Dieu et les hommes/Édition Garnier/Chapitre 42

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Dieu et les hommesGarniertome 28 (p. 231-237).
CHAPITRE XLII.
De Jésus, et des meurtres commis en son nom.

Il faut prendre Jésus-Christ comme on nous le donne. Nous ne pouvons juger de ses mœurs que par la conduite qu’on lui attribue. Nous n’avons ni de Clarendon ni de Hume qui ait écrit sa vie. Ses évangélistes ne lui imputent d’autre action d’homme violent et emporté que celle d’avoir battu[1] et chassé très-mal à propos les marchands de bêtes de sacrifice, qui tenaient leur boutique à l’entrée du temple. À cela près, c’était un homme fort doux, qui ne battit jamais personne ; et il ressemblait assez à nos quakers, qui n'aiment pas qu'on répande le sang. Voyez même comme il remit l'oreille à Malchus[2], quand le très-inconstant et très-faible saint Pierre eut coupé l'oreille à cet archer du guet[3], quelques heures avant de renier son maître. Ne me dites point que cette aventure est le comble du ridicule, je le sais tout aussi bien que vous ; mais je suis obligé, encore une fois, de ne juger ici que d'après les pièces qu'on produit au procès.

Je suppose donc que Jésus a été toujours honnête, doux, modeste ; examinons en peu de mots comment les chrétiens l'ont imité, et quel bien leur religion a fait au genre humain.

Il ne sera pas mal à propos de faire ici un petit relevé de tous les hommes qu'elle a fait massacrer, soit dans les séditions, soit dans les batailles, soit sur les échafauds, soit dans les bûchers, soit par de saints assassinats, ou prémédités, ou soudainement inspirés par l'esprit.

[4]Les chrétiens avaient déjà excité quelques troubles à Rome lorsque, l'an 251 de notre ère vulgaire, le prêtre Novatien disputa ce que nous appelons la chaire de Rome, la papauté, au prêtre Corneille : car c'était déjà une place importante, qui valait beaucoup d'argent, et précisément dans le même temps la chaire de Carthage fut disputée de même par Cyprien, et un autre prêtre nommé Novat, qui avait tué sa femme à coups de pied dans le ventre[5]. Ces deux schismes occasionnèrent beaucoup de meurtres dans Carthage et dans Rome. L'empereur Décius fut obligé de réprimer ces fureurs par quelques supplices : c'est ce qu'on appelle la grande, la terrible persécution de Décius. Nous n'en parlerons pas ici ; nous nous bornerons aux meurtres commis par les chrétiens sur d'autres chrétiens. Quand nous ne compterons que deux cents personnes tuées ou grièvement blessées dans ces deux premiers schismes, qui ont été le modèle de tant d'autres, nous croyons que cet article ne sera pas trop fort.

Posons donc 
 200
Dès que les chrétiens peuvent se livrer impunément à leurs saintes vengeances sous Constantin, ils
 
Ci-contre 
 200
assassinent le jeune Candidien[6], fils de l’empereur Galère, l’espérance de l’empire, et que l’on comparait à Marcellus ; un enfant de huit ans, fils de l’empereur Maximin ; une fille du même empereur, âgée de sept ans. L’impératrice leur mère fut traînée hors de son palais avec ses femmes dans les rues d’Antioche, et elles furent jetées avec elle dans l’Oronte. L’impératrice Valérie, veuve de Galère, et fille de Dioclétien, fut tuée à Thessalonique, en 315, et eut la mer pour sépulture.
 
Il est vrai que quelques auteurs n’accusent pas les chrétiens de ce meurtre, et l’imputent à Licinius ; mais réduisons encore le nombre de ceux que les chrétiens égorgèrent dans cette occasion à deux cents ; ce n’est pas trop : ci 
 200
Dans le schisme des donatistes en Afrique, on ne peut guère compter moins de quatre cents personnes assommées à coups de massue ; car les évêques ne voulaient pas qu’on se battît à coups d’épée : pose 
 400
On sait de quelles horreurs et de combien de guerres civiles le seul mot de consubstantiel fut l’origine et le prétexte. Cet incendie embrasa tout l’empire à plusieurs reprises, et se ralluma dans toutes les provinces dévastées par les Goths, les Bourguignons, les Vandales, pendant près de quatre cents années. Quand nous ne mettrons que trois cent mille chrétiens égorgés par des chrétiens pour cette querelle, sans compter les familles errantes réduites à la mendicité, on ne pourra pas nous reprocher d’avoir enflé nos comptes : ci 
 300,000
La querelle des iconoclastes et des iconolâtres n’a pas certainement coûté moins de soixante mille vies : ci 
 60,000
Nous ne devons pas passer sous silence les cent mille manichéens que l’impératrice Théodora, veuve de Théophile, fit égorger dans l’empire grec, en 845. C’était une pénitence que son confesseur lui avait ordonnée, parce que, jusqu’à cette époque, on n’en avait encore pendu, empalé, noyé, que vingt mille. Ces gens-là méritaient bien qu’on les tuât tous pour leur apprendre qu’il n’y a
 

