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Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Christianisme

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Éd. Garnier - Tome 18
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CHRÉTIENS CATHOLIQUES [1].

CHRISTIANISME [2].

SECTION PREMIÈRE [3].

Établissement du christianisme, dans son état civil et politique.

Dieu nous garde d’oser mêler ici le divin au profane ! nous ne sondons point les voies de la Providence. Hommes, nous ne parlons qu’à des hommes.

Lorsque Antoine et ensuite Auguste eurent donné la Judée à l’Arabe Hérode, leur créature et leur tributaire, ce prince, étranger chez les Juifs, devint le plus puissant de tous leurs rois. Il eut des ports sur la Méditerranée, Ptolémaïde, Ascalon. Il bâtit des villes ; il éleva un temple au dieu Apollon dans Rhodes, un temple à Auguste dans Césarée. Il bâtit de fond en comble celui de Jérusalem, et il en fit une très-forte citadelle. La Palestine, sous son règne, jouit d’une profonde paix. Enfin il fut regardé comme un messie, tout barbare qu’il était dans sa famille, et tout tyran de son peuple dont il dévorait la substance pour subvenir à ses grandes entreprises. Il n’adorait que César, et il fut presque adoré des hérodiens.

La secte des Juifs était répandue depuis longtemps dans l’Europe et dans l’Asie ; mais ses dogmes étaient entièrement ignorés. Personne ne connaissait les livres juifs, quoique plusieurs fussent, dit-on, déjà traduits en grec dans Alexandrie. On ne savait des Juifs que ce que les Turcs et les Persans savent aujourd’hui des Arméniens, qu’ils sont des courtiers de commerce, des agents de change. Du reste, un Turc ne s’informe jamais si un Arménien est eutichéen, ou jacobite, ou chrétien de saint Jean, ou arien.

Le théisme de la Chine, et les respectables livres de Confutzée, qui vécut environ six cents ans avant Hérode, étaient encore plus ignorés des nations occidentales que les rites juifs.

Les Arabes, qui fournissaient les denrées précieuses de l’Inde aux Romains, n’avaient pas plus d’idée de la théologie des brachmanes que nos matelots qui vont à Pondichéry ou à Madras, Les femmes indiennes étaient en possession de se brûler sur le corps de leurs maris de temps immémorial ; et ces sacrifices étonnants, qui sont encore en usage, étaient aussi ignorés des Juifs que les coutumes de l’Amérique. Leurs livres, qui parlent de Gog et de Magog, ne parlent jamais de l’Inde.

L’ancienne religion de Zoroastre était célèbre, et n’en était pas plus connue dans l’empire romain. On savait seulement en général que les mages admettaient une résurrection, un paradis, un enfer ; et il fallait bien que cette doctrine eût percé chez les Juifs voisins de la Chaldée, puisque la Palestine était partagée du temps d’Hérode entre les pharisiens, qui commençaient à croire le dogme de la résurrection, et les saducéens, qui ne regardaient cette doctrine qu’avec mépris.

Alexandrie, la ville la plus commerçante du monde entier, était peuplée d’Égyptiens, qui adoraient Sérapis et qui consacraient des chats ; de Grecs, qui philosophaient ; de Romains, qui dominaient ; de Juifs, qui s’enrichissaient. Tous ces peuples s’acharnaient à gagner de l’argent, à se plonger dans les plaisirs ou dans le fanatisme, à faire ou à défaire des sectes de religion, surtout dans l’oisiveté qu’ils goûtèrent dès qu’Auguste eut fermé le temple de Janus.

Les Juifs étaient divisés en trois factions principales : celle des Samaritains se disait la plus ancienne, parce que Samarie (alors Sebaste) avait subsisté pendant que Jérusalem fut détruite avec son temple sous les rois de Babylone ; mais ces Samaritains étaient un mélange de Persans et de Palestins.

La seconde faction, et la plus puissante, était celle des Jérosolymites. Ces Juifs, proprement dits, détestaient ces Samaritains, et en étaient détestés. Leurs intérêts étaient tout opposés. Ils voulaient qu’on ne sacrifiât que dans le temple de Jérusalem. Une telle contrainte eût attiré beaucoup d’argent dans cette ville. C’était par cette raison-là même que les Samaritains ne voulaient sacrifier que chez eux. Un petit peuple, dans une petite ville, peut n’avoir qu’un temple ; mais dès que ce peuple s’est étendu dans soixante et dix lieues de pays en long, et dans vingt-trois en large, comme fit le peuple juif ; dès que son territoire est presque aussi grand et aussi peuplé que le Languedoc ou la Normandie, il est absurde de n’avoir qu’une église. Où en seraient les habitants de Montpellier s’ils ne pouvaient entendre la messe qu’à Toulouse ?

La troisième faction était des Juifs hellénistes, composée principalement de ceux qui commerçaient, et qui exerçaient des métiers en Égypte et en Grèce. Ceux-là avaient le même intérêt que les Samaritains. Onias, fils d’un grand-prêtre juif, et qui voulait être grand-prêtre aussi, obtint du roi d’Égypte Ptolémée Philométor, et surtout de Cléopâtre sa femme, la permission de bâtir un temple juif auprès de Bubaste. Il assura la reine Cléopâtre qu’Isaïe avait prédit qu’un jour le Seigneur aurait un temple dans cet endroit-là. Cléopâtre, à qui il fit un beau présent, lui manda que puisque Isaïe l’avait dit, il fallait l’en croire. Ce temple fut nommé l’Onion ; et si Onias ne fut pas grand-sacrificateur, il fut capitaine d’une troupe de milice. Ce temple fut construit cent soixante ans avant notre ère vulgaire. Les Juifs de Jérusalem eurent toujours cet Onion en horreur, aussi bien que la traduction dite des Septante. Ils instituèrent même une fête d’expiation pour ces deux prétendus sacriléges.

