Dictionnaire philosophique/Garnier (1878)/Instinct

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Éd. Garnier - Tome 19
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INSTINCT[1].

Instinctus, impulsus, impulsion ; mais quelle puissance nous pousse ?

Tout sentiment est instinct.

Une conformité secrète de nos organes avec les objets forme notre instinct.

Ce n’est que par instinct que nous faisons mille mouvements involontaires, de même que c’est par instinct que nous sommes curieux, que nous courons après la nouveauté, que la menace nous effraye, que le mépris nous irrite, que l’air soumis nous apaise, que les pleurs nous attendrissent.

Nous sommes gouvernés par l’instinct, comme les chats et les chèvres. C’est encore une ressemblance que nous avons avec les animaux : ressemblance aussi incontestable que celle de notre sang, de nos besoins, des fonctions de notre corps.

Notre instinct n’est jamais aussi industrieux que le leur ; il n’en approche pas. Dès qu’un veau, un agneau est né, il court à la mamelle de sa mère ; l’enfant périrait si la sienne ne lui donnait pas son mamelon, en le serrant dans ses bras.

Jamais femme, quand elle est enceinte, ne fut déterminée invinciblement par la nature à préparer de ses mains un joli berceau d’osier pour son enfant, comme une fauvette en fait un avec son bec et ses pattes. Mais le don que nous avons de réfléchir, joint aux deux mains industrieuses dont la nature nous a fait présent, nous élève jusqu’à l’instinct des animaux, et nous place avec le temps infiniment au-dessus d’eux, soit en bien, soit en mal : proposition condamnée par Messieurs de l’ancien parlement et par la Sorbonne, grands philosophes naturalistes[2], et qui ont beaucoup contribué, comme on sait, à la perfection des arts.

Notre instinct nous porte d’abord à rosser notre frère qui nous chagrine, si nous sommes colères et si nous nous sentons plus forts que lui. Ensuite notre raison sublime nous fait inventer les flèches, l’épée, la pique, et enfin le fusil, avec lesquels nous tuons notre prochain.

L’instinct seul nous porte tous également à faire l’amour, amor omnibus idem [3] ; mais Virgile, Tibulle, et Ovide, le chantent.

C’est par le seul instinct qu’un jeune manœuvre s’arrête avec admiration et respect devant le carrosse surdoré d’un receveur des finances. La raison vient au manœuvre ; il devient commis, il se polit, il vole, il devient grand seigneur à son tour ; il éclabousse ses anciens camarades, mollement étendu dans un char plus doré que celui qu’il admirait.

Qu’est-ce que cet instinct qui gouverne tout le règne animal, et qui est chez nous fortifié par la raison, ou réprimé par l’habitude ? Est-ce divinæ particula auræ [4]. Oui, sans doute, c’est quelque chose de divin : car tout l’est. Tout est l’effet incompréhensible d’une cause incompréhensible. Tout est déterminé par la nature. Nous raisonnons de tout, et nous ne nous donnons rien.


  1. La note ci-après, des éditeurs de Kehl, apprend que cet article a été imprimé en 1771. Je n’ai pu voir cette première impression, si elle existe. L’article Instinct est dans l’édition de 1774, in-4°, des Questions sur l’Encyclopédie. (B.)
  2. Imprimé en 1771. (K.)
  3. Géorg., III, 244.
  4. Horace, II, sat. ii, vers 79.


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