Dictionnaire philosophique/portatif - 6e ed. - Londres (1767)/Amour-propre

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AMOUR-PROPRE


Un gueux des environs de Madrid demandoit noblement l’aumône. Un passant lui dit, N’êtes-vous pas honteux de faire ce métier infâme quand vous pouvez travailler ? Monsieur, répondit le mendiant, je vous demande de l’argent & non pas des conseils ; puis il lui tourna le dos en conservant toute la dignité Castillane. C’était un fier gueux que ce Seigneur, sa vanité était blessée pour peu de chose. Il demandait l’aumône par amour de soi-même, & ne souffrait pas la réprimande par un autre amour de soi-même.

Un Missionnaire voyageant dans l’Inde, rencontra un Faquir chargé de chaînes, nud comme un singe, couché sur le ventre, & se faisant fouetter pour les péchés de ses compatriotes les Indiens, qui lui donnaient quelques liards du pays. Quel renoncement à soi-même ! disait un des spectateurs. Renoncement à moi-même ? reprit le Faquir, Apprenez que je ne me fais fesser dans ce monde que pour vous le rendre dans l’autre, quand vous serez chevaux & moi cavalier.

Ceux qui ont dit que l’amour de nous-mêmes est la base de tous nos sentiments & de toutes nos actions, ont donc eû grande raison dans l’Inde, en Espagne, & dans toute la terre habitable, & comme on n’écrit point pour prouver aux hommes qu’ils ont un visage, il n’est pas besoin de leur prouver qu’ils ont de l’amour-propre. Cet amour-propre est l’instrument de notre conservation, il ressemble à l’instrument de la pèrpétuité de l’espèce ; il est nécessaire, il nous est cher, il nous fait plaisir, & il faut le cacher.