Discours sur l’Histoire universelle/I/8

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Ce fut donc 218 ans aprés la fondation de Rome, 536 ans avant Jesus-Christ, aprés les 70 ans de la captivité de Babylone, et la mesme année que Cyrus fonda l’empire des perses, que ce prince choisi de Dieu pour estre le liberateur de son peuple, et le restaurateur de son temple, mit la main à ce grand ouvrage. Incontinent aprés la publication de son ordonnance, Zorobabel accompagné de Jesus fils de Josedec, souverain pontife, ramena les captifs, qui rebastirent l’autel, et poserent les fondemens du second temple. Les samaritains jaloux de leur gloire, voulurent prendre part à ce grand ouvrage ; et sous prétexte qu’ils adoroient le Dieu d’Israël, quoy-qu’ils en joignissent le culte à celuy de leurs faux dieux, ils prierent Zorobabel de leur permettre de rebastir avec luy le temple de Dieu. Mais les enfans de Juda qui détestoient leur culte meslé, rejetterent leur proposition. Les samaritains irritez traverserent leur dessein par toute sorte d’artifices et de violences. Environ ce temps, Servius Tullius, aprés avoir agrandi la ville de Rome, conceût le dessein de la mettre en république. Il perit au milieu de ces pensées, par les conseils de sa fille, et par le commandement de Tarquin Le Superbe son gendre. Ce tyran envahit le royaume, où il exerça durant un long-temps toute sorte de violences. Cependant l’empire des perses alloit croissant : outre ces provinces immenses de la grande Asie, tout ce vaste continent de l’Asie inferieure leur obéït ; les syriens et les arabes furent assujetis ; l’Egypte si jalouse de ses loix receût les leurs. La conqueste s’en fit par Cambyse fils de Cyrus. Ce brutal ne survescut gueres à Smerdis son frere, qu’un songe ambigu luy fit tuer en secret. Le mage Smerdis regna quelque temps sous le nom de Smerdis frere de Cambyse : mais sa fourbe fut bientost découverte. Les sept principaux seigneurs conjurerent contre luy, et l’un d’eux fut mis sur le trosne. Ce fut Darius fils d’Hystaspe, qui s’appelloit dans ses inscriptions, le meilleur et le mieux fait de tous les hommes. Plusieurs marques le font reconnoistre pour l’Assuérus du livre d’Esther, quoy-qu’on n’en convienne pas. Au commencement de son regne le temple fut achevé, aprés diverses interruptions causées par les samaritains. Une haine irréconciliable se mit entre les deux peuples, et il n’y eût rien de plus opposé que Jerusalem et Samarie. C’est du temps de Darius que commence la liberté de Rome et d’Athenes, et la grande gloire de la Grece. Harmodius et Aristogiton atheniens delivrent leur païs d’Hipparque fils de Pisistrate, et sont tuez par ses gardes. Hippias frere d’Hipparque tasche en vain de se soustenir. Il est chassé : la tyrannie des pisistratides est entierement éteinte. Les atheniens affranchis dressent des statuës à leurs liberateurs, et rétablissent l’estat populaire. Hippias se jette entre les bras de Darius, qu’il trouva déja disposé à entreprendre la conqueste de la Grece, et n’a plus d’esperance qu’en sa protection. Dans le temps qu’il fut chassé, Rome se défit aussi de ses tyrans. Tarquin Le Superbe avoit rendu par ses violences la royauté odieuse : l’impudicité de Sexte son fils acheva de la détruire. Lucrece deshonorée, se tua elle-mesme : son sang et les harangues de Brutus animerent les romains. Les rois furent bannis, et l’empire consulaire fut établi suivant les projets de Servius Tullius : mais il fut bientost affoibli par la jalousie du peuple. Dés le premier consulat, P Valerius consul, célebre par ses victoires, devint suspect à ses citoyens ; et il fallut pour les contenter établir la loy, qui permit d’appeller au peuple du senat et des consuls dans toutes les causes où il s’agissoit de chastier un citoyen. Les tarquins chassez trouverent des défenseurs : les rois voisins regarderent leur bannissement comme une injure faite à tous les rois ; et Porsenna roy des clusiens, peuples d’Etrurie, prit les armes contre Rome. Réduite