Les rabbins de l’Onion, mêlés avec les Grecs, devinrent plus savants (à leur mode) que les rabbins de Jérusalem et de Samarie ; et ces trois factions commencèrent à disputer entre elles sur des questions de controverse, qui rendent nécessairement l’esprit subtil, faux, et insociable.

Les Juifs égyptiens, pour égaler l’austérité des esséniens et des judaïtes de la Palestine, établirent, quelque temps avant le christianisme, la secte des thérapeutes, qui se vouèrent comme eux à une espèce de vie monastique et à des mortifications.

Ces différentes sociétés étaient des imitations des anciens mystères égyptiens, persans, thraciens, grecs, qui avaient inondé la terre depuis l’Euphrate et le Nil jusqu’au Tibre.

Dans les commencements, les initiés admis à ces confréries étaient en petit nombre, et regardés comme des hommes privilégiés, séparés de la multitude ; mais du temps d’Auguste, leur nombre fut très-considérable ; de sorte qu’on ne parlait que de religion du fond de la Syrie au mont Atlas et à l’Océan germanique.

Parmi tant de sectes et de cultes s’était établie l’école de Platon, non-seulement dans la Grèce, mais à Rome, et surtout dans l’Égypte. Platon avait passé pour avoir puisé sa doctrine chez les Égyptiens ; et ceux-ci croyaient revendiquer leur propre bien en faisant valoir les idées archétypes platoniques, son verbe, et l’espèce de trinité qu’on débrouille dans quelques ouvrages de Platon.

Il paraît que cet esprit philosophique, répandu alors sur tout l’Occident connu, laissa du moins échapper quelques étincelles d’esprit raisonneur vers la Palestine.

Il est certain que, du temps d’Hérode, on disputait sur les attributs de la Divinité, sur l’immortalité de l’esprit humain, sur la résurrection des corps. Les Juifs racontent que la reine Cléopâtre leur demanda si on ressusciterait nu ou habillé.

Les Juifs raisonnaient donc à leur manière. L’exagérateur Josèphe était très-savant pour un militaire. Il y avait d’autres savants dans l’état civil, puisqu’un homme de guerre l’était. Philon, son contemporain, aurait eu de la réputation parmi les Grecs. Gamaliel, le maître de saint Paul, était un grand controversiste. Les auteurs de la Mishna furent des polymathes.

La populace s’entretenait de religion chez les Juifs, comme nous voyons aujourd’hui en Suisse, à Genève, en Allemagne, en Angleterre, et surtout dans les Cévennes, les moindres habitants agiter la controverse. Il y a plus, des gens de la lie du peuple ont fondé des sectes : Fox en Angleterre, Muncer en Allemagne, les premiers réformés en France. Enfin, en faisant abstraction du grand courage de Mahomet, il n’était qu’un marchand de chameaux.

Ajoutons à tous ces préliminaires que, du temps d’Hérode, on s’imagina que le monde était près de sa fin, comme nous l’avons déjà remarqué[4].

Ce fut dans ces temps préparés par la divine Providence qu’il plut au Père éternel d’envoyer son Fils sur la terre : mystère adorable et incompréhensible auquel nous ne touchons pas.

Nous disons seulement que dans ces circonstances, si Jésus prêcha une morale pure ; s’il annonça un prochain royaume des cieux pour la récompense des justes ; s’il eut des disciples attachés à sa personne et à ses vertus ; si ces vertus mêmes lui attirèrent les persécutions des prêtres ; si la calomnie le fit mourir d’une mort infâme, sa doctrine, constamment annoncée par ses disciples, dut faire un très-grand effet dans le monde. Je ne parle, encore une fois, qu’humainement : je laisse à part la foule des miracles et des prophéties. Je soutiens que le christianisme dut plus réussir par sa mort que s’il n’avait pas été persécuté. On s’étonne que ses disciples aient fait de nouveaux disciples ; je m’étonnerais bien davantage s’ils n’avaient pas attiré beaucoup de monde dans leur parti. Soixante et dix personnes convaincues de l’innocence de leur chef, de la pureté de ses mœurs et de la barbarie de ses juges, doivent soulever bien des cœurs sensibles.

Le seul Saül Paul, devenu l’ennemi de Gamaliel, son maître (quelle qu’en ait été la raison), devait, humainement parlant, attirer mille hommages à Jésus, quand même Jésus n’aurait été qu’un homme de bien opprimé. Saint Paul était savant, éloquent, véhément, infatigable, instruit dans la langue grecque, secondé de zélateurs bien plus intéressés que lui à défendre la réputation de leur maître. Saint Luc était un Grec d’Alexandrie[5], homme de lettres puisqu’il était médecin.

Le premier chapitre de saint Jean est d’une sublimité platonicienne qui dut plaire aux platoniciens d’Alexandrie. Et en effet il se forma bientôt dans cette ville une école fondée par Luc, ou par Marc (soit l’évangéliste, soit un autre), perpétuée par Athénagore, Panthène, Origène, Clément, tous savants, tous éloquents. Cette école une fois établie, il était impossible que le christianisme ne fît pas des progrès rapides.

La Grèce, la Syrie, l’Égypte, étaient les théâtres de ces célèbres anciens mystères qui enchantaient les peuples. Les chrétiens eurent leurs mystères comme eux. On dut s’empresser à s’y faire initier, ne fût-ce d’abord que par curiosité ; et bientôt cette curiosité devint persuasion. L’idée de la fin du monde prochaine devait surtout engager les nouveaux disciples à mépriser les biens passagers de la terre, qui allaient périr avec eux. L’exemple des thérapeutes invitait à une vie solitaire et mortifiée : tout concourait donc puissamment à l’établissement de la religion chrétienne.

