Dictionnaire des antiquités grecques et romaines/Thargélia
◄ THALYSIA
|
THAULIA ►
| |
THARGÉLIA (Θαργήλια). — Les Thargélies sont une fête en l’honneur d’Apollon et aussi d’Artémis[1], célébrée au mois Thargélion, à Athènes et dans les cités ioniennes. Nous ne manquons pas de renseignements sur elle ; mais cependant le sens général de la fête et ses détails ne laissent pas de donner grande prise à la discussion. Nous décrirons surtout la fête athénienne, en complétant les données que nous avons pour Athènes par celles qui se rapportent à d’autres villes. La fête était célébrée en deux jours, le 6 et le 7 du mois Thargélion (mai-juin), consacré à Apollon[2] ; le 7 était considéré par les Déliens comme le jour de la naissance du dieu[3], comme le 6 celui de la naissance d’Artémis[4]. Le 6 avaient lieu une cérémonie purificatoire, un καθαρμός[5] et un sacrifice à Déméter Chloé[6] ; le 7, désigné plus particulièrement sous le nom de θαργήλια, une procession et un ἀγών[7]. Le καθαρμός consistait en ceci que deux personnages, les φαρμακοί, deux hommes suivant certains textes[8], un homme et une femme d’après d’autres[9] — étaient conduits à travers la ville et en étaient expulsés, chargés en quelque sorte des impuretés de la cité, en qualité d’émissaires, καθαρσία. L’un, représentant les hommes, portait un collier de figues noires ; l’autre, représentant les femmes, un collier de figues blanches. L’un des deux textes principaux qui nous renseignent sur la cérémonie, celui d’Helladios[10], la rattache au meurtre du Crétois Androgéos ; l’autre, celui d’Istros cité par Harpokration[11], à celui d’un certain Pharmakos, qui, ayant volé des coupes consacrées à Apollon, aurait été lapidé pour ce crime[12]. Istros ajoute que la cérémonie des Thargélies était une imitation, ἀπομιμήματα, de cet événement ; il semble donc bien qu’il faille entendre que les φαρμακοί athéniens étaient mis à mort. Ces témoignages ont été très discutés. D’abord Stengel[13] a mis en doute que le καθαρμός ainsi compris ait été de mise chaque année, aux Thargélies athéniennes ; ce n’est que dans des circonstances particulières qu’on aurait eu recours à ces cérémonies expiatoires. Mais si Helladios ne parle pas précisément des Thargélies, le témoignage d’Istros est au contraire formel et ne peut être éludé. Aussi bien, en dehors d’Athènes, un texte d’Hipponax d’Éphèse[14] atteste le rapport entre les φαρμακοί et les Thargélies ailleurs encore, si les Thargélies ne sont pas nommément désignées, on voit la purification par les φαρμακοί se répéter annuellement[15]. Une question plus grave est de savoir si réellement les φαρμακοί athéniens étaient mis à mort. On a peine à l’admettre avec l’idée qu’on se fait de la douceur des meurs attiques ; mais ce n’est là qu’un argument de sentiment et les exemples ne manquent pas, dans le monde grec, de rites barbares de ce genre, au moins à l’état de survivances[16]. À Éphèse[17] peut-être, plus sûrement à Marseille[18] et Abdère[19], la mort des φαρμακοί est attestée. Il a pu en être de même à Athènes, au moins à l’époque ancienne. Mais pour l’époque classique le contraire paraît démontré. Le pseudo-Lysias, dans le discours contre Andocide[20], comparant celui qu’il attaque à un φαρμακός, parle en termes véhéments de son expulsion, nullement de sa mise à mort. Même conclusion à tirer d’un texte du dialogue platonicien intitulé Minos[21]. Par d’ingénieuses déductions que nous ne reproduisons pas ici, M. Farnell[22] trouve encore dans le Phédon une nouvelle preuve du caractère non sanglant du καθαρμός athénien. Et d’autre part aucun des textes où on peut trouver la mention de la mise mort n’offre de certitude ; un texte d’Eupolis est tout à fait vague[23] ; les témoignages des scoliastes d’Aristophane[24] et de Suidas[25] semblent reposer sur un contresens[26]. Reste le texte d’Istros : mais il n’y est question que