Dictionnaire historique et critique/1re éd., 1697

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Gallica Tome 1



Le dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle
1697
FrontispiceBayle-RR.jpg




DICTIONNAIRE

HISTORIQUE

ET

CRITIQUE :

Par Monsieur BAYLE

TOME PREMIER,

PREMIERE PARTIE.

A—B

A ROTTERDAM

Chel REINIER LEERS,

M D C X C V I I,

AVEC PRIVILEGE.

PRIVILEGIE[modifier]

DE Staten van Holland endeWest-Vriesland, doen te weten :

Alzoo Ons vertoond is by Reinier Leers, Boekverkooper tot

Rotterdam, dat by Suppliant ; bezigiods’, met fier fware kollen te drukken zekee Boek,` genaeint Di4idnairè’Hillorique & Critique, in twee Deelen, infolio,’endebéducbt vas, dat lichtetijk eenige baatzoekende ende quaatwillige menfèben, uit wangienfl ofte anderzints, tot zijn Suppliants grootefc,hade en nadeel, ‘t. zelve Boek mochtennadrucken’zoo Iverfochte by Siip- pliant malle onderdamgheid, dat tejbem Suppliant geliefden te beguilligen met een ffieciaat Oélroy fp lietïvile,gie, amine geduurende den tijdvanveieneetykomende Jar eut bet boven- gemelte Bock, alleenhik met jetligie van aller anderen in ‘zoe-- danigen formaat en talen te mogen drucken, ils by Suppliant goetvinden zoude, met verbod datniemant andel boite» hem, Suppliant zoude vermogen bet voorfz. Boek in. t gebeel, ten deele, ofte in eenigerhande maniere’bimen deze onze» Lande van Holland ende Weil-Vrieflatultedrucken, nadrucken, dieu drucken, ofte verkoopen, ofte eiders gedrukt zijnde ; binnen deze onzen Lande te brengen, verkoopen, verruilen, ofte anderzints te benefteren, op zekere groote pcenen by de overtreders te terbeuren : 700’1S ‘T, dat Tay de zake en’t verzoek voorfz : overgemerkt hebbende, end e genegen wezende ter bede van den Suppliant, uit Onze rechte wetenlèbap, Souveraine Magt en-de autoriteit, den Suppliant gecortfenteert, geaecordeert, en-de geodroyeert bebben, confénteeren, accordeeren, endeoélroyeeren den zelven by dezen, dat by geduurende den t#d van ve, tien eerlikomende ende achter-een-volgende jaren, het voorfz. Bock geintituleert Diaiohaire Hiftotiqu &Critique, in twee deelen :in folio, roits flat Pierre Bayle in’den’voorfz. ti Ill zicb illelle voor Auteur van het voorfz.Werk, ‘binnen den vo rnoenzdetiOnzen Lande alleen zal mogen drueken,/ doen drucken, oit geVeit, ende verkoopen ; verbiedende daarom.allen ende een ygelftenbet zelve Bock bit gebeel, ofte !deel ride te drucken, ofteelders nagedrukt binnen den zelven Onzen Lande te brengen, uit te geven, ofte te verkoopen, op verbeurte van aile de naargedrukte, ingebrachteofteerkochte Exemplaren, ende eenboem van-driekonderd guldiiiidaar en boven te verbeuren te appliceeren .een derdepar i voor den Oflcier die de calange doen zal, een derdepart voor den Arnien der plaatfesdaar het catia voervallenzat, - ende bet re.fleerende derdepart voor den Sup-

pliant,

pliant, alles in dien verjlande, dat Wy den Supplîant met de-zen ônzen Oaroyefilleen willende gratificeren tot’verhérdinge van zone fi-bade door het nadrucien van hetvoolyZ. Boek daar door in gesenenelenverjlaan den inhoude van dien te autorijetren of te te avoiieeren, endi veel min bet zelve onder Onze protedie ende befcherminge cents meerder credit ; aanzien ofte rei eputatie te geven, nemaar denSupphant incas daar inne tels onbehoorl#ks zoude influeeren, aile het zelve tot zjjnen ltifie zal gehouden wezen te verantwoorden Tot .dien einde wel expreffelijk begeerende, dat by aldieu by dezen °nui Odrue voor het zelve Boek zal willen flellen, datr van geen geabbrevieerde of te gecontraheerde mentie zal mogen maken, nemaar gehoudeti zal wezen het jélve aro, in’t geheel, ende and, er eenige m il fie daar voor te drucken of te doen drucken : Ende dat gehouden zal wezen een Exemplaar van het voorfz. Boek, gebonden ende wel geconditioneert, te brengen in de Bibliotheek van Onze Univerfiteit totleiden, ende daar van behoorlijk te doen bhjken : alles op pane van het efféel van dien te verliezen. En-de un einde den Suppliant dezèn Onzen Confénte ende draye moge genieten ois naar behooren, lajlenWy allen ende een ygelijk taangaan ma dat zy den Suppliant van den, inhoude vandez,en dom, l tete, ende gedoogen, ruflelijk, vredelijken de volkomentltjk enieten ende gebruiken-ieeerende aile belet ter contrarie. G daan In den Rage, onder Onzen grooten Zegele hier aan’doen hangen, den dertienden Otlàber in’t jaco- on-zes Heeren ende Zaligmakers een duizend zes honderd ses-entnegentig.

A. HEINSIUS,

Ter ordonnnantie van de Staten,

SIMON VAN BEAUMONT.

PREFACE

Pag. I

PREFACE.[modifier]

J’aurois mille choses à représenter dans cette préface ; mais comme je ne le saurois faire sans une longueur excessive, qui rebuteroit d’abord les Lecteurs, j’aime mieux me gêner moi-même que de ne pas ménager leur délicatesse. Je me borne donc cinq ou six points.

