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Dieu - Fragments

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Victor Hugo Dieu

Dieu - Fragments


 
Que ce poème au vol de feu
Effleure le siècle où nous sommes,
Qu’il passe vite et brille peu,
Et qu’à travers l’oubli des hommes,
Sombre, il s’en retourne vers Dieu. [1]


Fragments des Voix[modifier]

 
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Mais les mages hagards, les sages inquiets,
Les noirs explorateurs des mystérieux faîtes,
Les contempteurs soudain transformés en prophètes,
Comment ont-ils été par la foi terrassés,
Comment ont-ils crié sous l’évidence : Assez !
Demande à l’ineffable, au gouffre, au phénomène !
Qui peut le raconter dans votre langue humaine ?
Ils méditaient, sondant l’inconnu, regardant.
L’espace, ici flot vague et là cratère ardent,
Le grand fond immobile et sourd, la violence
Des visions mêlée à l’éternel silence,
Rien et Tout, le roulis gigantesque des cieux
Dans on ne sait quel vent lugubre et monstrueux,
Des tours d’ombre dont l’œil ne peut compter les marches,
Des déluges roulant d’inexprimables arches,
La pluie immense au loin rayant les infinis,
Des lueurs blanchissant des masques d’Érynnis,
Des passages subits de méduses, frappées
D’une clarté pareille à des reflets d’épées,
Des ponts difformes, noirs, allant hors du réel
Sinistres, bleuissant vaguement près du ciel,
L’ascension sans but et la chute sans bornes ;
Voilà ce que voyaient ces contemplateurs mornes,
Et tristes, ils disaient : « Cette ombre n’est pas Dieu. »
Far moments les fléaux, dans des souffles de feu,
Survenaient, et taisaient, comme un esquif sans voiles,
Sombrer un monde au fond d’une écume d’étoiles,
La vague des chaos montait engloutissant
Quelque éden encor plein d’un sourire innocent,
Comme un groupe ennemi qui gronde et qui s’insulte,
Les éléments fuyaient avec un grand tumulte,
Tout croulait dans le vide où nul regard n’ atteint
Et rien ne vivait plus dans l’univers éteint ;
Or à l’heure où, devant ces sombres catastrophes,
Voyants aveugles, saints tremblants, vains philosophes,
Ils crispaient dans l’espace horrible leur poignet,
A l’heure où la stupeur du doute les gagnait,
Éperdus, ils voyaient subitement des astres
De confirmation poindre dans ces désastres,
Ou sortir brusquement d’un nuage ébloui
Un tonnerre hurlant dans les gouffres : C’est lui !






Parmi les visions, parmi les paraboles,
Ils vont, ils vont, ils vont. Et ces sagesses folles
Cherchent Dieu, le front pâle et baigné de sueurs ;
Et tout ce qu’on peut voir de farouches lueurs,
Tous les éclairs d’été d’une chaude soirée,
La trombe, tous les yeux d’une meute effarée,
Les passages subits d’astres dans la vapeur,
N’expriment pas l’effroi, le trouble, la stupeur,
De toutes ces raisons, de toutes ces pensées,
Dans cette poursuite âpre et terrible lancées.






Homme, tu sentiras, hagard, frémissant, pâle,
Dans ton être éperdu pénétrer par degrés
Les profondeurs sans fond, les cieux démesurés ;
Tune trouveras plus de mots pour tes pensées ;
Tu chercheras en toi les ombres effacées
De ton humanité disparue et fuyant.
Tu deviendras sinistre, impossible, effrayant ;
Et tu te sentiras fumée au fond de l’ombre ;
Tu voudras préciser un lieu, compter un nombre,
Et tu ne pourras plus, n’étant qu’un front rêvant,
Et qu’un sombre esprit vague arraché par le vent ;
Tu seras larve et nuit ; car le songeur à force
De faire avec la vie et les choses divorce,
Se dilate au delà du terrestre milieu,
Se fond dans l’infini, se décompose en Dieu,
Et mêle lentement sa lueur et sa forme ?
Avec l’obscurité de la nuée énorme.






