Discours de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, pour le 25e anniversaire de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger

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25e anniversaire de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger


Laurent Fabius
Ministre des Affaires étrangères


8 avril 2015
Paris


Madame la Directrice,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Mesdames et Messieurs les anciens Élèves,
Chers Amis,

Vous avez 25 ans. J'ai été maire pendant longtemps - on parle de noces d'argent -, en tout cas c'est un mariage solide parce que l'AEFE est l'opérateur le plus ancien de ceux qui sont rattachés à cette Maison et il est le plus important par ses moyens financiers et humains.

J'ai compris que ces célébrations vont se prolonger vendredi mais je voulais réunir ici dans cette Maison, un parterre brillant, par définition et par constatation, d'anciens élèves de notre réseau d'enseignement français à l'étranger.

Par vos parcours, vous montrez que les établissements scolaires français à l'étranger ne sont pas des lieux de perdition totale, qui permettent à leurs élèves de s'en sortir raisonnablement et même brillamment dans la vie. Et notamment Matthias Fekl qui est à mes côtés et qui est ancien élève du lycée français de Berlin.

L'AEFE a pour mission - et c'est une responsabilité très importante - de piloter le réseau d'enseignement français à l'étranger qui est - n'y voyez pas d'arrogance française mais un constat - unique au monde. Il n'y a pas de pays qui ait fait le choix de posséder un réseau aussi développé que le nôtre, - c'est d'ailleurs une discussion que j'ai chaque année avec le ministre des finances - près de 500 établissements scolaires, écoles, collèges, lycées, dans 135 pays accueillant 330.000 élèves, à la fois jeunes Français et jeunes étrangers.

On évoque souvent la singularité de la France dans le monde mais pour ce qui concerne le réseau d'enseignement, c'est vrai. Ce réseau est beaucoup plus ancien que l'AEFE elle-même puisque nos archivistes nous indiquent que le premier des établissements français à l'étranger est le lycée français de Berlin qui a fêté à la fin de l'année dernière ses 325 ans. Madrid a plus de 120 ans, le lycée Chateaubriand à Rome a ouvert en 1903, celui de Londres en 1915 et celui de New York en 1935.

Nous avons homologué tout récemment Astana au Kazakhstan et Oulan-Bator en Mongolie. Je me suis rendu là-bas - pas dans l'établissement - et il se trouve que la présence française devait être assez rare car en m'accueillant, le président de Mongolie a dit : « Bienvenue, vous êtes le premier envoyé important du gouvernement français depuis Saint Louis. »

Lorsque mes déplacements à l'étranger le permettent, je visite toujours les établissements scolaires. C'est à la fois très intéressant car il y a un enseignement de grande qualité, les professeurs et les élèves sont magnifiques et, souvent, c'est très émouvant. Je me souviens en particulier en Amérique du sud, dans une période difficile pour la France, j'ai entendu une Marseillaise extraordinaire dont les élèves connaissaient toutes les paroles. On se disait là que quand même, la France et l'enseignement à l'étranger, c'est quelque chose.

Le réseau, c'est bien de le célébrer aujourd'hui parce que c'est une sorte de joyau pour la France pour toute une série de raisons.

D'abord, allons à l'évidence : c'est un service important qui est rendu à nos compatriotes qui sont à l'étranger. Je m'élève périodiquement et sans aucun succès d'ailleurs contre cette ancienne considération qui dit qu'il y a trop de Français à l'étranger ; non, il n'y en a pas assez, il en faudrait beaucoup plus. Statistiquement, je crois que l'on a en proportion moins de Français à l'étranger que beaucoup de pays qui sont à côté de nous. Les Français à l'étranger, c'est très bien car ce sont nos meilleurs ambassadeurs et si la France doit être rayonnante, il faut qu'il y ait de très nombreux Français à l'étranger.

Lorsqu'ils sont à l'étranger, il faut que l'on puisse assurer à leurs enfants une continuité pédagogique et c'est le rôle de notre réseau.

C'est aussi un vecteur tout à fait majeur d'influence et de rayonnement pour la France. J'ai dit que je tenais à ce que les étrangers soient très présents. Périodiquement, on me dit que l'on n'a pas beaucoup d'argent et que cela devrait être réservé aux Français. Non, absolument pas. L'un des traits qui doit caractériser notre réseau, c'est ce mélange, ce brassage. Il est très important pour des enfants, des jeunes gens, dans les années cruciales pour la formation de leur esprit qu'ils soient en contact les uns avec la culture et les valeurs de la France, les autres avec la culture et les valeurs du pays de résidence. Je pense que c'est un élément d'influence et de rayonnement absolument capital.

Vous savez que l'une de mes marottes, c'est la diplomatie économique. Si nous voulons qu'il y ait beaucoup d'entreprises françaises à l'étranger, il faut que nous puissions assurer aux enfants de nos cadres ou de nos salariés français à l'étranger un enseignement de qualité.

