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Dictionnaire historique et critique/11e éd., 1820/Marcionites

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MARCIONITES. C’est ainsi qu’on nomme les disciples de l’hérésiarque Marcion, qui vivait au deuxième siècle (A). Il était né à Sinope, ville de Paphlagonie sur le Pont-Euxin, et il avait pour père un bon et pieux évêque. Il s’attacha d’abord à la vie monastique, mais il observa très-mal les lois de la continence ; car il débaucha une fille. Son père exerça sur lui toute la sévérité de la discipline : il l’excommunia, et ne se laissa jamais fléchir à ses prières, ni à ses offres de pénitence. Alors Marcion, exposé aux railleries et au mépris de toute la ville, en sortit secrètement, et se retira à Rome. Il ne put jamais y être reçu à la communion[1], quoiqu’il se fût servi des artifices d’une femme, qui avait pris les devans pour lui préparer les voies[2]. Ce refus l’obligea à s’ériger par dépit en chef de parti (B). Il devint disciple de Cerdon[3] ; et, afin de mieux soutenir le dogme des deux principes qu’il avait appris de cet hérétique, il s’appliqua à l’étude de la philosophie (C). Il eut un grand nombre de sectateurs, qui non-seulement se maintinrent après sa mort, mais qui aussi se répandirent de toutes parts, et formèrent des églises à l’envi des orthodoxes partout où ils purent (D). Il fallut armer contre eux le bras séculier, lorsque l’empire fut dévolu aux chrétiens ; et il se passa quelques siècles avant que ce bon remède vînt à bout de cette secte. Elle se glorifiait de ses prétendus martyrs. Ce fait a donné lieu à une dispute (E), dont il ne sera pas inutile de rapporter le détail. Au reste, si l’on en veut juger charitablement, Marcion mourut dans de bonnes dispositions[4], il ne fut pas aussi opiniâtre dans son hérésie que le furent ses disciples[5]. Nous pouvons dire de son système la même chose que de celui des manichéens. Il n’en sut pas faire jouer la principale machine (F) : il s’embarrassa dans un détail d’explications mal imaginées ; et de là vint que les pères confondaient facilement les marcionites. Il semble que ceux-ci aient été atterrés par la première réponse qui leur était faite ; et l’on dirait qu’à la vue des priviléges inviolables de la liberté humaine qui leur étaient d’abord allégués, ils se trouvaient tout interdits et muets comme des poissons. Il était néanmoins facile de répliquer à cela (G). Je ferai peu d’observations contre Moréri (H).

  1. Tiré d’Épiphane advers. Hæreses, pag. m. 302, 303.
  2. Romam præmisit mulierem, quæ decipiendos sibi animos præpararet Hieronym., tom. II, Epist. ad Ctesiphont., pag. 253.
  3. Epiph. adv. Hæres., pag. 303.
  4. Voyez la remarque (B), citation (14).
  5. Voyez les paroles que je cite de Baronius, ci-dessous citation (36).

(A) Marcion vivait au deuxième siècle.] Voilà ce qu’on en peut dire de certain, car pour l’année où il vint à Rome, et pour le temps où il commença de s’ériger en faux doc- teur, on ne saurait les démêler à travers les brouilleries que l’on trouve sur ce sujet dans les anciens pères. Selon saint Épiphane[1] il vint à Rome après la mort du pape Hygin, c’est-à-dire, suivant le compte de Baronius, après l’an de grâce 157. Tertullien prétend qu’il vint à Rome sous le pape Anicet[2] : c’est-à-dire, si nous en croyons M. Wetstein, sous l’empire d’Antonin Pius, « Romanis tunc imperante Antonio Pio, undè Tertull., l. 1, c. 19, adv. Marc. eum Antoninianum hæreticum, sub Pio impium vocat, id est circa annum Christi 154[3]. Mais comme les deux passages de Tertullien, l’un en vers, l’autre en prose, s’entre-détruisent, il ne fallait pas les confirmer l’un par l’autre, ni les rapporter tous deux à l’empire d’Antonin Pius. Consultez les Annales de Baronius, vous y trouverez la mort de cet empereur sous l’an 163 ; et celle du pape Pie, et l’exaltation d’Anicet, sous l’an 167 : de sorte que s’il est vrai que Marcion soit venu à Rome sous le pontificat d’Anicet, il est faux qu’il y soit venu sous Antonin Pius ; et par conséquent Tertullien n’a pu dire la vérité dans ses vers, sans dire un mensonge dans sa prose et vice versâ. Il a dit en un autre endroit que cet hérétique fut chassé et rechassé de la communion des fidèles sous le pape Éleuthère : Constat illos (Marcionem ac Valentinum) neque adeò olim fuisse, Antonini ferè principatu et in catholicam primo doctrinam credidisse apud ecclesiam romanensem, donec sub episcopatu Eleutherii benedicti ob inquietam semper eorum curiositatem quâ fratres quoque vitiabant, semel et iterum ejecti, Marcion quidem cum ducentis sestertiis suis quæ ecclesiæ intulerat, novissimè in perpetuum discidium relegati venena doctrinarum suarum disseminaverunt[4]. C’est nous mener bien loin de l’empire d’Antonin ; car Pius Éleuthère fut créé pape l’an 159. Outre qu’il n’y a nulle apparence que l’on ait différé jusques au pontificat d’Éleuthère à excommunier Marcion, qui s’était rendu si abominable par ses hérésies sous le pontificat d’Anicet, que saint Polycarpe l’appela le fils aîné de Satan : Consultez saint Irénée[5], qui rapporte que saint Polycarpe étant allé à Rome au temps du pape Anicet, ramena plusieurs sectateurs de Marcion, et repoussa cet hérétique par l’éloge que j’ai rapporté. Ce fut pour répondre à la demande que Marcion lui avait faite, ne me connaissez-vous pas[6] ? Baronius observe que Marcion commença de dogmatiser sous l’empire d’Hadrien[7] : cela se prouve par Origène, qui dit que le philosophe Celsus, qui écrivit contre les chrétiens sous cet empereur, parle souvent des erreurs de cet hérétique. Philastrius semble confirmer cela, quand il dit que Marcion, avant que d’aller à Rome, fut convaincu de ses faux dogmes dans l’Asie, par saint Jean, et chassé d’Éphèse[8]. On supposera tant qu’on voudra qu’il fut excommunié diverses fois, et qu’il fit plusieurs voyages à Rome, on n’excusera jamais Tertullien d’avoir parlé sans aucune exactitude.

Voyons un passage de Lambert Daneau, où il y a quelques fautes. Venit (Marcion) Romam, quemadmodim lib. 1. Advers. eum scribit Tertull. sub Antonino Pio, circà annum à Christo passo 115, sub Hygino, ut ait Platina : Tertullian. sub Eleuthero. Cæpit autem post Cerdonem innotescere illius hæresis sub M. Antonino philosopho imperatore, et Aniceto pontifice romano, circà annum à passo Christo 133. quanquàm Clemens, lib. 7 Stromat. vult adhuc eo ipso tempore virisse Romæ Valentinum hæreticum, quem jam senem Marcion juvenis viderit[9]. 1°. C’est une bévue que de n’avoir pas aperçu que Tertullien se serait trompé, s’il avait dit que le papat d’Éleuthère, et l’empire d’Antonin Pius, ont été en même temps. 2°. C’est une faute de chronologie, que de mettre le pontificat d’Anicet sous Antonin Pius ; car Anicet ne commença de siéger que cinq ans après la mort de cet empereur[10]. 3°. Clément d’Alexandrie ne dit pas que Valentin vécût encore sous l’empereur Marc-Aurèle : il se contente de dire que Basilides et Valentin ayant commencé de répandre leurs erreurs sous Hadrien, ont vécu jusques au règne du premier des Antonins. 4°. Bien loin de dire que Marcion dans sa jeunesse vit Valentin dans sa vieillesse, il assure que Marcion conversait avec ces autres hérétiques, comme un vieillard avec de fort jeunes gens[11].

  1. Epiphan., adv. Hæreses, pag. m. 302.
  2. A quo Pie suscepit Anicetus ordine sortem,
    Sub quo Marcion hic veniens nova pontica pestis.

    Tertull. Carm., lib. III adversus Marcion.

  3. Joh. Rodolphus Wetrstenius, Not. in Origenis dial. contrà Marcionitas, p. 3, edit. 1674.
  4. Tertullianus, de Præscript., cap. XXX.
  5. Irenæus, lib. III, cap. III. Voyez aussi Eusèbe, lib. IV, cap. XIV.
  6. Voyez les Notes de Henri Valois sur Eusèbe, liv. IV, chap. XV, où ces paroles ne sont pas prises comme une interrogation, mais pour saluez-moi.
  7. Baronius, ad ann. 146, num. 7.
  8. Philastrius, de Hæres., cap. XLVI.
  9. Lambertus Danæus, in Comment. ad librum D. Augustini de Hæresibus, folio 58, edit. Genevensis, 1578, in-8°.
  10. Voyez Baronius, ad ann. 167.
  11. Μακρίων γὰρ κατὰ τὴν αὐτὴν αὐτοῖς ἡλικίαν γενόμενος, ὡς πρεσβύτης, νεωτέροις συνεγένετο. Marcion enim cùm natus esset eâdem, quâ ipsi, ætate, versabatur ut senex cum junioribus. Clemens Stromat., lib. VII, pag. 64, D.