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Prends garde à la recherche effrayante de Dieu !
Heureux qui se limite et sage qui s’enferme !
Ne te hasarde pas dans ce puits !
                                                 Le plus ferme
Arrive à je ne sais quelle âpre pâmoison
De son entendement par excès d’horizon.
On dit : allons ! on veut lutter, chercher, combattre
On se décide ; on entre ; on fait deux pas, trois, quatre,
On songe ; on s’aperçoit qu’on est dans l’inconnu,
On frémit ; on voudrait ne pas être venu ;
Mais comment reculer ? le précipice pousse.
On sent la profondeur vertigineuse et douce,
Le formidable amour de l’abîme, et l’aimant
Du ciel épouvantable, impossible et charmant ;
C’est fini. L’on se jette au sans fond, au sans bornes,
On franchit des milieux mystérieux et mornes ;
On traverse la nue et l’énigme et l’horreur
De l’incommensurable et monstrueuse erreur,
Et la création dans l’étendue, à l’aise,
Astre, dans cet azur, mer, sous cette falaise.
On rencontre Rousseau, de Maistre qui vous mord,
Platon évanoui, Pascal fou, Bacon mort ;
On rencontre le bien, le mal, la conscience,
Un brouillard, la sagesse, une nuit, la science ;
On tâche d’abriter sa raison sous sa main ;
Le vent de ce voyage étrange et surhumain
Renverse de l’esprit la flamme aventurière ;
Le flambeau frissonnant voudrait fuir en arrière ;
Et la lampe pâlit, quel qu’en soit le porteur ;
Et, quoi qu’il ait d’essor, d’audace et de hauteur,
Le chercheur quel qu’il soit, cerveau fier, raison sûre,
S’effraie, et cependant va toujours... — À mesure
Qu’il prend plus de réel et de vie, et qu’il tient
Plus d’idéal, il tremble, et, sentant qu’il devient
De plus en plus néant et de plus en plus cendre,
Aveugle de trop voir et sourd de trop entendre,
Dans l’éblouissement du ciel toujours plus blanc,
Effaré, désormais plus emporté qu’allant,
Ivre de tout ce sombre azur qui le pénètre,
Sentant l’écrasement de l’abîme sous l’être,
Respirant mal l’air vierge et fatal du zénith,
Il avance, et blanchit, et s’efface ; et finit
Pat se dissoudre, avec son doute ou sa prière,
Dans une énormité de foudre et de lumière.






Quelle chimère as-tu l’audace de couver ?
Pourquoi viens-tu rôder ici ? Crois-tu trouver
Quelque part un Olympe, un Ararat, un Pinde,
Et refaire une Égypte, une Chaldée, une Inde ?
Es-tu de ceux qui font commerce habituel
Avec un bréviaire, avec un rituel ?
Dis-tu : — Le voile saint, le rideau des idées
Doit être en telle étoffe, avoir tant de coudées ;
L’ange chante tel psaume en rallumant le soir
La lampe de l’étoile accrochée au ciel noir ?
Dis, réponds. Te faut-il des religions faites
De livres, de docteurs, de dimanches et fêtes,
Ayant leur baïram, leur pâque, leur avent ?
Crois-tu que le nuage et la foudre et le vent
Sont des diacres servant la messe des tempêtes ?
Crois-tu qu’un météore, un astre sur nos têtes,
Soit un prélat de l’ombre ou bien un chambellan
Accomplissant, aux jours marqués, tant de fois l’an,
Le cérémonial énorme du prodige ?
Crois-tu qu’il faut à Dieu l’étiquette qu’exige
Bronzini pour le pape ou Dangeau pour le roi ?
Est-ce ce livre-là que tu viens dans l’effroi
Chercher, ô vain passant qu’un jour d’en bas éclaire ?
Espères-tu trouver dans l’ombre un formulaire
Du gouffre, contenant l’heure, le temps, le lieu,
A telle page l’âme, à telle page Dieu ?
Crois-tu dans notre nuit rencontrer des mêlées
De dogmes, de rayons, de choses révélées ?
Es-tu, parle, un croyant de bibles ? un de ceux
Qui cherchent l’éternel dans un sanscrit chanceux ?
Supposes-tu que Dieu passe son temps à faire
Des testaments qu’il jette ensuite à votre sphère ?
Des règlements disant : — Vis de cette façon.
Tel jour, mange la chair, et, tel jour, le poisson.
L’Amérique n’est pas, n’étant point révélée.
Qu’à jamais Josué rature Galilée ! —
Dis, te figures-tu l’esprit humain ancré
Dans quelque texte au fond d’un papyrus sacré ?
Bible, ou Koran ? prends-tu Dieu pour un bouquiniste
Qui, pour ces fureteurs livides, Manès triste,
Moïse, Orphée errant de sommet en sommet,
Pythagore, Thalès, Socrate, Mahomet,
Etale dans un coin quelques vieux exemplaires
De l’infini, tombés des profondeurs stellaires,
Et les expose ouverts à qui veut lire, au bord
Du mystère, du ciel, du destin, de la mort,
S’informant peu, tandis qu’aux soleils il s’adosse,
Si quelque page vole et tombe dans la fosse,
Et laissant feuilleter tous ces livres, eddas,
Lévitiques, phédons, pentateuques, védas,
Sur le quai du néant par le vent de l’abîme ?
Ou serais-tu quelqu’un de ces menteurs qu’anime
L’imposture, lugubre et redoutable esprit,
Qui tâchent de trouver le divin manuscrit,
Ou du moins d’en saisir au vol quelque passage,
Pour en faire, plus tard, prétextant un message.
Quelque impur code humain, dur, inique, inégal ;
Et qui, selon qu’ils sont Omar ou bien Fingal,
Forgent un ciel sérail, un paradis d’épées,
Rêvant la femme nue ou les têtes coupées,
Compliquant l’infini d’un vice ou d’un climat,
Et réduisant la bible énorme à leur format ?
Qui que tu sois, prends garde aux formules écrite
Sache que les autels, les cultes et les rites,
Les korans, les talmuds, ont besoin pour durer
Que nul principe faux ne les vienne altérer.
La superstition qui leur tend sa mamelle,
Les infecte et les tue ; et quand l’homme se mêle
A ces religions que vous avez en bas,
Elles pourrissent vite et ne se gardent pas.






