Dictionnaire philosophique/portatif - 6e ed. - Londres (1767)/Amour nommé Socratique

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(Tome 1pp. 22-25).
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AMOUR
NOMMÉ SOCRATIQUE


Comment s’est-il pû faire qu’un vice, destructeur du genre-humain s’il était général, qu’un attentat infâme contre la nature, soit pourtant si naturel ? il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie, & cependant il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas eu encor le temps d’être corrompus. Il est entré dans des cœurs tout neufs, qui n’ont connu encor ni l’ambition, ni la fraude, ni la soif des richesses, c’est la jeunesse aveugle, qui par un instinct mal démêlé se précipite dans ce désordre au sortir de l’enfance.

Le penchant des deux sexes l’un pour l’autre se déclare de bonne heure ; mais quoi qu’on ait dit des Africaines & des femmes de l’Asie méridionale, ce penchant est généralement beaucoup plus fort dans l’homme que dans la femme, c’est une loi que la nature a établie pour tous les animaux. C’est toujours le mâle qui attaque la femelle.

Les jeunes mâles de notre espèce, élevés ensemble, sentant cette force que la nature commence à déployer en eux, & ne trouvant point l’objet naturel de leur instinct, se rejettent sur ce qui lui ressemble. Souvent un jeune garçon par la fraîcheur de son teint, par l’éclat de ses couleurs, & par la douceur de ses yeux, ressemble pendant deux ou trois ans à une belle fille ; si on l’aime, c’est parce que la nature se méprend ; on rend hommage au sexe en s’attachant à ce qui en a les beautés, & quand l’âge a fait évanouir cette ressemblance, la méprise cesse.

Citraque juventam
Ætatis breve ver & primos carpere flores.

On sçait assez que cette méprise de la nature est beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du Septentrion, parce que le sang y est plus allumé, & l’occasion plus fréquente ; aussi, ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandois, & dans un vivandier moscovite.

Je ne peux souffrir qu’on prétende que les Grecs ont autorisé cette licence. On cite le législateur Solon, parce qu’il a dit en deux mauvais vers,

Tu chériras un beau garçon,
Tant qu’il n’aura barbe au menton.

Mais en bonne foi, Solon était-il législateur quand il fit ces deux vers ridicules ? il était jeune alors, & quand le débauché fut devenu sage, il ne mit point une telle infamie parmi les loix de sa république ; c’est comme si on accusait Théodore de Bèze d’avoir prêché la pédérastie dans son Église, parce que dans sa jeunesse il fit des vers pour le jeune Candide, & qu’il dit :

Amplector hunc & illam.

On abuse du texte de Plutarque, qui dans ses bavarderies, au dialogue de l’amour, fait dire à un interlocuteur que les femmes ne sont pas dignes du véritable amour ; mais un autre interlocuteur soutient le parti des femmes comme il le doit.

Il est certain, autant que la science de l’antiquité peut l’être, que l’amour Socratique n’était point un amour infame. C’est ce nom d’amour qui a trompé. Ce qu’on appelait les amants d’un jeune homme, étaient précisément ce que sont parmi nous les menins de nos princes ; ce qu’étaient les enfans d’honneur, des jeunes gens attachés à l’éducation d’un enfant distingué, partageant les mêmes études, les mêmes travaux militaires ; institution guerrière & sainte dont on abusa, comme des fêtes nocturnes, & des Orgies.

La troupe des amants institués par Laïus était une troupe invincible de jeunes guerriers, engagés par serment à donner leur vie les uns pour les autres ; & c’est ce que la discipline antique a jamais eu de plus beau.

Sextus Empiricus & d’autres, ont beau dire que la pédérastie était recommandée par les loix de la Perse ; qu’ils citent le texte de la loi, qu’ils montrent le Code des Persans ; & s’ils le montrent, je ne le croirai pas encor, je dirai que la chose n’est pas vraye, par la raison qu’elle est impossible ; non, il n’est pas dans la nature humaine de faire une loi qui contredit, & qui outrage la nature, une loi qui anéantirait le genre humain si elle était observée à la lettre ; que de gens ont pris des usages honteux & tolérés dans un pays pour les loix du pays. Sextus Empiricus qui doutait de tout, devait bien douter de cette jurisprudence. S’il vivait de nos jours, & qu’il vît deux ou trois jeunes Jésuites abuser de quelques écoliers, aurait-il droit de dire que ce jeu leur est permis par les constitutions d’Ignace de Loyola ?

L’amour des garçons était si commun à Rome qu’on ne s’avisait pas de punir cette fadaise dans laquelle tout le monde donnait tête baissée. Octave-Auguste, ce meurtrier débauché & poltron qui osa exiler Ovide, trouva très-bon que Virgile chantât Alexis, & qu’Horace fît de petites odes pour Ligurinus ; mais l’ancienne loi Scantinia qui défend la pédérastie subsista toujours. L’Empereur Philippe la remit en vigueur & chassa de Rome les petits garçons qui faisoient le métier. Enfin je ne crois pas qu’il y ait jamais eu aucune nation policée qui ait fait des loix contre les mœurs.