I. Pourquoi on n’a pas fait cet ouvrage selon le plan que l’on avoit publié en 1692.[modifier]

Je declare premierement, que cet ouvrage n’est point celui que j’avois promis dans le projet d’un Dictionaire critique que je publiai l’an 1692. L’objection que j’avois le mieux prévenue & réfutée est celle à quoi l’on s’est attaché le plus, pour condamner le plan * 2 que je voulois suivre : & peut-être y a-t-il eu bien des Lecteurs qui ne l’ont trouvée bonne que parce qu’ils remarquoient que je m’étois fort étendu à la combattre. Mais d’où que cela vienne, il n’eût point été de la prudence de se roidir contre le goût général ; & puisque tout le monde a jugé que presque toutes les fautes dont j’ai fait mention dans les articles du projet importent peu au public, l’ordre a voulu que j’abandonnasse mon entreprise. J’avois dessein de composer un Dictionaire de fautes : la perfection d’un tel ouvrage demande que toutes les fautes, petites & grandes, y soient marquées ; car ce seroit sans doute une perfection dans un Dictionaire de géographie & dans une carte, si tous les bourgs & tous les villages y étoient marqués. Puis donc que la meilleure manière d’exécuter mon projet eut été la plus exposée aux murmures du public, car elle eût multiplié les observations peu importantes, j’ai dû conclure à l’abandon du dessein ; j’ai dû croire que, vu le goût qui étoit à la mode, il y avoit dans le plan même de mon entreprise un vice réel, que l’exécution n’auroit jamais pu guérir. Si je conteste quelque chose à ceux qui ont dit que la plupart des erreurs que j’ai censurées ne sont point de conséquence, c’est qu’ils supposent qu’elles n’étoient pas toutes de cette nature & moi je soutiens qu’il n’y en avoit aucune qui fût importante, & qu’encore que généralement parlant, elles ressemblassent à celles qui ont été observées par les * grans Critiques, elles ne pouvoient rien contribuer au bien public. Ce n’est pas de là que dépendent les destinées du genre humain. Un récit plein de la plus crasse ignorance est aussi propre que l’exactitude historique à remuer les passions. Que dix mille personnes très-ignorantes vous entendent dire en chaire que ┼ la mère de Coriolan obtint de lui ce que ni le Sacré collège des cardinaux, ni le pape même, qui étoient allez au-devant de lui, n’avoient jamois pu obtenir (2), vous leur donnerez la même idée du pouvoir de la sainte Vierge, que si vous n’avanciez pas une bevuë. Dites-leur, ┼┼ Quoi ! chrétiens, vous ne serez pas touché, de voir notre Sauveur JÉSUS-CHRIST à l’arbre de la croix, tout meurtri de coups ! & l’empereur Pompée fut bien ému de compassion, lorsqu’il vit les éléphants de Pyrrhus percez de flèches (3) ; vous ferez autant d’effet que si vous disiez de Pompée une chose très-véritable. Il est donc certain que la découverte des ┼┼┼ erreurs (4) n’est importante ou utile ni à la prospérité de l’état, ni à celle des particuliers. Or voici de quelle manière j’ai changé mon plan, pour tâcher d’attraper mieux le goût du public. J’ai divisé ma composition en deux parties : l’une est purement historique, un narré succinct

┼ Examinez les remarques de Scaliger sur la Chronique d’Eusèbe, vous trouverez que ses corrections se réduisent à un temps, un lieu, un nom d’homme, etc., pris pour d’autres.

┼ On assure dans le Recueil des bons contes & des bons mots, imprimé l’an 1693, page 123, de Hollande, que cela a été actuellement prêché.

┼ On assure dans le Furétieriana, pag. 127, de l’édit. De Bruxelles, que Furetière entend prêcher cela en Flandre.

┼ On parle des erreurs de fait & l’on excepte celles de religion. A l’égard des autres on ne prétend pas exclure toute exception.

(a)

2 PREFACE

des faits : l’autre est un grand commentaire, un mélange de preuves & de discussions où je fois entrer la censure de plusieurs fautes, & quelquefois même une tirade de réflexions philosophiques ; en un mot assez de variété pour pouvoir croire que par un endroit ou par un autre chaque espèce de Lecteur trouvera ce qui l’accommode.

Cette nouvelle économie a renversé toutes les mesures que j’avois prises : la plupart des matériaux que j’avois prêts ne m’ont plus servi de rien ; il a fallu travailler sur nouveaux frois. Ma principale vue avoit été de marquer les fautes de M. Moréri & celles de tous les autres Dictionaires qui sont semblables au sien. En cherchant les preuves nécessaires à montrer ces fautes & à les rectifier, j’avois trouvé que plusieurs Auteurs anciens & modernes ont bronché aux mêmes lieux. Et comme M. Moréri s’est beaucoup plus abusé dans ce qui concerne la mythologie & les familles romaines que dans l’Histoire moderne, j’avois principalement fait des recueils sur les dieux & sur les héros du paganisme, & sur les grands hommes de l’ancienne Rome. L’ouvrage que je me proposois de publier eût contenu une infinité d’articles semblables à l’Achille, au Balbus & aux Cassius de mon projet. Tous ces vastes recueils me sont devenus inutiles ; car j’ai appris que ces matières ne ploisoient qu’à très-peu de gens, & qu’on loisseroit moisir dans les magagins du Libraire un volume in-folio, qui rouleroit presque tout sur de tels sujets. On verra que j’ai eu égard à ces avis : on ne trouvera dans mes deux volumes que peu d’articles de cette nature ; & peut-être ne les y trouveroit-on pas s’ils n’eussent été tout dresses avant que j’eusse connu bien certainement le goût des Lecteurs.

II. Raisons qui ont fait que cet ouvrage n’a pu être composé en peu de temps.[modifier]

Voilà l’une des raisons qui ont retardé la publication de cet ouvrage. Bien d’autres en ont cause le retardement. Je me fis d’abord une loi de ne rien dire de ce qui se trouve déjà dans les autres Dictionaires, ou d’éviter, pour le moins le plus qu’il seroit possible, la répétition des faits qu’ils ont rapportés. Je me privois par-là de tous les matériaux les plus faciles à rassembler & à mettre en oeuvre. Rien n’est plus commode pour les Auteurs d’un Dictionaire historique, que de parler ou des papes, ou des empereurs, ou des rois, ou des cardinaux, ou des pères de l’église, ou des conciles, ou des hérétiques, ou des grands seigneurs, ou des villes, des provinces, etc. C’est donc un très-grand désavantage que de s’interdire ces matières-là, comme on le doit faire à tout moment, lorsqu’on se propose de fuir les articles quise lisent dans le Dictionaire de Moréri. Si vous voulez donner les mêmes articles que l’on y trouve, il faut se borner aux choses qui y ont été omises. La peine de les séparer des autres, dans les originaux que vous consultez, n’est pas petite ; mais celle de les lier ensemble après les vides qui s’y rencontrent, lorsqu’on les a détachées de ce que Moréri rapporte, est beaucoup plus grande. Nonobstant toutes ces difficultez j’étois résolu à donner l’article de la plupart des personnes mentionnées dans la Bible ; mais j’appris qu’on imprimoit à Lyon un Dictionaire * tout particulier sur ces matières. Le parti qui restoit à prendre étoit le recueil de ce qui e été dit par les rabbins touchant ces personnes ; mais ayant su qu’on imprimoit à Paris la Bibliothéque orientale de feu M. d’Herbelot, je cessai de travailler à de tels recueils. Nonobstant les mêmes difficultés, j’eusse composé les articles qui se rapportent à l’Histoire Ecclésiastique, si je n’eusse considéré que M. du Pin donnoit aux Lecteurs de Dictionaires tout ce qu’ils pouvoient désirer.

┼ Il est intitulé le Dictionaire de la Bible. C’est un in-folio,fait par Mr. Simon, Prêtre, Docteur en Theologie, & imprimé, l’an 1693.

┼ J’avois déjà fait l’article d’Adam, d’Eve, de Caïn, d’Abel, d’Abraham, etc., que je donne dans cet ouvrage.