(B) Il ne put jamais être reçu à Rome à la communion… Ce refus l’obligea à s’ériger… en chef de parti.] Je tromperais mes lecteurs, si je laissais ces paroles sans commentaire ; et j’aurais beau dire que saint Épiphane, les ayant trompés tout le premier, je ne m’en devais pas faire un grand scrupule : on ne se paierait pas d’une si mauvaise apologie. Faisons donc voir en quoi consiste le défaut de la narration de saint Épiphane. Il n’y a personne qui, après avoir lu ce père, ne se persuade que jamais l’église de Rome n’admit Marcion à sa communion, et que les conducteurs de cette église lui ayant dit : Nous ne pouvons vous admettre sans la permission de votre père qui vous a excommunié, il les menaça d’un schisme, et leur tint parole. Τί μὴ ἠθελήσατέ με ὑποδέξασθαι ; τῶν δὲ λεγόντων, ὅτι οὐ δυνάμεθα ἄνευ τῆς ἐπιτροπῆς τοῦ τιμίου πατρός σου τοῦτο ποιῆσαι. Μία γὰρ ἐστιν ἡ πίστις, καὶ μία ὁμόνοια, καὶ οὐ δυνάμεθα ἐναντιωθῆναι τῷ καλῷ συλλειτουργῶ, πατρὶ δὲ σῷ. Ζηλώσας λοιπὸν, καὶ εἰς μέγαν ἀρθεὶς θυμὸν καὶ ὑπερηφανίαν, τὸ σχίσμα ἐργάζεται ὁ τοιοῦτος, ἑαυτῷ τὴν αἵρεσιν προστησάμενος καὶ εἰτών· Ὅτι ἐγὼ σχίσω τὴν Ἐκκλησίαν ὑμῶν, καὶ βαλῶ σχίσμα ἐν αὐτῇ εἰς τὸν αἰῶνα. Ὥς τάληθῆ μὲν σχίσμα ἔβαλεν οὐ μικρὸν, οὐ τὴν Ἐκκλησίαν σχισας, ἀλλ’ἑαυτὸν καὶ τοὺς αὐτῷ πεισθέντας.. Cur me, inquit, recipere noluistis ? Responderunt illi : Nobis injussu venerandi patris tui facere istud non licet. Una siquidem fides est, et animorum una consensio : neque contrà spectatissimum collegam patrem tuum moliri quippiam possumus. At ille vehementiùs excandescens, ac superbiâ invidâique percitus schisma conflavit, ac privatam hæresin architectatus est : et ecclesiam, ait, vestram ego dissociabo, in eam schisma sempiternum immittam. Quod ille reverâ nec mediocrè quidem injecit : non ita tamen ut ecclesiam, sed ut se potiùs ac suos discinderet[1]. Si saint Épiphane avait consulté Tertullien, il aurait su que Marcion fut chassé diverses fois de la communion des orthodoxes[2] ; marque évidente qu’ils s’étaient payés plus d’une fois des protestations qu’il leur avait faites de renoncer à ses erreurs, et qu’ils l’avaient réuni à leur église. Peut-être même que si la mort ne l’eût prévenu, il eût tâché de satisfaire à la condition que l’on exigea de lui la dernière fois qu’il fit paraître sa repentance : on voulut qu’il désabusât ceux qu’il avait débauchés de la vraie foi. Postmodùm Marcion pænitentiam confessus, cùm conditioni datæ sibi occurrit, ita pacem recepturus : si ceteros quoque quos proditioni erudisset ecclesiæ restitueret morte preventus est[3]. Il y a des gens[4] qui disent qu’après avoir été chassé de l’église avec son argent, il s’agrégea à la secte des cerdonites ; ce qu’ils prouvent par les passages où Tertullien et Philastrius assurent qu’il fut disciple de Cerdon. Je crois qu’ils confondent les temps ; car l’expulsion dont ils parlent fut la dernière, et se fit sous Éleuthère[5] : or il n’y a nulle apparence que Cerdon fût encore en vie.

  1. Epiph. advers. Hæres., pag. 303.
  2. Voyez, ci-dessus, citation (4), les paroles de Tertullien.
  3. Tertullian., de Præscript., cap. XXX.
  4. Joh. Rodulphus Wetstenius, Notis in Orig. contra Marcionitas, pag. 4.
  5. Voyez Tertullien, ci-dessus, citat. (4).

(C) Il s’appliqua à l’étude de la philosophie.] J’ai suivi la pensée d’un savant commentateur[1]. Quo feliciùs hæresin propagaret, philosophiæ se mancipavit, Stoïcæ præsertim : Tertull. de præscr. hær. c. 30. Undè idem Tertullianus, c. 7. ejusd. libri philosophiam et dialecticam exagitat, vel ut matrem hereseon, et Prudentiùs in Hamartigeniâ, dialecticæ ostentationem et exprobrat : p. 192.

Hæc tua, Marcion, gravis et dialectica vox est.

Nôrunt enim omnes à Zenone[2] stoïco dialecticam esse inventam. Mais je ne blâme pas ceux qui croient qu’il était déjà bon stoïcien, lorsque la communion de l’église lui fut interdite pour la première fois.

  1. Wetstenius, Notis in Orig. contrà Marcionitas, pag. 4.
  2. C’est Zénon d’Élée, qui passe pour l’inventeur de la logique. Voyez Gassendi, de Logicæ Origine, cap. I, tom. I Operum, pag. 39, 38.

(D) Ses sectateurs formèrent des églises à l’envi des orthodoxes partout où ils purent.] Citons encore le même commentateur[1] : Post ejus obitum marcionitæ ecclesias, in æmulationem ecclesiæ catholicæ, ubique locorum erexêre : undè Tertull. l. 4. c. Marc. c. 5. Faciunt favos et vespæ, faciunt ecclesias et marcionitæ. Saint Épiphane témoigne que l’hérésie des marcionites subsistait encore, nonseulement à Rome et dans le reste de l’Italie, mais aussi dans l’Égypte, dans la Palestine, dans l’Arabie, dans la Syrie, dans l’île de Cypre, dans la Thébaïde, dans la Perse, et en d’autres lieux[2]. N’est-il pas étrange que Lambert Daneau, qui s’est servi de ce passage de saint Épiphane, pour prouver que cette secte avait fait de grands progrès, ne s’en serve point pour prouver qu’elle était encore fort répandue du temps de ce père ? Il ne cite saint Épiphane, quant au temps présent, qu’afin de prouver qu’il y avait encore à Rome quelques marcionites[3]. Si l’on faisait des recueils des citations mal choisies, les auteurs les plus célèbres s’y trouveraient assez souvent. Cette partie de la critique ne serait pas la moins utile de toutes. Elle servirait à faire connaître comment on peut discerner les vrais savans d’avec ceux qui n’en ont que l’apparence.

  1. Idem Wetstenius, Notis in Orig. contra Marcionitas, pag. 5.
  2. Epiph. advers. Hæres., pag. 302.
  3. Deniquè Epiphanius scribit suo seculo adhùc quosdam Marcionitas Romæ natos fuisse. Lambertus Danæus, in Commentario ad Librum D. Augustin., de Hæresibus, fol. 59.

(E) Cette secte se glorifiait de ses… martyrs. Ce fait a donné lieu à une dispute.] Produisons les pièces de ce procès l’une après l’autre, selon le rang qui leur est dû.

