoire le Grand, que des contemporains du Ve concile, comme le prêtre Eustratius et le chroniqueur Victor de Tununna, ne mentionnent pas la discussion de la question origéniste, quand ils parlent des travaux de cette assemblée. Diekamp présente une solution qui nous semble acceptable. Le Ve concile a été convoqué par Justinien, au mois d’août 552, uniquement pour régler l’affaire des Trois-Chapitres. Dès la fin de l’année, les évêques arrivèrent à Constantinople, mais la tenace opposition du pape Vigile, qui ne voulait pas prendre part à une assemblée où les prélats orientaux avaient la grande majorité, empêchait l’ouverture du concile. Ce n’est que le 5 mai 553 que Justinien osa ouvrir le concile malgré l’abstention du pape. Comme le mémoire antiorigéniste de l’abbé Conon avait été transmis à Justinien dès les derniers mois de l’année 552, on peut admettre que l’empereur qui ne considérait pas la querelle origéniste comme une affaire de grande importance, ait soumis le mémoire susdit aux évêques qui attendaient à Constantinople l’ouverture du concile. Ceux-ci, après l’avoir examiné auront fulminé les quinze anathématismes découverts par Lambeck et cités plus haut, et le pape Vigile aura facilement donné son assentiment à cette condamnation, vu qu’il n’ajoutait pas grande importance à la question origéniste. Ainsi, Origène et les origénistes ont été condamnés par les évêques réunis à Constantinople pour le Ve concile général, mais avant l’ouverture de celui-ci.
Cette solution étant admise, on comprend pourquoi les Actes du Ve concile ne contiennent aucun débat sur Origène et l’origénisme ; on voit aussi pourquoi les papes Vigile, Pelage II et Grégoire le Grand, pourquoi des contemporains du Ve concile, comme le prêtre Eustratius dans son oraison funèbre du patriarche de Constantinople, comme Eutychius et Victor de Tununna dans sa Chronique, ne disent rien d’Origène, quand ils parlent des travaux du Ve concile général. D’autre part, comme la condamnation de l’origénisme qui nous occupe a été prononcée à Constantinople, par les évêques qui y étaient réunis pour la célébration du Ve concile, avec l’approbation du pape alors également présent dans la ville impériale, il n’est pas étonnant que Cyrille de Scythopolis et Évagre, un peu éloignés du théâtre des événements, aient attribué la condamnation d’Origène et de ses sectateurs au concile lui-même.
Cette solution de Diekamp cadre bien aussi avec la parole prononcée par Théodore Askidas, Mansi, t. ix, col. 384 (ci-dessus, col. 1580), que les évêques présents et le pape Vigile venaient de condamner Origène, ruine, c’est-à-dire maintenant, mais avant la constitution de l’assemblée en concile général ; elle est aussi corroborée par le fait que, dans sa lettre adressée aux Pères pour leur communiquer le mémoire de Conon, — lettre citée plus haut, — l’empereur ne leur parle pas comme à des membres d’un concile général ainsi qu’il le fait dans la lettre impériale du 5 mai concernant les T rois-Chapitres ; dans celle-ci, l’empereur considère les Pères réunis à Constantinople comme formant le Ve concile général. Voir cette lettre dans Mansi, t. ix, col. 581 sq. ; Diekamp, op. cit., p. 129 sq.
