Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Chien

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Éd. Garnier - Tome 18
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CHIEN [1].

Il semble que la nature ait donné le chien à l’homme pour sa défense et pour son plaisir. C’est de tous les animaux le plus fidèle : c’est le meilleur ami que puisse avoir l’homme.

Il paraît qu’il y en a plusieurs espèces absolument différentes. Comment imaginer qu’un lévrier vienne originairement d’un barbet ? il n’en a ni le poil, ni les jambes, ni le corsage, ni la tête, ni les oreilles, ni la voix, ni l’odorat, ni l’instinct. Un homme qui n’aurait vu, en fait de chiens, que des barbets ou des épagneuls, et qui verrait un lévrier pour la première fois, le prendrait plutôt pour un petit cheval nain que pour un animal de la race épagneule. Il est bien vraisemblable que chaque race fut toujours ce qu’elle est, sauf le mélange de quelques-unes en petit nombre.

Il est étonnant que le chien ait été déclaré immonde dans la loi juive, comme l’ixion, le griffon, le lièvre, le porc, l’anguille ; il faut qu’il y ait quelque raison physique ou morale que nous n’ayons pu encore découvrir.

Ce qu’on raconte de la sagacité, de l’obéissance, de l’amitié, du courage des chiens, est prodigieux, et est vrai. Le philosophe militaire Ulloa nous assure[2] que dans le Pérou les chiens espagnols reconnaissent les hommes de race indienne, les poursuivent et les déchirent ; que les chiens péruviens en font autant des Espagnols. Ce fait semble prouver que l’une et l’autre espèce de chiens retient encore la haine qui lui fut inspirée du temps de la découverte, et que chaque race combat toujours pour ses maîtres avec le même attachement et la même valeur.

Pourquoi donc le mot de chien est-il devenu une injure ? on dit, par tendresse, mon moineau, ma colombe, ma poule ; on dit même mon chat, quoique cet animal soit traître. Et quand on est fâché, on appelle les gens chiens ! Les Turcs, même sans être en colère, disent, par une horreur mêlée au mépris, les chiens de chrétiens. La populace anglaise, en voyant passer un homme qui par son maintien, son habit et sa perruque, a l’air d’être né vers les bords de la Seine ou de la Loire, l’appelle communément French dog, chien de Français. Cette figure de rhétorique n’est pas polie, et paraît injuste.

Le délicat Homère introduit d’abord le divin Achille, disant au divin Agarnemnon qu’il est impudent comme un chien. Cela pourrait justifier la populace anglaise.

Les plus zélés partisans du chien doivent confesser que cet animal a de l’audace dans les yeux ; que plusieurs sont hargneux ; qu’ils mordent quelquefois des inconnus en les prenant pour des ennemis de leurs maîtres, comme des sentinelles tirent sur les passants qui approchent trop de la contrescarpe. Ce sont là probablement les raisons qui ont rendu l’épithète de chien une injure ; mais nous n’osons décider.

Pourquoi le chien a-t-il été adoré ou révéré (comme on voudra) chez les Égyptiens ? C’est, dit-on, que le chien avertit l’homme. Plutarque nous apprend[3] qu’après que Cambyse eut tué leur bœuf Apis, et l’eut fait mettre à la broche, aucun animal n’osa manger les restes des convives, tant était profond le respect pour Apis ; mais le chien ne fut pas si scrupuleux, il avala du dieu. Les Égyptiens furent scandalisés comme on le peut croire, et Anubis perdit beaucoup de son crédit.

Le chien conserva pourtant l’honneur d’être toujours dans le ciel sous le nom du grand et du petit chien. Nous eûmes constamment les jours caniculaires.

Mais de tous les chiens, Cerbère fut celui qui eut le plus de réputation ; il avait trois gueules. Nous avons remarqué que tout allait par trois : Isis, Osiris et Orus, les trois premières divinités égyptiaques ; les trois frères, dieux du monde grec, Jupiter, Neptune et Pluton ; les trois parques ; les trois furies ; les trois juges d’enfer ; les trois gueules du chien de là-bas.

Nous nous apercevons ici avec douleur que nous avons omis l’article des chats ; mais nous nous consolons en renvoyant à leur histoire[4]. Nous remarquerons seulement qu’il n’y a point de chats dans les cieux, comme il y a des chèvres, des écrevisses, des taureaux, des béliers, des aigles, des lions, des poissons, des lièvres et des chiens. Mais en récompense, le chat fut consacré ou révéré, ou adoré du culte de dulie dans quelques villes, et peut-être de latrie par quelques femmes.


  1. Questions sur l’Encyclopédie, troisième partie, 1770. (B.)
  2. Voyage d’Ulloa au Pérou, livre VI. (Note de Voltaire.)
  3. Plutarque, chapitre d’Isis et d’Osiris. (Id.)
  4. Par Moncrif, de l’Académie française.


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Chien

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