Dictionnaire infernal/6e éd., 1863/Hrachich

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Henri Plon (p. 345-346).
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Hrachich, matière enivrante qui produit des hallucinations singulières. Sa préparation n’est pas un secret ; les Arabes nous ont appris que ce qui causait l’ivresse n’était autre chose que de là graine et de la racine de chanvre infusées, qu’on fait bouillir dans du beurre, et dont on forme une friandise en la mêlant avec du sucre, des amandes ou des pistaches. On le vend en tablettes grandes comme la main, et la moitié suffit pour procurer l’ivresse. On le prend aussi en liqueur. Voici une anecdote qui a été racontée dans le Sémaphore de Marseille :

« Quatre jeunes gens de notre ville ont voulu ces jours derniers, à leurs risques et périls, s’expérimenter sur le hrachich ; mais leur curiosité a failli leur être funeste. On s’était réuni dans une bastide des environs de Saint-Loup ; M. B…, négociant d’Alexandrie, fournissait le hrachich, et aidait de ses conseils l’inexpérience de ses trois compagnons. Avant toute chose, on prit du café, du café ordinaire, et on mit dans chaque tasse deux ou trois morceaux de sucre raffiné tout simplement ; puis on passa au hrachich. Chaque convive avala courageusement sa cuillerée ; le poison n’était pas mauvais au goût, au contraire, il fut trouvé fort agréable ; immédiatement après on se mit à table, et ce ne fut que vers la fin du repas que se manifestèrent chez nos amis de vrais symptômes de désorganisation cérébrale, précurseurs des hallucinations étranges qui allaient bientôt les assaillir.

» La première impression physique qu’on reçoive distinctement en se permettant cette débauche, est celle-ci : un grand coup de bâton qu’on vous assène sur la nuque ; c’est l’initiation, et il faut convenir qu’elle est parfaitement turque. Mais la transition de l’état normal à l’extase consiste à sentir sa tête se détacher doucement du corps et prendre une vie joyeusement séparée de ce grossier amas de matières qu’elle n’a plus besoin de gouverner. La tête se soutient en l’air d’une façon fantastique, comme celle des chérubins dans les églises au milieu des nuages ; après quoi tout est bouleversé, et le désordre s’empare de l’esprit, plus ou moins, selon les tempéraments et en raison de l’habitude.

» À la bastide de M. B…, eut lieu une scène comique et douloureuse à la fois ; sitôt que ces messieurs arrivèrent à cette période de l’influence du hrachich, M. B… lui-même, jeune homme connu par sa gaieté expansive et franche, et par une organisation ardente, se prit à pleurer et à sangloter dans d’effrayantes convulsions ; M. V… d’une complexion délicate et nerveuse, se crut mort ; il s’étendit sur le plancher et croisa ses mains sur sa poitrine ; il lui semblait qu’on l’avait placé sur un catafalque noir dans une chapelle ardente ; il entendait les chants des moines, et à travers cela les coups de marteau qui clouaient le cercueil dans lequel il était renfermé. Un autre se persuada qu’il avait des ailes, il s’élança hors de la chambre, et franchissant les degrés comme un oiseau, il alla se poser sur la table du salon au rez-de-chaussée. À cette table dînaient plusieurs dames de la famille de M. B…, qu’on n’avait pas voulu, par convenance, rendre témoins des effets du hrachich. Qu’on se figure le désastre !… les plats, les cristaux, les bouteilles renversés et brisés, et l’effroi de ces dames !… Force fut d’aller chercher du secours dans le voisinage. Les amis arrivèrent de tous côtés et on parvint, à grand’peine, à maîtriser les plus furieux.

» Il serait trop long d’entrer dans le récit détaillé du drame qui se déroula bien avant dans la nuit chez M. B… Il suffit de savoir que ces messieurs furent livrés durant leur longue excitation, aux conceptions les plus folles, aux fantaisies les plus bizarres, aux féeries les plus étincelantes. À les voir dans l’état où ils étaient, tous les assistants consternés les croyaient pour jamais privés de la raison. Le jeune négociant d’Alexandrie, qui avait une mince lueur de perception au sein du désordre général, gémissait au fond de l’âme du triste résultat de la partie, et craignait de les avoir empoisonnés tout de bon. Cependant deux d’entre eux en ont été quittes pour cinq ou six jours de douleurs de tête, sans compter l’atonie morale qu’ils n’ont pas encore tout à fait secouée ; M. V… seul se trouva beaucoup plus fatigué que les autres. Une véritable congestion cérébrale a mis ses jours en danger, et il ne s’en est tiré que grâces aux soins empressés du docteur Cauvière, qui l’a tout de suite saigné abondamment. »

Quand on est dans des dispositions de gaieté et de bonheur, dit M. Granal, le hrachich pris, en dose raisonnable, vous promène à travers les mille et mille caprices de l’imagination la plus riche ; je crois qu’on y acquiert la perception d’un monde invisible, de ce monde de fées et de génies que nos yeux ne peuvent voir dans l’état naturel. On ne connaît pas l’auteur des Mille et une Nuits, je crois le tenir ; c’est, j’en suis sûr, le hrachich en personne. J’ai vu peu de cas de sombre fureur ; quelquefois des accès de colère très-passagers, le plus souvent la gaieté la plus folle. J’ai retenu une seule fois, un hrachach (preneur de hrachich) qui, se croyant oiseau, voulait s’envoler de la fenêtre sur un arbre du jardin. Il avait dénoué les deux bouts de sa ceinture de soie, et, les tenant dans ses mains, il s’écriait : « Je suis oiseau de paradis, je vais m’en voler. » Heureusement, on mit l’oiseau en cage ; un autre entendait le langage des serpents, et, ce qui est plus fort, il le parlait ; je n’en compris pas un mot, bien que je fusse monté à son diapason. Il paraîtra extraordinaire que les individus dans cette situation ne se méprennent pas sur le compte les uns des autres ; ils se traitent de fous sans façon ; mais, si une personne dans son état de bon sens se moque d’eux et les contrarie, ils se fâchent, s’irritent, entrent en fureur ou tombent dans la tristesse. Sentir sa tête se détacher du corps est encore un des effets du hrachich, mais ce n’est pas un effet nécessaire ; il en est qui sentent toujours leur tête sur leurs épaules. Dans une de ces parties, j’ai vu un cas à peu près semblable. Un de mes amis s’écriait : « Ne me touchez pas, je suis statue, vous allez me briser ; et, quelqu’un l’ayant touché ; « Voilà » qui est bien, dit-il ; ma tête roule par ici, mes » bras par là, mes jambes s’en vont chacune de leur côté. »

« J’ajouterai, dit encore M. Granal, que le Vieux de la Montagne exaltait ses sectaires par l’emploi de cette drogue : de là le nom de hrachachin, qui est le pluriel de hrachach, qui veut dire preneur de hrachich, d’où vient le nom français d’assassins. Auriez-vous pensé que ces moLs assassiner, assassin, avaient une parenté quelconque avec le hrachich ? C’est pourtant la vérité. »