à l’extrémité, et presque prise, elle fut sauvée par la valeur d’Horatius Cocles. Les romains firent des prodiges pour leur liberté : Scevola, jeune citoyen, se brusla la main qui avoit manqué Porsenna ; Clelie, une jeune fille, étonna ce prince par sa hardiesse ; Porsenna laissa Rome en paix, et les tarquins demeurerent sans ressource. Hippias pour qui Darius se déclara, avoit de meilleures esperances. Toute la Perse se remuoit en sa faveur, et Athenes estoit menacée d’une grande guerre. Durant que Darius en faisoit les préparatifs, Rome qui s’estoit si bien défenduë contre les étrangers, pensa perir par elle-mesme : la jalousie s’estoit réveillée entre les patriciens et le peuple : la puissance consulaire, quoy-que déja moderée par la loy de P Valerius, parut encore excessive à ce peuple trop jaloux de sa liberté. Il se retira au Mont-Aventin : les conseils violens furent inutiles : le peuple ne put estre ramené que par les paisibles remontrances de Menenius Agrippa ; mais il fallut trouver des temperamens, et donner au peuple des tribuns pour le défendre contre les consuls. La loy qui établit cette nouvelle magistrature, fut appellée la loy sacrée, et ce fut là que commencerent les tribuns du peuple. Darius avoit enfin éclaté contre la Grece. Son gendre Mardonius, aprés avoir traversé l’Asie, croyoit accabler les grecs par le nombre de ses soldats : mais Miltiade défit cette armée immense, dans la plaine de Marathon, avec dix mille atheniens. Rome batoit tous ses ennemis aux environs, et sembloit n’avoir à craindre que d’elle-mesme. Coriolan, zelé patricien, et le plus grand de ses capitaines, chassé malgré ses services par la faction populaire, medita la ruine de sa patrie, mena les volsques contre elle, la réduisit à l’extrémité, et ne put estre appaisé que par sa mere. La Grece ne joûït pas long-temps du repos que la bataille de Marathon luy avoit donné. Pour venger l’affront de la Perse et de Darius, Xerxes son fils et son successeur, et petit-fils de Cyrus par sa mere Atosse, attaqua les grecs avec onze cens mille combatans (d’autres disent dix-sept cens mille) sans compter son armée navale de douze cens vaisseaux. Leonidas roy de Sparte, qui n’avoit que trois cens hommes, luy en tua vingt mille au passage des thermopyles, et perit avec les siens. Par les conseils de Themistocle athenien, l’armée navale de Xerxes est défaite la mesme année, prés de Salamine. Ce prince repasse l’Hellespont avec frayeur ; et un an aprés, son armée de terre, que Mardonius commandoit, est taillée en pieces auprés de Platée, par Pausanias roy de Lacedémone et par Aristide athenien, appellé Le Juste. La bataille se donna le matin ; et le soir de cette fameuse journée, les grecs ioniens qui avoient secoûé le joug des perses, leur tuerent trente mille hommes dans la bataille de Mycale, sous la conduite de Leotychides. Ce général pour encourager ses soldats, leur dit que Mardonius venoit d’estre défait dans la Grece. La nouvelle se trouva veritable, ou par un effet prodigieux de la renommée, ou plûtost par une heureuse rencontre ; et tous les grecs de l’Asie Mineure se mirent en liberté. Cette nation remportoit par tout de grands avantages ; et un peu auparavant les carthaginois, puissans alors, furent batus dans la Sicile, où ils vouloient étendre leur domination à la sollicitation des perses. Malgré ce mauvais succés, ils ne cesserent depuis de faire de nouveaux desseins sur une isle si commode à leur asseûrer l’empire de la mer, que leur république affectoit. La Grece le tenoit alors, mais elle ne regardoit que l’Orient et les perses. Pausanias venoit d’affranchir l’isle de Chypre de leur joug, quand il conceût le dessein d’asservir son païs. Tous ses projets furent vains, quoy-que Xerxes luy promist tout : le traistre fut trahi par celuy qu’il aimoit le plus, et son infame amour luy cousta la vie. La mesme année Xerxes fut tué par Artaban son capitaine des gardes, soit que ce perfide voulust occuper le trosne de son maistre, ou qu’il