Son

4 PRÉFACE

ouvrage est propre & pour les Savans, & pour ceux qui ne le sont pas. Les éditions de Hollande le font courir par toute la terre : tous les curieux l’achètent & l’étudient. J’eusse donc été blâmable de parler odes choses qui s’y rencontrent : faut-il faire acheter deux fois les mêmes Histoires ? J’ai donc mieux aimé m’abstenir d’une matière si féconde, & si oisée à trouver, que de redire ce que l’on pouvoit aprendre plus commodément ailleurs.

Je me suis vu resserré par d’autres endroits. A peine cet ouvrage étoit commencé que j’ouïs dire que l’on imprimoit à Londres une traduction angloise du Dictionaire de Moréri, avec une infinité d’additions ; & qu’on travailloit en Hollande à un ample supplément de ce même Dictionaire. Dès lors je me crus obligé à ne plus parler des hommes illustres de la Grande-Bretagne : je jugeai que de l’édition angloise ils passeroient tous dans le supplément de Hollande, & qu’ainsi l’on achèteroit deux fois la même chose, si je n’y mettois bon ordre en me privant d’une matière aussi riche que celle-là, & aussi propre à faire honneur à un Dictionaire. La même raison a fait que je discontinuai la recherche des hommes illustres qui ont fleuri dans les Provinces-Unies, & que j’ai très-peu parlé de ce qui concerne ou l’Histoire ou la geographie de cet état. Je compris sans peine que le supplément de Hollande troiteroit de toutes ces choses amplement & exactement. Je compris aussi qu’on y narreroit, avec beaucoup d’étendue, ce qui s’est fait de nos jours dans toute l’Europe. Voilà pourquoi je ne touche point à ces Histoires modernes. D’autre côté, rouis dire qu’on alloit donner à Paris une nouvelle édition de M. Moréri fort augmentée. Cela me fit prendre le parti de supprimer beaucoup de choses, & d’arrêter mes recherches sur plusieurs sujets que je n’eusse pu troiter qu’imparfoitement, en comparaison de,ce que nous en pourroient apprendre ceux qui travailloient à cette nouvelle édition. Ils sont sur les lieux, & à portée de consulter les bibliothéques mortes & les bibliothéques vivantes. Il faut donc leur loisser toute entière cette occupation, & ne leur pas faire le chagrin d’effleurer une matière qui sera lue avec plus d’empressement, si elle paraît dans tout son lustre, par leur moyen, avant que d’autres l’entament.

Mais outre ces nouvelles éditions & ces nouveaux supplémens du Dictionaire de Moreri, il y a eu d’autres choses qui m’ont mis fort à l’étroit. M. Chappuzeau travaille depuis long-temps à un Dictionaire historique. On peut être très-certain qu’on y trouvera, parmi une infinité d’autres matières, ce qui regarde la situation des peuples, leurs mœurs, leur religion, leur gouvernement, & ce qui concerne les moisons royales, & la généalogie des grands seigneurs. Vous y trouverez en particulier, avec beaucoup d’étendue, tous les électeurs, tous les princes & tous les comtes de l’empire ; leurs alliances, leurs intérêts, leurs principales actions. Vous y verrez par cet endroit-là les pays du Nord, & le reste de l’Europe protestante *. J’ai donc cru qu’il falloit que je me tusse sur ces grands sujets, afin de n’exposer pas les Lecteurs à la fâcheuse necessité d’acheter deux fois les mêmes choses. Je me suis même vu gêné à l’égard des hommes Savans du XVIe. siecle ; car je savois que M. Teissier foisoit imprimer, avec de nouvelles additions, les commentaires qu’il a ramassez si curieusement sur les éloges tirez de M. de Thou. Je craignois toujours, en parlant de ces Savans, que les faits que j’en dirois ne fussent les mêmes que ceux de M. Teissier ; & cette pensée m’a souvent déterminé à supprimer mes recueils.

┼ Elle a paru, si je ne me trompe, l’an 1695.

┼ On n’a parlé que de quelques-uns dont on avoit déjà en main ou les Vies ou les Oraisons funebres.

┼ Voyez le plan qu’il publia de son Dictionaire l’an 1694.

┼ Cette seconde édition a paru l’an 1696.

(a2)

4 PREFACE

Je ne fais point tout ce long détail afin de fournir à mes amis la matière d’une apologie contre ceux qui mépriseront mon Dictionaire, & qui diront : Faloit-il faire traîner si long-temps la composition d’un tel ouvrage ? On en pardonneroit les défauts si l’auteur n’eût mis que peu de mais à le composer ; mais un si petit effet d’un si long travail ne mérite point de grâce. On ne supporte que la lenteur * qui fait produire un chef-d’oeuvre. Mes amis pourroient répondre que les écrivains les plus diligens auroient de la peine à grossir leur compilation avec plus de promptitude, s’ils s’interdisoient les matières les plus abondantes & les plus oisées, ce qu’ils savent que d’autres ont compilé, & ce qu’ils prévoient que d’autres compileront. Mais je ne souhai te point qu’en ma faveur on allègue ces excuses. Ce que j’ai dit ne tend qu’à résoudre les questions que l’on pourra faire : Pourquoi il manque tant de grands sujets dans mon livre ; pourquoi l’on y trouve tant de sujets inconnus, tant de noms obscurs ; pourquoi tant de sécheresse à certains égards, tant de profusion à certains autres ? S’est-on assez méconnu pour prétendre pouvoir faire ce que Pline ┼ a cru extrêmement difficile ? etc. Soit renvoyé au détail que je donne ci-dessus : on y verra la solution de tous ces doutes.

J’avouë de bonne foi que les Auteurs laborieux & diligens auront lieu de me regarder comme un Ecrivain peu actif. J’ai mis plus de ┼┼ quatre années à la composition de ces deux volumes. D’ailleurs ils sont parsemez de longs passages qui ne m’ont dû rien coûter : rien de ce que je dis de mon chef ne sent un Auteur qui retouche son travail, & qui châtie la licence de ses premières pensées & du premier arrangement de sesparoles. Qu’on juge donc que je suis trop lent, je ne le trouverai pas étrange ; je n’ignoré pas que cela est vrai : j’en ai de la honte, & j’en serois beaucoup plus confus si je ne savois qu’une santé fort souvent interrompue, & qui me demandebeaucoup de ménagemens, ne me permet pas de faire ce qu’on voit exécuter à des Auteurs bien robustes & qui aiment le travail. Je sais d’ailleurs que la servitude de citer ┼┼┼, à laquelle je me suis assujetti, fait perdre beaucoup de temps, & que la disette prodigieuse des livres qui m’étoient fort nécessaires accrochoit ma plume cent fois le jour. Il faudroit pour un ouvrage comme celui-ci la plus nombreuse bibliothéque qui ait jamois été dressée : au lieu de cela, j’ai très-peu de livres ┼┼┼┼. L’oserai-je confesser ? Le style est une autre cause de ma lenteur : il est assez négligé ; il n’est pas exempt de termes impropres & qui vieillissent, ni peut-être même de barbarismes : je l’avoue, je suis là-dessus presque sans scrupules. Mais en récompense je suis scrupuleux jusqu’à la superstition sur d’autres choses plus fatigantes. Les plus grands maîtres, les plus illustres sujets de l’Académie françoise, se dispensent de ces scrupules, & nous n’avons guère que trois ou quatre écrivains qui ne s’en soient pas guéris. C’est donc pour moi une grande mortification, de ne me pouvoir mettre au-dessus de ces vétilles qui font perdre beaucoup de temps, & qui gâtent même quelquefois les agrémens vifs & naturels de l’expression, quand on la corrige sur ce pied-là. Je suis si peu capable de secouer ce pesant joug, qu’au cas qu’on rimprime ce Dictionaire, mon principal soin sera très-assurément de rectifier, selon les lois rigoureuses de notre Grammaire, toutes les fautes de langage qui sont demeurées dans cette édition. Il en est resté un très-grand nombre ; car pendant la première année de mon travail je m’attachois beaucoup moins à ces scrupules : ainsi l’on trouvera des articles répandus dans tout l’ouvrage qui choquent les règles superstitieuses

