Dingley l’illustre écrivain/I

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Dingley l’illustre écrivain
Dessins de Maxime Dethomas, gravés par G. Aubert
Chez Mornay, libraire (p. 1-23).
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Partout où l’on parle anglais, personne n’ignore le nom de l’illustre écrivain Dingley. Les enfants eux-mêmes le connaissent ; maint d’entre eux apprend à lire dans ses livres. C’était un homme d’une fraîcheur d’imagination incomparable. Il semblait né à l’aurore du monde, dans un temps où les sens de nos lointains ancêtres rivalisaient avec ceux des bêtes. Qu’il décrivît une forêt de l’Inde, un office de commerce dans la Cité de Londres, un lever de soleil sur la mer des Tropiques, un crépuscule d’Europe occidentale, on avait toujours l’impression qu’il ouvrait sur l’univers des yeux neufs. Les personnages de ses contes habitaient, pour la plupart, un pays où la rêverie humaine a fait naître des fleurs merveilleuses, ces vastes plaines du Gange qui ont vu l’effort le plus désespéré des penseurs pour découvrir un sens à la vie. Son caprice emmêlait, avec une liberté divine, les soins de ses compatriotes perdus dans quelque poste ignoré du Rohilkhand ou du Sind, et les songes des philosophes indigènes morts il y a des milliers d’années. En lui s’accordaient les instincts positifs de la race anglaise et l’âme insatisfaite et passionnée pour le rêve d’un Hindou. Il avait, à la fois, l’ardeur d’un pirate normand et le goût des siestes à l’ombre, tandis que dans le champ de la vision intérieure passent, comme le souvenir d’une autre existence, les aventures de gens ayant appartenu à des civilisations disparues. Et c’était le jeu même de son esprit qu’il avait représenté dans La plus belle histoire du monde, où l’on voit un commis du Strand reconstituer, avec l’exactitude de quelqu’un qui l’aurait soufferte, la vie d’un rameur grec, enchaîné au banc d’une galère phénicienne mille ans avant le Christ.

Son œuvre eut le succès des choses mystérieusement attendues. Dingley connut la gloire à l’âge où la force de l’homme est encore intacte pour l’aimer. Sa photographie s’étalait partout, dans les revues, les journaux, les magazines, aux boutiques des libraires du Nouveau et de l’Ancien Monde. Sur les navires qui le promenaient à travers les Sept Océans, dans les palace-hôtels qui étaient sa maison du berger, on se montrait du doigt, comme un des seigneurs de la race, ce petit homme aux traits anguleux et secs, la moustache raide en herse sur la bouche, les yeux gris embusqués derrière les vitres de ses lunettes d’acier. Aujourd’hui, la moisson de sa jeunesse était faite. Il avait quarante ans, et s’inquiétait maintenant de savoir les fruits que porterait l’automne de sa vie. Il se demandait si, dans cent ans, un vers, une ligne de lui retiendrait éveillé un lecteur qui s’endort. Il avait écrit pour les enfants, les artistes et les femmes ; il redoutait que ce public léger se retirât de lui, et pour vaincre le temps — c’était l’obsession de son esprit de se survivre au fond des cervelles humaines — il cherchait à s’accrocher à quelque solide épave.

Entre tous les événements qui depuis Rome ont bouleversé le monde, aucun ne lui semblait de plus grande conséquence que la conquête de la terre par sa race. De toute éternité, il se sentait choisi, élu par la Providence pour être le héraut de cette gigantesque entreprise. Un romancier comme lui, Disraëli, l’avait conçue. Dans sa chambre de poète, ce rêveur du ghetto avait écrit l’histoire imaginaire d’un ambitieux génial qui, rassemblant toutes les colonies anglaises sous le manteau patriarcal d’une monarchie fastueuse, douce ou terrible, à la manière des despotes d’Orient, faisait sacrer la Reine de Grande-Bretagne Impératrice des Indes. Et voilà que trente ans plus tard, tandis que Gladstone déchu opposait à une politique guerrière de vains soucis moraux et religieux, Disraëli, devenu tout puissant, réalisait point par point le rêve précis de sa jeunesse.