craignist les rigueurs d’un prince dont il n’avoit pas exécuté assez promptement les ordres cruels. Artaxerxe à la longue main son fils commença son regne, et receût peu de temps aprés une lettre de Themistocle, qui proscrit par ses citoyens, luy offroit ses services contre les grecs. Il sceût estimer autant qu’il devoit un capitaine si renommé, et luy fit un grand établissement malgré la jalousie des satrapes. Ce roy magnanime protegea le peuple juif, et dans sa vingtiéme année, que les suites rendent memorable, il permit à Nehemias de rétablir Jerusalem avec ses murailles. Ce decret d’Artaxerxe differe de celuy de Cyrus, en ce que celuy de Cyrus regardoit le temple, et celuy-cy est fait pour la ville. à ce decret préveû par Daniel, et marqué dans sa prophetie, les 490 ans de ses semaines commencent. Cette importante date a de solides fondemens. Le bannisment de Themistocle est placé dans la chronique d’Eusebe à la derniere année de la 76 olympiade, qui revient à la 280 de Rome. Les autres chronologistes le mettent un peu au dessous : la difference est petite, et les circonstances du temps asseûrent la date d’Eusebe. Elles se tirent de Thucydide, historien tres-exact ; et ce grave auteur contemporain presque, aussi-bien que concitoyen de Themistocle, luy fait écrire sa lettre au commencement du regne d’Artaxerxe. Cornelius Nepos auteur ancien et judicieux autant qu’élegant, ne veut pas qu’on doute de cette date aprés l’autorité de Thucydide : raisonnement d’autant plus solide, qu’un autre auteur plus ancien encore que Thucydide s’accorde avec luy. C’est Charon de Lampsaque cité par Plutarque ; et Plutarque ajouste luy-mesme, que les annales, c’est à dire celles de Perse, sont conformes à ces deux auteurs. Il ne les suit pourtant pas, mais il n’en dit aucune raison ; et les historiens qui commencent huit ou neuf ans plus tard le regne d’Artaxerxe ne sont ni du temps, ni d’une si grande autorité. Il paroist donc indubitable qu’il en faut placer le commencement vers la fin de la 76 olympiade, et approchant de l’année 280 de Rome, par où la 20 année de ce prince doit arriver vers la fin de la 81 olympiade, et environ l’an 300 de Rome. Au reste ceux qui rejettent plus bas le commencement d’Artaxerxe, pour concilier les auteurs, sont réduits à conjecturer, que son pere l’avoit du moins associé au royaume quand Themistocle écrivit sa lettre ; et en quelque façon que ce soit nostre date est asseûrée. Ce fondement estant posé, le reste du compte est aisé à faire, et la suite le rendra sensible. Aprés le decret d’Artaxerxe les juifs travaillerent à rétablir leur ville et ses murailles, comme Daniel l’avoit prédit. Nehémias conduisit l’ouvrage avec beaucoup de prudence et de fermeté au milieu de la résistance des samaritains, des arabes, et des ammonites. Le peuple fit un effort, et Eliasib souverain pontife l’anima par son exemple. Cependant les nouveaux magistrats qu’on avoit donnez au peuple romain, augmentoient les divisions de la ville ; et Rome formée sous des rois manquoit des loix necessaires à la bonne constitution d’une république. La réputation de la Grece plus célebre encore par son gouvernement que par ses victoires, excita les romains à se regler sur son exemple. Ainsi ils envoyerent des députez pour rechercher les loix des villes de Grece, et sur tout celles d’Athenes plus conformes à l’estat de leur république. Sur ce modele, dix magistrats absolus qu’on créa l’année d’aprés sous le nom de décemvirs, rédigerent les loix des Xii tables, qui sont le fondement du droit romain. Le peuple ravi de l’équité avec laquelle ils les composerent, leur laissa empieter le pouvoir supreme, dont ils userent tyranniquement. Il se fit alors de grands mouvemens par l’intemperance d’Appius Clodius un des décemvirs, et par le meurtre de Virginie, que son pere aima mieux tuer de sa propre main que de la laisser abandonnée à la passion d’Appius. Le sang de cette seconde Lucrece réveilla le peuple romain, et les décemvirs furent chassez. Pendant