d’une imitation de l’histoire du bandit Pharmakos, que sans contredit les Thargélies athéniennes ne prétendaient nullement reproduire. Concluons que les φαρμακοί, à Athènes et à l’époque classique, étaient simplement promenés à travers la ville et expulsés du territoire. Quels personnages jouaient le rôle de φαρμακοί ? Pour Athènes, aucun texte ne nous dit que ce fussent des criminels ; c’étaient seulement des misérables, pauvres diables et déshérités de la nature[27] ; d’où la signification injurieuse des mots κάθαρμα, φαρμακός, περίψημα, par lesquels on les désignait. À ce que nous savons des φαρμακοί athéniens, des textes se rapportant à d’autres villes ajoutent quelques traits nouveaux. Ainsi des vers du satirique Hipponax d’Éphèse[28] nous apprennent qu’on frappait les φαρμακοί défilant parmi la foule, avec des rameaux de figuier et des branches d’oignons peut-être le texte est incertain[29] sur les organes sexuels) ; d’où le nom de κραδησίτης[30] donné aux φαρμακοί. Un texte d’Hésychius parle aussi d’un chant, κραδίης νόμος[31] , qui accompagnait la « conduite » faite aux φαρμακοί. Enfin le texte d’Hipponax pour Éphèse[32] et un texte de Servius pour Marseille[33] nous apprennent que dans ces deux villes les individus qui devaient jouer le rôle de φαρμακοί étaient préalablement nourris et même magnifiquement traités aux frais de la cité. Tous ces traits doivent tenir leur place dans une explication d’ensemble des rites purificatoires des Thargélies.
Le 6 Thargélion on offrait aussi un sacrifice à Déméter Chloé[34]. On lui sacrifiait un bélier, κριός, et peut-être aussi une brebis, θήλεια ; ce second point n’est pas assuré[35]. Cette cérémonie, tout à fait indépendante de celle du καθαρμός, se déroulait au sanctuaire de Gè et Déméter Chloé, sur le versant sud de l’Acropole, en contre-bas des Propylées[36]. L’inscription de la tétrapole attique, publiée par de Prott[37], mentionne aussi, en même temps que le sacrifice du κριός et peut-être de la θήλεια à Déméter, celui d’un porc, χοῖρος, aux Moires.
Les cérémonies du 7 Thargélion consistaient en une πομπή et un ἀγών[38]. Dans la procession on portait les prémices de ceux des fruits de la terre arrivés à maturité[39], le mot de θαργέλια désignant les prémices elles-mêmes[40], et celui de θάργελος le vase qui les renfermait[41]. Peut-être la procession dont parle Porphyre[42], et qui s’adresse à Hélios et aux Heures, est-elle à identifier avec la πομπή des Thargélies : Hélios serait ici un autre nom d’Apollon [sol]. Un scoliaste d’Aristophane parle aussi de l’εἰρεσιώνη [eirésiônè] à Hélios et aux Heures, aux Pyanepsies et aux Thargélies[43]. Pour ce qui est du lieu de la procession, comme il est dit que les chorèges vainqueurs (v. plus loin) aux Thargélies élevaient leurs trépieds près du Pythion[44], il est vraisemblable qu’elle se déroulait dans les parages de ce sanctuaire, sur la rive droite de l’Ilissos.
L’ἀγών des Thargélies nous est assez connu par les documents épigraphiques. Il était réglé par le premier archonte[45], peut-être avec l’aide des ἐπιμεληταί[46]. Il comportait des chœurs cycliques[47] d’hommes et d’enfants, équipés et dirigés à grands frais par les chorèges[48]. Nous avons des listes de chorèges vainqueurs en plus grand nombre pour les chœurs d’enfants ; il s’y trouve des noms connus, celui par exemple de Léogoros et celui d’un fils du démagogue Cléon[49]. Deux tribus se réunissaient pour équiper un chœur[50] ; c’est-à-dire qu’il y avait 5 chœurs pour les 10 tribus attiques ; dans chaque groupe il semble que ce fût alternativement à l’une et à l’autre à nommer le chorège, que les groupes de tribus fussent tirés au sort pour deux ans ou pour un temps plus long[51]. L’ἀγών avait lieu sans doute près du temple d’Apollon Pythien ; en fait on a trouvé dans cette région plusieurs inscriptions agonistiques qui doivent se rapporter aux Thargélies.