360,800
De l’autre part 
 360,800
qu’un bon principe, et point de mauvais. Le tout se monte à cent vingt mille au moins : ci 
 120,000
N’en comptons que vingt mille dans les séditions fréquentes excitées par les prêtres qui se disputèrent partout des chaires épiscopales. Il faut avoir une extrême discrétion : pose 
 20,000
On a supputé que l’horrible folie des saintes croisades avait coûté la vie à deux millions de chrétiens ; mais je veux bien, par la plus étonnante réduction qu’on ait jamais faite, les réduire à un million : ci 
 1,000,000
La croisade des religieux chevaliers porte-glaives, qui dévastèrent si honnêtement et si saintement tous les bords de la mer Baltique, doit aller au moins à cent mille morts : ci 
 100,000
Autant pour la croisade contre le Languedoc, où l’on ne vit longtemps que les cendres des bûchers, et des ossements de morts dévorés par les loups dans les campagnes : ci 
 100,000
Pour les croisades contre les empereurs depuis Grégoire VII, nous voulons bien n’en compter que cinquante mille ; ci 
 50,000
Le grand schisme d’Occident au xive siècle fit périr assez de monde pour qu’on rende justice à notre modération si nous ne comptons que cinquante mille victimes de la rage papale, rabbia papale, comme disent les Italiens : ci 
 50,000
La dévotion avec laquelle on fit brûler à la fin de ce grand schisme, dans la ville de Constance, les deux prêtres Jean Hus et Jérôme de Prague, fit beaucoup d’honneur à l’empereur Sigismond et au concile ; mais elle causa, je ne sais comment, la guerre des hussites, dans laquelle nous pouvons compter hardiment cent cinquante mille morts : ci 
 150,000
Après ces grandes boucheries, nous avouons que les massacres de Mérindol et de Cabrières sont bien peu de chose. Il ne s’agit que de vingt-deux gros bourgs mis en cendres ; de dix-huit mille innocents égorgés, brûlés ; d’enfants à la mamelle jetés dans les flammes ; de filles violées, et coupées ensuite par quartiers ; de 
  

1,950,800
Ci-contre 
 1,950,800
vieilles femmes qui n’étaient plus bonnes à rien, et qu’on faisait sauter en l’air en leur enfonçant des cartouches chargées de poudre dans leurs deux orifices. Mais comme cette petite exécution fut faite juridiquement, avec toutes les formalités de la justice, par des gens en robe, il ne faut pas omettre cette partie du droit français : pose donc 
 18,000
Nous voici parvenus à la plus sainte, à la plus glorieuse époque du christianisme, que quelques gens sans aveu voulurent réformer au commencement du xvie siècle. Les saints papes, les saints évêques, les saints abbés, ayant refusé de s’amender, les deux partis marchèrent sur des corps morts pendant deux siècles entiers, et n’eurent que quelques intervalles de paix.
 
Si l’ami lecteur voulait bien se donner la peine de mettre ensemble tous les assassinats commis depuis le règne du saint pape Léon X jusqu’à celui du saint pape Clément IX ; assassinats soit juridiques, soit non juridiques, têtes de prêtres, de séculiers, de princes, abattues par le bourreau, le bois renchéri dans plusieurs provinces par la multitude de bûchers allumés ; le sang répandu d’un bout de l’Europe à l’autre ; les bourreaux lassés en Flandre, en Allemagne, en Hollande, en France, en Angleterre même ; trente guerres civiles pour la transsubstantiation, la prédestination, le surplis et l’eau bénite ; les massacres de la Saint-Barthélemy, les massacres d’Irlande, les massacres des Vaudois, les massacres des Cévennes, etc., etc., on trouverait sans doute plus de deux millions de morts sanglantes avec plus de trois millions de familles infortunées, plongées dans une misère pire peut-être que la mort. Mais comme il ne s’agit ici que de morts, passons vite, avec horreur, deux millions : ci 
 2,000,000
Ne soyons point injustes, n’imputons point à l’Inquisition plus de crimes qu’elle n’en a commis en surplis et en étole, n’exagérons rien ; réduisons à deux cent mille le nombre des âmes qu’elle a envoyées au ciel ou en enfer : ci 
 200,000
Réduisons même à cinq millions les douze millions 
  

4,168,800
De l’autre part 
 4,168,800
d’hommes que l’évêque Las Casas prétend avoir été immolés à la religion chrétienne dans l’Amérique ; et faisons surtout la réflexion consolante qu’ils n’étaient pas des hommes puisqu’ils n’étaient pas chrétiens : ci 
 5,000,000
Réduisons avec la même économie les quatre cent mille hommes qui périrent dans la guerre du Japon, excitée par les RR. PP. jésuites ; ne portons notre compte qu’à trois cent mille : ci 
 300,000

