Dieu éclaboussé par Zoïle

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Ah çà, si nous disions un peu son fait à Dieu ?

Son œuvre n’a ni fin, ni tête, ni milieu.
L’imagination de ce faiseur s’épuise.
Sa meule tourne usant ce qu’on dit qu’elle aiguise.
Il se répète ; il est au bout de son rouleau.
Quoi de plus vain que l’air ! Quoi de plus plat que l’eau !
L’hiver est blanc et vieux ; l’aurore est vieille et rose ;
On croit qu’il renouvelle, il fait la même chose ;
Toujours la même forme en ses œuvres s’épand ;
L’arbre est un hérisson, le fleuve est un serpent ;
La lune jaune accuse, en copiant l’orange,
Une stérilité d’invention étrange ;
C’est morne. Essayez donc de le tirer un peu
De son flot toujours vert, de son ciel toujours bleu !
La face du liard au revers est pareille ;
Le narcisse est un œil, l’épilobe, une oreille.
Ce monde est un immense opéra rococo,
Doré par le reflet et rhythmé par l’écho ;
Un ange endiablerait dans sa philosophie
D’écouter le plain-chant que la forêt solfie ;
Le Léman n’en dit pas plus long que l’Érié ;
Depuis des milliers d’ans, Dieu n’a point varié
La gamme du bouvreuil, du geai, de la linotte ;
Son vieux fou d’ouragan n’a qu’une seule note ;
Sa musique est toujours comme au temps d’Agénor ;
En vain le rossignol, infortuné ténor,
Dans l’espoir de changer sa vieille cavatine,
Interroge et poursuit d’un regard qui s’obstine
Ce triste Dieu caché dans le trou du souffleur.
Mai porte à son chapeau toujours la même fleur.

Le destin, chausse-trape usée à la charnière,
S’ouvre et se clôt toujours de la même manière.
Et la vie, où l’espoir avorte et se morfond,
N’est qu’une boîte avec la mort pour double fond.
L’histoire est un vieux thème usé dès Hérodote ;
Dieu ne la refait pas, mon cher, il la radote ;
Il recrépit Tibère, il replâtre Néron ;
Il ressouffle la guerre avec son vieux clairon ;
Il livre, avec un tas de détails parasites,
Aux russes Bonaparte ou Darius aux scythes ;
Pas un crime qui n’ait été cent fois commis ;
Il pétrit Catherine avec Sémiramis ;
Il fait resservir Claude et Pilate ; il retape
Caïn dans Borgia quand il lui faut un pape ;
Ce Louis quinze était à Londres Charles deux ;
Sous le nom de Cambyse Attila fut hideux ;
Hicétas reparaît dans Galilée. En somme,
Dieu n’a qu’un seul patron sur lequel il fait l’homme ;
Il laisse de ses mains le monde informe choir ;
Il n’a pas le moyen de changer d’ébauchoir,
Et c’est toujours avec la même terre glaise
Qu’il fabrique une juive ou qu’il crée une anglaise.
J’ai vu le premier homme et j’attends le second.
Dieu se trompe s’il croit prouver qu’il est fécond
Parce qu’il tire Adam à beaucoup d’exemplaires.
Sur un profil, les pleurs, sur l’autre, les colères.
C’est toujours la victime et toujours le tyran.
Son Arcturus ressemble à son Aldebaran ;
Un juif du moins vous rogne ou vous dore une piastre ;
Lui n’a pas encor pu remettre à neuf un astre !
Il faut pour admirer que l’homme soit têtu.
Voilà ce que fait Dieu. Quand donc finiras-tu,
Entre l’endroit terrible et l’envers ridicule,
De regarder toujours le même crépuscule,
Ô création pauvre, ayant à tes deux bouts
Les soleils ronds des cieux, les yeux ronds des hiboux !

Je déclare ton Dieu fini.