Tout ce qui précède nous montre que les Thargélies étaient une des fêtes importantes du calendrier attique. D’autres faits le prouvent encore : nous savons par Démosthène que les jours de la fête étaient parmi ceux où les débiteurs insolvables ne pouvaient être poursuivis[52]. C’est aux Thargélies, d’autre part, que se faisait l’introduction des enfants adoptifs dans la phratrie du père[53]. Les Thargélies enfin étaient l’une des fêtes où se faisaient les proclamations de décrets honorifiques[54].
Nous avons eu l’occasion de parler des Thargélies en dehors de l’Attique. À côté de cités comme Abdère et Marseille, où il est bien question de purifications revenant à une époque déterminée, mais non précisément des Thargélies, on trouve la fête à Éphèse[55], à Milet[56]; et aussi dans une ville du Pont-Euxin, peut-être Apollonia[57].
Quel est le sens général des Thargélies attiques et ioniennes ? Il s’y trouve des éléments très divers, guère susceptibles d’une explication. Il nous semble qu’il faut, pour Athènes, partir de ce point que la fête des Thargelia proprement dite est la fête du 7 : procession, cirêsiônè, ἀγών. C’est une cérémonie d’offrande des fruits de la terre, dans leur première maturité, à Apollon, dieu national des Ioniens, Πύθιος et Πατρῷος, adoré aussi sous la forme d’Apollon-Hélios. Le sacrifice du 6 à Démêter Chloé, protectrice de la végétation, est de même nature et de même signification. D’un caractère tout différent est la cérémonie du καθαρμός. Et là même on distingue comme deux couches, deux étages de rites. Le sens le plus net de la cérémonie est en effet celui-ci, qu'on charge les φαρμακοί de tous les maléfices qui pèsent sur la cité et les champs. Mais des pratiques comme celle qui consiste à frapper les φαρμακοί avec des branches de figuier et d’autres fruits de la terre semblent bien ressortir à un ordre de croyances tout différent, où les φαρμακοί ne sont plus des boucs émissaires, mais les personnifications de la force végétative, la flagellation servant à en promouvoir la puissance[58]. Et sans doute, dans les cérémonies du 6 comme du 7 Thargélion, il s’agit toujours de protéger et de fortifier la croissance des fruits de la terre ; mais les moyens employés à ce faire et les croyances qu’ils supposent sont tout dissemblables. Notons d’autre part que les cérémonies du καθαρμός n’ont presque aucun lien spécial avec Apollon ; l’histoire du bandit Pharmakos est venue là pour raccorder à la religion apollinienne des rites primitivement sans rapport avec elle[59]. Comme Apollon, dans la religion classique, est le dieu qui envoie les épidémies, les fléaux collectifs, la même cérémonie magique qui servait à écarter de la terre de tels maléfices, comme à promouvoir la vie végétative, put se ranger au culte de cette divinité, et, prenant un caractère plus net de rite expiatoire, s’accoler aux fêtes qui sont vraiment le propre d’Apollon. On aurait ainsi dans les Thargelia de l’époque historique un exemple assez net, où les joints se laissent voir encore, de l’association des pratiques de la vieille magie préhellénique à celles de la religion olympienne — celles-là représentées par le καθαρμός du 6 Thargélion, celles-ci par les Thargélies proprement dites, procession et jeux à forme classique.
- ↑ Cf. Suid. I, 2, p. 1110 ; Et. M. s. v.
- ↑ Harpocr. s. v. Θαργέλια ; Plut. Symp. 8, 1, 2 etc.
- ↑ Diog. Laërt. 3, 2.
- ↑ id. 2, 44.
- ↑ Ibid.
- ↑ Schul. Soph. O. K. 1, 600.
- ↑ Arist. Ath. resp. 56, 5 ; Dem. XXI, 10.
- ↑ Istros chez Harpner, s. v. φαρμακός ; Hellad. ap. Phot. Bibl. 279.
- ↑ Hes. s. v. φαρμακός.
- ↑ Phot. Bibl. loc. cit.
- ↑ Harpner. loc. cit.
- ↑ Par les compagnons d’Achille, suivant le texte d’Istros ; il s’agit évidemment d’une forme de la légende se rattachant à l’Ionie, non à Athènes ; mais Harpocration, citant Istros, parle bien de la fête athénienne.