Le fond de l’être est clos par un nuage obscur,
Traversé de lueurs, aux prodiges semblable,
Voile de l’insondable et de l’incalculable,
Sans limite, sans fin, sans contour, sans milieu ;
C’est ce nuage noir que l’homme appelle Dieu.
Un lugubre aquilon qui souffle en ce mystère,
Et qui vient par moments jusque sur votre terre
Des chercheurs inquiets éteindre les flambeaux,
A ce sombre nuage arrache des lambeaux,
Et ces lambeaux, épars sous les nocturnes dômes,
Flottent dans l’ombre avec des formel de fantômes ;
Et Jupiter chassé par le vent et Vénus,
Moloch, Mithra, Brahma, Cybèle aux huit seins nus,
Odin, Isis, des sphynx de Thèbes saluée,
Sont les vagues flocons de l’énorme nuée.

Oui, ces spectres, de feux rougis, d’aube dorés,
Ces aspects vains, voilà ce que vous adorez ;
Oui, vos religions naissent de ces passages
De vents et de brouillards dans l’esprit de vos sages ;
Oui, ces arrachements du nuage sacré,
Ces fragments monstrueux du grand Tout ignoré,
Qui dans le crépuscule errent, et se déforment,
Sinistres, sur le front des hommes qui s’endorment,
Ces haillons d’infini, vus des pâles mortels,
Sont rêves dans vos nuits et dieux sur vos autels.






A de certains instants, quand on ne sait quel vent
Tourne vers l’infini l’homme, pâle vivant,
Quand cette énigme : Dieu, sur votre terre sourde
Apparaît, triste, énorme, et pour l’homme trop lourde,
Parmi tous les esprits, philosophes, songeurs,
Savants, de l’horizon épiant les rougeurs,
Entre tous les penseurs, figures inquiètes,
Ceux qu’elle émeut le plus, ce sont les noirs poètes.
Dieu ! mot fatal ! il luit ; peut-être il va tonner,
Il flamboie, et l’on voit les bardes s’étonner
Ainsi que des lions au seuil de leur tanière,
Les poètes étant situés de manière
A sentir les premiers tous les souffles qui font
Frissonner des lueurs dans l’abîme sans fond.
Les Lucrèces, les Jobs, les blêmes Jérémies,
La lèvre émue encor de leurs strophes frémies,
Courbés sous l’épouvante, épars dans les courroux,
Ont l’air d’esquifs perdus et de navires fous,
Et l’on voit se dresser, vagues dans les décombres,
Tous ces grands effarés, porteurs des harpes sombres !
Quelques-uns, corps à corps, avec des inconnus
Luttent ; et tout est l’ombre ; et que sont devenus
Tant de systèmes vains, tant de cris, tant de rêves,
Tant d’écume que l’homme a jetée à ses grèves ?
Et chacun interroge ou prie avec frayeur ;
Et l’un parle au marin, et l’autre au fossoyeur.






Hélas, l’homme, jouet de l’élément, en proie
Au sol qui le dévore, au ciel qui le foudroie,
Fatal, débile, et né dans un accablement,
Ayant pour se guider sa raison qui lui ment
Et le peu de clarté que l’instinct lui procure,
Lutte éternellement avec la force obscure !
Vois dans le pli que fait le coude d’un rocher
Ce hameau de pêcheurs, groupant sous son clocher
Quelques vieux toits parmi des barques échouées.
La ceinture sans fin des vagues dénouées
L’enveloppe et le presse et l’étreint, noir serpent.
Il est là, seul, chétif ; et sur lui se répand
L’orage monstrueux, et l’ouragan l’assiège ;
Et l’océan n’est grand que pour lui tendre un piège.
Le colossal nuage où fuit l’aigle chasseur
Et que l’espace emplit de toute sa noirceur,
L’éclair, le bruit, le flot où roule le cadavre,
Toute l’ombre se heurte au mur du petit havre ;
Et c’est l’immensité, c’est la nuit, c’est la mort
Qui se rouille aux anneaux de la chaîne du port.