Les divers troupeaux de cette grande société naissante ne pouvaient, à la vérité, s’accorder entre eux. Cinquante-quatre sociétés eurent cinquante-quatre Évangiles différents, tous secrets comme leurs mystères, tous inconnus aux Gentils, qui ne virent nos quatre Évangiles canoniques qu’au bout de deux cent cinquante années. Ces différents troupeaux, quoique divisés, reconnaissaient le même pasteur. Ébionites opposés à saint Paul ; nazaréens, disciples d’Hymeneos, d’AIexandros, d’Hermogènes ; carpocratiens, basilidiens, valentiniens, marcionites, sabelliens, gnostiques, montanistes ; cent sectes élevées les unes contre les autres : toutes, en se faisant des reproches mutuels, étaient cependant toutes unies en Jésus, invoquaient Jésus, voyaient en Jésus l’objet de leurs pensées et le prix de leurs travaux.

L’empire romain, dans lequel se formèrent toutes ces sociétés, n’y fit pas d’abord attention. On ne les connut à Rome que sous le nom général de Juifs, auxquels le gouvernement ne prenait pas garde. Les Juifs avaient acquis par leur argent le droit de commercer. On en chassa de Rome quatre mille sous Tibère. Le peuple les accusa de l’incendie de Rome sous Néron, eux et les nouveaux Juifs demi-chrétiens.

On les avait chassés encore sous Claude ; mais leur argent les fit toujours revenir. Ils furent méprisés et tranquilles. Les chrétiens de Rome furent moins nombreux que ceux de Grèce, d’Alexandrie et de Syrie. Les Romains n’eurent ni Pères de l’Église, ni hérésiarques dans les premiers siècles. Plus ils étaient éloignés du berceau du christianisme, moins on vit chez eux de docteurs et d’écrivains. L’Église était grecque, et tellement grecque, qu’il n’y eut pas un seul mystère, un seul rite, un seul dogme, qui ne fût exprimé en cette langue.

Tous les chrétiens, soit grecs, soit syriens, soit romains, soit égyptiens, étaient partout regardés comme des demi-juifs. C’était encore une raison de plus pour ne pas communiquer leurs livres aux Gentils, pour rester unis entre eux et impénétrables. Leur secret était plus inviolablement gardé que celui des mystères d’Isis et de Cérès. Ils faisaient une république à part, un État dans l’État. Point de temples, point d’autels, nul sacrifice, aucune cérémonie publique. Ils élisaient leurs supérieurs secrets à la pluralité des voix. Ces supérieurs, sous le nom d’anciens, de prêtres, d’évêques, de diacres, ménageaient la bourse commune, avaient soin des malades, pacifiaient leurs querelles. C’était une honte, un crime parmi eux, de plaider devant les tribunaux, de s’enrôler dans la milice ; et pendant cent ans il n’y eut pas un chrétien dans les armées de l’empire.

Ainsi retirés au milieu du monde, et inconnus même en se montrant, ils échappaient à la tyrannie des proconsuls et des préteurs, et vivaient libres dans le public esclavage.

On ignore l’auteur du fameux livre intitulé Τῶν ἀποστόλων διαταγὰι, « les Constitutions apostoliques » ; de même qu’on ignore les auteurs des cinquante Évangiles non reçus, et des Actes de saint Pierre, et du Testament des douze patriarches, et de tant d’autres écrits des premiers chrétiens. Mais il est vraisemblable que ces Constitutions sont du IIe siècle. Quoiqu’elles soient faussement attribuées aux apôtres, elles sont très-précieuses. On y voit quels étaient les devoirs d’un évêque élu par les chrétiens ; quel respect ils devaient avoir pour lui, quels tributs ils devaient lui payer.

L’évêque ne pouvait avoir qu’une épouse qui eût bien soin de sa maison[6] : Μιᾶς ἄνδρα γεγενημένον γυναιϰὸς μονογάμου, ϰαλῶς τοῦ ἱδίου ὀίϰου προεστῶτα.

On exhortait les chrétiens riches à adopter les enfants des pauvres. On faisait des collectes pour les veuves et les orphelins ; mais on ne recevait point l’argent des pécheurs, et nommément il n’était pas permis à un cabaretier de donner son offrande. Il est dit[7] qu’on les regardait comme des fripons. C’est pourquoi très-peu de cabaretiers étaient chrétiens. Cela même empêchait les chrétiens de fréquenter les tavernes, et les éloignait de toute société avec les Gentils.

Les femmes, pouvant parvenir à la dignité de diaconesses, en étaient plus attachées à la confraternité chrétienne. On les consacrait ; l’évêque les oignait d’huile au front, comme on avait huilé autrefois les rois juifs. Que de raisons pour lier ensemble les chrétiens par des nœuds indissolubles !

Les persécutions, qui ne furent jamais que passagères, ne pouvaient servir qu’à redoubler le zèle et à enflammer la ferveur ; de sorte que sous Dioclétien un tiers de l’empire se trouva chrétien.

Voilà une petite partie des causes humaines qui contribuèrent au progrès du christianisme. Joignez-y les causes divines qui sont à elles comme l’infini est à l’unité, et vous ne pourrez être surpris que d’une seule chose, c’est que cette religion si vraie ne se soit pas étendue tout d’un coup dans les deux hémisphères, sans en excepter l’île la plus sauvage.

Dieu lui-même étant descendu du ciel, étant mort pour racheter tous les hommes, pour extirper à jamais le péché sur la face de la terre, a cependant laissé la plus grande partie du genre humain en proie à l’erreur, au crime, et au diable. Cela paraît une fatale contradiction à nos faibles esprits ; mais ce n’est pas à nous d’interroger la Providence ; nous ne devons que nous anéantir devant elle.