I. La première sera fournie par M. Maimbourg : voici ses paroles[1] : « Ils[2] ne peuvent ignorer que le plus célèbre de leurs docteurs, qui a écrit qu’on doit punir les hérétiques, fit brûler à Genève Michel Servet, sabellien obstiné jusques à la mort, et que conformément à la doctrine des saints pères, qui disent que ce n’est pas la peine, mais la cause qui fait le martyr, il ne lui donne cette illustre qualité, non plus qu’aux marcionites, et à tant d’autres anciens hérétiques qui couraient au supplice avec une incroyable ardeur de mourir pour leur secte. »

II. Voyons ce qui lui fut répondu[3] : Je ne sais si l’on a jamais vu un exemple d’une aussi prodigieuse ignorance dans un homme qui se mêle d’écrire, ou d’une aussi grande hardiesse dans un auteur qui sait que son livre doit être examiné à la rigueur. Les marcionites, dit-il, couraient au supplice afin de mourir pour leur secte. Il faut savoir premièrement que les marcionites ont eu leur règne dans le second et dans le troisième siècle, dans lesquels les chrétiens étaient sous la croix : comment auraient-ils envoyé les marcionites et les autres hérétiques au supplice, eux qui n’avaient point de juges, point de tribunaux, et qu’on envoyait tous les jours à la mort ? Il faut remarquer de plus que dans le siècle des marcionites la morale de l’église était si sévère, que la plupart des chrétiens ne croyaient pas qu’il fût fort sûr pour la conscience d’exercer des charges de magistrature. Ils n’auraient pas voulu condamner à la mort des scélérats, et ils auraient envoyé au supplice des hérétiques ! Mais surtout il faut observer que les marcionites étaient une branche des gnostiques, et que l’erreur générale de ces gnostiques était que Dieu n’était point altéré du sang des chrétiens, et que Jésus-Christ n’attendait point le salut de notre mort. C’est pourquoi ils tournaient en ridicule les martyrs, et se moquaient de la prétendue sottise qu’ils avaient de s’aller exposer pour leur religion. Et même Tertullien nous dit que les gnostiques, les valentiniens, et les autres hérétiques dans le temps de la persécution, se mêlaient des plus avant entre les persécuteurs, afin de n’être point persécutés.[4] Quùm igitur fides æstnat, et ecclesia exuritur de figurâ rubi, tunc gnostici erumpunt, tunc valentiniani proserpunt, tunc omnes martyriorum refragatores ebulliunt calentes, et ipsi offendere, figere, occidere. Et sur ces paroles, omnes martyriorum refragatores, Rigault fait cette observation : Il désigne les gnostiques et les autres hérétiques, qui travaillaient à empêcher que personne ne souffrît le martyr, et qui le combattaient. Voilà les hérétiques qui, selon le savant père Maimbourg, couraient au supplice avec une ardeur incroyable de mourir pour leur secte. Mais afin que ce déclamateur ne nous échappe pas, nous le prions, s’il veut quitter le siècle des marcionites, de nous indiquer quels hérétiques sont morts en foule pour soutenir l’hérésie, et quand cela est arrivé. Car pour nous, qui ne savons rien de l’histoire que ce que les livres nous enseignent, nous ne trouvons point ces siècles, nous ne rencontrons pas cette foule d’hérétiques qui meurent pour l’erreur. Nous savons seulement que, dans le quatrième siècle, quelques évêques orthodoxes ont poursuivi jusqu’à la mort certains hérétiques espagnols. C’est un grand malheur pour un homme quand il veut sortir de sa sphère. Le sieur Maimbourg s’est occupé à copier depuis quelques années des histoires modernes ; mais s’il était sage, il ne dirait jamais rien de l’histoire ancienne. Car il n’en sçaurait rien dire qui ne fasse voir son ignorance. Et il faut avouer que de semblables endroits nous font un grand plaisir, car ils nous apprennent que ce grand auteur qui s’est mêlé d’écrire des histoires anciennes, entre autres celles de l’arianisme, n’est qu’un pauvre copiste qui ne sait rien dans l’antiquité.

III. Nous allons voir ce qu’on répliqua pour M. Maimbourg[5]. « Quelque passion qu’on puisse avoir de découvrir des fautes dans un auteur qu’on critique, il me semble qu’on ne doit jamais lui faire un procès sur une chose qui est susceptible d’un bon sens aussi bien que d’un mauvais. Celle que M. Maimbourg a avancée sur le sujet des marcionites est de cette nature. Elle peut avoir un mauvais sens, en disant, avec l’apologiste, que les marcionites n’avaient garde de courir en foule au martyre : puisque les premiers chrétiens n’avaient ni pouvoir ni envie de les faire mourir pour leur secte ; tint parce qu’ils étaient sous la croix ct sans tribunaux de justice, qu’à cause qu’ils avaient de l’aversion pour les magistratures. Mais, d’un autre côté, les marcionites pouvaient courir au supplice afin de mourir pour leur secte, si, pour montrer qu’elle était bonne, ils souffraient le martyre pour la cause de Jésus-Christ, aussi bien que ceux des antres chrétiens qui n’étaient pas de leur sentiment. Ce sens n’est pas moins naturel que l’autre : et il l’est même davantage ; et je ne doute pas que M. Maimbourg ne l’ait eu en vue quand il a parlé des marcionites. Ce qui me le persuade, c’est qu’il s’est contenté de dire que les marcionites couraient au supplice ; et qu’il n’a pas dit que c’étaient les chrétiens qui les y envoyaient. C’est l’apologiste qui ajoute cette circonstance de son chef ; mais on peut lui dire que son commentaire n’est pas conforme à la pensée de l’auteur qu’il interprète. Si cela est comme je le crois, M. Maimbourg n’aura pas fait voir une prodigieuse ignorance, supposé qu’on puisse prouver qu’il y a eu de prétendus martyrs parmi les marcionites. L’apologiste soutient que, bien loin que ces hérétiques s’exposassent au martyre, ils étaient du nombre de ceux qui le combattaient, et qui se moquaient de ceux qui le souffraient. Si je ne faisais profession de bannir de cette dispute les termes offensans, je pourrais dire à l’apologiste qu’il est tombé dans l’ignorance qu’il reproche à son adversaire. Mais je rétracte le mot d’ignorance : et je veux non-seulement en employer un plus doux, mais je voudrais même pouvoir trouver une autre expression que celle dont je suis obligé de me servir, en lui disant qu’il s’est trompé. En voici la preuve.[* 1] Eusèbe dit qu’un de ceux que Dieu suscita pour écrire contre les phrygistes, avait combattu, dans son troisième livre, ceux qui se vantaient d’avoir eu plusieurs martyrs parmi eux. Après qu’ils ont été convaincus, (disait cet anonyme), dans tous les points dont j’ai parlé, et qu’ils n’ont plus rien à répondre, ils tâchent de se retrancher sur les martyrs, assurant qu’ils en ont plusieurs ; et que cela prouve évidemment la puissance de l’esprit prophétique qu’ils disent avoir dans leur parti. Mais ils se trompent à mon avis ; car les sectateurs des autres hérésies se vantent aussi d’avoir plusieurs martyrs : et cependant nous n’entrons pas dans leur sentiment ; et nous n’avouerons jamais que la vérité est de leur côté. Les marcionites disent qu’ils ont plusieurs martyrs de Jésus-Christ ; mais cela n’empêche pas qu’ils ne soient d’une religion contraire à celle de Jésus-Christ. Je pourrais remarquer encore contre l’apologiste, que les marcionites ne régnèrent pas tellement dans le second et dans le troisième siècle, qu’il n’y en eût encore dans le quatrième, puisque saint[* 2] Épiphane nous parle d’une dispute qu’il eut avec un marcionite[6]. Mais je passe cette minutie pour venir à quelque chose de plus considérable[7]… Si l’on peut (comme on le peut certainement) appeler mourir pour l’hérésie, lorsqu’on s’expose au martyre en vue de la relever, nous ne serons pas en peine d’indiquer d’autres martyrs que ceux des marcionites, en alléguant les phrygistes dont l’anonyme d’Eusèbe a fait mention. Plusieurs de ces hérétiques s’exposaient au martyre ; et ils le souffraient dans l’esprit que j’ai marqué, comme il paraît par l’anonyme qui combat leur hérésie. Saint[* 3] Augustin raconte que, dans le temps qu’on adorait encore publiquement les idoles, on voyait aux solennités des païens, de grandes troupes de donatistes se jeter tête baissée au travers de ces idolâtres pour se faire tuer par leurs adorateurs. Voilà des hérétiques qui courent en foule à la mort. »