┼ Dia partant mena catulum, sed leonem.

┼┼ Res ardua vetustis novitatem dare, novis auctoritatem, obsoletis nitorem, obscuris lucem, fastiditis gratiam, dubus fidem. Plin., in Praefat., nat. Hist.

┼┼┼ J’ai commencé cet Ouvrage au mois de juillet 1692, & l’ai achevé au mais d’octobre 1696.

┼┼┼┼ Je cite les pages, lors même que je renvoie à d’autres endroits de mon Dictionaire.

┼┼┼┼┼ On m’en a prêté quelques-uns fort obligeamment : j’en ai beaucoup de reconnoissance ; & je mettrois ici volontiers le nom & l’éloge de ceux qui ont eu cette bonté si je ne craignois de blesser leur modestie.

┼┼┼┼┼┼ Comme d’éviter les équivoques, les vers, & l’emploi dans la même période d’un on, d’un il, de pour, de dans, etc., avec différens rapports : de faire qu’un il, au commencement d’une période, se rapporte non à un cas oblique, Mais à un nominatif de lit precedente, &c.

dont

PREFACE 5

dont j’ai parlé : ils furent faits en ce temps-là, & je n’ai pas eu le loisir de les refondre quand il a fallu les donner à l’Imprimeurs. On pourra trouver de semblables fautes par tout l’ouvrage, soit qu’attentif à quelque autre chose je ne les aie pas remarquées en corrigeant les épreuves, soit que les imprimeurs n’aient pas pu m’accorder le temps qui m’eût été nécessaire pour raccommoder ce qui ne me ploisoit pas. Les bons avertisse-mens que m’a donnez MONSIEUR DRELINCOURT ┼, & ses corrections justes & fines, que j’ai eu soin de marquer aux marges de mon exemplaire, me seront d’une utilité infinie en revoyant cette édition.

CE QUE doivent considérer ceux qui trouveront que l’on n’a pas mis asses de temps à composer ce Dictionaire.

Voilà ce que j’avois à représenter à ceux qui pourront trouver étrange que ce Dictionaire m’oit coûté un si long temps. Mais il ne faut pas toue je néglige ceux qui pourroient croire que .je me suis trop hâté. Il y a plusieurs personnes qui s’étonneront qu’on oit pu faire dans moins de cinq ans deux si gros volumes in-folio. Bien des Auteurs n’achèvent un petit livre que dans un an, soit qu’ils troitent comme des pensées, & comme des expressions de rebut, tout ce qu’ils produisent sans une longue méditation ; soit qu’ils oient des affaires qui les arrachent souvent de leur cabinet ; soit qu’une paresse naturelle ou une obéissance trop scrupuleuse au précepte qu’ils ont appris au collége, Interpone fuis interdum gaudia curis, les engagent à de fréquentes in terruptions de leur travail. Ces messieurs-là se préviennent aisément contre un ouvrage qui n’a pas coûté beaucoup de temps ; & ils ne jugent pas qu’il en ait coûté beaucoup, si cent feuilles d’impression n’ont pas demandé trois ou quatre années. Ils m’appliqueront sans doute le canis festinans caecos edit catulos, & ils se confirmeront dans leur prejugé par la lecture du detail qu’ils auront vu ci-dessus. Ils rabattront du travail donné aux choses tout le temps que j’ai donné à couper les * vers, & à l’unité des relatifs. Il savent que c’est un soin long & pénible, & qu’il n’y a rien qui demande plus de patience qu’un bon tissu de citations. Ils ne croiront pas que, sous prétexte qu’il y a beaucoup de matières étrangères dans cet ouvrage, je puisse dire que sans me hâter je l’ai fait croître en peu de temps, car, diront-ils, une juste application d’une infinité de passages est plus pénible ┼ qu’un long attirail de raisonnemens & de réflexions. Il faut chercher ces passages, il faut les lire avec attention, il faut les placer à propos, il les faut lier avec vos propres pensées, & les uns avec les autres. Il est impossible d’aller vite, quand on fait cela parfoitement bien. Je le leur accorde ; mais je les prie de ne me pas appliquer le canin festinans, etc. avant que de m’avoir lu. La voie des préjugez est trompeuse ; & s’ils veulent des préjugez favorables, je leur dirai que je me souviens aussi bien qu’eux du distique de Caton, Interpone tuis interdum gaudia curis, etc. mais que je m’en sers très-peu. Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites, & telles autres récréations nécessaires à quantité de gens, d’étude, à ce qu’ils disent, ne sont pas mon fait ; je n’y perds point de temps. Je n’en perds point aux soins domestiques, ni à briguer quoi que ce soit, ni à des sollicitations, ni à telles autres affaires. J’ai été heureusement délivré de plusieurs occupations qui ne m’étoient guère agréables, & j’ai eu le plus grand & le plus charmant loisir qu’un homme de lettres puisse souhaiter. Avec cela un Auteur va loin en peu d’années ; son ouvrage peut croître notablement de jour en jour, sans qu’on s’y comporte négligemment.

┼ Professeur en médecine à Leyde. Voyez ce qui a été dit de son exacte connoissance de la langue Françoise, pag. 994 du I vol. Il m’a fourni aussi plusieurs remarques d’érudition.

  • La prose Françoise est toute pleine de vers, si l’on n’est en garde continuellement contre ce défaut.

┼ Voyez l’article d’Épicure, p. 1046.

