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Dictionnaire historique de Feller/8e éd., 1836

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Dictionnaire historique de Feller 1781-1849/8e éd., 1836
1836


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Index alphabétique


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INTRODUCTION A LA HUITIEME EDITION DE FELLER ESSAI SUR LA NATURE D’UN DICTIONNAIRE HISTORIQUE


On convient assez dans le monde de ce qu'un Dictionnaire historique offre de commode, de curieux et d'utile ; mais ce qu'on ignore généralement, ce que les hommes supérieurs eux-mêmes ne savent pas, ou ne se rappellent pas toujours, c'est la haute importance, et, si nous osons le dire, la nécessité et la philosophie d'une composition de cette sorte.

Elle est au fond la seule véritable Histoire, parce qu'elle est la seule Histoire véritable. Etil suffira de quelques considérations pour l'établir.

L'Histoire, telle que nous la concevons, telle que nous l'exécutons, telle enfin que les Grecs et les Romains nous l'ont apprise (car nous en sommes encore, si chrétiens que nous soyons, à reconnatîre les païens pour maîtres ), est une arène où le monde semble se remuer en masse, et où les individus n'agissent presque jamais que par inadvertance. Tout y est vague, indéfini, illimité ; et tout, par conséquent, incertain, obscur, désolant. Une sorte de destin y paraît tenir la place de l'homme : de l'homme, qui pourtant est tout ; qui

I. 1.

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seul est cause, moyen, effet dans Îe monde ; qui seul est éclairé ou aveugle, vertueux ou coupable, susceptible de récompense ou de châtiment, dans l'ordre temporel et spirituel.

Un jour de représentation d'une pièce de Lemierre, que le public avait oubliée, cet auteur, fameux par sa bonhomie orgueilleuse, jetant les yeux sur la salle, disait à ses amis dans les coulisses : Je ne sais où diable ils se sont fourrés. Qu'on nous passe la trivialité de l'exemple, nous ne savons rien de plus capable de caractériser notre Histoire d'habitude : elle est dépourvue d'habitans. Il y a çà et là quelques rois, quelques ministres, quelques généraux ; rarement quelques grands hommes (de ceux qui se sont avisés de l'être de leur chef) ; plus rarement encore quelques souverains pontifes, qui pourtant ont le plus d'influence sur les peuples, quels que soient les pontifes et quels que soient les peuples.

Un homme se montre habituellement dans l'Histoire la plus sévère, y remplace même tous les autres hommes, l'historien ; il se décèle, il se met en scène personnellement, por la bardiessse de son style et par celle de ses jugemens ; il signe son livre à toutes les pages (1).

L'Histoire, ainsi réduite à des généralités ridicules, à des amours-propres audacieux, l'Histoire, absorbée par un petit nombre de souverains ou d'hommes d'état, dans un temps surtout où la souveraineté est devenue si générale, l'Histoire, il faut le dire, est devenue un outrage à l'humanité.

Et pourtant, ce n'est pas le temps ou la place qui manque à l'historien proprement dit : une Histoire particulière ordinaire (nous en avons des milliers de ce genre) est de beaucoup plus volumineuse que la Biographie universelle de Feller que nous puhlions, et nos historiens le sont presque tous de profession !

C'est parce que l'Histoire, ainsi entendue depuis des siècles, est essentiellement exclusive, égoïste, insignfiante, et, par conséquent, funeste, qu'elle a été rarement écrite par des hommes du premier ordre. Le P. Petau et Bossuet ne sont guère que des chronologistes ou des harmonistes du monde. Nos plus célèbres historiens, de Thou, Mézeray, Vertot, le bon Rollin, Voltaire, l'abbé Barthélemy, et

(1) Nous n’exagérons rien : il y a tels Mémoires au-dessus de chaque page desquels on lit : Mémoires de M. . . . de ***.

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même le sage Fleury (1), sont de simples savans, quand ils ne sont pas des poètes ou des humanistes. Le P. Mallebranche, grand homme absolu, avait une sorte d'horreur de l'Histoire, et d'Aguesseau, grand homme relatif, se moquait de celle de de Thou (son patron pourtant de Palais), qui compte les boulets de canon tirés à tel siége, et qui ne fait qu'effleurer, dans ses nombreux in-4°, les soisante années d'histoire auxquelles il s'était cependant dévoué (2) !