SECTION II [8].

Recherches historiques sur le christianisme.

Plusieurs savants ont marqué leur surprise de ne trouver dans l’historien Josèphe aucune trace de Jésus-Christ : car tous les vrais savants conviennent aujourd’hui que le petit passage où il en est question dans son histoire est interpolé[9]. Le père de Flavius Josèphe avait dû cependant être un des témoins de tous les miracles de Jésus. Josèphe était de race sacerdotale, parent de la reine Mariamne, femme d’Hérode : il entre dans les plus grands détails sur toutes les actions de ce prince ; cependant il ne dit pas un mot ni de la vie ni de la mort de Jésus, et cet historien, qui ne dissimule aucune des cruautés d’Hérode, ne parle point du massacre de tous les enfants ordonné, par lui, en conséquence de la nouvelle à lui parvenue qu’il était né un roi des Juifs. Le calendrier grec compte quatorze mille enfants égorgés dans cette occasion.

C’est de toutes les actions de tous les tyrans la plus horrible. Il n’y en a point d’exemple dans l’histoire du monde entier.

Cependant le meilleur écrivain qu’aient jamais eu les Juifs, le seul estimé des Romains et des Grecs, ne fait nulle mention de cet événement aussi singulier qu’épouvantable. Il ne parle point de la nouvelle étoile qui avait paru en Orient après la naissance du Sauveur ; phénomène éclatant, qui ne devait pas échapper à la connaissance d’un historien aussi éclairé que l’était Josèphe. Il garde encore le silence sur les ténèbres qui couvrirent toute la terre, en plein midi, pendant trois heures, à la mort du Sauveur ; sur la grande quantité de tombeaux qui s’ouvrirent dans ce moment, et sur la foule des justes qui ressuscitèrent.

Les savants ne cessent de témoigner leur surprise de voir qu’aucun historien romain n’a parlé de ces prodiges, arrivés sous l’empire de Tibère, sous les yeux d’un gouverneur romain, et d’une garnison romaine, qui devait avoir envoyé à l’empereur et au sénat un détail circonstancié du plus miraculeux événement dont les hommes aient jamais entendu parler. Rome elle-même devait avoir été plongée pendant trois heures dans d’épaisses ténèbres ; ce prodige devait avoir été marqué dans les fastes de Rome, et dans ceux de toutes les nations. Dieu n’a pas voulu que ces choses divines aient été écrites par des mains profanes.

Les mêmes savants trouvent encore quelques difficultés dans l’histoire des Évangiles. Ils remarquent que dans saint Matthieu, Jésus-Christ dit aux scribes et aux pharisiens que tout le sang innocent qui a été répandu sur la terre doit retomber sur eux, depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’à Zacharie, fils de Barac, qu’ils ont tué entre le temple et l’autel.

Il n’y a point, disent-ils, dans l’histoire des Hébreux, de Zacharie tué dans le temple avant la venue du Messie, ni de son temps ; mais on trouve dans l’histoire du siége de Jérusalem par Josèphe un Zacharie, fils de Barac, tué au milieu du temple par la faction des zélotes. C’est au chapitre xix du livre IV. De là ils soupçonnent que l’Évangile selon saint Matthieu a été écrit après la prise de Jérusalem par Titus. Mais tous les doutes et toutes les objections de cette espèce s’évanouissent, dès qu’on considère la différence infinie qui doit être entre les livres divinement inspirés, et les livres des hommes. Dieu voulut envelopper, d’un nuage aussi respectable qu’obscur, sa naissance, sa vie et sa mort. Ses voies sont en tout différentes des nôtres.

Les savants se sont aussi fort tourmentés sur la différence des deux généalogies de Jésus-Christ. Saint Matthieu donne pour père à Joseph, Jacob ; à Jacob, Mathan ; à Mathan, Éléazar. Saint Luc au contraire dit que Joseph était fils d’Héli ; Héli, de Matat ; Matat, de Lévi ; Lévi, de Melchi, etc.[10] Ils ne veulent pas concilier les cinquante-six ancêtres que Luc donne à Jésus depuis Abraham, avec les quarante-deux ancêtres différents que Matthieu lui donne depuis le même Abraham. Et ils sont effarouchés que Matthieu, en parlant de quarante-deux générations, n’en rapporte pourtant que quarante et une.

Ils forment encore des difficultés sur ce que Jésus n’est point fils de Joseph, mais de Marie. Ils élèvent aussi quelques doutes sur les miracles de notre Sauveur, en citant saint Augustin, saint Hilaire, et d’autres, qui ont donné aux récits de ces miracles un sens mystique, un sens allégorique : comme au figuier maudit et séché pour n’avoir pas porté de figues, quand ce n’était pas le temps des figues ; aux démons envoyés dans les corps des cochons, dans un pays où l’on ne nourrissait point de cochons ; à l’eau changée en vin sur la fin d’un repas où les convives étaient déjà échauffés. Mais toutes ces critiques des savants sont confondues par la foi, qui n’en devient que plus pure. Le but de cet article est uniquement de suivre le fil historique, et de donner une idée précise des faits sur lesquels personne ne dispute.