Ce point imperceptible où, jamais assouvie,
L’onde écume et s’acharne, hommes, c’est votre vie.
Eh bien, étant si peu, quelle folie as-tu
D’escalader ce ciel par tous les vents battu,
D’ailler, toi qui, tremblant, as déjà tant de peine
A porter seulement l’aspect du phénomène,
Toi le terrassé, toi l’errant, toi le banni,
Toi, le vaincu du gouffre, attaquer l’infini !

Que veux-tu ? quelle est donc cette audace insensée
De jeter comme une ancre au gouffre, la pensée ?
Le spectre voilé rit de toi, le spectre nu.
Quel besoin l’homme a-t-il de sonder l’inconnu ?
N’a-t-il donc pas assez déjà de se défendre
Contre l’énormité qui le couvre de cendre
Et de brume et de trouble et d’énigme et de deuil !
Naufragé, laisse-toi ruisseler sur recueil ;
Cet aquilon, ce choc, cette horreur, cette pluie,
C’est l’ombre qui, terrible, à ton néant s’essuie ;
C’est cet inconnu même, ô songeur, qui sur toi
Tombe avec le frisson, la souffrance et l’effroi !
Pendant que le vent roule et verse sur ta tête
Toute l’obscurité dans toute la tempête,
Toi, jeté dans l’espace et pourtant au cachot,
Recueille-toi, courbé sous ce souffle d’en haut,
Et, sans interroger l’horrible ciel sublime,
Sur tes membres glacés laisse couler l’abîme !






Quelle pensée as-tu d’allumer ton esprit
Au bord du noir problème où la raison périt ?
Pourquoi ne pas laisser les grandes ailes d’ombre,
Songeur, se déployer sur cet univers sombre ?
Pourquoi vouloir leurrer d’un feu follet qui fuit
L’antique Adam, errant dans l’insondable nuit ?

Sous ces voûtes de brume où tourbillonne l’heure,
Où le temps filtre et coule et, goutte à goutte, pleure,
Où, minute à minute, hier, aujourd’hui, demain,
On entend dans la nuit tomber le genre humain,
Dans cette immensité de l’ombre indivisible,
Toute lampe essayée est un effort risible,
La foi meurt, la science est un sombre embarras.
Que gagneras-tu donc quand tu réussiras
A jeter des clartés farouches dans le vide ?
Quand tu feras blêmir quelque Babel livide,
Ou, dans les profondeurs dont tout être est banni,
Le spectre monstrueux du pont de l’infini ?
Quand tu feras glisser des lueurs sur ses arches,
Et quand, triste, au delà de la terre où tu marches,
Songeur, tu blanchiras de ton pâle flambeau
Trois ou quatre degrés du dedans du tombeau ?
Va, renonce, il n’est plus de lumière possible.
Tous les prodiges sont rentrés dans l’invisible.
L’Ombre est sur tout. Qui donc, fût-il le plus aimant
Qui donc pourra lever ou faire seulement
Remuer un instant les grands voiles funèbres,
Les plis démesurés du manteau de ténèbres ?
C’est la faute de l’homme, hélas, si tout est noir.
Le jour, cet obstiné qui ressemble à l’espoir,
Ne demandait pas mieux peut-être que d’éclore ;
Mais tout le mal terrestre a soufflé sur l’aurore ;
La blanche aurore est morte, et l’homme est dans la nuit.
Il lui restait encor, dans le temple où Dieu luit,
L’effrayant chandelier dont la flamme constante
Pendant qu’ils écrivaient, éclaira les Septante ;
Mais il n’a même plus ce foyer du vrai jour ;
Les sept vices de l’homme ont, chacun à leur tour,
Éteint un des flambeaux de la lampe à sept branches ;
Maintenant c’est fini. L’abîme où tu te penches,
L’obscurité lugubre aux vagues épaisseurs,
Le firmament formé de toutes les noirceurs,
Cet océan de nuit où l’esprit flotte et sombre,
Rit de te voir risquer ta lanterne en cette ombre
Où dans la main de Dieu s’est éteint le soleil.
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Oui, je le dis, la mort est pleine de matin ;
Tout le sépulcre n’est qu’un point du jour lointain ;
A l’heure où sur leurs fronts la tombe va se clore,
Le coq, l’oiseau sacré de la sereine aurore,
Est nommé par Socrate et nommé par Jésus.