- ↑ Cf. Herm., 1887, p. 86 sq. ; contra Töpfor, Rhein. Mus. 1888, p. 142.
- ↑ Hippon. fr. 37 dans Bergk, Poët. lyr. graeci 4.
- ↑ Ainsi à Abidère, Ov. Ibis, 467 et Schol.
- ↑ Par ex. à Leucade, Strab. X, p. 452 ; à Cypre, Id. XIV, p. 683. Cf. Stengel et Töpffer, art. cités ; Rohde, Psyche, p. 366.
- ↑ Hippon. loc. cit.
- ↑ Serv. ad Aen. 3, 57.
- ↑ Ov. loc. cit.
- ↑ Lys. 6, 53.
- ↑ Plat. Min. 5.
- ↑ Farnell, Cults of greek stat. IV, p. 278.
- ↑ Kock, 1, p. 190.
- ↑ Schol. ad Arist. Eq. 1136, Ran. 730.
- ↑ Suid. p. 1423.
- ↑ Cf. Mommsen. Feste. p. 473. n. 3.
- ↑ Schol. ad Ar. Ran. 730 ; Eq. 1136.
- ↑ Hippon. ap. Bergk 4, fr. 5, 90.
- ↑ Θυμῷ ou ὑμω fr. 9.
- ↑ Hes. s. v.
- ↑ Hes. s. v. κραδίης νόμος
- ↑ Hippon. ap. Bergk 4, fr. 7.
- ↑ Ad Aen. 3, 57.
- ↑ Schol. Soph. Oed. Kol. 1600.
- ↑ Lecture incertaine dans l’inscription de la tétrapole attique ; cf. de Prott, Leg. graec. sacr. p. 52.
- ↑ Cf. Paus. I, 22, 3.
- ↑ De Prott, Leg. graec. sacr. p. 53.
- ↑ Dem. 21, 10.
- ↑ Hes. s. v. θαργήλια.
- ↑ Et. M. s. v. θαργήλια.
- ↑ Hes. ibid.
- ↑ Porph. De abstin. 2, 7.
- ↑ Schol. Ar. Eq. 730.
- ↑ Suid. II, 2, p. 556.
- ↑ Aristot. Ath. resp. 56, 5.
- ↑ Poll. 8, 89.
- ↑ Suid. II, 2, p. 556.
- ↑ Lys. 21, 1 : δισχιλίας δραχμάς… ανήλωσα.
- ↑ Cf. C. i. att. II, 333. Antiph. 6, 11.
- ↑ Cf. Aristot. loc. cit. ; Antiph. 6, 11.
- ↑ Sur ce point de détail, cf. Mommsen, Feste, p. 43, n. 3.
- ↑ Dem. 21, 10.
- ↑ Isac. 7, 15 ; l’Apollon des Thargélies est en effet l’Apollon Πύθιος ὁ ὃς πατρῶός ἐστι τῇ πολει. » (Dem. 18, 141).
- ↑ Par ex. C. i. att. II, 809.
- ↑ Hippon. ap. Bergk 4, fr. 4 sq.
- ↑ Cf. Sitzungsb. d. Berl. Akad. 1904.
- ↑ Dittenberger, Syll. 2 n. 345.
- ↑ Cf. entre autres, Paton, Rev. Archeol. 1907, 1, p. 51 sq.
- ↑ D’après M. Farnell, l’Histoire de Pharmakos voleur d’une coupe consacrée à Apollon rappellerait une conception où le φαρμακός était comme une incarnation du dieu lui-même, portant la coupe en main (?). Cf. Farnell, Cults of gr. states, IV, p. 281. — Bibliographie. Mommsen, Fest. d. Stadt Athen. p. 468 sq. ; Nilsson, Griech. Feste, p. 105 sq. ; Stengel, Griech. Kulturalterth. p. 213 ; Usener, dans les Sitzungsb. d. Wien. Akad. 1897, p. 59 sq. ; Mannhardt, Myth. Forsch. p. 124 sq. ; Harrison, Prolegom. to the stud. of gr. rel. p. 78 sq. 95 sq. ; Farnell, Cults of gr. stat. IV, p. 268 sq. ; Preller, Griech. Myth. p. 261 sq.