Premièrement, Jésus naquit sous la loi mosaïque, il fut circoncis suivant cette loi, il en accomplit tous les préceptes, il en célébra toutes les fêtes, et il ne prêcha que la morale ; il ne révéla point le mystère de son incarnation ; il ne dit jamais aux Juifs quil était né d’une vierge ; il reçut la bénédiction de Jean dans l’eau du Jourdain, cérémonie à laquelle plusieurs Juifs se soumettaient, mais il ne baptisa jamais personne ; il ne parla point des sept sacrements, il n’institua point de hiérarchie ecclésiastique de son vivant. Il cacha à ses contemporains qu’il était fils de Dieu, éternellement engendré, consubstantiel à Dieu, et que le Saint-Esprit procédait du Père et du Fils. Il ne dit point que sa personne était composée de deux natures et de deux volontés ; il voulut que ces grands mystères fussent annoncés aux hommes dans la suite des temps, par ceux qui seraient éclairés des lumières du Saint-Esprit. Tant qu’il vécut, il ne s’écarta en rien de la loi de ses pères ; il ne montra aux hommes qu’un juste agréable à Dieu, persécuté par ses envieux, et condamné à la mort par des magistrats prévenus. Il voulut que sa sainte Église, établie par lui, fît tout le reste.

Josèphe, au chapitre xii de son histoire, parle d’une secte de Juifs rigoristes, nouvellement établie par un nommé Juda galiléen. Ils méprisent, dit-il, les maux de la terre, etc.[11]

Il faut voir dans quel état était alors la religion de l’empire romain. Les mystères et les expiations étaient accrédités dans presque toute la terre. Les empereurs, il est vrai, les grands et les philosophes n’avaient nulle foi à ces mystères ; mais le peuple, qui en fait de religion donne la loi aux grands, leur imposait la nécessité de se conformer en apparence à son culte. Il faut, pour l’enchaîner, paraître porter les mêmes chaînes que lui. Cicéron lui-même fut initié aux mystères d’Éleusine. La connaissance d’un seul Dieu était le principal dogme qu’on annonçait dans ces fêtes mystérieuses et magnifiques. Il faut avouer que les prières et les hymnes qui nous sont restés de ces mystères sont ce que le paganisme a de plus pieux et de plus admirable.

Les chrétiens, qui n’adoraient aussi qu’un seul Dieu, eurent par là plus de facilité de convertir plusieurs Gentils. Quelques philosophes de la secte de Platon devinrent chrétiens. C’est pourquoi les Pères de l’Église des trois premiers siècles furent tous platoniciens.

Le zèle inconsidéré de quelques-uns ne nuisit point aux vérités fondamentales. On a reproché à saint Justin, l’un des premiers Pères, d’avoir dit, dans son Commentaire sur Isaïe, que les saints jouiraient, dans un règne de mille ans sur la terre, de tous les biens sensuels. On lui a fait un crime d’avoir dit, dans son Apologie du Christianisme, que Dieu ayant fait la terre, en laissa le soin aux anges, lesquels étant devenus amoureux des femmes, leur firent des enfants qui sont les démons.

On a condamné Lactance et d’autres Pères, pour avoir supposé des oracles de sibylles. Il prétendait que la sibylle Érythrée avait fait ces quatre vers grecs[12], dont voici l’explication littérale :

Avec cinq pains et deux poissons
Il nourrira cinq mille hommes au désert ;
Et, en ramassant les morceaux qui resteront,
Il en remplira douze paniers.

On reprocha aussi aux premiers chrétiens la supposition de quelques vers acrostiches d’une ancienne sibylle, lesquels commençaient tous par les lettres initiales du nom de Jésus-Christ, chacune dans leur ordre[13]. On leur reprocha d’avoir forgé des lettres de Jésus-Christ au roi d’Édesse, dans le temps qu’il n’y avait point de roi à Édesse ; d’avoir forgé des lettres de Marie, des lettres de Sénèque à Paul, des lettres et des actes de Pilate, de faux évangiles, de faux miracles, et mille autres impostures.

Nous avons encore l’histoire ou l’Évangile de la nativité et du mariage de la vierge Marie, où il est dit qu’on la mena au temple, âgée de trois ans[14], et qu’elle monta les degrés toute seule. Il y est rapporté qu’une colombe descendit du ciel pour avertir que c’était Joseph qui devait épouser Marie. Nous avons le protévangile de Jacques[15], frère de Jésus, du premier mariage de Joseph. Il y est dit que quand Marie fut enceinte en l’absence de son mari, et que son mari s’en plaignit, les prêtres firent boire de l’eau de jalousie à l’un et à l’autre, et que tous deux furent déclarés innocents.

Nous avons l’Évangile de l’enfance[16] attribué à saint Thomas. Selon cet Évangile, Jésus, à l’âge de cinq ans, se divertissait avec des enfants de son âge à pétrir de la terre glaise, dont il formait de petits oiseaux ; on l’en reprit, et alors il donna la vie aux oiseaux, qui s’envolèrent. Une autre fois, un petit garçon l’ayant battu, il le fit mourir sur-le-champ. Nous avons encore en arabe un autre Évangile de l’enfance[17] qui est plus sérieux.

Nous avons un Évangile de Nicodème[18]. Celui-là semble mériter une plus grande attention, parce qu’on y trouve les noms de ceux qui accusèrent Jésus devant Pilate : c’étaient les principaux de la synagogue, Anne, Caïphe, Summas, Datam, Gamaliel, Juda, Nephtalim. Il y a dans cette histoire des choses qui se concilient assez avec les Évangiles reçus, et d’autres qui ne se voient point ailleurs. On y lit que la femme guérie d’un flux de sang s’appelait Véronique. On y voit tout ce que Jésus fit dans les enfers quand il y descendit.

Nous avons ensuite les deux lettres[19] qu’on suppose que Pilate écrivit à Tibère touchant le supplice de Jésus ; mais le mauvais latin dans lequel elles sont écrites découvre assez leur fausseté.