IV. Il est juste d’entendre ce que M. Maimbourg répliqua lui-même[8]. « Monsieur Ferrand s’est contenté de lui faire connaître, le plus honnêtement du monde, qu’il s’est trompé dans tous ses chefs. Car premièrement il lui montre que je n’ai jamais dit, ni prétendu, que les marcionites aient été envoyés au supplice par les chrétiens, mais bien par les persécuteurs païens. Secondement, que les marcionites n’ont pas été seulement dans le second et le troisième siècle sous les empereurs païens, mais aussi dans le quatrième, comme il le prouve par saint Épiphane[* 4] : et moi je dis, comme on a déjà vu en cette histoire, qu’il y en avait encore dans le sixième sous les empereurs chrétiens, lorsque, selon les lois[* 5] et constitutions impériales, on punissait de mort les hérétiques. En troisième lieu, il lui fait voir que les marcionites et plusieurs autres hérétiques couraient au supplice pour soutenir et pour honorer leur secte par un prétendu martyre, ainsi que je l’ai dit. C’est ce qu’il lui apprend par des témoignages très-convaincans, et surtout par celui d’Eusèbe, afin qu’il sache que ce qu’il nous dit hardiment qui ne pa- raît point dans l’histoire, y est évident. Car voici comme parle Eusèbe en son histoire, en rapportant ce que dit un ancien auteur, que Dieu suscita pour écrire contre les phrygites où cataphryges, hérétiques qui se vantaient d’avoir parmi eux plusieurs martyrs.[* 6] Après qu’ils ont été convaincus dans tous les points dont j’ai parlé, ce sont les paroles de cet auteur anonyme, comme elles sont rapportées par Eusèbe en grec, et par M. Ferrand en français, et qu’ils n’ont plus rien à répondre, ils tâchent de se retrancher sur les martyrs, etc.[9]… Que dira maintenant l’apologiste ? Voici des cataphryges et plusieurs autres anciens hérétiques, qui se sont exposés au supplice en souffrant un prétendu martyre, et voici même des marcionites qui le souffrent, et le souffrent par des païens, et nullement par l’ordre des chrétiens, puisqu’ainsi qu’il le dit lui-même, ils n’avaient point encore de tribunaux en ce temps-là. Voilà donc un témoignage très-authentique de l’histoire qui me justifie pleinement, et le désole, et le détruit entièrement en tout ce qu’il dit contre moi sur ce sujet[* 7]. Et si la confusion qu’il en doit avoir pouvait lui permettre de faire encore un pas plus avant, il trouverait dans ce qu’on lui rapporte de saint Augustin[* 8], de grandes troupes de donatistes qui couraient en foule à la mort, et qui prétendaient être martyrs, quand ils se jetaient tête baissée au travers des païens, pour soutenir leur secte en recevant la mort de la main de ces idolâtres. Mais est-il possible que cet apologiste, qui se croit si habile homme, ignore ce qu’il n’y a presque personne qui ne sache, savoir, que c’est à cette occasion des prétendus martyrs des donatistes, que saint Augustin a dit en plus d’un endroit de ses ouvrages, cette sentence si belle et si commune[* 9], Que ce n’est point le supplice et la peine qui fait le martyr, mais la cause pour laquelle il souffre. C’est ce qu’il avait appris de saint Cyprien, qui a dit long-temps avant lui, au sujet des schismatiques et des hérétiques qui se vantaient de leurs martyrs[* 10], Celui qui n’est point dans l’unité ne peut être martyr ; il peut bien être mis à mort, mais non pas être couronné. Et notre saint Grégoire ne produit-il pas à ce propos ce beau sentiment de saint Cyprien, en se servant néanmoins des paroles de saint Augustin, pour réprimer la présomption et l’orgueil de ces évêques schismatiques, qui se glorifiaient de ce qu’ils soutiraient persécution comme les martyrs[* 11] ? Vous devez savoir, leur dit-il, que selon saint Cyprien, ce n’est pas la peine, mais la cause, qui fait le martyr. Cela étant, c’est une chose trop injuste et trop déraisonnable que vous osiez encore vous glorifier de cette persécution que vous souffrez. N’y avait-il donc pas du temps de ces saints pères des schismatiques et des hérétiques qui prétendaient avoir des martyrs dans leur parti, puisqu’on leur montre qu’ils se trompent, et que ce n’est ni la persécution, ni le supplice, ni la mort même que l’on souffre, qui fait le martyr : mais la bonne cause, et la vérité pour laquelle on souffre ? Quelle créance, après tout ce que je viens de dire peut-on donner à des gens qui écrivent si hardiment, et même avec insulte, des choses dont on découvre si manifestement la fausseté ? »

V. Il me reste encore une pièce à faire voir : c’est la réplique du censeur de M. Maimbourg, la réplique, dis-je, qu’il fit à M. Ferrand. Il m’accuse d’ignorance, parce que j’ai ignoré un passage d’Eusèbe dans lequel il est dit que les marcionites disent qu’ils ont plusieurs martyrs de Jésus-Chtrist. Je ne me ferais point une honte d’apprendre de M. Ferrand en matière de citations. Mais je puis bien l’assurer que j’avais lu et remarqué ce passage d’Eusèbe avant qu’il m’en eût averti. Et que cela ne m’a pas fait comprendre qu’il y eût la moindre chose du monde à rétracter sur ce que j’avais dit contre le sieur Maimbourg. 1°. Il ne s’agit pas de ce que les marcionites disaient ; il s’agit de ce qui est. Je ne doute pas qu’après que le péril était passé, et que la paix était rendue à l’église, les marcionites ne se vantassent comme les autres d’avoir eu des martyrs. C’est un honneur qu’ils se faisaient sans qu’il leur en coutât rien. Mais il était faux qu’ils eussent aucun martyr. Tertullien et tous les autres anciens, sont plus croyables là-dessus que les marcionites eux-mêmes. Ils se mêlaient des plus avant dans la foule des persécuteurs, bien loin de souffrir eux-mêmes persécution. 2°. De plus je voudrais bien savoir si un petit mot dit faiblement et en passant comme celui-ci : les marcionites disent qu’ils ont plusieurs martyrs de Jésus-Christ, suffit pour assurer d’un ton ferme, que les marcionites couraient au supplice avec une ardeur incroyable de mourir pour leur secte ? Vous diriez, à entendre cela, que M. Maimbourg aurait vu quelque martyrologe marcionite, où il aurait lu l’histoire et toutes les circonstances de la mort de ces martyrs, et où entr’autres il aurait remarqué leur constance, et leur zèle incroyable. Assurément, je le redis encore une fois, s’il avait lu Tertullien, il n’aurait pas avancé une fausseté telle que celle-ci avec tant d’assurance. Ainsi, n’en déplaise à M. Ferrand, nous dirons que le sieur Maimbourg n’est ni solidement ni universellement savant. Dans le reste M. Ferrand fait une longue digression, pour citer une infinité de passages des anciens sur les supplices des hérétiques : les uns voulant qu’on les abandonne à leur conscience, les autres voulant bien qu’on les réprime, mais non par les derniers supplices ; et quelques autres enfin, trouvant bon qu’on les conduise jusqu’à la mort. Il achève son chapitre en nous citant de longs extraits d’Optat, et de saint Augustin, qui prouvent la maxime, Causa non pæna facit martyrem. Il semble que M. Ferrand soit de serment de ne rien dire d’à propos : à quoi bon tout cela ? qui est-ce qui nie que ce n’est pas la mort, mais la cause de la mort qui fait le martyr ? qui est-ce qui nie qu’il n’y ait eu des hérétiques qui soient morts pour leur hérésie ? Il s’agissait de savoir s’il est possible que des hérétiques meurent pour l’hérésie ; 1°. en grand nombre ; 2°. des personnes de tout sexe, etc.[10].

Mes lecteurs ont là le procès aussi instruit qu’il le peut être ; car les parties ont produit tout ce qu’elles pouvaient dire : ils n’ont donc qu’à prononcer sur le tort et sur le droit ; et ils trouveront bon sans doute que je donne ici mon petit avis.