L'opinion publique elle-même, qui finit à la longue par revenir à l'opinion d'un seul, de celui qui est éclairé, a confirmé ce jugement. Tous, tant que nous sommes, hommes, enfans, au collége, à l'Académie, dans le cabinet, nous lisons, ou plutôt nous parcourons, non sans fatigue, une Histoire universelle, rarement une particulière, si ce n'est comme roman ; en tout cas, nous ne la relirons jamais. Son plus petit malheur est de nous ennuyer. Mais, en revanche, ce que nous consultons habituellement, ce que nous lisons même sans cesse, ce sont des chrronologies, comme celle d'Hénault : chez lui, du moins (quoiqu'il fût poète et philosophe), l'homme ne se montre guère, et nous pouvons passer en revue notre pays en quelques heures.

Un Dictionnaire historique, une Biographie, est précisément, bon gré mal gré, par la force même des choses, le contraire de l'Histoire propremement dite (3). Le nom du héros, et le nom ne manque jamais, oblige l'écrivain, et puis le lecteur, à spécifier le talent ou l'incapacité, la vertu ou le crime, du grand homme en question. Une fois l'homme en jeu, il nous faut sa naissance, son pays, son éducation, sa vie tout entière ; et comme ici la brièveté est de rigueur,

(1) Les autres, comme Vallemont, Hénault, Lenglet du Fresnoy, etc., simples dateurs, ne tirent pas à conséquence.

(2) Les partisans de de Thou sentent eux-même le vice radical de son histoire : le réfugié Teissier, qui en a extrait les courtes biographies, et qui leur a donné des supplémens souvent intéressans, dit assez ,aïvement, dans son avertissement, que « les éloges des hommes savans répandus dans tout le corps de l’ouvrage de M. de Thou en font une des plus grandes beautés. »

(3) Ce qui est vrai d’un Dictionnaire historique, l’est aussi, et par la même raison, d’un dictionnaire quelconque, de sciences, d’arts, et même de mots. L’inconvénient du désordre alphabétique disparaît devant l’ordre d’une table philosophique qui s’y trouve jointe quelquefois ; il s’évanouit en tout cas, devant l’ordre, c’est-à-dire devant le talent du lecteur.

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nous sommes encore forcés, entre beaucoup de faits, de choisir, ce qui n'est pas un mal.

Le Dictionnaire historique ramène l'Histoire à des faits, à son objet, à l'homme : alors seulement elle est utile, agréable, courte. Son utilité est évidente : elle offre à toutes les sortes de lecteurs, puisqu'elle s'adapte à toutes les branches de connaissances,des modèles, des types de grandes vérités et de grandes erreurs, de crimes énormes et d'éclatans héroïsmes. Et ici les mauvais exemples servent la vérité et vont à l'édification aussi bien, et souvent mieux, que les bons. Quel est le jeune homme, quel est même l'homme d'un age mûr qui n'ait senti son coeur battre de bons désirs et s'animer d'espérance, à la lecture, par exemple, d'une vie de saint Basile, de saint Thomas-d’Aquin, de saint François-Xavier, de saint François de Sales, dans Godescard ; et, dans Feller, d'une biographie de Bellarmin, de Suarez, de Bourdaloue, de Bossuet, ou seulement de d'Aguesseau ? Si le lecteur a la prétention de se faire un nom quelconque (et celui-là seul a de l'importance, parce qu'il exerce de l'influence dans le monde), il y trouve un bien autre aiguillon : Et moi aussi, se dit-il, je serai peint là un jour, et, après tout, j’ai à opter entre la gloire et la honte ! Et il sait que ses dernières années, et même que ses derniers momens sont seuls décisifs, et qu'ils dépendent de lui toujours.

Ici encore notre système d'Histoire et notre prédilection biographique sont le système et, si nous pouvons le dire, l'enthousiasme de tout le monde; et d'abord des grands hommes et des premiers écrivains de toutes les époques. Ils ont, pour la plupart, senti le besoin, ils se sont piqués d'être biographes. Plutarque, dans l'antiquité, est, à cet égard, une autorité assez connue, assez goûtée: on s'accorde à le préférer à Tite-Live, et même à Tacite ; pourquoi ? parce qu'il est en quelque sorte le père de ses Hommes illustres : il vous les prend à leur naissance, pour ne les quitter qu'à leur mort, et il a soin souvent de dire, mais de supposer toujours, que cette mort ne faisait qu'envoyer les gens à leur juge naturel (1). Son ouvrage est la Vie des Saints du paganisme : on serait tenté de la comparer

(1) Consultez, par exemple, ses Délais de la justice divine dans le châtiment des coupables.