On poussa le faux zèle jusqu’à faire courir plusieurs lettres de Jésus-Christ. On a conservé la lettre qu’on dit qu’il écrivit à Abgare, roi d’Édesse ; mais alors il n’y avait plus de roi d’Édesse.

On fabriqua cinquante Évangiles qui furent ensuite déclarés apocryphes. Saint Luc[20] nous apprend lui-même que beaucoup de personnes en avaient composé. On a cru qu’il y en avait un nommé l’Évangile éternel, sur ce qu’il est dit dans l’Apocalypse, chap. XIV[21] : « J’ai vu un ange volant au milieu des cieux, et portant l’Évangile éternel. » Les cordeliers, abusant de ces paroles, au XIIIe siècle, composèrent un Évangile éternel par lequel le règne du Saint-Esprit devait être substitué à celui de Jésus-Christ ; mais il ne parut jamais dans les premiers siècles de l’Église aucun livre sous ce titre.

On supposa encore des lettres de la Vierge[22] écrites à saint Ignace le martyr, aux habitants de Messine, et à d’autres.

Abdias, qui succéda immédiatement aux apôtres, fit leur histoire, dans laquelle il mêla des fables si absurdes que ces histoires ont été avec le temps entièrement décréditées ; mais elles eurent d’abord un grand cours. C’est Abdias qui rapporte le combat de saint Pierre avec Simon le Magicien. Il y avait en effet à Rome un mécanicien fort habile, nommé Simon, qui non-seulement faisait exécuter des vols sur les théâtres, comme on le fait aujourd’hui, mais qui lui-même renouvela le prodige attribué à Dédale. Il se fit des ailes, il vola, et il tomba comme Icare : c’est ce que rapportent Pline et Suétone.

Abdias, qui était dans l’Asie, et qui écrivait en hébreu, prétend que saint Pierre et Simon se rencontrèrent à Rome du temps de Néron. Un jeune homme, proche parent de l’empereur, mourut ; toute la cour pria Simon de le ressusciter. Saint Pierre de son côté se présenta pour faire cette opération. Simon employa toutes les règles de son art ; il parut réussir, le mort remua la tête. « Ce n’est pas assez, cria saint Pierre, il faut que le mort parle ; que Simon s’éloigne du lit, et on verra si le jeune homme est en vie. » Simon s’éloigna, le mort ne remua plus, et Pierre lui rendit la vie d’un seul mot.

Simon alla se plaindre à l’empereur qu’un misérable Galiléen s’avisait de faire de plus grands prodiges que lui. Pierre comparut avec Simon, et ce fut à qui l’emporterait dans son art. « Dis-moi ce que je pense, cria Simon à Pierre. — Que l’empereur, répondit Pierre, me donne un pain d’orge, et tu verras si je sais ce que tu as dans l’âme. » On lui donne un pain. Aussitôt Simon fait paraître deux grands dogues qui veulent le dévorer. Pierre leur jette le pain ; et tandis qu’ils le mangent : « Eh bien ! dit-il, ne savais-je pas ce que tu pensais ? tu voulais me faire dévorer par tes chiens. »

Après cette première séance, on proposa à Simon et à Pierre le combat du vol, et ce fut à qui s’élèverait le plus haut dans l’air. Simon commença, saint Pierre fit le signe de la croix, et Simon se cassa les jambes. Ce conte était imité de celui qu’on trouve dans le Sepher toldos Jeschut, où il est dit que Jésus lui- même vola, et que Judas, qui en voulut faire autant, fut précipité.

Néron, irrité que Pierre eût cassé les jambes à son favori Simon, fit crucifier Pierre la tête en bas ; et c’est de là que s’établit l’opinion du séjour de Pierre à Rome, de son supplice et de son sépulcre.

C’est ce même Abdias qui établit encore la créance que saint Thomas alla prêcher le christianisme aux Grandes-Indes, chez le roi Gondafer, et qu’il y alla en qualité d’architecte.

La quantité de livres de cette espèce, écrits dans les premiers siècles du christianisme, est prodigieuse. Saint Jérôme, et saint Augustin même, prétendent que les lettres de Sénèque et de saint Paul sont très-authentiques. Dans la première lettre, Sénèque souhaite que son frère Paul se porte bien : Bene te valere, frater, cupio. Paul ne parle pas tout à fait si bien latin que Sénèque. « J’ai reçu vos lettres hier, dit-il, avec joie ; litteras tuas hilaris accepi ; et j’y aurais répondu aussitôt si j’avais eu la présence du jeune homme que je vous aurais envoyé, si præsentiam juvenis habuissem. » Au reste, ces lettres, qu’on croirait devoir être instructives, ne sont que des compliments.

Tant de mensonges forgés par des chrétiens mal instruits et faussement zélés ne portèrent point préjudice à la vérité du hristianisme, ils ne nuisirent point à son établissement ; au contraire, ils font voir que la société chrétienne augmentait tous les jours, et que chaque membre voulait servir à son accroissement.

Les Actes des apôtres ne disent point que les apôtres fussent convenus d’un Symbole. Si effectivement ils avaient rédigé le Symbole, le Credo, tel que nous l’avons, saint Luc n’aurait pas omis dans son histoire ce fondement essentiel de la religion chrétienne ; la substance du Credo est éparse dans les Évangiles, mais les articles ne furent réunis que longtemps après.

Notre Symbole, en un mot, est incontestablement la créance des apôtres, mais n’est pas une pièce écrite par eux. Rufin, prêtre d’Aquilée, est le premier qui en parle ; et une homélie attribuée à saint Augustin est le premier monument qui suppose la manière dont ce Credo fut fait. Pierre dit dans l’assemblée : Je crois en Dieu père tout-puissant ; André dit : et en Jésus-Christ ; Jacques ajoute : qui a été conçu du Saint-Esprit ; et ainsi du reste.