que les loix romaines se formoient sous les décemvirs, Esdras docteur de la loy, et Nehémias gouverneur du peuple de Dieu nouvellement rétabli dans la Judée, réformoient les abus, et faisoient observer la loy de Moïse qu’ils observoient les premiers. Un des principaux articles de leur réformation fut d’obliger tout le peuple, et principalement les prestres, à quitter les femmes étrangeres qu’ils avoient épousées contre la défense de la loy. Esdras mit en ordre les livres saints, dont il fit une exacte révision, et ramassa les anciens memoires du peuple de Dieu pour en composer les deux livres des paralipomenes ou chroniques, ausquelles il ajousta l’histoire de son temps, qui fut achevée par Nehémias. C’est par leurs livres que se termine cette longue histoire que Moïse avoit commencée, et que les auteurs suivans continuerent sans interruption jusqu’au rétablissement de Jerusalem. Le reste de l’histoire sainte n’est pas écrit dans la mesme suite. Pendant qu’Esdras et Nehemias faisoient la derniere partie de ce grand ouvrage, Herodote que les auteurs profanes appellent le pere de l’histoire, commençoit à écrire. Ainsi les derniers auteurs de l’histoire sainte se rencontrent avec le premier auteur de l’histoire greque ; et quand elle commence, celle du peuple de Dieu, à la prendre seulement depuis Abraham, enfermoit déja quinze siecles. Herodote n’avoit garde de parler des juifs dans l’histoire qu’il nous a laissée ; et les grecs n’avoient besoin d’estre informez que des peuples que la guerre, le commerce, ou un grand éclat leur faisoit connoistre. La Judée qui commençoit à peine à se relever de sa ruine, n’attiroit pas les regards. Ce fut dans des temps si malheureux que la langue hébraïque cessa d’estre vulgaire. Durant la captivité, et ensuite par le commerce qu’il fallut avoir avec les chaldéens, les juifs apprirent la langue chaldaique fort approchante de la leur, et qui avoit presque le mesme genie. Cette raison leur fit changer l’ancienne figure des lettres hébraiques, et ils écrivirent l’hebreu avec les lettres des chaldéens plus usitées parmi eux, et plus aisées à former. Ce changement fut aisé entre deux langues voisines dont les lettres estoient de mesme valeur, et ne differoient que dans la figure. Depuis ce temps on ne trouve l’ecriture sainte parmi les juifs qu’en lettres chaldaiques ; mais les samaritains retinrent toûjours l’ancienne maniere de l’écrire. Leurs descendans ont perseveré dans cét usage jusqu’à nos jours, et nous ont par ce moyen conservé le pentateuque, qu’on appelle samaritain, en anciens caracteres hébraiques tels qu’on les trouve dans les médailles et dans tous les monumens des siecles passez.

Les juifs vivoient avec douceur sous l’autorité d’Artaxerxe. Ce prince réduit par Cimon fils de Miltiade général des atheniens à faire une paix honteuse, desespera de vaincre les grecs par la force, et ne songea plus qu’à profiter de leurs divisions. Il en arriva de grandes entre les atheniens et les lacedémoniens. Ces deux peuples jaloux l’un de l’autre partagerent toute la Grece. Pericles athenien commença la guerre du Peloponese, durant laquelle Theramene, Thrasybule, et Alcibiade atheniens se rendent célebres. Brasidas et Myndare lacedémoniens y meurent en combatant pour leur païs. Cette guerre dura 27 ans, et finit à l’avantage de Lacedémone, qui avoit mis dans son parti Darius nommé le bastard, fils et successeur d’Artaxerxe. Lysandre général de l’armée navale des lacedémoniens prit Athenes, et en changea le gouvernement. Mais la Perse s’apperceût bientost qu’elle avoit rendu les lacedémoniens trop puissans. Ils soustinrent le jeune Cyrus dans sa révolte contre Artaxerxe son aisné, appellé Mnemon à cause de son excellente memoire, fils et successeur de Darius. Ce jeune prince sauvé de la prison et de la mort par sa mere Parysatis, songe à la vengeance, gagne les satrapes par ses agrémens infinis, traverse l’Asie Mineure, va presenter la bataille au roy son frere dans le coeur de son empire, le blesse