III. Éclaircissemens sur la manière de citer que l’on a suivie.[modifier]

Je ne doute point que la méthode que j’ai suivie en rapportant les passages des Auteurs ne soit critiquée. Plusieurs diront que je n’ai cherché qu’à faire un gros livre à peu de frais. Je cite souvent de très-longs passages : quel-

quefois

6 PRÉFACE

quefois j’en donne le sens en notre langue, & puis je le rapporte, & en grec & en latin. N’est-ce pas multiplier les êtres sans nécessité ? Falloit-il copier une longue citation d’un Auteur moderne que l’on trouve chez tous les Libraires ? Falloit-il citer Amyot en son vieux gaulois ? Pour bien répondre à ces critiques, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de nier que leurs objections ne soient spécieuses. Je leur avoue qu’elles sont plausibles, & qu’elles m’ont tenu en balance assez longtemps ; mais enfin des raisons encore plus spécieuses m’ont déterminé au choix que j’ai foit. J’ai considéré qu’un ouvrage comme celui-ci doit tenir lieu de bibliothéque à un grand nombre de gens. Plusieurs personnes qui aiment les sciences n’ont pas le moyen d’acheter les livres ; d’autres n’ont pas le loisir de consulter la cinquantième partie des volumes qu’ils achètent. Ceux qui en ont le loisir seroient bien fâchez de se lever à tout moment pour aller chercher les instructions qu’on leur indique. Ils aiment mieux rencontrer dans le livre même qu’ils ont sous les yeux les propres paroles des Auteurs qu’on prend pour témoins. Si l’on n’a pas l’édition citée, on se détourne pour long-temps ; car il n’est pas toujours oisé de trouver dans son édition la page qu’un Auteur cite de la sienne. Ainsi, pour m’accommoder aux intérêts des Lecteurs qui n’ont point de livres, & aux occupations ou à la paresse de ceux qui ont des bibliothéques, j’ai fait en sorte qu’ils vissent en même temps les faits historiques & les preuves de ces foits, avec un assortiment de discussions & de circonstances qui ne loissât pas à moitié chemin la curiosite. Et parce qu’il s’est commis beaucoup de supercheries dans les citations des Auteurs, & que ceux qui abrègent de bonne foi un passage n’en savent pas conserver toujours toute la force, on ne sauroit croire combien les personnes judicieuses sont devenues défiantes. Je puis dire avec raison pie c’est une espèce de témérite en mille rencontres que de croire ce qu’on attribue aux Auteurs, lorsqu’on ne rapporte pas leurs propres paroles. C’est pourquoi j’ai voulu mettre en repos l’esprit du Lecteur ; & pour empêcher qu’il ne soupçonnât ou subreption ou obreption dans mon rapport, j’ai fait parler chaque temoin en sa langue naturelle ; & au lieu d’imiter le Castelvetro, qui finissoit ses citations par & cætera, avant même qu’il eût copié l’endroit nécessaire, j’ai allongé quelquefois cet endroit-là, & par la tête, & par la queue, afin que l’on comprît mieux de quoi il étoit question, ou que l’on apprît incidemment quelque autre chose. Je sois bien que cette conduite seroit absurde dans un petit troité de morale, dans une pièce d’éloquence, ou dans une Histoire ; mais elle ne l’est point dans un ouvrage de compilation tel que celui-ci, où l’on se propose de narrer des foits, & puis de les illustrer par des commentaires. Ces allongemens seroient blâmables, s’ils foisoient qu’au lieu d’un volume il y en eût deux, ou qu’an lieu d’un livre à la poche ce fût un in-folio ou un in-quarto ; mais ne s’agissant que de voir si un tome in-folio sera plus long ou plus court de quelques feuilles, ce n’est pas la peine de se gêner. Qu’il n’oit que 250 feuilles, il n’aura pas mieux les commoditez d’un petit livre que s’il contient 330 feuilles ; car il faut bien remarquer que ces gros livres ne sont pas faits pour être lus page à page. Ils coûteroient un peu moins s’ils n’avoient que 200 feuilles, me dira-t-on. Je réponds que si un Libraire se conduisoit par cette règle, il n’imprimeroit jamois un ouvrage de plusieurs volumes, ne continssent-ils que des essences. de pensée, sans aucune syllabe de trop ; car ils seroient toujours trop chers pour les personnes mal accommodées. La peine de traduire Amyot ou Vigenère en nouveau françois n’eût servi de rien ; il suffit que mon Lecteur puisse entendre les faits qu’ils temoignent.

Les

PREFACE 7

ÉCLAIRCISSEMENT sur les citations de Brantôme & semblables.[modifier]

Les gens graves & rigides blàmeront surtout les citations de Brantôme ou de Montagne, qui contiennent des actions & des réflexions trop galantes. Il faut dire un mot là-dessus. Quelques personnes de mérite, qui prenoient à cœur les intérêts du Libraire, ont jugé qu’un aussi gros livre que cet ouvrage, farci de citations grecques & latines en divers endroits, et. chargé de discussions peu divertissantes, effraieroit les Lecteurs qui n’ont point d’étude, & ennuieroit les gens doctes ; qu’il étoit donc à craindre que le débit n’en tombât bientôt, si l’on n’attiroit la curiosité de ceux mêmes qui n’entendent pas le latin. On me fit comprendre qu’un ouvrage qui n’est acheté que par les Savans ne dédommage presque jamois celui qui l’imprime, & que s’il y a du profit à faire dans une impression, c’est lorsqu’un livre peut contenter & les gens de lettres, & ceux qui ne le sont pas ; qu’il falloit donc qu’en faveur de mon Libraire je rapportasse quelquefois ce que les Auteurs un peu libres ont publié ; que l’emploi de telles matières est semblable à la liberté qu’on prend de faire sa vie : dans * quelques personnes c’est la marque d’un défaut, dans d’autres ce n’est qu’une juste confiance ┼ en leurs bonnes mœurs, & que je pouvois justement me mettre an nombre de ces derniers ; qu’enfin, si j’avois trop de répugnance à deférer à ces avis, je devois du moins souffrir qu’on fournit de tels mémoires au Libraire, & même quelquefois des réflexions dogmatiques, qui excitassent l’attention. Je leur promis d’avoir quelque égard à ces remontrances, & j’ajoutai que je n’avois point de droit de m’opposer à leurs supplémens ; que j’avois loissé au Libraire une pleine autorité d’insérer, même sans me consulter, les mémoires que ses correspondans & ses amis lui enverroient ; & que je voudrois qu’à l’égard de tont le livre ils voulussent faire ce qu’ils témoignoient avoir envie de pratiquer en certains endroits, c’est-à-dire qu’ils ajoutassent à mes compilations, qu’ils en retranchassent, qu’ils les arrangeassent comme ils le trouveroient bon. Il est certain que j’ai toujours souhoité de n’avoir pour mon partage dans ce travail que le soin de compiler : j’eusse voulu que d’autres prissent la peine de donner la forme aux matériaux, d’y ajouter & d’y retrancher ; & j’eus beaucoup de ploisir lorsque les personnes dont je parle m’assurèrent qu’elles se souviendroient de notre conversation. C’est à quoi je supplie mes Lecteurs de prendre garde. Quant aux réflexions philosophiques qu’on a quelquefois poussées, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’en faire excuse ; car puisqu’elles ne tendent qu’à convaincre l’homme que le meilleur usage qu’il puisse faire de sa raison est de captiver son entendement à l’obeïssance de la foi, elles semblent mériter un remercîment des facultez de Théologie.

* Plerique suam ipsi vitam narrare fiduciam potius morum quam arrogantiam arbitrati sunt. Tacitus, in Vita Agricolae, cap. I.