1°. Il me semble que M. Maimbourg n’a pas assez bien pesé ses termes : ses expressions sont outrées : il n’est pas certain, ni que les marcionites aient eu beaucoup de martyrs, ni que ces martyrs aient enduré la mort en tant que marcionites. Il y eût eu donc plus de prudence à rapporter tout simplement que cette secte se vantait d’avoir produit des martyrs. 2°. Mais si les expressions de M. Maimbourg ont été hyperboliques, celles de son censeur l’ont été beaucoup davantage ; car, sous prétexte que l’on emploie des termes trop forts, on ne doit pas être accusé, ni d’une prodigieuse ignorance, ni d’une grande hardiesse. 3°. Le censeur s’est tellement emporté, que, si l’on ne voyait pas un grand air de modération dans tout l’ouvrage de M. Ferrand, l’honnêteté excessive dont il s’est servi en cet endroit pourrait passer pour une ruse maligne destinée à faire paraître plus hideuse la laideur de la critique qu’il réfutait. Quand on lit cette page de son livre, on croit voir de belles perles au cou d’une Éthiopienne, qui relèvent leur éclat par la noirceur qui les environne, pendant qu’elles donnent de nouveaux degrés d’obscurité à cette noirceur[11]. 4°. Selon toutes les apparences, le censeur ne savait rien de ce passage d’Eusèbe, lorsqu’il publia son Apologie des Réformateurs, et il ignorait que la secte des marcio- nites eût subsisté au IVe. siècle. D’où vient donc, demandera-t-on, qu’il assure qu’il avait lu et remarqué ce passage avant que M. Ferrand l’en eût averti ? Ne renverse-t-il pas lui-même toute sa réfutation, en avouant qu’il n’ignorait pas cet endroit d’Eusèbe ? Puis donc que cet aveu lui était préjudiciable, il faut conclure qu’il est sincère. Je réponds que de deux maux on choisit toujours le moindre : or en comparant le mal qui lui pouvait arriver de son aveu, avec le mal qui lui pouvait arriver d’une conduite tout opposée, il a trouvé moins de dommage dans le premier parti que dans le second. Il s’est donc vanté d’avoir connu ce qu’Eusèbe nous apprend sur le martyre des marcionites. S’il eût avoué qu’il n’en savait rien, tous les lecteurs auraient fait un jugement désavantageux de ses lumières : les plus stupides auraient eu assez d’esprit, pour conclure sans aucune peine qu’il était un vrai novice dans l’histoire ecclésiastique, et qu’il avait très-mauvaise grâce de reprocher ce défaut à son adversaire avec une telle hauteur. Le mal était grand, le danger inévitable, le préjudice très-malaisé à réparer. Mais qu’avait-il à craindre en se vantant de savoir bien son Eusèbe ? Je m’en vais vous le dire ici en deux mots, et je le dirai ci-dessous plus en détail. Il pouvait craindre que les lecteurs qui raisonnent, et qui prennent la peine de comparer exactement les objections avec les réponses, et de voir si une preuve qui serait bonne en elle-même, perd sa force dès qu’on suppose ceci ou cela, ne s’aperçussent de la faiblesse de sa critique. Ce mal n’est pas si grand : de mille lecteurs, à peine s’en trouve-t-il deux qui entrent dans ces discussions, où qui soient capables d’y réussir ; c’est pourquoi on hasarde infiniment plus, quand on s’expose à être pris pour un ignorant par tous ceux qui savent lire, que quand on s’expose à être puis pour un mauvais dialecticien par un petit nombre de lecteurs. A-t-on besoin d’un plus grand motif pour se conduire comme l’on a fait ? Cela vaut bien la peine de se vanter qu’on n’ignorait pas les prétentions des marcionites rapportées par Eusèbe ; de s’en vanter, dis-je, dans des circonstances où l’on s’exposait aux fâcheux inconvéniens que je m’en vais exposer, 5°. Les preuves qui ont été employées contre Maimbourg se réduisent à ceci. Les marcionites n’ont subsisté qu’au second et au troisième siècle : donc ils n’ont point eu de martyrs ; car en ce temps-là l’église chrétienne n’avait point de tribunaux : et d’ailleurs ils enseignaient avec les gnostiques, qu’il fallait être bien sot pour s’exposer au martyre. Ce raisonnement suppose que les sectateurs de Marcion n’ont été persécutés, ni par les chrétiens, ni par les païens. Oserait-on dire cela, si l'on savait, 1°. qu’un auteur, cité par Eusèbe[12], avoue qu’ils se vantaient de la multitude de leurs martyrs ? 2°, qu’Eusèbe ne nie point le fait, et qu’il se contente de nier que ce grand nombre de martyrs marcionites fût une preuve de la bonté de leur secte ? 6°. Ce passage d’Eusèbe ruine entièrement la prétention du critique, savoir que les sectateurs de Marcion enseignaient avec les gnostiques, qu’il n’y avait que des sots qui se laissassent ôter la vie pour leur religion, et qu’ils se mêlaient des plus avant entre les persécuteurs, afin de n’être point persécutés. Comment auraient-ils enseigné cela, puisqu’ils prétendaient prouver par leurs martyrs qu’ils étaient la vraie église ? 7°. C’est mal à propos que l’on cite Tertullien, puisqu’il ne parle pas nommément de cette secte ; et il est ridicule de prétendre que ceux qui joindront la note de M. Rigaut avec Les paroles de Tertullien, n’oseront faire mention des martyrs marcionites. 8°. Il est bien vrai que Marcion convenait avec les gnostiques en certaines choses ; mais cela n’empêchait point que sa secte ne fût différente de la leur : et ainsi, sans un témoignage exprès, et sans des preuves particulières, on n’a nul droit de lui imputer les sentimens des gnostiques touchant le martyre. Autrement, il serait permis de dire, les arminiens sont une branche des protestans, donc ils croient la présence réelle comme ceux de la confession d’Augsbourg, et la prédestination absolue comme ceux de la confession de Genève. 9°. Il est étonnant qu’un homme qui ose insulter M. Maimbourg sur l’ignorance de l’antiquité, n’ait point su que la secte des marcionites florissait beaucoup vers la fin du quatrième siècle, comme nous l’apprend Saint Épiphane[13]. Elle florissait encore au temps de Théodoret, qui nous apprend qu’il convertit, et qu’il baptisa plus de dix mille marcionites[14]. Au reste, Lambert Daneau n’a pas ignoré que ces sectaires se glorifiaient de leurs martyrs ; mais avec saint Cyprien il prétend que ceux d’entr’eux qui avaient souffert la mort pour la religion n’étaient point martyrs. Martyres etiam se habere jactant, ut scribit Eusebius, lib. 5, cap. 16, inter quos recenset Metrodorum Smyrnæ crematum, lib. 4, cap. 16, sed falsò, nam causa facit martyres, quemadmodum Cyprianus ait, non autem pæna[15]. Il parle d’un prêtre marcionite, qui fut brûlé à Smyrne au même temps que saint Polycarpe. Ἐν τῇ αὐτῇ δὲ περὶ αὐτοῦ γραφῇ, καὶ ἄλλα μαρτύρια συνῆπτο κατὰ τὴν αὐτὴν περίοδον τοῦ χρόνου τῆς τοῦ Πολυκάρπου μαρτυρίας· μεθ’ ὧς καὶ Μητρόδωρος τῆς κατὰ Μαρκίωνα πλάνης, πρεσβύτερος δὴ εἶναι δοκῶν, πυρὶ παραδοθεὶς ἀνῇρεται. Sed et alia martyria sub idem tempus quo Polycarpus passus est, apud Smyrnam facta, in eâdem epistolâ conjunctim leguntur. In quibus et Metrodorus quidan qui Marcionis sectæ presbyter dicebatur, flammis consumptus interiit[16]. 10°. Je ne sais si je dois dire que vraisemblablement ces gens-là comptaient pour martyrs, ceux d’entr’eux qui avaient été tués peut-être dans quelque émotion du peuple orthodoxe. Il ne faudrait pas trop s’étonner si quelqu’un croyait, qu’avant même que les empereurs fussent chrétiens, les hérétiques furent exposés quelquefois à la violence des catholiques ; car nous apprenons de saint Épiphane, que peu s’en fallut que Manès ne fût assommé par la populace, dans la ville de Caschara, où il avait disputé publiquement avec l’évêque du lieu. Il y aurait laissé infailliblement la vie, si un fort honnête homme, nommé Marcellus, n’eût arrêté par sa présence vénérable le zèle ardent des bourgeois. Ἐντευθεν ὁ Μάνης ἀποδράστας βουλομένων τῶν δήμων αὐτὸν λιθοβολῆσαι, εἰ μὴ ὅτι παρῆλθεν εἰς μέσον Μάρκελλος, καὶ τῷ αἰδεσίμῳ αὐτοῦ προσώτῳ κατεδυσώπησε τοὺς δήμους, ἐπεὶ ἂν ὁ τάλας νεκρὸς μένων πάλαι ἐτεθνήκει. Secundum hæc Manes fugâ sibi consulit. Populus enim lapidibus illum obruere volebat ; nisi Marcellus in medium prodiens, vultu ipso venerationis pleno aspectuque repressisset. Quod nisi fecisset, jam dudum infelix ipse perîsset[17]. Cet honnête homme avait déjà usé de la même modération, pour empêcher que l’évêque ne fît tuer Manès. Ce prélat s’appelait Archelaüs ; il se mit dans une telle colère quand il sut ce que Manès avait écrit à Marcellus, qu’il voulut partir de la main pour se saisir de cet hérétique[18]. Marcellus l’en empêcha par ses prières. Quelques jours après il eut encore besoin de toute son éloquence pour réprimer le zèle de ce prélat. Manès ayant reçu la réponse de Marcellus, se rendit auprès de lui. Archélaüs opinait qu’on le tuât comme une bête féroce, qui pouvait faire de grands ravages dans la bergerie du Seigneur. Mais Marcellus, par ses sages remontrances, porta les choses à la douceur, et fit convenir Archélaüs de conférer paisiblement avec cet hérésiarque. On ne me croirait pas peut-être, si je ne citais le grec. Citons-le donc. Ὁ δὲ Ἐπίσκοπος Ἀρχέλαος ἔχον ἐν ἑαυτῷ μετὰ τὸν λόγον καὶ τὸ ζηλωτικὸν τῆς πίστεως, ἐβουλεύετο, εἰ ἦν δυνατὸν, ἐξ αὐτῆς τὸν ἄνδρα ὥσπερ τάρδαλιν, ἢ λύκον, ἤ τι ἕτερον τῶν θηρίων ἀγρεύτας, θανάτῳ παραδοῦναι, ἱνα μὴ λυμαντῇ τὰ θρέμματα, τοιούτου θηρὸς, [ἐφ’ὁδοῦ] τὴν μακροθμίᾳ μᾶλλον ἠξέου, καὶ ἀνεξικάκως τὸν πρὸς αὐτὸν διάλογον ἀπ’αὐτοῦ γενέσθαι. At Archelaüs episcopus præter doctrinam, fidei insuper ardore præditus, author erat ut, si fieri posset, homo ille, pardi instar ac lupi, vel cujusvis alterius bestiæ, interceptus morti traderetur, ne ejusmodi feræ incursione pecora læderentur, cùm illius ingressum cognosceret. Marcellus contrà patienter ac leniter potiùs illum in colloquio tractandum putabat[19]. Ceci fait voir que, sous prétexte que les orthodoxes n’avaient point de tribunaux pendant les trois premiers siècles, il ne fallait pas conclure si magistralement que les hérétiques ne pouvaient pas se vanter d’avoir des martyrs. Toutes les communions s’accordent à honorer de ce titre quelques-uns de ceux qui périssent pour leur religion, par les attentats de la populace. 11°. Enfin je remarque que M. Ferrand ne devait pas être insulté sur les longs extraits d’Optat et de saint Augustin, qui prouvent la maxime causa non pæna facit martyrem ; car il a fallu qu’il les donnât pour satisfaire au défi de l’apologiste ; et, pour en montrer la témérité, voici la teneur de ce défi encore une fois[20] : « Mais afin que ce déclamateur ne nous échappe pas, nous le prions, s’il veut quitter le siècle des marcionites, de nous indiquer quels hérétiques sont morts en foule pour soutenir l’hérésie, et quand cela est arrivé ; car pour nous, qui ne savons rien de l’histoire que ce que les livres nous enseignent, nous ne trouvons point ces siècles, nous ne rencontrons pas cette foule d’hérétiques qui meurent pour l’erreur. Nous savons seulement que dans le IVe. siècle quelques évêques orthodoxes ont poursuivi jusques à la mort certains hérétiques espagnols. » Ce défi contient manifestement cette thèse, dans les quatre premiers siècles il n’y a point eu d’autres martyrs hérétiques que quelques priscillianistes. On lui a fait voir le contraire par de longues citations. Qu’y a-t-il après cela de plus ridicule que de se moquer de ces longs extraits, et que de dire qu’ils ne sont point à propos, et que l’on ne nie point qu’il n’y ait eu des hérétiques qui soient morts pour leur hérésie ; et qu’il ne s’agissait point de savoir s’il est possible que des hérétiques meurent pour l’hérésie[21], mais s’il est possible qu’ils le fassent dans les circonstances qu’il articule, cinq en nombre ? Il est manifeste que son défi ne contient quoi que ce soit de ces circonstances, de sorte que cet auteur est notoirement convaincu d’avoir agi de mauvaise foi. Il défie qu’on lui prouve une telle chose, et quand il voit qu’on la prouvée démonstrativement, il se plaint de la longueur de la preuve, et dit qu’il n’était point question de cela, mais d’une autre chose. Ce qui étonne le plus est de voir qu’un homme, qui s’est tant mêlé de controverse, ait osé porter un défi tel que celui-là : vu que presque tous les controversistes romains, à qui l’on allègue le martyrologe des protestans, répondent que les anciens hérétiques se glorifiaient de la même chose. Je ne citerai qu’un jésuite qui a écrit contre Pierre du Moulin, et que ce ministre et André Rivet ont réfuté. Vetus delirium hereticorum est, dit-il[22], ecclesiam catholicam in martyrum censu æmulari velle. Ita de marcionitis et de cataphrygibus seu montanistis scribit [* 12] Apollinaris Episcopus Hierapoleos, antiquissimus theologus ; ipsos, cùm omnia quæ pro se attulerant argumenta, fuissent rationibus consentaneis rejecta, ad martyres confugisse, et ad propheticum illorum spiritum. Invehuntur pariter tum sanctus Cyprianus contra pseudomartyres novatianos, tum sanctus Epiphanius contra euphemitas : qui ob eorum multitudinem se martyrianos vanissimè appellärunt. Habuêre suos donatiste ; tantâque insaniâ martyrii eam larvam affectârunt, ut cùm ecclesiæ tyrannorum persecutio deesset, se aliquoties dederint præcipites exanimaverintque, deque his Optatus Milevitanus, divus Augustinus, et Theodoretus meminerunt. Von caruerunt iis quoque ariani et priscillianistæ, quorum insistere vesligüs satagunt sectarii nostri temporis, et ide suos habent martyrologos, qui mendacia intexunt ineptiis dicerem lepidissimis, nisi jocari in re tanti momenti facinus esset. Notez que Pétrasancta se trompe tout comme Baronius[23] en croyant qu’Apollinaire soit l’auteur qu’Eusèbe cite. Rufin et Nicéphore ont été dans cette erreur. Voyez comment on les réfute dans le premier tome de la Bibliothèque de M. du Pin[24] conformément aux raisons que Henri Valois[25] et le père Halloix[26] avaient alléguées.