Nous concluons donc, avec Diekamp, que la condamnation qui frappa Origène et ses sectateurs en 553 est l’œuvre d’un concile particulier, dans l’espèce, de la crûvoSoç èvS^(jioùaa de Constantinople ; elle n’a donc pas d’autorité infaillible. L’approbation qu’elle a reçue du pape Vigile ne lui confère pas cette autorité, car nous ignorons si le pape avait bien l’intention d’obliger toute l’Église par son assentiment. Il ne semble pas non plus que les évêques qui n’assistaient pas au concile lui aient donné leur approbation, comme ce fut le cas pour la condamnation d’Origène au synode de Menas en 543. Cyrille de Scythopolis dit bien que les évêques de Palestine qui n’ont pas assisté au concile de 553 ont souscrit à la condamnation d’Origène et de ses sectateurs ; cela se comprend pour la Palestine, qui était le foyer de l’origénisme à cette époque, mais rien ne nous autorise à admettre qu’il en fut de même dans les autres pays d’alentour. Le canon Il du Ve concile, qui fulmine l’anathème contre Origène et ses écrits impies, est évidemment une sentence émanant d’un concile général ; mais il ne peut être considéré comme une approbation explicite et infaillible des quinze anathématismes cités plus haut. Il ne promulgue infailliblement que l’existence de doctrines hérétiques dans les écrits attribués à Origène. Sans doute, les Pères du Ve concile étaient persuadés qu’Origène avait été un hérétique formel, mais cela ne peut être l’objet d’une définition infaillible. « Le sens qu’avait en son esprit l’écrivain (condamné), lorsqu’il composait ses ouvrages, n’est pas le sens de l’auteur, formellement en tant que tel, et ne peut être soumis au jugement de l’Église. » Billot, De Ecclesia, Prato, 1911, p. 411. Le sens condamné de l’auteur est celui qui ressort du livre lui-même. Aussi faut-il rete nir, avec A. d’Alès, « que ni le Ve concile, ni ceux qui lui firent écho n’ont prétendu définir qu’Origène avait adhéré à ces doctrines avec un esprit hérétique. » Art. Origénisme, dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, t. iii, col. 1239.
3o La fin des controverses origénistes. — Dans la Vita Sabæ, Cyrille de Scythopolis nous donne quelques détails sur la fin de l’agitation origéniste en Palestine. Après la clôture du concile de Constantinople, dit-il, l’empereur Justinien en envoya les Actes à Jérusalem. Le patriarche de Jérusalem, Eustochius, rassembla les évêques, qui les approuvèrent à l’exception de l’évêque Alexandre d’Abila, lequel pour ce motif fut déposé et périt peu de temps après dans un tremblement de 'terre.
Il ne peut s’agir ici que des procès-verbaux de l’action dirigée contre les origénistes et non des Actes proprements dits du Ve concile. C’est peut-être à cette occasion que l’évêque Théodore de Scythopolis envoya à Justinien et aux quatre patriarches sa rétractation des erreurs origénistes qu’il professait auparavant. Cet opuscule est intéressant, parce qu’il contient un petit exposé des erreurs origénistes en douze chapitres. Neuf de ces chapitres répètent les anathématismes formulés par Justinien dans la lettre à Menas ; les trois autres (iv, xi, xii) donnent une doctrine apparentée à celle des quinze anathématismes de 553. Diekamp estime que Théodore de Scythopolis a écrit cette rétractation en 552 pour pouvoir être admis au Ve concile. Voir Théodore de Scythopolis, Libellus de erroribus Origenis, P. G., t. lxxxvi, col. colonnes ; Diekamp, op. cit., p. 125 sq.
Les moines origénistes ne furent pas si malléables. Pendant huit mois, le patriarche dépensa son éloquence pour amener ceux de la Nouvelle-Laure à résipiscence. Devant leur obstination, il en fut réduit à les faire expulser manu militari, non seulement de leur couvent, mais de tout le diocèse de Jérusalem. Le 21 février 555, soixante moines orthodoxes, dont l’un était Cyrille de Scythopolis, repeuplèrent la Nouvelle-Laure. Telle fut la fin de l’agitation origéniste en Palestine. Vita Sabæ, p. 375.
À partir de ce moment, Origène n’intéresse plus que les historiens et sa doctrine ne donne plus d’occasion de controverses.
Pour la première controverse origéniste : E. Cavallera, Saint Jérôme, sa vie et son œuvre, t. i, Paris, 1922, p. 193 sq. ; Duchesne, Histoire ancienne de l’Église, t. iii, Paris, 1910, p. 38 sq.
Pour la deuxième controverse origéniste : Duchesne, L’Église au VIe siècle, Paris, 1926, p. 156 sq. ; Diekamp, Die origenislische Slreiiigkeiten im V. Jahrhundert und dus fiinfle allgemeine Concil, Munster-en-W., 1899.