                                      Vois ! Monotone
Quand, zéphyr, il roucoule, et quand, bourrasque, il tonne,
Rajustant l’ancien cadre aux anciens horizons,
Il n’a que quatre vents et que quatre saisons.
Vieux grand-père en enfance, il ne sait qu’une fable.
Et dans tous les recoins de son œuvre ineffable,
Dans son éclair qui n’est que du rayon cassé,
Dans la mare stagnante au fond de tout fossé,
Dans le perroquet vide et bavard comme l’homme,
Dans Ève et dans Vénus cueillant la même pomme,
Dans la fumée aussi vague que le brouillard,
Dans le dindon pleureur et dans l’âne braillard,
Dans les orangs-outangs autrefois troglodytes,
Dans le cygne pareil au lys, que de redites !

L’Auvergne et ses volcans s’éteignent ; au verso
Expirent Ténériffe et le Chimborazo ;
À force de cracher toujours le même soufre,
L’Hékla meurt ; le Gibel est au fond de son gouffre ;
Vésuve époumoné n’est qu’un essoufflement.
Dans la bête hurlant toujours son hurlement,
Dans le flux et reflux rongeant toujours sa digue,
Dans le temps, dans l’espace, on sent de la fatigue.
La mer poussive jette un sanglot décrépit ;
Son antique courroux n’est plus qu’un vieux dépit,
Et sa tempête a pris la forme d’un catarrhe.
Comme on voit pendre au mur un spectre de guitare,
La vieille poésie, où l’amour a vingt ans,
Frissonne dans le vide avec le vieux printemps.
Dieu regarde tourner la nature, machine
Qu’il domine, accroupi comme un magot de Chine ;
Et cela va si mal et c’est si mal bâclé
Qu’on dirait par moments qu’il a perdu la clé.
Quelque jour l’araignée emplira de ses toiles
L’horloge du matin, du soir et des étoiles,

Et le bien, et le mal, et le sort, noirs bahuts
Mal emboîtés, mal peints, mal cloués, mal fichus.

Vois ! L’azur est ridé, l’aube tousse et grelotte ;
La jeunesse éternelle est à la fin vieillotte ;
Le chant du point du jour chevrote quelque peu.
Juillet caduc voudrait s’asseoir au coin du feu ;
Le bonhomme janvier geint, et sans verve épanche
La neige qui jaunit de l’ennui d’être blanche ;
Floréal est fané, passé, mangé des vers.
Ce sont des lieux communs que ces bocages verts
Où vient nicher la grive, où vient glapir la caille ;
La rose au frais bouton n’est plus qu’une antiquaille.
Les grands nuages sont d’informes arrosoirs ;
Et le haut firmament, sombre pourpre des soirs,
Rideau des arcs-en-ciel, déployant sur l’abîme
Ses constellations, épouvante du crime,
Et ses nuits dont les yeux semblent tout épier,
Est une loque à pendre au clou chez le fripier.
Ce monde, chaque jour plus gothique et plus trouble,
S’embourbe plus avant dans l’ombre qui redouble ;
L’homme en entend crier les joints, craquer les ais ;
Et les religions attellent sans succès
L’éléphant de Brahma, le bœuf Apis, la bête
Que saint Jean vit ayant sept cornes sur la tête,
Et le cheval Pégase et la jument Borak
À ce noir chariot chargé de bric-à-brac !

Dieu ne fait de l’effet qu’en forçant les contrastes.
Son univers, malgré des détails assez vastes,
N’est qu’un long cliquetis au fond très puéril ;
Le blanc, le noir ; le jour, la nuit ; décembre, avril ;
Salomon et Piron déclamant la même ode ;
Le cygne et le corbeau ; Marc-Aurèle et Commode ;
Vice, vertu ; la course effarée et le mors ;
La rumeur des vivants, le silence des morts ;
Que tout crie et pérore ! Assez, que tout se taise !

Je voudrais bien le voir sortir de l’antithèse.
On sourit dès qu’on met à nu le procédé.
Heureusement pour Dieu que Planche est décédé ;
Comme il vous donnerait, car c’était là sa tâche,
Sur les doigts de ce bon Jéhovah qui rabâche !