Il serait à souhaiter qu’un bon critique prît la peine de ramasser toutes les pièces des procès semblables à celui-ci, et de les placer l’une après l’autre, comme je viens de le faire, à l’égard de la dispute sur les martyrs marcionites. J’ai voulu donner ici un échantillon de ce travail, pour encourager à l’entreprise de cet ouvrage ceux qui en seront capables. Les utilités en seraient très-grandes ; soit pour découvrir la mauvaise foi qui règne danses disputes, soit pour accoutumer les auteurs à l’exactitude ; car comme ils sont assurés que presque personne ne compare les répliques et les dupliques dispersées en plusieurs volumes, ils ne craignent point les suites de leur mauvais procédé, et ils les craindraient sans doute, s’ils savaient que certaines gens feront un recueil des objections et des réponses, des répliques et des dupliques, tout-à-fait propre à montrer dans un moment le fort et le faible des unes et des autres, d’autant plus facilement que l’on y joindrait des observations, comme j’ai fait ci-dessus. Il serait bon que tout cela fût rangé dans deux ou trois colonnes. Voyez la préface du projet de ce Dictionnaire, vers la fin.

  1. *Lib. V, cap. 16, pag. 182, C. D., pag. 183. A. edit. Gr. Lat., Paris, 1658.
  2. *Hæres. 48, num. 2, pag. 403.
  3. * Epist. 50, antè med.
  4. * Hæres. 48, n.  2.
  5. * Cod., lib. 1, leg. 5, 11, 12.
  6. * Euseb., lib. 5, c. 16.
  7. * Pag. 218.
  8. * Aug., ep. 50, l. 3, cent. ep. Parm. et alibi Optat., l. 3.
  9. * Christi Martyrem non facit pæna, sed causa, lib. 3, contr. Crescon., c. 4, insp. Psa. 34 et 68.
  10. * Esse Martyr non potest qui in unitate non est ; occidi potest, coronari non potest. Cypr. L. de unit. ep. 52, ad Antonian.
  11. * Debetis enim scire, sicut beatus Cyprianus dixit, quia Martyrem non facit pæna, sed causa. Dom igitur ita fit, incongruum nimis est de câ vos quam dicitis persecutione gloriari. Greg. l. 2, ind. 10, ep. 36.
  12. * Apud Eusebium, hist., l. 5, cap. 15.
  1. Maimbourg, Histoire du Calvinisme, liv. I, pag. 83.
  2. C’est-à-dire, les protestans.
  3. Jurieu, Apologie pour les Réformateurs chap. XII, pag. 171 du Ier. tome, édit. in-4°.
  4. Scorpiac., cap. 1.
  5. Ferrand, Réponse à l’Apologie pour la Réformation, pag. 213 et suiv.
  6. Appliquez à M. Ferrand ce qui a été observé touchant Lambert Daneau, ci-dessus, citation (21).
  7. Ferrand, Réponse à l’Apologie pour la Réformation, pag. 217.
  8. Maimbourg, Histoire du Pontificat de saint Grégoire, liv.  IV, pag. 427, édition de Hollande.
  9. Maimbourg, Histoire du Pontificat de saint Grégoire, pag. 48.
  10. Jurieu, Vrai Système de l’Église, pag. 644, 645.
  11. Tout le monde sait l’aphorisme de l’école, Contraria juxtà se posita magis clucescunt.
  12. Καὶ οἱ πρωτοί γε ἀτὸ τῆς Μαρκίωνος αἱρέσεως Μαρκιωνισταὶ καλούμενοι, πλείστους ὁσους ἔχειν Χριστοῦ μάρτυρας λέγουσιν· ἀλλὰ τόν γε Χριστὸν αὐτὸν κατὰ ἀλήθειαν οὐχ ὁμολογοῦσι. Primi certè qui Marcionis hæresim sequuntur, vulgò Marcionitæ cognominati, quàmplurimos habere se dicunt martyres Christ. Et tamen Christum ipsum reverà minimè confitentur. Euseb., lib. V, cap. XVI, pag. m. 182, D.
  13. Voyez la remarque (D), citation (20).
  14. Theodor., epist. CXLVI, apud Baron., ad ann. 424, num. 19.
  15. Lambertus Danæus, Comment. in August. de Hæresibus, folio. 59.
  16. Euseb., lib. IV, cap. XV, pag. m. 135. Comparez ceci avec ce que dit M. Jurieu. Il était faux qu’ils eussent aucuns martyrs. Consultez Baronius, ad ann. 424, num. 14, où il dit : Facilius est invenire marcionitam à gentilibus olim occidi, quam à christianis ecclesiæ redditum.
  17. Epiph. adv. Hæres., num. 66, p. m. 627.
  18. Ὁ δὲ Ἀρχέλαος γνοὺς τὴν αἰτιαν, καὶ τὴν ἐπιστολὴν ἀναγνοὺς, ἔβρυχε τοὺς ὀδόντας, ὧσπερ λέων ὠρυόμενος, καὶ ζῆλον Θεοῦ ἀναλαβῶν ἐπειρᾶτο ὁρμῆσαι μᾶλλον ἕως αὐτοῦ, καὶ χειρώσασθαι τὸν τοιοῦτον. Archelaus re omni perspectâ, dentibus fremens rugientis leonis instar ac divino quodàm ardore percitus, ad Manichæumn potius proficisci cupiebat, hominemque capere. Idem, ibidem, pag. 624.
  19. Epiph. adv. Hæres, num. 66, pag. 625.
  20. Jurieu, Apologie pour les Réformateurs, tom. I, pag. 172.
  21. Jurieu, Système de l’Église, pag. 645.
  22. Silvester Petra sancta, in Notis in epistolam Petri Molinæi ad Balzacum, pag. 46, 37.
  23. Ad ann. 173, num. 20 et seq.
  24. Pag. 68, édition de Hollande.
  25. In Euseb., lib. V, cap. VI.
  26. In Notis ad Vitam S. Apollin., cap. III.