Magnifique aventure d’un homme qui avait écrit sa vie avant de l’avoir vécue ! Un Juif ! Et pourtant le plus symbolique des Anglais par sa double souveraineté dans l’action et le rêve. Dingley était jaloux d’une gloire si complète, et admirant en Disraëli le maître incontesté de cette œuvre grandiose, il se réservait la tâche d’enthousiasmer pour elle l’imagination britannique.

Or, depuis huit mois, l’Angleterre était battue par des paysans. Le plus grand Empire du Monde, une armée nombreuse, des généraux instruits par l’expérience de maintes campagnes reculaient, au Transvaal, devant quelques milliers d’hommes incultes, commandés par des chefs de hasard. Une défaite de son pays, jamais Dingley n’avait imaginé ça ! Il souffrait, comme le dernier citoyen du royaume, d’une injure infligée par un ennemi dédaigné. Il croyait à la moralité de la victoire et que le vaincu est toujours méprisable. Dans la hiérarchie des êtres, les soldats de la Reine venaient-ils donc après les brutes de Joubert et de Cronié ! La force anglo-saxonne allait-elle se briser contre la résistance de misérables métis, allemands, hollandais et français ? Il pensait lier sa gloire à celle d’un Empire qui grouperait sous la domination de l’Ile Maîtresse les terres les plus lointaines, les nations les plus diverses. Ce grand espoir serait-il dégonflé par les balles d’une poignée d’Européens ensauvagés, tapis derrière des buissons et des rochers ?

Londres, sous un ciel d’hiver qu’attristaient encore la défaite et l’inquiétude des batailles, présentait des spectacles imprévus à ses yeux avides. Il parcourait les quartiers misérables, entrait dans les bouges, écoutait les gueux, passait des heures dans le hall de la Bourse, se mêlait aux gens arrêtés devant les offices des journaux, le nez en l’air, sous les transparents qui projetaient en noir les derniers télégrammes de la guerre sud-africaine.

Au War-Office, où l’on affichait chaque jour le nom des blessés et des morts, il vécut d’inoubliables minutes à épier les regards qui déchiffraient les listes funèbres — occasion unique d’observer sur des faces humaines les effets de l’appréhension. La lumière avait peine à percer la couche de crasse ancienne épaissie sur les vitres, et dans ce jour terreux les visages les plus éclatants de jeunes filles prenaient des teintes livides. On voyait là, se coudoyant, l’homme-machine des quartiers du Sud, qui ne pense qu’à dormir après un fort repas de viande et un gobelet de whiskey ; l’homme du pence et du shilling et des grands livres de comptes, coiffé du haut de forme ou de la cape ; et les dominant l’un et l’autre d’une tête, comme les types d’une autre race, des êtres d’un si bel aspect physique, si bien nourris, si musclés, qu’ils justifiaient cette boutade familière au romancier, qu’en Angleterre on peut mesurer l’aristocratie au mètre.

Avant l’affichage des noms et pour tromper l’attente, les gens rassemblés là chuchotaient entre eux, très bas, comme s’ils avaient craint de réveiller dans une salle voisine quelque bête redoutable. Instants d’égalité parfaite jusqu’à l’apparition des listes. Alors, c’était vers le tableau fatal une sinistre poussée. Ceux qui n’avaient reconnu d’un coup d’œil aucun de ces assemblages de voyelles et de consonnes qui faisaient battre leur cœur, se hâtaient de repartir, emportant leur joie fragile. Mais les autres ! Comment, par des mots, exprimer leur désespoir ? Comment noter les détails, d’une subtilité infinie, qui font qu’une souffrance n’est jamais pareille à une autre ? Quelle variété dans la douleur ! se disait souvent Dingley.

Chaque jour le ramenait ainsi à ce bâtiment du War-Office, ce temple brumeux de l’angoisse, si morne avec son fronton grec dépaysé dans le brouillard. Et chaque jour, après la poussée furieuse qui suivait l’apparition des listes, il voyait s’avancer vers le tableau une petite vieille coiffée d’un chapeau de paille bleue, de la forme dite « cabriolet ». Ses bras et ses mains s’enroulaient dans un pan du châle verdâtre qui enveloppait ses épaules et descendait en pointe sur son dos ; ses bottines claquées laissaient voir ses chevilles ; des mèches de cheveux décolorés retombaient sur son col, dont l’immaculée blancheur donnait à Dingley l’impression qu’elle ne portait sur son corps rien de propre que sa chemise.