Quoi ! Toujours ce poème insipide des champs,
Des halliers, des ruisseaux, et des vallons penchants,
Plus usé qu’un trumeau du bonhomme Natoire !
Quoi ! L’été, puis l’hiver ! Toujours ce répertoire !
Toujours le même loup montrant les mêmes dents !
Toujours ce vieux joujou des vents, des flots grondants !
Ce casse-tête horrible et niais tout ensemble
De la chose qui n’est jamais ce qu’elle semble,
Où Dieu bande les yeux à l’homme, où ce vieillard
Avec Adam perdu joue à colin-maillard !
Toujours l’illusion d’optique qui vous frappe !
Le ciel qui sans bouger remue, et cette attrape
Du soleil qui se lève et ne se lève pas !
Quoi ! Toujours le cloaque au sortir du repas,
L’humanité tirée en bas par la nature,
Et le vomissement après la nourriture !
Mais le moindre grimaud qui porte la primeur
De ce que sa caboche enfante, à l’imprimeur,
Après s’être gratté sa stupide perruque,
Après s’être empoigné de ses deux mains la nuque,
Un rimeur de deux sous, un bélître, un poussah,
Un goîtreux, trouverait autre chose que ça !

Il est temps que ce Dieu repeigne et revernisse
Le pré que six mille ans a brouté la génisse ;
Qu’il blanchisse le lys, et qu’il mette des freins
Aux anciens vents hurlant leurs antiques refrains ;
Qu’il change de l’oiseau la chanson coutumière,
Et qu’il redore au fond du ciel noir la lumière.
Sa machine est connue et c’est un grand défaut.
Oui, s’il veut qu’on le prenne au sérieux, il faut

Qu’il renouvelle, arrange, et radoube, et refasse
Son univers, moyens et but, fond et surface,
Son froid printemps qui fait sans cesse un faux serment,
Ses édens, ses enfers, mieux inventés vraiment
Ceux-ci par les Miltons et ceux-là par les Dantes,
Son jeu dépareillé de forces discordantes,
Son mystère, cassette à secret où déjà
Le bras des fureteurs jusqu’au coude plongea,
Sa terre, son soleil, assez maigre étincelle,
Et son attraction dont on voit la ficelle.

Il a pour vous distraire inventé les fléaux.
Voulant, selon la loi de maître Despréaux,
Passer du grave au doux, du plaisant au sévère,
Il brise un peuple ainsi qu’un ivrogne son verre,
Livre une pauvre ville à d’affreux assiégeants,
Grossit l’eau de la Loire et noie un tas de gens.
Quelquefois, comme Horace aiguise un anapeste,
Il termine une guerre au moyen d’une peste,
Ou fait un roi d’un tigre, et se trouve charmant ;
Et le monde agonise… ― Ah ! L’on est par moment
Tenté de lui fourrer le nez dans son ordure,
Ou de lui crier, car il a l’oreille dure :
— Tu deviens fatigant, tu deviens pluvieux,
Mon pauvre éternel ! Prends ta retraite, mon vieux !
Oui, rentre dans ton trou biblique ou druidique.
Cède la place au diable, au singe, à l’homme. Abdique.
Tout autre fera mieux que toi ta fonction.
N’attends pas qu’un titan quelconque, un Ixion,
Un Satan, un Typhée aux cent bras, un Voltaire,
Fasse rafle un beau jour de tout ton vieux mystère ;
Mette au rancart l’azur, les ténèbres, le mal,
Le bien, l’exception avec le fait normal,
Le destin, le hasard, l’impossible équilibre
Du Très-Haut prescient posé sur l’homme libre,
La crèche et le sépulcre, et la prairie en fleurs
Que, sans savoir pourquoi, l’aube inonde de pleurs ;

Plume l’oison et l’ange, envoie au linge sale
L’affreux linceul troué de la nuit colossale ;
Et prenne brusquement, pour y jeter le ciel,
La terre, le chaos total et partiel,
Et le septentrion, nocturne sentinelle,
Et l’océan roulant sa tempête éternelle,
Et le cèdre et l’hysope, et l’herbe et le ruisseau,
Leur hotte aux chiffonniers du faubourg Saint-Marceau !