Que ceux qui cherchent Dieu sachent qu’ils cherchent l’ombre,
Etreindre l’infini, c’est le songe du nombre ;
Saisir l’éternité, c’est le songe du temps.
Avec vos grains de sable entasser vos instants,
Faire un monceau de vœux, de systèmes, d’algèbres,
Devant la pyramide immense des ténèbres,
Avec l’esprit humain tâter l’esprit divin,
C’est inutile et fou, c’est imprudent, c’est vain,
C’est triste ; et l’impossible est là qui vous regarde.
Que cherche le devin ? que demande le barde ?
Qu’espère le poète ? Où vont ces curieux ?
Emplir d’éternité ses yeux mystérieux,
Égarer dans l’obscur son vol enthousiaste,
Être de l’inconnu le sombre Ecclésiaste,
Croire qu’on va dans l’âpre et haute région,
Puiser de quoi bâtir une religion
Qui, pure et sans erreur, sur les autres s’élève,
C’est le plus effrayant précipice du rêve.

Vivants, l’homme pour l’homme est l’être essentiel
L’homme a la terre ; eh bien, qu’il laisse là le ciel.
La terre doit suffire à la race adamite.
Hommes, le limité doit vivre en sa limite ;
Hommes, l’être fini doit vivre dans sa fin ;
Et boire, s’il a soif, et manger, s’il a faim,
Et fuir l’ombre où l’attend la chimère exécrée.
Ce n’est point sans raison que la loi qui vous crée
Arrondit, bornant tout comme avec un compas,
L’horizon sous vos yeux, la terre sous vos pas ;
Vous êtes enfermés dans un cercle, la vie.
Restez-y. Tout effort qui va trop haut, dévie.
La pesanteur vous tient par les pieds ; votre chair
S’essouffle, et ne peut rien respirer hors de l’air.
O vivants, votre race est d’un monde héritière ;
Vous avez à vous seuls une nature entière ;
Contentez-vous-en. L’homme a les larges chemins,
Dans le front la pensée et la semence aux mains.
Ne volez pas, marchez. La charrue à la terre
Laisse un sillon vivant, fécond, solide, austère ;
Le navire en fuyant laisse, déjà moins sûr,
Un sillage sur l’eau ; l’aile, rien, dans l’azur.
Que l’homme creuse donc, force au vrai seul guidée,
Avec le double soc du cœur et de l’idée,
Sur son monde, par lui de moissons d’or vêtu,
Que l’homme creuse donc, force au vrai seul guidée,
Avec le double soc du cœur et de l’idée,
Sur son monde, par lui de moissons d’or vêtu,
Un sillon de science, un sillon de Vertu ;
Qu’il fasse de son globe un jardin de lumière ;
Le sort vous a donné la matière première,
Cette ferre à pétrir, ce bloc d’air, de feu, d’eau,
D’argile, à délivrer de l’horreur, son fardeau ;
Monde, dont vous devez féconder les tempêtes,
Qui, jadis, s’est nommé le monstre, étant aux bêtes,
Et qui, repris par l’homme, apprivoisé, dompté,
Sauvé, doit s’appeler un jour l’Humanité,
Voilà l’œuvre. Restez dans cette sainte tâche.
En voulant saisir Dieu, c’est la terre qu’on lâche ;
Et la terre est le but. Bornez vos pas hardis.
C’est sur terre qu’il faut chercher le paradis.
Laissez le ciel au ciel. L’homme, qui là-haut sombre,
Sur terre est de la vie et dans le ciel de l’ombre ;
Qu’il reste, être réel, dans la réalité.
En marche, argile ! O chair esclave, en liberté !
Debout ! debout ! debout ! Sur la terre engourdie
Allume le progrès comme un grand incendie !
Lave l’or des limons ; tire le mal du bien !
Impose un rail de fer au sable nubien ;
Révolte-toi f Réplique au désert par la ville ;
Les fléaux sont tyrans ; fais ta guerre servile !
Les uns sont des lions, les autres sont des porcs,
Combats, nettoie ! Et règne, et vis ! — Creuse des ports,
Perce des rocs, conduis des eaux, bâtis des voûtes,
Sur le vieux monde pris croise un filet de routes ;
Sut le globe à grands pas promène-toi, semeur
De mouvement, de bruit, de foule et de rumeur !
Entre deux coups de bec de vautour, Prométhée
A crié, par-dessus la nuit épouvantée :
« Hommes, soyez titans, et remuez les monts,
Secouez la lumière aux yeux des dieux démons !
Levez-vous, levez-vous comme l’aurore blonde,
Hommes, et, dieux vous-même, éblouissez le monde ! »
C’est-à-dire, allez droit au progrès, marchez-y !
Vous avez sous vos pieds, nommes, peuple choisi,
Sous vous, sous votre esprit, sous votre destinée,
Par l’antique chaos la terre assassinée.
De cette grande morte arrachez les linceuls,
Et ressuscitez-là ! Vous le pouvez, vous seuls.
Sondez la profondeur du flot qui vous submerge ;
Violez la forêt, cette effrayante vierge ;
Peuplez, plantez, greffez, labourez, défrichez,
Éclairez ! Dédaignez, sur le grand but penchés,
La rêverie ingrate, aveuglante, énervante !
La pesanteur est reine ; homme, fais-la servante ;
La matière est le poids ; fais-en le portefaix ;
Réunis l’Atlantique au Pacifique ; fais
Des baisers d’océans sous tes pieds formidables ;
Coupe les isthmes ; rends les neiges fécondables ;
Sois partout, sur la terre et sur la mer, épars ;
Vivifie et transforme ; ouvre de toutes parts
Les sciences sur l’ombre ainsi que des paupières
Aux croupes du chaos attache des croupières ;
Sois le vivant ayant l’idéal pour labeur,
Mais l’idéal terrestre et vrai ; sois le courbeur
Terrible et rayonnant des têtes monstrueuses,
Que mordent de côté les gueules tortueuses,
Mais qui, sûr de demain qu’il tient par aujourd’hui
Dédaigne la morsure - ayant la vie en lui.
Abats l’échafaud ! Rompt les fers ! Brise les piquet !
Donne aux pôles l’été ! Donne avril aux tropiques !
Soit le libérateur du globe enfin heureux !
Tu ne vois qu’un côté, le côté ténébreux ;
La création noire, âpre, vertigineuse,
Te cache du grand Tout la face lumineuse ;
Tu n’as qu’à faire un signe, et tout change ; et voilà
Que ces moteurs sans nom qu’Archimède attela,
Les gaz, ces ouvriers, les aimants, ces cyclopes,
Les forces soulevant toutes les enveloppes,
Les chevaux Éléments et les Fléaux dragons
Font tourner la nature horrible sur ses gonds !
Sois le dompteur géant par qui tout s’émancipe.
Laisse Dieu. Fais le monde homme. Fais-toi principe.