Elle ne savait pas lire, et chaque fois elle demandait à quelque inconnu de lui dire s’il n’y avait pas sur le tableau « le nom de James Crook. Crook, n’est-ce pas ?… » Bien souvent l’illustre écrivain regarda la liste pour elle, et même il prévenait son désir. « Crook, n’est-ce pas ? Crook James ? Non, il n’est pas marqué ! » Elle le remerciait du regard. Ses grosses lèvres qui ne cessaient de trembler, sans qu’elle articulât un mot, lui donnaient un air peureux, stupide et bon de mère lapine.

Pour Dingley — sans qu’il eût pu dire d’où lui venait ce sentiment — il ne faisait pas de doute que le nom de Crook (James) figurerait un jour au tableau. Et en effet il vit, un soir, le nom de James Crook affiché. La petite vieille était là. Dingley s’effaça dans un coin.

« Crook ?… il est mort ! » dit l’inconnu auquel elle avait demandé avec son humilité ordinaire : « James Crook ? Crook, n’est-ce pas ? Crook James ?… » Ses lèvres s’agitèrent plus vite, mais pas un mot n’en sortit. Elle laissa retomber ses bras dans un geste de lassitude infinie ; son châle vert se déroula, et pour la première fois Dingley aperçut ses mains, de pauvres mains, mais de belles mains.

Il suivit pendant quelque temps la pitoyable inconnue, qui s’en allait vacillant et titubant devant lui, coudoyée, brutalisée par tous les gens qui passaient. Elle était pourtant précieuse, cette douleur ignorée ! Il aurait voulu l’aborder, lui dire il ne savait quoi. Il aurait souhaité que la Reine vînt à passer par ici, la distinguât dans la foule, arrêtât sa voiture et la fît monter près d’elle.

Mais quoi ! se disait-il en marchant, la vie est-elle une denrée si précieuse qu’on doive s’en montrer avare comme du poivre ou de la cannelle sous le roi Georges Ier ? Au temps où il accompagnait, dans les passes de Khyber, les colonnes lancées sur la trace des Afghans, il avait rencontré de ces fleurs singulières qui se nourrissent des insectes tombés dans leur calice. Celles-ci s’étaient gorgées de mouches attirées par les cadavres trop hâtivement enterrés. Devant ces fleurs éblouissantes, qui donc pensait à regretter quelques mouches sacrifiées ?…

Lorsqu’il fut rentré chez lui, Mistress Dingley lui demanda — elle lui faisait la même question tous les soirs :

— Eh bien, Crook ?

— Mort, répondit-il avec un sourire tranquille. Et il lui raconta la scène dont il venait d’être témoin, avec une émotion sincère où se mêlait curieusement l’allégresse du collectionneur qui vient de satisfaire sa passion.

— Terrible guerre ! murmura-t-elle après un assez long silence.

Puis elle ajouta ces mots, qui montaient naturellement à toutes les lèvres anglaises :

— Et il meurt autant d’officiers que de soldats.

— Les officiers, tous frappés à la tête, précisa le romancier. Ces Boers sont des tireurs étonnants ! Ils remplacent avantageusement, paraît-il, la hausse de leurs mausers avec le pouce de la main gauche levé perpendiculairement au canon du fusil… N’importe ! reprit-il aussitôt, après avoir donné un instant sa pensée à ce détail pittoresque, quel exemple de sang-froid

offre au monde l’Angleterre !
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À quelques jours de là, Dingley fut, un soir, attiré sur la place de Trafalgar, au pied de la colonne Nelson, par l’éloquence d’un sergent recruteur enveloppé jusqu’aux pieds de sa vaste houppelande, bien nourri, superbe à voir, et qui vantait à des voyous rassemblés autour de lui, le service de la Reine.