(F) Il n’en sut pas faire jouer la principale machine.] Si un homme d’autant d’esprit que M. Descartes avait eu en main cette affaire, on n’aurait pas pu confondre le système des deux principes aussi aisément que les pères le confondaient, n’ayant à combattre qu’un Cerdon, un Marcion, un Apelles, un Manès, gens qui ne pouvaient se bien servir de leurs avantages ; soit parce qu’ils admettaient l’Évangile, soit parce qu’ils n’avaient pas eu assez de lumières pour éviter les explications les plus sujettes aux grands inconvéniens[1]. C’était la chose du monde la plus ridicule, de soutenir qu’à la vérité Jésus-Christ avait paru sur la terre, mais non pas avec un vrai corps humain, et d’en donner pour raison que la chair n’est pas l’ouvrage du bon principe, et que c’est la production du mauvais. Les marcionites font pitié quand ils disputent sur cela. En général, si nous jugeons de leurs forces par les objections qu’ils proposent dans le Dialogue d’Origène[2] [* 1], nous en aurons mauvaise opinion. On ne voit point qu’ils poussassent les difficultés sur l’origine du mal ; car il semble que dès qu’on leur répondait que le mal était venu du mauvais usage du franc arbitre de l’homme, ils ne savaient plus que répliquer ; ou que s’ils faisaient quelque instance sur la prévision de ce pernicieux usage, ils se payaient de la première réponse, quelque faible quelle fût. Origène[3] ayant répondu qu’une créature intelligente, qui n’eût pas joui du libre arbitre, aurait été immuable et immortelle tout comme Dieu, ferme la bouche au marcionite ; car celui-ci ne réplique rien. Il était pourtant bien facile de réfuter cette réponse ; il ne fallait que demander à Origène si les bienheureux du paradis sont égaux à Dieu dans les attributs de l’immutabilité et de l’immortalité. Il eût répondu sans doute que non. Par conséquent lui aurait-on répliqué, une créature ne devient point Dieu dès qu’elle est déterminée au bien, et privée de ce que vous appelez franc arbitre. Vous ne satisfaites donc point à l’objection, car on vous demandait pourquoi Dieu ayant prévu que la créature pécherait, si elle était abandonnée à sa bonne foi, ne l’a point tournée du côté du bien, comme il tourne continuellement les âmes des bienheureux transportées dans le paradis ? Vous répondez d’une manière qui fait connaître que vous prétendez qu’on vous demande pourquoi Dieu n’a pas donné à la créature un être aussi immuable et aussi indépendant qu’il l’est lui-même ? Jamais on n’a prétendu vous faire cette demande. Saint Basile a fait une autre réponse qui a le même défaut. Dieu, dit-il, n’a point voulu que nous l’aimassions par force, et nous-mêmes nous ne croyons pas que nos valets soient affectionnés à notre service, pendant que nous les tenons à la chaîne, mais seulement lorsqu’ils obéissent de bon gré. Ὁτι καὶ σὺ τοὺς οἰκέτας, οὐχ ὅταν δεσμίους ἔχῃς, εὔνουσς ὑπολαμβάνεις, ἀλλ’ ὅταν ἑκουσίως ἴδῃς ἀποπληροῦντάς σοι τὰ καθήκοντα, καὶ Θεῷ τοίνυν οὐ τὸ ἠναγκασμένον φίλον, ἀλλὰ τὸ ἐξ ἀρετῆς κατορθούμενον, ἀρετὴ δὲ ἐκ προαιρέσεως καὶ οὐκ ἐξ ἀνάγκης γίνεται. Quoniam et tu servos, non quando vinctos in custodiâ tenes, benevolos esse tibi existimas ; sed cùm sponte omnia, quæ erga te oportet, videris agere. Sic item Deo cum puta fore amicum, non qui coactus, sed qui sponte suâ virtuteque illi obtemperat. Virtus verò ex-voluntate perficitur, nonex necessitate[4]. Pour convaincre saint Basile que sa pensée est très-fausse, il ne faut que le faire souvenir de l’état du Paradis. Dieu y est aimé, Dieu y est servi parfaitement bien : et cependant les bienheureux n’y jouissent pas du franc arbitre ; ils n’ont plus le funeste privilége de pouvoir pécher. Faut-il donc les comparer à ces esclaves qui n’obéissent que par force ? À quoi songeait saint Basile [* 2] ? Et puisqu’il répond aux difficultés par le parallèle qu’on a vu, c’est un signe que les sectateurs de Marcion, ni ceux de Manès, ne répliquaient rien, quand ils se voyaient accablés de cet argument ; et qu’ils ne s’avisaient pas de faire songer à la condition des âmes glorifiées. S’il y avait aujourd’hui des marcionites aussi forts à la dispute, que le sont, ou les jésuites contre les jansénistes, ou ceux-ci contre les jésuites, ils commenceraient par où leurs ancêtres finissaient. Ils attaqueraient d’abord le dernier retranchement d’Origène, savoir le franc-arbitre, et ils n’auraient pas fait trois syllogismes, qu’ils obligeraient le soutenant à confesser qu’il ne comprend pas ce qu’il avance[5], et que ce sont des abîmes de l’imperscrutable souveraineté du Créateur, où notre raison est engloutie, ne nous restant plus que la foi qui nous soutienne. C’est dans le vrai notre ressource : la révélation est l’unique magasin des argumens qu’il faut opposer à ces gens-là ; ce n’est que par cette voie que nous pouvons réfuter l’éternité prétendue d’un mauvais principe. Mais quand nous voulons déterminer de quelle manière s’est conduit le Créateur, à l’égard du premier péché de la créature, nous nous trouvons bien embarrassés. Toutes les hypothèses, que les chrétiens ont établies, parent mal les coups qu’on leur porte [6] : elles triomphent toutes quand elles agissent offensivement ; mais elles perdent tout leur avantage quand il faut qu’elles soutiennent l’attaque. Nos idées là-dessus ne sont claires qu’autant qu’il le faut pour éterniser la guerre ; semblables à ces princes qui n’ont pas la force d’empêcher que l’on ne ravage leurs frontières, et qui sont assez puissans pour faire des courses dans le pays ennemi. Il ne paraît pas que Marcion et ses sectateurs aient bien connu le fort et le faible des orthodoxes.

Prudence, qui a fait un poëme de l’origine du péché, n’a guère bien répondu à l’objection de ces hérétiques[7].