┼ Voyez les remarques des articles Vayer & Virgile.

IV. Remarques sur la hardiesse que l’on a eue de critiquer plusieurs Auteurs.[modifier]

Je n’ai que deux mots à dire sur une chose qui paroit très-importante. J’ai rapporté les erreurs de beaucoup de gens avec quelque liberté. N’est-ce pas une entreprise téméraire & présomptueuse ? La réponse à cette question seroit bien longue si je ne men rapportois à ce que j’ai déjà dit là-dessus dans mon Projet ┼┼. Je supplie mon Lecteur d’y avoir recours. J’ajouterai seulement que, sans sortir du devoir de l’humilité, on peut remarquer des fautes dans les livres des hommes illustres. On ne loisse pas pour cela de les regarder de bas en haut à perte de vue. Quand des officiers subalternes, & les soldats mêmes, disent librement que leurs généraux ont fait quelques fautes dans le cours de la campagne, ils ont quelquefois raison, mais ils ne prétendent pas être plus capables qu’eux de commander une armee : ils se reconnoissent infiniment inférieurs en capacité aussi bien qu’en rang ┼. Voilà mon portrait. J’ajoute encore que quand il s’agit de ce qui n’est pas avantageux à la mémoire d’un homme, je ne m’en rends point garant, je

┼ Numéro 6.

┼ Consultez ee vers d’Horace, Quum de se loquitur non ut majore reprensis. Sat. 10, lib. I, vs. 55.

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ne fais que rapporter ce que d’autres disent, & je cite mes Auteurs. C’est donc à ceux-ci, & non pas à moi, que les parens doivent adresser leurs plaintes. Un historien moderne a déclaré dans une préface que c’est à ceux qui nous ont prescrit les lois invariables de l’Histoire (*) qu’il faut s’adresser, pour leur faire rendre compte de leurs ordonnances, si l’on en est peu satisfoit ; & non pas aux historiens, qui doivent indispensablement obéir, & dont toute la gloire qu’ils peuvent espérer consiste à bien exécuter leurs ordres. Ma cause est encore plus favorable, puisque je ne suis que le copiste des Auteurs déjà imprimés. Des deux lois inviolables de l’Histoire qu’il rapporte, j’ai observé religieusement celle qui ordonne de ne rien dire de faux ; mais pour l’autre, qui ordonne d’oser dire tout ce qui est vrai, je ne me saurois vanter de l’avoir toujours suivie ; je la crois quelquefois contraire non-seulement à la prudence, mais aussi à la raison.

Ne croyez pas que je me vante de n’avoir rien dit que de vrai ; je ne garantis que mon intention, & non pas mon ignorance. Je n’avance rien comme vrai lorsque, selon ma persuasion, c’est un mensonge ; mais combien y a-t-il de choses que je n’ai pas comprises, ou dont les idées se sont confondues ensemble pendant la composition ! Combien de fois arrive-t-il à notre plume de trahir notre pensée ! Nous avons dessein d’écrire un chiffre, ou le nom d’un homme ; & quelquefois, faute d’attentien, ou même par trop d’attention à d’autres choses, nous en écrivons un autre. Ainsi, je ne doute point qu’outre mes péchez d’omission, qui sont infinis, il ne m’en soit échappé un très-grand nombre de commission. Je m’estimerai très-redevable à ceux qui auront la bonté de me redresser ; & si je ne m’étois pas attendu aux bous avis des Lecteurs intelligens & équitables, j’aurois gardé plusieurs années cet ouvrage dans mon cabinet, selon le ┼ conseil des anciens afin de le corriger, & de le rendre un peu moins indigne des yeux du public ; mais considérant qu’il me restoit des matériaux pour deux autres gros volumes, je me suis hâté de me produire. J’ai compris sans peine que je serois secouru plus utilement & plus à propos quand on sauroit ce qui me manque & en quoi je manque. J’espère qu’avec ces secours la suite de cet ouvrage sera meilleure qu’elle n’eût été. J’y vois travailler incessamment tandis que l’âge ┼┼ me le permet. Je ne vois rien à quoi il me semble que je puisse mieux employer, ni plus agréablement, le loisir dont je jouis, loisir qui me paroit préférable à toutes choses ┼┼┼, & qui a toujours paru infiniment souhoitable à ceux qui ont aimé comme il faut l’étude des sciences ; car combien y en a-t-il qui soupirent après le temps où ils puissent assûrer

Me  jam fata meis patiuntur ducere vitam

Auspiciis, & sponte meâ componere curas !

Au reste je crois pouvoir dire avec raison que ce à quoi je vois travailler sera plus considérable par la qualité même des matériaux que ne l’est ce que je donne aujourd’hui. Le hasard & la surprise ont eu plus de part à cela qu’un choix raisonne. Voici comment. Je différois le plus qu’il m’étoit possible la composition des articles qui me paroissoient les plus curieux & de la plus grande importance. J’espérois de jour en jour plus de matières & plus d’éclaircissemens, & en attendant je préparois d’autres choses. Il est arrivé de là que d’un côté les articles que je dressois ont pu occuper beaucoup de place, & de l’autre que mes recueils pour les articles que je différois de préparer se sont fort multipliés. Je n’eusse pu donc les mettre en œuvre dans ces deux volumes, sans renverser d’une façon trop énorme la proportion

* Ne quid veri non audeat, ne quid falsi audeat. Cicer. Les paroles de Cicéron, au IIe. liv. de Oratore, fol. m. 74 4, A, sont, Quis nescit primam esse historiae legem, ne quid falsi dicere audeat, deinde ne quid veri non audeat ?

┼ Entendez ceci de ce que j’avance de mon chef, & de la fidélité avec laquelle je rapporte ce qui me semble être le sens de ceux que je cite.

┼ Nonsumque prematur in annum. Horat., de Arte Poët.

┼ Dum superest Lachesi quod torqueat, & pedibus me Porto meis, nulle dextram subeunte bacillo. Juven., sat. III, vs. 27.

┼ Nec Otia divitiis Arabum liberrima muto. Horat., epist. 7, lib. I.

 Voyez Virgile, au 4e. de l’Énéide, v. 340.

que

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que l’on doit garder entre les lettres de l’alphabet. J’ai été donc contraint de les garder pour un autre temps ; car je ne puis obtenir de moi de ne dire que peu de chose sur un grand sujet lorsque j’en puis dire beaucoup. Ainsi je prends plus tôt le parti de n’en dire rien que celui de l’entamer. La proportion que j’ai gardée entre les lettres de l’alphabet a été cause que j’ai renvoyé quelques articles d’une lettre à l’autre. Il a donc fallu accorder la préférence ┼ à ces articles promis, ce qui a fait que la lettre à quoi on les renvoyoit a eu sa juste étendue, avant que l’on pût dresser ceux qui devoient être fort longs. Je souhoite que mes Lecteurs songent à ceci lorsqu’ils auront quelque étonnement de ne voir pas certaines * personnes dans ce Dictionaire.