Laisse Dieu dans son ciel comme il te laisse en bas
Suer tes durs labeurs, saigner tes durs combats.
Laisse l’éternité tranquille. Sois la vie.
Sois l’inquiet désir que le réel convie ;
Sois, sur l’altier chemin du vrai, du bon, du beau,
Le grand coureur humain qui porte le flambeau,
Le crieur, le marcheur par qui les choses vivent,
Et que tous les progrès pêle-mêle poursuivent ;
Sois le fougueux, l’ardent, l’orageux, l’agité,
Et ne t’occupe pas de la sérénité !

L’absolu vous ignore. Ignorez-le. Vous, hommes,
Avancez, travaillez ; après, dormez vos sommes ;
Ne vous égarez pas dans les espaces fous.
Car, s’il est à quelqu’un, le ciel n’est pas à vous.
Il est des visiteurs dont cette solitude,
Redoutable, a fini par prendre l’habitude ;
L’éclair y plonge et fuit ; le pur rayon vermeil,
Le temps qu’on ouvre l’œil, arrive du soleil ;
L’azur a pour passant le pâle météore ;
La comète d’un bond va du soir à l’aurore,
Prompte, ignorée, aveugle, épouvantablement,
Elle franchit de part en part le firmament,
Et retourne, d’un coup de sa lugubre queue,
De l’immensité noire à l’immensité bleue.
Ces farouches oiseaux sont faits pour ce grand vol.
Mais vous, je vous l’ai dit, vous portez le licol
Du globe, de la chair, de la mort, de la vie.
N’ayez donc pas de l’ombre une inutile envie.
Vivez dans ce qui germe et non dans ce qui fuit.
Ne mettez pas le pied sur l’escalier de nuit.
L’énormité, muette, aveugle, continue,
Toujours sinistrement voilée et toujours nue,
Pleine d’un inconnu dont vous ne pouvez point
Distinguer un contour, même quand le jour point,
Toute faite de nuit, de silence, d’abîme,
Sans écho, sans reflet, sans fond, sans bord, sans cime
Ouvre et forme sur vous ses gouffres étoiles,
Vit, songe, et ne sait pas ce que vous lui voulez.