de sa propre main, et se croyant trop tost vainqueur perit par sa temerité. Les dix mille grecs qui le servoient, font cette retraite étonnante où commandoit à la fin Xenophon grand philosophe et grand capitaine, qui en a écrit l’histoire. Les lacedémoniens continuoient à attaquer l’empire des perses, qu’Agesilas roy de Sparte fit trembler dans l’Asie Mineure : mais les divisions de la Grece le rappellerent en son païs. En ce temps la ville de Veies qui égaloit presque la gloire de Rome, aprés un siege de dix ans et beaucoup de divers succés, fut prise par les romains sous la conduite de Camille. Sa générosité luy fit encore une autre conqueste. Les falisques qu’il assiégeoit se donnerent à luy, touchez de ce qu’il leur avoit renvoyé leurs enfans, qu’un maistre d’école luy avoit livrez. Rome ne vouloit pas vaincre par des trahisons, ni profiter de la perfidie d’un lasche qui abusoit de l’obéïssance d’un âge innocent. Un peu aprés les gaulois senonois entrerent en Italie, et assiégerent Clusium. Les romains perdirent contre eux la fameuse bataille d’Allia. Leur ville fut prise et bruslée. Pendant qu’ils se défendoient dans le capitole, leurs affaires furent rétablies par Camille qu’ils avoient banni. Les gaulois demeurerent sept mois maistres de Rome, et appellez ailleurs par d’autres affaires ils se retirerent chargez de butin. Durant les brouïlleries de la Grece, Epaminondas Thebain se signala par son équité et par sa modération, autant que par ses victoires. On remarque qu’il avoit pour regle de ne mentir jamais, mesme en riant. Ses grandes actions éclatent dans les dernieres années de Mnemon, et dans les premieres d’Ochus. Sous un si grand capitaine les thebains sont victorieux, et la puissance de Lacedémone est abbatuë. Celle des rois de Macédoine commence avec Philippe pere d’Alexandre Le Grand. Malgré les oppositions d’Ochus et d’Arses son fils rois de Perse, et malgré les difficultez plus grandes encore que luy suscitoit dans Athenes l’éloquence de Demosthene puissant défenseur de la liberté, ce prince victorieux durant vingt ans assujetit toute la Grece, où la bataille de Cheronée qu’il gagna sur les atheniens et sur leurs alliez luy donna une puissance absoluë. Dans cette fameuse bataille, pendant qu’il rompoit les atheniens, il eût la joye de voir Alexandre à l’âge de dix-huit ans enfoncer les troupes thebaines de la discipline d’Epaminondas, et entre autres la troupe sacrée qu’on appelloit des amis, qui se croyoit invincible. Ainsi maistre de la Grece, et soustenu par un fils d’une si grande esperance, il conceût de plus hauts desseins, et ne médita rien moins que la ruine des perses contre lesquels il fut déclaré capitaine general. Mais leur perte estoit réservée à Alexandre. Au milieu des solennitez d’un nouveau mariage, Philippe fut assassiné par Pausanias jeune homme de bonne maison, à qui il n’avoit pas rendu justice. L’eunuque Bagoas tua dans la mesme année Arses roy de Perse, et fit regner à sa place Darius fils d’Arsame, surnommé Codomanus. Il merite par sa valeur qu’on se range à l’opinion d’ailleurs la plus vray-semblable, qui le fait sortir de la famille royale. Ainsi deux rois courageux commencerent ensemble leur regne, Darius fils d’Arsame et Alexandre fils de Philippe. Ils se regardoient d’un oeil jaloux, et sembloient nez pour se disputer l’empire du monde. Mais Alexandre voulut s’affermir avant que d’entreprendre son rival. Il vengea la mort de son pere ; il dompta les peuples rebelles qui méprisoient sa jeunesse ; il batit les grecs qui tenterent vainement de secoûër le joug ; et ruina Thebes où il n’épargna que la maison et les descendans de Pindare, dont la Grece admiroit les odes. Puissant et victorieux, il marche aprés tant d’exploits à la teste des grecs contre Darius, qu’il défait en trois batailles rangées, entre triomphant dans Babylone et dans Suse, détruit Persepolis ancien siége des rois de Perse, pousse ses conquestes jusqu’aux Indes, et vient mourir à Babylone âgé de trente-trois ans.