Cette formule s’appelait symbolos en grec, en latin collatio. Il est seulement à remarquer que le grec porte : Je crois en Dieu père tout-puissant, faiseur du ciel et de la terre ; Ηιστεύω εἰς ἔνα θεὸν πατέρα παντοαράτορα, ποιητὴν οὐρανοῦ ϰαὶ γης : le latin traduit faiseur, formateur, par creatorem. Mais depuis, en traduisant le symbole du premier concile de Nicée, on mit factorem [23].

Constantin convoqua, assembla dans Nicée, vis-à-vis de Constantinople, le premier concile œcuménique, auquel présida Ozius. On y décida la grande question qui agitait l’Église touchant la divinité de Jésus-Christ ; les uns se prévalaient de l’opinion d’Origène, qui dit au chapitre vi contre Celse : « Nous présentons nos prières à Dieu par Jésus, qui tient le milieu entre les natures créées et la nature incréée, qui nous apporte la grâce de son père, et présente nos prières au grand Dieu en qualité de notre pontife. » Ils s’appuyaient aussi sur plusieurs passages de saint Paul, dont on a rapporté quelques-uns. Ils se fondaient surtout sur ces paroles de Jésus-Christ[24] : « Mon père est plus grand que moi ; » et ils regardaient Jésus comme le premier-né de la création, comme la pure émanation de l’Être suprême, mais non pas précisément comme Dieu.

Les autres, qui étaient orthodoxes, alléguaient des passages plus conformes à la divinité éternelle de Jésus, comme celui-ci[25] : « Mon père et moi, nous sommes la même chose ; » paroles que les adversaires interprétaient comme signifiant : « Mon père et moi, nous avons le même dessein, la même volonté ; je n’ai point d’autres désirs que ceux de mon père. » Alexandre, évêque d’Alexandrie, et, après lui, Athanase, étaient à la tête des orthodoxes ; et Eusèbe, évêque de Nicomédie, avec dix-sept autres évêques, le prêtre Arius, et plusieurs prêtres, étaient dans le parti opposé. La querelle fut d’abord envenimée, parce que saint Alexandre traita ses adversaires d’antéchrists.

Enfin, après bien des disputes, le Saint-Esprit décida ainsi dans le concile, par la bouche de deux cent quatre-vingt-dix-neuf évêques contre dix-huit : « Jésus est fils unique de Dieu, engendré du Père, c’est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, consubstantiel au Père ; nous croyons aussi au Saint-Esprit, etc. » Ce fut la formule du concile. On voit par cet exemple combien les évêques l’emportaient sur les simples prêtres. Deux mille personnes du second ordre étaient de l’avis d’Arius, au rapport de deux patriarches d’Alexandrie, qui ont écrit la chronique d’Alexandrie en arabe. Arius fut exilé par Constantin ; mais Athanase le fut aussi bientôt après, et Arius fut rappelé à Constantinople. Alors saint Macaire pria Dieu si ardemment de faire mourir Arius avant que ce prêtre pût entrer dans la cathédrale que Dieu exauça sa prière. Arius mourut en allant à l’église, en 330. L’empereur Constantin finit sa vie en 337. Il mit son testament entre les mains d’un prêtre arien, et mourut entre les bras du chef des ariens Eusèbe, évêque de Nicomédie, ne s’étant fait baptiser qu’au lit de mort, et laissant l’Église triomphante, mais divisée.

Les partisans d’Athanase et ceux d’Eusèbe se firent une guerre cruelle ; et ce qu’on appelle l’arianisme fut longtemps établi dans toutes les provinces de l’empire.

Julien le philosophe, surnommé l’Apostat, voulut étouffer ces divisions, et ne put y parvenir.

Le second concile général fut tenu à Constantinople, en 381. On y expliqua ce que le concile de Nicée n’avait pas jugé à propos de dire sur le Saint-Esprit ; et on ajouta à la formule de Nicée que « le Saint-Esprit est Seigneur vivifiant qui procède du Père, et qu’il est adoré et glorifié avec le Père et le Fils ».

Ce ne fut que vers le IXe siècle que l’Église latine statua par degrés que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils.

En 431, le troisième concile général tenu à Éphèse décida que Marie était véritablement mère de Dieu, et que Jésus avait deux natures et une personne. Nestorius, évêque de Constantinople, qui voulait que la sainte Vierge fût appelée mère de Christ, fut déclaré Judas par le concile, et les deux natures furent encore confirmées par le concile de Chalcédoine.

Je passerai légèrement sur les siècles suivants, qui sont assez connus. Malheureusement il n’y eut aucune de ces disputes qui ne causât des guerres, et l’Église fut toujours obligée de combattre. Dieu permit encore, pour exercer la patience des fidèles, que les Grecs et les Latins rompissent sans retour au IXe siècle ; il permit encore qu’en Occident il y eût vingt-neuf schismes sanglants pour la chaire de Rome.

Cependant l’Église grecque presque tout entière, et toute l’Église d’Afrique, devinrent esclaves sous les Arabes, et ensuite sous les Turcs[26].

S’il y a environ seize cents millions d’hommes sur la terre, comme quelques doctes le prétendent, la sainte Église romaine catholique universelle en possède à peu près soixante millions : ce qui fait plus de la vingt-sixième partie des habitants du monde connu[27].