— Gentlemen, criait le soldat, vous n’êtes pas nés fils de pairs ! Mais le Gouvernement a l’œil sur vous ! Ici, vous mourez de faim et de soif ! Au Cap, de bons bifteacks, de bon whiskey, et la gloire ! Avis à la belle jeunesse ! On trouve dans les Rangers et les Scouts une élégance que vous ne verrez à aucune armée du monde, un service aussi doux qu’agréable, une subordination qui s’accorde parfaitement avec la légèreté des armes. Déjeuner du matin au thé et à la marmelade, tranches de jambon et corned beef ; baignades, foot-ball et cricket ; du confort et des loisirs ! Qui veut entrer dans les Scouts ?…

Un triste cockney s’avança — un de ces voyous de l’East-End, de cette caste avilie, sans discipline ni courage, sans loi, sans morale, sans métier, tristes bêtes humaines, chiens errants du quartier des docks, hôtes faméliques des sordides slums et de ces bizarres refuges où l’on achète, pour un penny, le droit de dormir pendant huit heures, le front sur une corde.

— Le brave homme ! mugit le sergent, en posant la main sur la recrue qui lui venait à l’épaule. Si la patrie en avait des cent et des mille comme lui, des paysans, des bandits, des roughs ne feraient pas pleurer notre Reine ! Allons, gentlemen, de l’enthousiasme ! Le Commandant en chef demande des gens de cœur pour les divisions de cavalerie montée. Que tous ceux qui sont intéressés à la prompte solution de la guerre fassent leur paquet et rejoignent !

Un second misérable s’approcha. Le sergent le serra contre son cœur, cependant qu’il continuait de pérorer dans la brume :

— Déjeuner du matin au thé et à la marmelade, tranches de jambon et corned beef…

Peu à peu, les curieux se dispersaient. Là-haut, sur sa colonne, Nelson en grand uniforme, avec son épée et son bicorne, s’enfonçait dans le brouillard. Aux quatre coins du monument, les quatre lions britanniques, la tête entre les pattes, s’endormaient doucement. Çà et là, passait et repassait un correct policeman, la jugulaire au menton. Aux derniers étages des immeubles brillaient et s’éteignaient des affiches.

Bientôt la triste flamme du réverbère n’éclaira plus que Dingley, le sergent et trois pauvres diables marqués par cette misère de Londres, la ville du monde où l’être humain, sitôt qu’il s’abandonne, déchoit le plus vite et le plus bas.

Le racoleur prit deux des cockneys sous le bras, fit un signe au troisième. Mais celui-ci demeura immobile, planté sur l’asphalte boueux comme un arbre de square.

Dingley suivit le sergent et ses recrues, comme il avait suivi la vieille. Derrière eux, il pénétra dans un bar, s’assit à une table voisine et les écouta causer.

Ils commencèrent par boire des whiskey soda, puis du gin pur. Le racoleur avait rejeté sa houppelande et apparaissait maintenant sanglé dans sa jaquette écrevisse, le bonnet sur l’oreille, les cheveux pommadés, et caressant de sa badine ses longues jambes d’échassier. Avec une verve méridionale il énumérait ses campagnes. À l’en croire, il s’était battu partout : sur les pentes de l’Himalaya, contre les Afridis féroces qui vous ouvrent le ventre d’un coup avec leurs larges couteaux ; dans la haute vallée du Nil, contre les nègres du Mahdi, et dans les forêts traîtresses où se réfugie le Birman. L’alcool arrosait ses conquêtes. À chacun de ses exploits, il levait son verre à la Reine :

— Allons, mes enfants, à la Reine ! Encore une dent creuse de whiskey !

Le romancier l’écoutait non sans plaisir et contemplait avec admiration, sous la table, les larges pieds de ce gaillard qui avait arpenté l’Empire. Soudain la porte s’entrouvrit, et Dingley vit se glisser dans le bar un homme, un grand enfant plutôt, rachitique, fané, le troisième héros. Son faux col avait les tons dégradés d’un tuyau de vieille pipe, et ses yeux l’éclat brouillé de ces pierres de lune que l’on porte en breloque et qui se ternissent à l’usage. Il laissa glisser son regard vers le sergent recruteur, trop occupé de ses fanfaronnades pour s’être aperçu de son entrée. Puis il fit le tour de la salle, l’air délibéré, négligent, comme s’il eût cherché quelqu’un. Finalement, il vint frôler le racoleur au passage.