Total 
 9,468,800

[7]Le tout calculé ne montera qu’à la somme de neuf millions quatre cent soixante-huit mille huit cents personnes, ou égorgées, ou noyées, ou brûlées, ou rouées, ou pendues, pour l’amour de Dieu. Quelques fanatiques demi-savants me répondront qu’il y eut une multitude effroyable de chrétiens expirants par les plus horribles supplices, sous les empereurs romains avant Constantin ; mais je leur dirai, avec Origène[8], « qu’il y a eu très-peu de persécutions, et encore de loin à loin ». J’ajouterai : Quand vous auriez eu autant de martyrs que la Légende dorée[9] et dom Ruinart le bénédictin en étalent, que prouveriez-vous par là ? Que vous avez toujours été intolérants et cruels ; que vous avez forcé le gouvernement romain, ce gouvernement le plus humain de la terre, à vous persécuter, lui qui donnait une liberté entière aux Juifs et aux Égyptiens ; que votre intolérance n’a servi qu’à verser votre sang, et à faire répandre celui des autres hommes vos frères ; et que vous êtes coupables non-seulement des meurtres dont vous avez couvert la terre, mais encore de votre propre sang, qu’on a répandu autrefois. Vous vous êtes rendus les plus malheureux de tous les hommes, parce que vous êtes les plus injustes.

Qui que tu sois, lecteur, si tu conserves les archives de ta famille, consulte-les, et tu verras que tu as eu plus d’un ancêtre immolé au prétexte de la religion, ou du moins cruellement persécuté (ou persécuteur, ce qui est encore plus funeste). T’appelles-tu Argyle, ou Perth, ou Montrose, ou Hamilton, ou Douglas[10] ? Souviens-toi qu’on arracha le cœur à tes pères sur un échafaud pour la cause d’une liturgie et de deux aunes de toile. Es-tu Irlandais ? Lis seulement la déclaration du parlement d’Angleterre, du 25 juillet 1643 : elle dit que, dans la conjuration d’Irlande, il périt cent cinquante-quatre mille protestants par les mains des catholiques. Crois, si tu veux, avec l’avocat Crooke, qu’il n’y eut que quarante mille hommes d’égorgés, sans défense, dans le premier mouvement de cette sainte et catholique conspiration. Mais quelle que soit ta supputation, tu descends des assassins ou des assassinés. Choisis, et tremble. Mais toi, prélat de mon pays, réjouis-toi, notre sang t’a valu cinq mille guinées de rente[11].

Notre calcul est effrayant, je l’avoue ; mais il est encore fort au-dessous de la vérité. Nous savons bien que si on présente ce calcul à un prince, à un évêque, à une chanoine, à un receveur des finances, pendant qu’ils souperont avec leurs maîtresses, et qu’ils chanteront des vaudevilles orduriers, ils ne daigneront pas nous lire. Les dévotes de Vienne, de Madrid, de Versailles, ne prendront même jamais la peine d’examiner si le calcul est juste. Si par hasard elles apprennent ces étonnantes vérités, leurs confesseurs leur diront qu’il faut reconnaître le doigt de Dieu dans toutes ces boucheries ; que Dieu ne pouvait moins faire en faveur du petit nombre des élus ; que Jésus étant mort du dernier supplice, tous les chrétiens, de quelque secte qu’ils soient, devraient mourir de même ; que c’est une impiété horrible de ne pas tuer sur-le-champ tous les petits enfants[12] qui viennent de recevoir le baptême, parce qu’alors ils seraient éternellement heureux par les mérites de Jésus, et qu’en les laissant vivre on risque de les damner. Nous sentons toute la force de ces raisonnements ; mais nous allons proposer un autre système, avec la défiance que nous devons avoir de nos propres lumières.



  1. Jean, ii, 15.
  2. Luc, xxii, 51.
  3. Il y a dans l'anglais to that constable. On l'a traduit par archer du guet. (Note de Voltaire.)
  4. Cet alinéa et presque toute la fin de ce chapitre étaient, en 1771, transcrits dans l'article Massacres des Questions sur l'Encyclopédie ; voyez tome XX, page 49.
  5. Histoire ecclésiastique. (Note de Voltaire.)
  6. Année 313. (Note de Voltaire.)
  7. Cet alinéa n’était pas compris dans la citation faite, en 1771, dans l’article Massacres des Questions sur l’Encyclopédie. Immédiatement après le total 9,468,800 on lisait : Qui que tu sois, etc. (B.)
  8. Origène contre Celse, l. III, ch. viii. (Note de Voltaire.) — Voici le texte d’Origène : « Pauci per intervalla temporum et facile numerabiles pro christiana religione mortem obierunt. »
  9. Voyez tome XIII, page 175.
  10. Voyez tome XV, page 301.
  11. Fin de la citation dans l’article Massacres des Questions sur l’Encyclopédie, en 1771. (B.)
  12. Voyez tome XXV, page 97.