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à l'autre. Chez les Romains, on peut remarquer aussi la tendance philosophique de l'Histoire dans le premier de leurs historiens : Tacite est peintre des bas-empereurs, bien plus que du Bas-Empire, et il a fait la Vie proprement.dite d'Agricola, son chef-d'oeuvre (1).

Le christianisme, dès sa naissance, se manifesta dans la littérature comme dans la conduite humaine. La première composition historique est la quadruple biographie du Sauveur des hommes, car l'Evangile est-il autre chose? Les Pères de l'Église grecque et latine furent les pyemiers auteurs de la Vie des Saints que nous avons. Un seul grand homme était pour eux tout un monde, et avec raison: ils écrivaient sa vie comme ils eussent rédigé celle de J .-C. ; et ils l’écrivaient sans songer jamais à eux-mêmes, sans savoir qu'ils seraient à leur tour l'objet d'une biographie aussi édifiante. La Vie de saint Antoine par saint Athanase est de ce genre.

Nous aurions tout à dire, mais sans nécessité, si nous voulions traiter avec détail ce point d'histoire littéraire, depuis les premiers siècles jusqu'au moyen âge, et depuis le moyen âge jusqu'à nos jours. Il suffit d’indiquer les traits principaux, de rappeler seulement ceux que tout le monde connaît, mais dont tout le monde ne voit pas la cause secrète.

Saint Thomas d'Aquin, l'Ange de l’École, ne voulut pas un jour déranger Bonaventure occupé à retracer la vie de François d'Assise : Il faut, dit-il, laisser un saint. écrire l’histoire d'un saint.

Plus tard, mêmes moeurs historiques. Pour suivre l'ordre des dates, nous citerons Suger, l'un des plus grands ministres qu'ait eus la monarchie, écrivant la Vie de Louis-le-Gros, comme Joinville écrivit depuis la Vie de saint Louis, celui de nos anciens livres que nous lisons encore avec le plus d'intérêt. Un des plus célèbres historiens de la renaissance des lettres, Paul Jove, supérieur à Guichardin, et le célèbre abbé Trithème, réduisaient aussi l'Histoire à des Vies d’hommes illustres à des Eloges de grands hommes.

Lorsqu'au XVIIe siècle, l'esprit philosophique se manifesta avec le chancelier Bacon, le chancelier Bacon, qui appréciait la place et la

(1) Cornélius Népos, ami de Cicéron et d’Atticus, a fait une biographie en miniature, vrai chef-d’œuvre du genre ; et telle est l’utilité de cette sorte d’Histoire, que Diogène Laërce, tout épicurien décidé et écrivain médiocre qu’il était, a comosé des Vies de philosophes qu’on est encore forcé de consulter.

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forme de l'Histoire dans le Novum Organum, composa une Vie d’Henri VII. Son exemple ne fut pas perdu dans son école: Gassendi et Leibnitz rédigèrent tous deux des vies de saints dans toute la force des mots, et le premier est descendu à écrire celle du simple savant Peiresc et à réviser celle d'Épicure (1).

Dans l'ordre religieux, en général, l'esprit biographique se révèle encore davantage. Tous les grands Ecclésiastiques, les plus illustres Évêques du une siècle, c'est-à-dire nos maltres encore en littérature, tremblent s'être complu à nppeler l'Histoire à sa simplicité, à son objet, à ses bienfaits, en publiant, sous une forme ou sous une autre, les belles actions de personnes données. Les Oraisons funèbres de Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Bourdaloue, ne sont pas autre chose que les vies des grands hommes contemponins. L'Histoire universelle de Bossuet est bien moins une Histoire proprement dite qu'un Discours, et une sorte de Traité de la Providence. Lorsqu'il a voulu être historien d'une autre façon, pour la France en particulier, il a fait le plus médiocre de ses ouvrages. Fénelon lui-même a eu le sentiment de l'excellence des vies particulières: il composa avec soin celles des Anciens philosophes. Ne voulut-il pas, comme pour folier avec son siècle, en écrire même une imaginaire dans le fameux Télémaque. On aime mieux M. de Péréfixe, tout archevêque qu'il était, s'efforçant de rendre Henri IV grand.