Viens-tu de l’infini feuilleter le dossier ?
Espères-tu trouver la glose d’un Dacier
En marge de la nue et des autres sans nombre,
Et des notes au bas de la page et de l’ombre ?
Dis, te figures-tu que les éthers, remplis
De brumes et de feux mêlant leurs larges plis,
Les globes, l’étendue aux livides frontières,
Sont un livre classé par ordre de matières
Où le Très-Haut, voilé par les bleus horizons,
Prouve son existence et donne ses raisons ?
Crois-tu que Dieu, — s’il est, — prévoyant dans sa sphère
Toutes les questions que tu comptes lui faire,
N’a pu se hasarder à créer l’univers,
Les espaces au vol des tourbillons ouverts,
Le vaste monde où rien n’hésite et ne dévie,
Les flots d’êtres roulant sous les souffles de vie,
L’azur reparaissant dès que la brume a fui,
Qu’en bonne forme avec les pièces à l’appui ?
Crois-tu que l’inconnu se hâte de descendre
S’il s’entend appeler par toi, le grain de cendre,
Qu’il va, toi présidant, répondre à l’examen,
Et t’éclairer, tenant les documents en main,
Le but de tout, du jour, de la nuit, de toi-même ?
Crois-tu que l’éternel va, sans l’azur suprême,
T’expliquer l’infini peuplé dans tes conseils,
Et te justifier les cieux et les soleils ?






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Quoi ! t’imagines-tu, songeur, qu’on paisse avoir
Une discussion avec l’horreur sacrée ?
Que l’air va te conter comment l’idéal crée ?
Crois-tu que la rumeur orageuse des flots
Chicane ou complimente, entre deux noirs sanglots,
Manon sur les vedas, Moïse sur les nombres ;
Et que les quatre vents, tournant leurs clairons sombres
Au nord, à l’orient, à l’occident, au sud,
Grondent pour le Phédon ou contre le Talmud ?
Crois-tu que Sirius et Mars sont une glose ?
Crois-tu que le semoun ne soit pas autre chose
Que le ciel qui disserte et que l’inflexion
De sa voix répondant à quelque objection ?
Crois-tu que le prodige éternel se dissipe
Comme une opinion d’Orose ou d’Hégesippe ?
Crois-tu que le matin va te faire un traité
De l’Être abstrait, du Verbe et de la Trinité ?
Penses-tu que le bleu, le profond, l’empyrée,
Et que la vaste nuit pâle et désespérée
Tremble aux négations que tu vas lui lancer,
Et qu’avec un dilemme on puisse embarrasser
La comète, qui vient du gouffre, et qu’on réfute
Le soir triste, apportant les autres dans sa chute ?






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Jette de la logique à sa grève déserte,
Mais sans finir par donc ni commencer par certe.
L’ombre est un grand hymen, l’abîme est un grand lit ;
L’Être emplit l’étendue et l’emplit et l’emplit ;
Sans qu’on sache comment les globes se soutiennent,
Au même point des cieux les planètes reviennent ;
Les mondes, monstrueux et beaux, uns et divers,
Tous les objets créés, bêtes, monts, rameaux verts,
L’homme par la pensée et la fleur par la tige,
Entrent dans le miracle et sortent du prodige ;
L’air frémit, l’arbre croît, l’oiseau chante, l’eau fuit,
Et des lumières vont jusqu’au fond de la nuit ;
L’illusion serait étrange, que t’en semble,
De voir dans ce splendide et redoutable ensemble,
Dans ce flot de la vie et dans ce noir torrent,
Un docteur de Sorbonne énorme pérorant.







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O Dieu ! problème ! essence insondable ! unité !
Si haute vérité qu’elle touche à la fable !
Tu veux t’imaginer, homme, cet ineffable !
Ah ! tu le veux toucher et voir absolument !
Soit Édifie, avec n’importe quel ciment,
Sculpte dans les azurs, dans les brouillards funèbres,
Mets sur le piédestal monstrueux des ténèbres
Un être ayant le monde entier pour fondement ;
Construis quelqu’un d’immense avec ton firmament,
Avec ton empyrée aux splendides pilastres,
Avec ta terre, avec ta mer, avec tes astres ;
Espèce de colosse abîme, ouvrant des yeux
Faits de tous les rayons du ciel prodigieux,
Ayant au front l’essaim des esprits et des dives,
Et, pareil au géant que Rhodes sur deux rives
Bâtit et qui tenait dans sa main une tour,
Ayant un pied dans l’ombre et l’autre sur le jour ;
Oui, mêle à ses cheveux, profusions obscures,
Les pléiades, Cancer, Vénus, les Dioscures,
Et tous ces soleils d’or qu’on voit s’enchevêtrer,
J’y consens ; et je veux que tu fasses entrer
Dans la construction de la sombre figure
Tout ce que rêve l’homme et le prêtre et l’augure,
Le tonnerre, le vent, l’éclair, l’illusion,
Toute l’énormité de la création
Et de la grande nuit redoutable et muette ;
Bien. Que concluras-tu de cette statuette ?
Croiras-tu t’être fait une image de Dieu ?