L'AEFE va signer dans quelques jours une convention avec le comité national des conseillers du commerce extérieur de la France. Cette convention va permettre de bénéficier au mieux du réseau des établissements français à l'étranger. Au total, et il y a de nombreux ambassadeurs parmi vous, alors qu'ils ne prennent pas ce que je vais dire en mal, mais chaque établissement scolaire français est une sorte de seconde ambassade. À ce titre, il faut avoir conscience des responsabilités qui sont celles de nos établissements. Comme toute institution vivante, il y a un monde qui change avec des défis importants.

Parmi les défis qui sont très bien maîtrisés par la directrice générale que je remercie, il y a d'abord un défi quantitatif parce que - c'est un bon signe - la demande d'éducation vis-à-vis de nos établissements est en forte augmentation, non seulement chez nos compatriotes expatriés - cela se comprend - mais aussi, compte tenu de la qualité de nos établissements, parmi la population étrangère. Cela va continuer mais comme les moyens financiers ne sont pas infinis, vous pouvez faire la suite du raisonnement.

Il y a un défi sur le plan de la qualité parce que les familles et les enfants eux-mêmes, à juste titre, sont très exigeants sur la qualité de l'enseignement, sur l'organisation de la vie scolaire et sur les infrastructures. Il y a une compétition extrêmement rude parce qu'il n'y a pas que les établissements français. Nous devons parvenir à relever ces défis. Je pense que c'est le cas à travers quelques décisions que nous avons prises, mes prédécesseurs et moi-même. Nous essayons d'abord de proposer aux familles un projet pédagogique singulier, c'est l'éducation à la française. Je ne vais pas vous faire un couplet sur les valeurs mais c'est tout de même de cela qu'il s'agit, avec une éducation citoyenne, pluriculturelle, plurilingue, où l'on parle aussi de la France, où l'on tient au brassage, à l'ouverture, à la tolérance, dans un monde qui ne la pratique pas beaucoup.

Je pense que cette notion d'un projet pédagogique singulier, c'est quelque chose qui est tout à fait essentiel pour que nous relevions le défi.

Il y a aussi des éléments proprement techniques et j'ai en particulier demandé et obtenu - mais il y a encore des progrès à faire - que l'on soit à la pointe de tout ce qui est numérique car maintenant c'est une langue absolument évidente. L'Agence a donc mis en place depuis déjà quelques années toute une série d'initiatives et elle va continuer, c'est la demande que je lui ai faite.

Vendredi, vous dévoilerez un certain nombre de projets numériques, notamment en matière de cours en ligne.

Évidemment, il faut renforcer les liens entre la France et les anciens élèves du réseau. Nous avons ce soir des représentants prestigieux dont certains vont s'exprimer après moi, mais je crois que dans un monde de plus en plus en réseau, il faut que nous sachions développer ce réseau qui n'est pas une camarilla mais qui est quelque chose d'essentiel pour former notre communauté de vie. Tout ce qui peut être fait dans ce sens, il y a l'association des anciens des lycées français du monde, la plateforme numérique France-Alumni - peut-être faudrait-il songer à rapprocher tout cela - qui sont très utiles, à la fois pour faire vivre ce réseau mais aussi pour permettre des stages, des recrutements dans les entreprises et pour permettre des jonctions entre les établissements de l'enseignement supérieur.

Il y a un point aussi que je veux souligner en passant, il y a quelque chose qui n'est pas encore satisfaisant : nous n'avons pas assez de nos élèves qui, ayant fait leurs études secondaires dans nos lycées vont faire leurs études supérieures en France. Il y a là un gros effort à faire. Il n'y a pas que les États-Unis ou le Canada, il y a des établissements d'enseignement supérieur extraordinaire en France et il faut travailler pour que l'excellente préparation que nous accomplissons à travers l'enseignement secondaire soit poursuivie à travers l'enseignement supérieur. C'est un objectif que je me donne pour le futur.

Je voulais en quelques mots retracer vos défis, retracer votre Histoire que vous connaissez mieux que moi puisque je suis l'un des rares ici présents à ne pas avoir fait mes études à l'étranger. Comme l'on dit dans « Le père Noël est une ordure » : « Je vous présente mes confuses… » Quoique, très souvent, je me sois senti étranger dans les établissements que je fréquentais alors que c'est exactement l'inverse puisque le propre de l'enseignement français à l'étranger, c'est que l'on se sent chez soi dans un établissement à l'étranger. Ceci me permet malgré tout de comprendre les choses et si tout ce réseau fonctionne si bien, c'est parce que les personnels qui s'y trouvent sont des gens remarquables. Je ne parle pas seulement de ceux qui y sont aujourd'hui, que je veux vraiment saluer et remercier, mais il y a toute une génération qui a vraiment marqué, comme on peut l'être par un enseignant, une institutrice ou un instituteur, et qui donne une certaine notion du service public et, au-delà, une certaine notion de ce qu'est tout simplement la France.

Je considère donc que nos établissements sont une partie importante de la diplomatie que j'appelle globale parce qu'elle est transversale et je considère que les anciens élèves du réseau - et je vous remercie toutes et tous d'avoir pris sur votre temps pour venir ce soir - représentent une partie importante du rayonnement de la France.

25 ans, que souhaiter de mieux que les 25 années qui vont venir soient aussi brillantes que celles que nous célébrons aujourd'hui.