Après l'exemple de Bossuet et de Fénelon, il est permis de se prévaloir de celui d'Abelli, de Fléchier, de la Bletterie, d'Hélyot, de Marsollier, de Touron, de Louis Legendre, de Collet, de Proyart, de Caron, de Beausset, car l'école vraiment historique ne fut jamais interrompue (2). Nous ne savons rien d'aussi édifiant, d'aussi intéressant, et même d'aussi beau en histoire, quelquefois en littérature,

(1) Le célèbre Pierre Pithou, l’un des hommes les plus savans et les plus vertueux du même temps, ne faisait pas difficulté de composer la Vie des évêques de Troyes, sa ville natale.

Cependant, Théodore de Bèze faisait les Vies et les Eloges des hommes illustres de son parti.

(2) Le savant et religieux M. Picot a en quelque sorte résumé les petites biographies ecclésiastiques des XVIe et XVIIe siècles dans son excellent Essai sur l’influence de de la religion dans le dix-septième siècle ; et M. Henrion a eu le bon esprit de ramener aussi l’Histoire à des faits prsonnels dans les Histoires, si intéressantes, de la

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que les Histoires de Théodose, de Ximenès et de Commendon (1), de Julien et de Jovien, de Thomas d'Aquin et de Dominique, de Vincent de Paule et de Jean de la Croix, des Dauphins et de Madame Louise d' Orléans, etc.

Les Ordres religieux les plus célèbres et les plus habiles sont bien plus heureux dans les Histoires d'hommes que dans celles de peuples: ainsi, par exemple, Griffet. Historien de Louis XIII, est infinimentsupérieur à Daniel, Historien de France; et le P. Bouhours, médiocre d'ailleurs, a fait une Vie que des philosophes même ont admirée. Le P. Ligny en a fait une unique.

Les philosophes, à leur tour, ont senti la nécessité des Histoires individuelles, des Histoires des hommes (2) ; et c'est la plus grande des preuves de leur utilité. Charles Perrault, le philosophe du XVIIe siècle (voy. son article sur Bouillaus, etc.) en a le premier donné l’exemple. Voltaire et Duclos, Fontenelle et d'Alembert, Condorcet et Bailly, les uns sous le nom d' Histoire de Pierre Ier, de Charles XII, de Louis XIV, de Louis Xl, etc., les autres sous la forme d'Éloges académiques, sont allés plus loin encore dans cette route (3). La biographie, on peut le

Papauté, des ordres et des Congrégations religieuses, dont il a enrichi la collection de la Société des bons livres.

Des biographes estimables, mais ou trop minutieux ou trop hommes de lettres, et qu’il faut mettre en second ordre, sont : l’abbé de Brantôme (Vies des capitaines, des femmes illustres et même des femmes galantes); Scévenole de Sainte-Marthe (Eloges des grands hommes de France, traduit par Colletet) ; le P. Hilarion de Coste ; le P. Lemoine (Galerie des femmes fortes) ; Baillet (Vies des Saints, des Enfans célèbres, de Richer, de Descartes, etc.), Titon du Tillet ; et d’Auvigny, Pérau, Turpin (Hommes illustres de France).

(1) Fléchier aimait singilièrement le genre biographique : il a fait, outre les Oraisons funèbres et ses Histoires individuelles, des Panégyriques de saints, et une traduction de Gratiani : de casibus Illustrium Virorum.

(2) Delisle de Sales a usurpé ce beau nom pour sa mauvaise composition du genre d’histoire ordinaire. Depuis, M. Monteil a de même été plus heureux dans son titre que dans son ouvrage, lorsqu’il a publié l’Histoire des Français des divers états. Il en est de même de M. Sismonde-Sismondi.