                                   *

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Et, sombre, j’attendis ; puis je continuai :

— Quoi ! l’homme tomberait, hagard, exténué,
Comme le moucheron qui bat la vitre blême !
Quoi ! tout aboutirait à du néant suprême !
Tout l’effort des chercheurs frémissants se perdrait !
L’homme habiterait l’ombre et serait au secret !
Marcher serait errer ! l’aile serait punie !
L’aurore, ô cieux profonds, serait une ironie ! —

Alors, debout, levant la voix, levant les bras,
Éperdu, je criai :
                              — Cela ne se peut pas !
Grand Inconnu, méchant ou boni grand Invisible !
Je te le dis en face, Être ! c’est impossible ! —

                                   *

Une troisième fois, dans l’effrayant ciel noir
On éclata de rire.
                                Et muet, sans pouvoir
Deviner d’où venait cette gaîté terrible,
Je regardai, lutteur frémissant, l’ombre horrible.






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Dans l’obscurité sourde, impalpable, inouïe,
Je me retrouvai seul, mais je n’étais plus en moi ;
Ou du moins, dans ma tête ouverte aux vents d’effroi,
Je sentis, sans pourtant que l’ombre et le mystère
Eussent cassé le fil qui me lie à la terre,
Monter, grossir, entrer, presque au dernier repli,
Comme une crue étrange et terrible d’oubli ;
Je sentis, dans la forme obscure pour moi-même
Que je suis et qui, brume, erre dans le problème
Presque s’évanouir tout l’être antérieur ;
Si bien que le fantôme et l’effrayant rieur
Et tous les êtres noirs sortis du gouffre énorme
N’étaient plut qu’un nuage en ma mémoire informe,
Et que mon souvenir en un instant perdit
Tout ce que Légion par cent voix m’avait dit.
A peine de ma vie avais-je encor l’idée,
Et ce que jusqu’alors, larve aux lueurs guidée,
J’avais nommé mon âme était je ne sais quoi
Dont je n’étais plus sûr et qui flottait en moi.
Il ne restait de moi qu’une soif de connaître,
Une aspiration vers ce qui pourrait être,
Une bouche voulant boire un peu d’eau qui fuit,
Fût-ce tu creux de la main fatale de la nuit.


III. Le Jour[modifier]

 
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Et ce point prit bientôt la forme d’un suaire.

Ses plis vagues jetaient une odeur d’ossuaire ;
Et sous le drap hideux et livide on sentait
Un de ces êtres noirs sur qui la nuit se tait.

C’était de ce linceul qu’était sorti le rire
Qui m’avait par trois fois troublé jusqu’au délire.
Sans que l’Être le dît, je le compris. Mon sang
Se glaça ; je frémis.
                               L’être parla :

                                                          — Passant,
Écoute. — Tu n’as vu jusqu’ici que des songes,
Que de vagues lueurs flottant sur des mensonges,
Que les aspects confus qui passent dans les vents
Ou tremblent dans la nuit pour vous autres vivants.
Mais maintenant veux-tu d’une volonté forte
Entrer dans l’infini, quelle que soit la porte ?

Ce que l’homme endormi peut savoir, tu le sais.
Mais, esprit, trouves-tu que ce n’est pas assez ?
Ton regard, d’ombre en ombre et d’étage en étage,
A vu plus d’horizon... — en veux-tu davantage ?
Veux-tu, perçant le morne et ténébreux réseau,
T’envoler dans le vrai comme un sinistre oiseau ?
Veux-tu derrière toi laisser tous les décombres,
Temps, espace, et, hagard, sortir des branches sombres ?
Veux-tu, réponds, aller plus loin qu’Amos n’alla,
Et plus savant qu’Esdras et qu’Élie, au delà
Des prophètes pensifs et des blancs cénobites,
Percer l’ombre, emporté par des ailes subites ?
O semeur du sillon nébuleux, laboureur
Perdu dans la fumée horrible de l’erreur,
 Front où s’abat l’essaim tumultueux des rêves,
Doutes, systèmes vains, effrois, luttes sans trêves,
Te plaît-il de savoir comment s’évanouit
En adoration toute cette âpre nuit ?
Veux-tu, flèche tremblante, atteindre enfin la cible ?
Veux-tu toucher le but, regarder l’invisible,
L’innommé, l’idéal, le réel, l’inouï ?
Comprendre, déchiffrer, lire ? être un ébloui ?
Veux-tu planer plus haut que la sombre nature ?
Veux-tu dans la lumière inconcevable et pure
Ouvrir tes yeux, par l’ombre affreuse appesantis ?
Le veux-tu ? Réponds. — Oui, criai-je. — Et je sentis
Que la création tremblait comme une toile.

Alors, levant un bras et, d’un pan de son voile,
Couvrant tous les objets terrestres disparus,
Il me toucha le front du doigt.

                                             Et je mourus.




Note[modifier]

  1. Ces vers étaient destinés par Victor Hugo à figurer en tête de Dieu. (Note Wikisource)