  1. * L’attribution de ce dialogue à Origène est, dit Le père Merlin, « aussi fausse que celle qu’on avait faite à saint Augustin d’un sermon où on recommandait l’observation de la règle de saint Benoît, puisqu’on oppose dans ce dialogue le grand Constantin aux empereurs qui l’ont précédé. » Voyez au reste, dans les Mémoires de Trévoux, 1736, mai, page 1077, l’Examen (par le père Merlin) d’un raisonnement que Bayle attribue à Origène.
  2. * Le père Merlin, dans les Mémoires de Trévoux, 1746, décembre, partie II, article 133, page 2816, a donné l’Examen d’un passage de saint Basile, censuré par Bayle à l’article Marcionites.
  1. Conférez ce qui a été dit dans l’article Manichéens, dans ce volume, pag. 189, remarque (B).
  2. Je parle du Dialogue contre les Marcionites, attribué à Origène, dont M. Wetstein, professeur à Bâle, a donné une édition, l’an 1674, la première où le grec ait paru.
  3. Dialog. adv. Marcionit., sect. III, pag. 79, 80, edit. Basil. 1674.
  4. Basilus Magnus, tom. I, in Homiliâ, Quôd Deus non sit auctor mali, pag. 369.
  5. Ils prétendraient qu’un tel aveu ne diffère point de ce que l’on nomme être réduit à quia, et ad terminos non loqui.
  6. Voyez dans l’article Pauliciens, tom. XI, remarque (F), au premier alinéa, ce que je cite du Jugement de M. Jurieu sur les Méthodes relâchées d’expliquer la Grâce. Voyez aussi ce qu’un ministre français à répondu aux
  7. Voyez la remarque (F) de l’article Prudence, tom. XI.

(G) Il était néanmoins facile de répliquer à cela.] On a vu dans la remarque précédente que, pour réfuter invinciblement la réponse de saint Basile, il ne fallait que le prier de faire attention à l’état des bienheureux. J’ajoute ici qu’il n’était pas nécessaire de lui demander une si haute contemplation ; car il suffisait de lui faire considérer l’état des justes en cette vie. C’est par un effet de la grâce du Saint-Esprit que les enfans de Dion, dans l’état de voyageurs, je veux dire dans ce monde, aiment leur père céleste, et produisent de bonnes œuvres. Saint Basile, ni les autres pères grecs, ne le pouvaient pas nier, quoiqu’ils n’enseignassent pas aussi fortement que saint Augustin la nécessité de la grâce efficace par elle-même. La grâce de Dieu réduit-elle les fidèles à la condition d’un esclave qui n’obéit que par force ? Empêche-t-elle qu’ils n’aiment Dieu volontairement, et qu’ils ne lui obéissent d’une franche et sincère volonté ? Si l’on eût fait cette question à saint Basile, et aux autres pères qui réfutaient les marcionites, n’eussent-ils pas été obligés de répondre négativement ? Mais quelle est la conséquence naturelle et immédiate d’une pareille réponse ? N’est-ce pas de dire que sans offenser la liberté de la créature, Dieu peut la tourner infailliblement du côté du bien ? Le péché n’est donc point venu de ce que le créateur n’aurait pu le prévenir sans ruiner le franc arbitre de la créature ; il faut donc chercher une autre cause. On ne peut comprendre, ni que les pères de l’église n’aient pas vu la faiblesse de ce qu’ils répondaient, ni que leurs adversaires ne les en aient pas avertis. Je sais bien que ces matières n’avaient pas encore passé par toutes les discussions que l’on a vues au XVIe. et au XVIIe. siècle ; mais il est sûr que la primitive église a connu distinctement l’accord de la liberté humaine avec la grâce du Saint-Esprit[1]. Les sectes chrétiennes les plus rigides reconnaissent aujourd’hui que les décrets de Dieu n’ont point imposé au premier homme la nécessité de pécher, et que la grâce la plus efficace n’ôte point la liberté à l’homme pécheur. On avoue donc que les décrets de conserver le genre humain constamment et invariablement dans l’innocence, quelque absolus qu’ils eussent été, eussent permis à tous les hommes de remplir très-librement tous leurs devoirs. Tous les thomistes soutiennent que la prédétermination physique perfectionne la liberté de notre âme bien loin de l’ôter ou de la blesser : et néanmoins ils enseignent que cette prédétermination est d’une telle nature que, quand elle est donnée pour faire produire un acte d’amour, il n’est pas possible in sensu composito que l’âme produise un acte de haine. Je crois franchement qu’ils ne comprennent pas trop que la liberté de la créature soit perfectionnée par cette qualité physique prédéterminante, que la cause première, disent-ils, produit dans l’âme de l’homme avant que cette âme ait agi ; mais qu’ils le comprennent ou qu’ils ne le comprennent pas, il est toujours sûr qu’ils fournissent de quoi renverser de fond en comble la solution que saint Basile a donnée aux objections des manichéens ; et pour ce qui est des molinistes, ils ne pourraient point se servir d’une telle solution ; car il ne rejettent point les grâces de Dieu qui assurent infailliblement à un homme sa prédestination, ils ne

nient point que si Dieu voulait, il ne pût faire qu’un homme agissant toujours librement n’évitât toujours le péché dans les tentations les plus périlleuses.

    luthériens : M. de Beauval en parle dans l’Histoire des Ouvrages des Savans, mois de novembre 1695, pag. 105 et suiv. Mais surtout voyez les Labyrinthes de Bernardin Ochin.

  1. C’est-à-dire, d’une grâce assurée de son effet.

(H) Je ferai peu d’observations contre Moréri.] 1°. Sa remarque que Sinope, ville de Paphlagonie, avait été autrefois de Pont, est très-mauvaise, puisque Sinope a été tout à la fois et une ville de Paphlagonie, et une ville du Pont. 2°. Il n’est pas vrai que Marcion n’ait jamais été reçu à la communion de l’église de Rome[1]. 3°. Ni qu’après avoir long-temps suivi les erreurs de Cerdon, il en ait inventé de nouvelles en 134. Nous avons vu ci-dessus qu’il vint à Rome sous Antonio Pius, qui ne commença de régner qu’en 138. Baronius, se fondant sur quelques passages de Tertullien, croit que Marcion commença à dogmatiser dans Rome l’an 146[2] ; et néanmoins il y a d’autres passages de ce père qui témoignent que Marcion n’arriva à Rome que sous le pape Anicet[3] : ce qui suppose qu’il n’y serait arrivé que vingt ans après la naissance de sa secte. Tertullien avait raison quand il disait[4] qu’il s’était peu informé du temps où cet hérétique commença de dogmatiser. 4°. Puisque Cerdon alla à Rome sous le pape Hygin[5], qui ne fut créé qu’en l’an 153, comment serait-il possible que Marcion eût inventé de nouvelles hérésies l’an 134, après avoir suivi long-temps celles que Cerdon lui avait apprises dans Rome ? 5°. Il est faux que Marcion se nommât Jésus-Christ, envoyé pour abolir la loi comme mauvaise. Moréri le calomnie en lui imputant cela. Si l’on dit que ces paroles de Moréri, il se nommait Jésus-Christ, etc., se rapportent, non pas à Marcion, mais à l’un des dieux de cet hérétique, à celui qu’il reconnaissait pour l’auteur de l’Évangile et le rédempteur de l’Univers, on ne disculpera pas Moréri ; il sera coupable, et de s’être mal exprimé, et d’avoir mal rapporté l’opinion de cet hérétique. Marcion admettant deux dieux, l’un bon et l’autre mauvais, disait que l’un avait fait le monde, et que l’autre était le père de Jésus-Christ[6]. La confusion avec laquelle Baronius parle de cela est peut-être ce qui a trompé Moréri. Duos posuit deos (Marcion) sibi contrarios, quorum alter bonus, malus verô esset alter ; alter legis veteris auctor, alter autem novæ… ab illoque malo mundum esse creatum, à bono autem restitutum atque redemptum, huncque fuisse Jesum solventem legem atque prophetas à Deo patre missum[7]. C’est ainsi qu’on lit ce passage dans mon édition de Baronius[8]. Je ne sais si les imprimeurs ont oublié quelques mots, ou s’il faut attribuer à Baronius la contradiction qui se trouve là[* 1], et qui consiste à dire que Jésus-Christ soit le bon principe, et que son père l’ait envoyé dans ce monde.

  1. * Leclerc ne voit aucune contradiction dans le passage de Baronius, passage dans lequel, dit-il, aucun mot n’a été oublié par l’imprimeur.
  1. Voyez la remarque (B).
  2. Baron., ad ann. 146, num. 1.
  3. Il fut créé évêque de Rome, l’an 167, selon Baronius.
  4. Advers. Marcion, lib. I, cap. XIX, apud Baron., ibidem.
  5. Irenæus, lib. I, cap. XXVIII, apud Baron., ibidem, num. 2.
  6. Voyez Danæus, in Notis ad August. de Hæresib., folio 36, citant saint Irénée, lib. 2, c. 1, et lib. 4, c. 57, et d’autres pères.
  7. Baronius, ad ann. 146, num. 9, p. 117.
  8. C’est celle d’Anvers, 1597.

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