(3) L’abbé Goujet et Burigny, de leur côté, faisaient la biographie philosophique de Nicole, Duget, Singlin ; d’Erasme, de Duperron, de Bossuet. Plus pilospophe encore, et surtout plus fécond en ce genre, Grégorio Léti publiait de scandaleuses et plates Histoires de Charles-Quint et de Philippe II, d’Elizabeth et de cromwel, etc. – Le Dictionnaire des Athées de Sylvain Maréchal ou de Lalande, était la dernière des conséquences de la fausse école biographique.

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dire, était le caractère, la folie du XVIIIe siècle ; toutes les académies faisaient appel aux Éloges philosophiques, et tout le monde répondait aux académies philosophiquement: on savait qu'en exaltant les artisans de l'erreur, on anéantissait les prédicateurs de la vérité. L'événement n'a que trop justifié ce calcul.

De nos jours, les mêmes causes, des causes pIns grandes, ont produit des effets pareils ou plus fâcheux. Les Mémoires dont nous sommes accablés, et que nous lisons, que nous dévorons, tandis que nous effleurons à peine les prétendues Etudes historiques de M. de Châteaubriand, et que nous connaissons tout au plus le titre ridicule de l'Histoire romaine avant Rome, de Niebuhr, et., les Mémoires sont évidemment des biographies, les plus exclusives, les plus égoïstes qu'on puisse imaginer (1).

Les vies particulières mettaient sur la voie des Dictionnaires historiques, des Biographies universelles. Celles-ci , plus importantes en un sens, furent aussi bientôt traitées, d'abord par de savans hommes, et à la fin, par les hommes les plus clairvoyans et les plus habiles dans les deux partis.

Moréri, Lelong et Ladvocat en France, Jérémie Collier en Angleterre, sont les autenrs de ]a science nouvelle de l'Histoire véritable. (2) Ils étaient tons Prêtres, c'est-à-dire théologiens; ils furent tous aussi savans du premier ordre. Leurs livres étaient de beaux et d'utiles essais. Ils firent peur au parti philosophique, qui dès lors n'eut rien tant à cœur que de les contrefaire; car, en littérature comme en tout le reste, c'est le bien qui commence et le mal ne vient jamais qu'après. Le Dictionnaire de Moreri suscita l'Académie des sciences d'Isaac Bullart (2 in-fol. de Vies); et puis le fameux Dictionnaire de Bayle, le héros du pyrrhonisme. Les Mémoires de Nicéron, à leur

(1) Une femme d’esprit, qui a lu tous les Mémoires, afin d’en publier d’originaux, Mme la duchesse d’Abrantès, en a fait de vulgaires, sans le savoir : « Ils méritent tous, dit-elle, le nom de pamphlets. J’en excepte trois ». Ceux-là, sans doute, où elle s’était personnellement si flattée. Tant de Mémoires, après tout, sont bons à quelque chose : ils démontrent, à toutes les pages, que l’auteur éprouva quelques minutes de vains plaisirs en sa vie passée, et qu’il fut condamné, en conséquence, à ne plus avoir que des regrets jusqu’à sa mort !

(2) La Bibliothèque française de la Croix-du-Maine, cele des Auteurs français de Du Verdier, la Nouvelle bibliothèque française de Sorel, l’Histoire des poètes de Colletet, étaient l’enfance de cette science nouvelle.

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tour, donnèrent lieu aux Supplément de Bayle, plus informes encore, par Cbaufepié, Jean Leclerc, Marchand, et autres Réfugiés qui ne voulaient plus de la France, ou dont la France ne voulait plus. Ils provoquèrent aussi les Bibliothèques d'Elie du Pin, de Richard Simon, de Goujet.

Lorsque le Dictionnaire de Ladvocat, plus simple, mieux conçu,élaboré avec plus de soin, eut paru vers le milieu du XVIIIe siècle, on le vit bientôt suivi de l'Art de vérifier les dates et de dénaturer les faits de la société (ouvrage de la société d'Antine, Durant, Clément, Clémencet); du Dictionnaire Historique de Barral , qu'on a appelé spirituellement un martyrologe de secte; de l'Année française de Manuel, que la révolution rendit bientôt si fameux.