┼ Notez qu’il y a quelques-uns de ces articles promis qu’on ne donne pas dans ces deux volumes ; on a été obligé de les renvoyer à un autre temps.

  • Par exemple, un Scaliger, un Saumoise, un Seldenus, etc.

V. De quelle manière en s’est comporté envers Moréri.[modifier]

C’est ici que je dois dire de quelle manière je me suis conduit à l’égard du Dictionaire de M. Moréri. I. Il y a beaucoup de sujets que j’ai passez sous silence, par la raison qu’ils se trouvent dans son Dictionaire avec assez d’étendue. II. Quand j’ai donné les mêmes articles que je voyois dans son ouvrage, j’ai été déterminé, ou parce qu’il en disoit peu de chose, ou parce qu’ayant la vie de quelque personne illustre, je me trouvois en état de donner un narré complet, ou parce que de plusieurs choses détachées & assez curieuses je pouvois former un supplément raisonnable. Dans tous ces trois cas, j’ai soigneusement évité de me servirdes mêmes faits dont il avoit fait mention. Je n’ai pas pu le faire toujours aussi pleinement dans le second cas que dans les deux autres ; car en abrégeant une narration exacte de la vie d’un grand homme, il est nécessaire de donner par ordre la suite des actions, & de faire des articles bien liez & en quelque façon continus. Pourroit-on faire cela en ne disant absolument rien qui etitdéj à été dit de cette personne ? Ainsi, dans un très-petit nombre d’articles de ce caractère, il sera possible d’avérer que le Dictionaire de Moréri avoit rapporté quelque chose quise trouvera mêlé parmi plusieurs faits nouveaux que je raconte. Mois, comme cela n’est arrivé que rarement, & que sur des points peu considérables, il n’eût pas été nécessaire d’en faire ici l’observation ; & je ne le fois que par une forte habitude d’éviter les propositions universelles, & d’avoir égard en certains cas aux exceptions les plus minces, outre qu’il y a des occasions où l’on ne sauroit se trop prémunir contre la chicane. III. Si j’avance quelque fait qui ne me soit point connu par d’autres livres que par la compilation de M. Moréri, je la cite fort soigneusement. Je m’en défie beaucoup, & c’est pourquoi je n’ai rien voulu risquer sur une telle caution : je la mets à la brèche ; c’est à elle à essuyer les assauts. IV. Quand je ne cite point cet Auteur, & que néanmoins je débite quelque chose qui se trouve dans son ouvrage, c’est une preuve certaine que je l’ai puisée à une autre source. Je pourrois jurer qu’il n’y a aucune parole ni syllabe qui lui oit été volée : je le cite toutes les fois que je lui emprunte le moindre mot, ce qui arrive très-rarement ; & jamois je ne m’abstiens de le citer que lorsque j’ai su les choses par des recherches aussi pénibles que s’il n’en eût point parlé. V. Je lui renvoie le Lecteur à l’égard des faits tant soit peu considérables : il seroit absurde de se servir de renvoi pour le jour de la noissance, pour le nom de la patrie, etc., car ce renvoi tiendroit plus de place dans une page que la chose renvoyée, & dépiteroit très-justement tous les Lecteurs. VI. Cette conduite n’est pas l’effet de la crainte de passer pour plagiaire. C’eût été une peur panique, une peur très-ridicule ; car personne jusqu’ici n’a poussé l’extravagance jusques à troiter de plagiaires ceux qui rapportent les événemens qu’un autre avoit rapportés, mais qui les vont prendre à la source, &

n’em-

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n’emploient ni le tour, ni l’ordre, ni les expressions d’un autre. Il n’y a point d’apparence qu’à l’avenir personne s’avise de définir si follement le plagiat. Une définition si absurde nous conduiroit à ce dernier point de l’impertinence, c’est que le plus excellent historien qui entreprendroit d’écrire la vie de Charles-Quint seroit nécessairement le plagiaire du plus misérable chroniqueur qui oit ramassé des rapsodies sur les actions de ce grand prince. VII. J’ai mis à part dans une remarque les erreurs que j’ai imputées à M. Moréri. VIII. Je n’ai point touché à celles qui se rencontrent dans les articles qu’il donne, & que je ne donne pas, quoiqu’elles ne soient pas moins considérables ni moins fréquentes dans ces articles que dans ceux que j’ai donnés. IX. Je me suis réglé à l’édition de Lyon 1688 ; qui est la cinquième & la dernière que l’on oit donnée en France.Je n’ignore point que les éditions de Hollande sont beaucoup meilleures ; mais j’ai cru qu’il falloit proportionner mes corrections à celles-là, en faveur d’une infinité de gens qui ne se servent quedes éditions de France, & qui encore aujourd’hui ┼ les recherchent & les achètent préférablement à la sixième & à la septième.

Il résulte de tout cela que mon Dictionaire n’est point destiné à diminuer le débit de l’autre, & qu’au contraire il l’augmentera, & qu’il en rendra la lecture plus profitable.

En faveur de la jeunesse qui a besoin qu’on lui forme un peu le goût, & qu’on lui donne des idées de l’exactitude la plus scrupuleuse, j’ai relevé jusqu’aux plus petites fautes de M. Moréri, dans les matières que nous troitons lui & moi ; car pour ce qui est des fautes qui sont ailleurs, je les ai loissées en repos, comme je l’ai déjà dit. Je ne souhoite point que l’idée méprisante que cela pourra donner de son travail diminue la reconnoissance qui lui est due, J’entre dans les sentiment d’Horace ┼ à l’égard de ceux qui nous montrent le chemin : les premiers Auteurs des Dictionaires ont fait bien des fautes ; mais ils ont rendu de grands services, & ils ont mérité une gloire dont leurs successeurs ne doivent jamois les frustrer. M. Moréri a pris une grande peine, qui a servi de quelque chose à tout le monde, & qui a donné des instructions suffisantes à beaucoup de gens. Elle a répandu la lumière dans des lieux oh d’autres livres ne l’auroient jamois portée, & qui n’ont pas besoin d’une connoissance exacte des circonstances. Elle continue à la répandre de toutes parts, & avec plus de pureté, depuis les deux éditions de Hollande. Elles sont infiniment meilleures que celles de France, car elles ont été revues par l’un des plus habiles Auteurs de ce siècle. Je parle de M. LE CLERC, dont toute l’Europe admire la prof6nde érudition, soutenue d’un esprit juste & pénétrant & d’un jugement exquis. Il y a corrigé un nombre infini de fautes, & il y a fait de très-belles additions ; & personne n’auroit été plus propre que lui à perfectionner cet ouvrage-là, si des occupations plus relevées & plus importantes lui avoient permis de prendre ce soin. Je ne saurois souffrir l’injuste caprice de ceux qui se plaignent des fréquentes editions de Moréri, & qui regardent les Libraires qui les procurent comme des empoisonneurs publics.

┼ Ce sont des catholiques passionnés, qui ont ouï dire que les éditions de Hollande ont souvent réprimé le zèle de M. Moréri.