À sa vue, celui-ci poussa un formidable hurrah, et lui passant d’un geste tendre le bras autour de la taille :

— Du gin, my dear ?

— Comme il vous plaira, j’ai soif.

Dingley ne les quittait pas des yeux. Son regard s’était posé sur ces quatre individus avec une véritable tendresse. À travers la fumée de sa pipe, comme autrefois dans les relents des fumeries d’opium il avait cru pénétrer le secret de l’Orient, il se représentait, ce soir, avec une agilité surprenante, la vie ce ces trois misérables dans les affreux quartiers de Londres. Maintenant ils allaient partir, s’embarquer pour le Sud, connaître les beaux hasards de la guerre. Au service de la Reine ils retrouveraient quelque noblesse, ils noueraient enfin connaissance avec la propreté, le courage et la santé. Dans l’atmosphère de ce bouge, Dingley se sentait à cette heure le frère de ces tristes voyous, humbles moyens d’une grande œuvre. L’arbre de l’Empire s’enracinait dans leur misère et leur ivresse. Et le thème du roman, qu’il cherchait depuis des semaines, bondit soudain dans son esprit, comme en été le soleil à l’horizon d’une plaine : l’histoire d’un voyou de Londres régénéré par la guerre. Il ne voyait, n’entendait plus rien. Aube des œuvres, instants suprêmes, plus chargés de volupté que les minutes d’amour !

Sa pipe s’éteignit dans sa main. L’horloge du bar sonnait sept heures. Déjà deux des recrues dormaient les poings sur la table. Le racoleur les réveilla pour leur faire signer un papier qu’il tira de la doublure de sa veste. On but une dernière rasade. Les cockneys et le sergent sortirent silencieusement du bar. Dingley siffla un cab qui passait

et se fit reconduire chez lui.
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IL habitait, avec sa femme et son petit garçon, le cinquième étage d’un hôtel immense qui domine la Tamise et où, quand la brume noyait le fleuve, les maisons et le quai, il pouvait se croire dans un phare.

Sa femme ni son fils n’étaient encore rentrés. Il s’approcha d’une fenêtre, et son esprit tout frémissant de ce qu il avait vu dans la journée mit à la voile vers le passé.

Au-dessous de lui, dans cette brume jadis peuplée d’oiseaux marins, montaient les cris des vendeurs de journaux. Le meuglement des sirènes retentissait comme autrefois les trompes des rois fabuleux de la mer. Du lointain des âges accouraient les ancêtres barbares. Celtes, Saxons, Normands remontaient le fleuve, chacun apportant son secret : les uns, le sentiment du mystère ; les autres, l’amour de l’aventure. Et tous ces peuples s’étaient mêlés, confondus dans ce brouillard. Oiseaux de tempêtes qui crient dans les vents du Nord.

Pour moi, comme pour eux, pensait-il, pas plus de limite entre le réel et l’irréel, le possible et l’impossible, que de barrières dans le ciel. Races de milans et de corbeaux ! Les marchandises, dans le ventre de ces navires qui vont et viennent sur le fleuve, sont du pillage comme celles qu’emportaient jadis les Wikings. Seules les formes du pillage sont différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient il y a dix siècles. Les Wikings sont devenus des courtiers, des bill-brokers, des merchant-princes. Mais la vieille hardiesse demeure ! Parmi tant de lumières qui brillent dans la nuit, quelle lampe abrite, ce soir, dans Londres, la plus grande pensée, le plus beau sacrifice, le plus énergique espoir ? Aller à celle-ci, là-bas, la troisième à gauche et la sixième en hauteur, surprendre l’animal humain qui tourne dans ce rond lumineux ! Cet inconnu qui habite à quelques centaines de yards est, en vérité, plus loin de moi que mon ami Simpson, le plus extrême des télégraphistes de l’Empire, qui vit là où meurt la dernière vibration du télégraphe, au cœur forestier de l’Afrique. C’est l’heure où il allume, le brave garçon ! en lettres électriques qui s’ouvrent et se ferment comme des paupières, l’inscription qui domine la porte de son poste de bois : British Empire… Et Pagett ? Que fait Pagett à cette heure ? A-t-il trouvé, au pays des Boshimen, le papillon nocturne à la chasse duquel il court depuis dix années ? Ce Pagett