Feller intervint alors (1): il fit, on peut le dire, une révolution dans cette partie de la philosophie. Il avait toutes les conditions du mérite nécessaire à son Dictionnaire : les coonaissances les plus variées dans la philosophie, dans les langues, dans la nature et dans l'astronomie, l'étudition la plus consommée, l'expérience de voyages en divers pays, la demeure entre la France et l'Allemagne, l'affiliation à un Ordre qui savait tout, et la vue du XVIIIe siècle presque tout entier qui venait de s'écouler. Le succès et l'influence de son ouvrage furent extraordinaires. Tant que la révolution fut occupée

(1) Le Dictionnaire universel du célèbre P. Richard et des Dominicains ses confrères, voulut joindre toutes les sciences ecclésiastiques à l’Histoire des ecclésiastiques ; et comme il devenait alors infiniment difficile, il a été obligé à plus d’un défaut, ce qui ne l’empêche pas d’être d’’une grande utilité.

Les livres qui rentrent dans le système de Ladvocat et de Feller, sont :

Les Trois siècles littéraires, de Sabatier ; les siècles littéraires, de Désessarts, que refait, avec plus de soin et sur un plan plus vaste, M. Quérard ;

La France littéraire, de Duport du Tertre, de Laporte, d’Hébrail, etc. ;

Le tableau historique des gens de lettres, de l’abbé de Longchamps ;

Le Dictionnaire des portraits historiques, 1768 ;

Le Tableau historique de l’esprit et du caractère des littérateurs français, de Taillefer, 1785 ;

La Vie des Hommes Illustres, d’Adrien Richer ;

L’Histoire des anciens et des nouveaux philosophes, de Savérien ;

L’Histoire de la philosophie hermétique, de Lenglet du Fresnoy ;

La Bibliothèque de Bourgogne, de Papillon, etc.

Mais ces ouvrages sont superficiels, minutieux, et quelquefois faux et dangereux.

Le Dictionnaire des Hérétiques de Pluquet eût été plus simple, plus piquant et plus utile que son Dictionnaire des hérésies. (14)

de sa victoire ou de ses revers, la philosophie, qu'on peut considérer comme la cheville ouvrière de la révolution, oublia Feller : ce fut le temps de l'empire le plus utile de celui-ci. Du moment que la philosophie renaquit, elle songea à lui répondre ou plutôt à le neutraliser.

De là les Dictionnaires et les Biographies des vivans aussi bien que des morts de tous les pays, de tous les formats, de toutes les coteries, des sociétés de gens de lettres de toutes les espèces, que tout le monde connnaît (t). Jadis l'ironique Rivarol nous donna le Petit dictionnaire de nos grands hommes ; depuis nous eûmes à bien des reprises le grand.

Il était temps de raviver, de perfectionner en la respectant, la belle composition de Feller, de l'harmoniser avec le siècle qui semble s'être écoulé depuis sa mort, et de remettre ainsi à leur place tant d'informes compilations, tant d'oeuvres d'iniquités littéraires, tant d'hommes indignement abaissés ou grandis.

Jamais époque ne fut plus favorable à cette entreprise que celle d'une révolution; car une révolution dégoûte du verbiage et de l'injustice, ramène forcément à l'étude des faits et à l’amour de l'équité. C'est depuis 1789 que Feller a été lu et étudié, et qu'il a fait autorité; ensuite vinrent nos fameuses Biographies contraires, leurs succès factices, leur maligne infiuence.

Lorsque toutes les Biographies seront encore une fois en présence, on verra. Le nouveau Feller de Paris (car ce n'est qu'à Paris qu'un Feller peut se faire) sera encore le plus court, le plus complet, le moins cher, et surtout le plus un dans ses parties, de ces sortes d'ouvrages : c'est dire assez que l'avenir lui appartiendra de nouveau.

A. DE LORMAL.

(1) Le Dictionnaire de Chaudon, successivement continué et refait avec Delandine, avec Prudhomme, loin d’voir été perfectionné, n’a fait qu’agglomérer défauts sur défauts. Les vices des premières éditions ont été mis au jour, dans un ouvrage ad hoc, par le savant abbé de Saint-Léger, le seul biographe de la fin du dix-huitième siècle qu’on puisse comparer à Ladvocat ; et Feller, comme on sait, a eu, si on peut le dire, ces deux savants hommes comme collaborateurs.

Deux petits Dictionnaires historiques ont été faits avec plus de soin et de lumières que tous les autres de ce genre, et nous devons les mentionner : ce sont ceux de M. l’abbé Lécuy et de M. Peignot.