┼┼ Hoc erat, experto frustra Varrone Atacino, Atque quibusdam aliis, melius quod scribere possem, Inventore minor : neque ego illi detrahere ausim Haerentem capiti multâ cum laude coronam. Horat., sat. X, lib. I, vs. 46.

VI. Pourquoi l’auteur met son nom à la tête de cet ouvrage.[modifier]

Ceux qui verront mon nom à la tête de ce livre, & qui sauront que pendant le cours de l’impression j’ai dit en toutes rencontres que je ne l’y mettrois pas, méritent un petit coin dans cette Preface. Non-seulement j’ai dit cela en cent occasions, mais je l’ai écrit en divers endroits, & plusieurs personnes savent que tous mes amis ont fortement combattu ma résolution, sans que les raisons innombrables que la fecondité de leur génie & leur bonté généreuse leur suggéroient aient rien gagné sur moi. Je ne blâme point ceux qui se nomment à

la

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la tête de leurs ouvrages ; mais j’ai toujours en une antiphatie secrète pour cela. On ne donne point raison des antipathies non plus que des goûts ; cependant je pourrois dire que la réflexion a fortifié en moi la disposition naturelle. Cette sage indifférence, que l’ancienne plulosophie a tant prêchée, m’a toujours plu. Cet illustre qui travailloit plus à être honnête homme qu’à le paroître *, toûjours en peine comment il pratiqueroit la vertu, jamois en peine s’il en seroit loué, m’a semblé depuis long-temps un très-beau modèle, & jamois aucune censure ne m’a paru plus sensée que celle qu’on employa contre certains philosophes qui mettoient leur nom à des troitez où ils condamnoient le désir des louanges. En effet, pourquoi blâmez-vous ceux qui courent après la réputation, si vous publiez vous-même que vous condamnez cette faiblesse ? En conséquence de ces idées, rien ne m’a semblé plus beau que d’étendre sur tous les services qu’on tâche de rendre au public le même désintéressement qui se doit trouver, selon l’Évangile, dans les actes de charité. Voilà les maximes qui me portoient à ne pas mettre mon nom à la tête de ce Dictionaire. Les médisans ne m’en croiront point ; ils se persuaderont que mes scrupules étoient fondez sur le peu d’honneur que l’on acquiert en paroissant à la tète d’un gros ouvrage de compilation, qu’ils appelleront Égout de recueils, rapsodie de copiste, etc. De tous les emplois, diront- ils, que l’on puisse avoir dans la république des lettres, il n’y en a point de plus méprisable que celui des compilateurs : ils sont les portefaix des grands hommes. A la vérité ils ne sont pas inutiles : Telles gens, disoit Scaliger ┼, sont les crocheteurs des hommes doctes qui nous amassent tout : cela nous sert de beaucoup ; il faut qu’il y oit de telles gens. Mais les métiers les plus vils ne sont-ils pas nécessaires ? & l’utilité qu’ils apportent les tire-t-elle de leur bassesse ? Il y a donc plus de vanité que de modestie à ne vouloir point passer pour un Auteur portefaix, & à vouloir sortir de la classe des écrivains dont les productions ne sont pas tant un travail d’esprit qu’un travail de corps, & qui portent leur cervelle sur leurs épaules. Les médisans croiront ce qu’il leur plaira ; ce n’est point contre eux qu’il faut raisonner. Je dirai donc seulement que ce n’est point par inconstance, mais pour obéir à l’autorité souveraine, que je fois ce que j’ai dit si souvent que je ne voulois point faire. On a trouvé à propos, pour apoiser le différent de quelques Libraires, que je me nommasse. Sans cela, le sieur Reinier Leers n’eût pu obtenir le privilége dont il avoit, à ce qu’il a cru, un besoin indispensable. J’obéis donc aveuglement. Je n’aurois donc point à craindre le tribunal ménie du redoutable Caton le Censeur ┼.

Il me reste à dire un mot sur mon errata, & sur deux ou trois autres petites choses.

Je comprends sous le mot d’errata mes additions & mes corrections. S’il étoit complet, il contiendroit plus de pages qu’il n’en contient. Je n’impute pas tout aux imprimeurs, quelque grand que soit l’exercice qu’ils donnent à notre patience, surtout lorsqu’ils ne corrigent point tout ce qu’on leur marque à la marge des épreuves. J’ai éprouvé là-dessus la fatalité du métier, & je l’oublie autant que je puis, animus meminisse horret. Je me charge néanmoins d’une partie du fardeau ; mais je supplie ceux qui me voudront critiquer de prendre bien garde à mon errata. Je les supplie aussi, quand ils trouveront quelque chose qui leur paraîtra mauvoise, de voir si elle n’est pas dans les Auteurs que je cite ; car si mes traductions ne sont pas de mot à mot, elles sont du moins fidèles à l’égard du sens : elles doivent donc contenir une irrégularité lorsque mes Auteurs ont parlé

ou

* Vir bonus esse quàm videri malebat.

┼ In Scaligerania, voce Du Maine, p. nt. 148.

┼ Ilosedielor ‘Merger, is-opietv eEk»me) ype4revre, zai ouvroient ai-- nobettot itriaram4t,, eineav Amin, cita., nit ouvrtiera t ; noir ..Iteenoruivera ...pleura/aérera civecyzadele thrietivt Tô ép1,07. Posthumium Albissum qui Historias scripserat graecè, veniam patentem irrisit, danam dicens, si illud opus Amphictyonum decreto subactus assumpsisset. Plut. in Catone Majore, pag. 343. B.

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ou pensé confusément. Si quelques-uns croient qu’ils ont été critiquez mal à propos dans ce Dictionaire, & s’ils publient pour leur justification quelque petit imprimé où le droit de représailles soit mis en pratique, on trouvera bon, je m’assure, qu’au lieu de me détourner demon travail pour leur répondre, je prenne la résolution de renvoyer tout cela à la suite de cet ouvrage. Je conviendrai ingénument de mes erreurs, & je m’en rétracterai, sans recourir à des chicanes comme font tant d’autres. J’ai été quelquefois plus décisif qu’il n’auroit fallu ; mois, dans le vrai, ce sont seulement des doutes que je propose ; & si je leur donne un autre ton, c’est pour exciter davantage les Savans à me fournir leurs instructions, & à concourir plus ardemment à l’illustration des choses.

J’ai suivi presque partout l’orthographe d’érudition ; mais j’ai rangé les y comme les i. On n’en a pas usé de même dans la table des matières ; je m’en suis aperçu un peu trop tard.

Je ne me suis avisé que depuis la lettre P, de distinguer mes citations d’avec celles des Auteurs dont je rapporte des passages. Depuis cet endroit-là jusques à la fin, les citations que l’on marque par des chiffres sont dans les livres mêmes dont j’emprunte quelque chose. Celles qui viennent de moi sont marquées par des lettres, & quelquefois par des étoiles. Avant la lettre P, on les a marquées les unes & les autres de la même façon. Je ne garantis que les miennes.

Le 23 d’octobre 1696.