  1. Sous ce titre, une édition de 1825 a donné l’Avis à tous les Orientaux, que les éditeurs de Kehl avaient rangé parmi les facéties, et que j’ai mis dans les Mélanges, à sa date de 1767. (B.)
  2. Ces deux articles Christianisme, tirés de deux ouvrages différents, sont imprimés ici suivant l’ordre chronologique. On y voit comment Voltaire s’enhardissait peu à peu à lever le voile dont il avait d’abord couvert ses opinions. (K.) On verra, au contraire de ce qui est dit dans cette note, que les deux sections de cet article ne sont pas dans l’ordre chronologique. (B.)
  3. Cette première section composait tout l’article dans les Questions sur l’Encyclopédie, neuvième partie, 1772. (B.)
  4. Voyez l’article Fin du monde. (Note de Voltaire.)
  5. Le titre de l’évangile syriaque de saint Luc porte : Évangile de Luc l’évangéliste, qui évangélisa en grec dans Alexandrie la grande. On trouve encore ces mots dans les Constitutions apostoliques : Le second évêque d’Alexandrie fut Avilius institué par Luc. (Note de Voltaire.)
  6. Livre II, chapitre ii.
  7. Livre IV, chapitre vi.
  8. Dictionnaire philosophique, 1764. (B.)
  9. Les chrétiens, par une de ces fraudes qu’on appelle pieuses, falsifièrent grossièrement un passage de Josèphe. Ils supposent à ce Juif si entêté de sa religion quatre lignes ridiculement interpolées ; et au haut de ce passage ils ajoutent : Il était le Christ. Quoi ! si Josèphe avait entendu parler de tant d’événements qui étonnent la nature, Josèphe n’en aurait dit que la valeur de quatre lignes dans l’histoire de son pays ! Quoi ! ce Juif obstiné aurait dit : Jésus était le Christ. Eh ! si tu l’avais cru Christ, tu aurais donc été chrétien. Quelle absurdité de faire parler Josèphe en chrétien ! Comment se trouve-t-il encore des théologiens assez imbéciles ou assez insolents pour essayer de justifier cette imposture des premiers chrétiens, reconnus pour fabricateurs d’impostures cent fois plus fortes ! (Note de Voltaire.) — Cette note a été ajoutée en 1769. (B.)
  10. La fin de cet alinéa fut ajoutée en 1765. (C.)
  11. Ici se trouvait, dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, un morceau que l’auteur a, en 1771, reproduit dans l’article Église de ses Questions sur l’Encyclopédie, avec des différences que j’indiquerai. En le supprimant ici, où il faisait double emploi, j’ai suivi l’avis des éditeurs de Kehl. (B.)
  12. Voyez tome XVII, la note 1 de la page 314.
  13. Dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, au lieu de ce qui suit, on lisait : « Les chrétiens célébrèrent d’abord leurs mystères dans des maisons retirées, dans des caves, pendant la nuit ; de là leur vint le titre de lucifugaces (selon Minutius Félix ) ; Philon les appelle gesséens. Leurs noms les plus communs, dans les quatre premiers siècles, chez les Gentils, étaient ceux de galiléens et de nazaréens ; mais celui de chrétiens a prévalu sur les autres.

    « Ni la hiérarchie, ni les usages, ne furent établis tout d’un coup ; les temps apostoliques furent différents des temps qui les suivirent. Saint Paul, dans sa première aux Corinthiens, nous apprend que les frères, soit circoncis, soit incirconcis, étant assemblés, quand plusieurs prophètes voulaient parler, il fallait qu’il n’y en eût que deux ou trois qui parlassent, et que si quelqu’un, pendant ce temps-là, avait une révélation, le prophète qui avait pris la parole devait se taire.

    « C’est sur cet usage de l’Église primitive que se fondent encore aujourd’hui quelques communions chrétiennes qui tiennent des assemblées sans hiérarchie. Il était permis à tout le monde de parler dans l’église, excepté aux femmes : ce qui est aujourd’hui la sainte messe qui se célèbre au matin, etc. »

    Voyez la suite dans l’article Église, où Voltaire l’a reproduite en 1771, ainsi que quelques-unes des phrases ci-dessus.

    Ce qui, en 1764, était dans le Dictionnaire philosophique, vient jusqu’à ces mots de l’article Église : « Sitôt que ces chrétiens furent en liberté d’agir. »

    Immédiatement après ces mots on lisait alors : Constantin convoqua, etc. Voyez ci-après, page 173.

    Le texte de 1764 se retrouve encore dans l’édition de 1767 du Dictionnaire philosophique. Mais dans la septième édition, qui porte aussi le titre de la Raison par alphabet et la date de 1770, il fut remplacé par ce qu’on lit aujourd’hui. (B.)

  14. Voyez dans les Mélanges, année 1769, la Collection d’anciens évangiles, paragraphe vi de l’Évangile de la naissance de Marie.
  15. Voyez la Collection d’anciens évangiles, dans les Mélanges, année 1769.
  16. Ibid.
  17. Ibid.
  18. Ibid.
  19. Voyez la Collection d’anciens évangiles, dans les Mélanges, année 1769.
  20. Saint Luc, I, 1.
  21. Verset 6.
  22. Voyez dans l’article Apocryphes, tome XVII, page 311.
  23. L’édition de 1770 du Dictionnaire philosophique ou Raison par alphabet, contient ici un passage que l’auteur a, en 1771 , transporté au mot Église (Précis de l’histoire de l’Église chrétienne). C’est celui qui commence par ces mots : Le christianisme s’établit, et finit par ceux-ci : liberté d’agir. (B.)
  24. Saint Jean, xiv, 28.
  25. Saint Jean, x, 30.
  26. Ici, dans l’édition de 1764 du Dictionnaire philosophique, était le morceau que l’auteur a depuis transporté au mot Église jusqu’à ces mots, mais peu d’élus, après quoi l’article était terminé par l’alinéa qui le termine aussi aujourd’hui. (B.)
  27. Voyez le Précis de l’histoire de l’Église chrétienne, au mot Église. (Note de Voltaire.)


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