De son temps Manasses, frere de Jaddus souverain pontife, excita des brouilleries parmi les juifs. Il avoit épousé la fille de Sanaballat samaritain, que Darius avoit fait satrape de ce païs. Plustost que de répudier cette étrangere, à quoy le conseil de Jerusalem et son frere Jaddus vouloient l’obliger, il embrassa le schisme des samaritains. Plusieurs juifs, pour éviter de pareilles censures, se joignirent à luy. Deslors il résolut de bastir un temple prés de Samarie sur la montagne de Garizim, que les samaritains croyoient beniste, et de s’en faire le pontife. Son beau-pere, tres-accredité aupres de Darius, l’asseûra de la protection de ce prince, et les suites luy furent encore plus favorables. Alexandre s’éleva : Sanaballat quitta son maistre, et mena des troupes au victorieux durant le siége de Tyr. Ainsi il obtint tout ce qu’il voulut ; le temple de Garizim fut basti, et l’ambition de Manasses fut satisfaite. Les juifs cependant toûjours fideles aux perses, refuserent à Alexandre le secours qu’il leur demandoit. Il alloit à Jerusalem, résolu de se venger ; mais il fut changé à la veûë du souverain pontife, qui vint au-devant de luy avec les sacrificateurs revestus de leurs habits de céremonie, et précedez de tout le peuple habillé de blanc. On luy montra des propheties qui prédisoient ses victoires : c’estoit celles de Daniel. Il accorda aux juifs toutes leurs demandes, et ils luy garderent la mesme fidelité qu’ils avoient toûjours gardée aux rois de Perse. Durant ses conquestes, Rome estoit aux mains avec les samnites ses voisins, et avoit une peine extréme à les réduire malgré la valeur et la conduite de Papyrius Cursor le plus illustre de ses généraux. Aprés la mort d’Alexandre, son empire fut partagé. Perdiccas, Ptolomée fils de Lagus, Antigonus, Seleucus, Lysimaque, Antipater, et son fils Cassander, en un mot tous ses capitaines nourris dans la guerre sous un si grand conquerant, songerent à s’en rendre maistres par les armes : ils immolerent à leur ambition toute la famille d’Alexandre, son frere, sa mere, ses femmes, ses enfans, et jusqu’à ses soeurs : on ne vit que des batailles sanglantes et d’effroyables révolutions. Au milieu de tant de desordres, plusieurs peuples de l’Asie Mineure et du voisinage s’affranchirent, et formerent les royaumes de Pont, de Bithynie, et de Pergame. La bonté du païs les rendit en suite riches et puissans. L’armenie secoûa aussi dans le mesme temps le joug des macedoniens, et devint un grand royaume. Les deux Mithridates pere et fils fonderent celuy de Cappadoce. Mais les deux plus puissantes monarchies qui se soient élevées alors, furent celle d’Egypte fondée par Ptolomée fils de Lagus d’où viennent les lagides, et celle d’Asie ou de Syrie fondée par Seleucus d’où viennent les seleucides. Celle-cy comprenoit, outre la Syrie, ces vastes et riches provinces de la haute Asie, qui composoient l’empire des perses : ainsi tout l’Orient reconnut la Grece, et en apprit le langage. La Grece elle-mesme estoit opprimée par les capitaines d’Alexandre. La Macédoine son ancien royaume, qui donnoit des maistres à l’Orient, estoit en proye au premier venu. Les enfans de Cassander se chasserent les uns les autres de ce royaume. Pyrrhus roy des epirotes, qui en avoit occupé une partie, fut chassé par Démetrius Poliorcete fils d’Antigonus, qu’il chassa aussi à son tour : il est luy-mesme chassé encore une fois par Lysimaque, et Lysimaque par Seleucus que Ptolomée Ceraunus chassé d’Egypte par son pere Ptolomée I tua en traistre malgré ses bienfaits. Ce perfide n’eût pas plûtost envahi la Macedoine qu’il fut attaqué par les gaulois, et perit dans un combat qu’il leur donna. Durant les troubles de l’Orient ils vinrent dans l’Asie Mineure conduits par leur roy Brennus, et s’établirent dans la Gallogrece ou Galatie nommée ainsi de leur nom, d’où ils se jetterent dans la Macedoine qu’ils ravagerent, et firent trembler toute la Grece. Mais leur armée perit dans l’entreprise sacrilege du temple de Delphes. Cette nation remuoit par tout, et par tout elle estoit malheureuse. Quelques années devant l’affaire de Delphes, les gaulois d’Italie, que leurs guerres continuelles et leurs victoires frequentes rendoient la terreur des romains, furent excitez contre eux par les samnites, les brutiens, et les etruriens. Ils remporterent d’abord une nouvelle victoire, mais ils en souïllerent la gloire en tuant des ambassadeurs. Les romains indignez marchent contre eux, les défont, entrent dans leurs terres où ils fondent une colonie, les batent encore deux fois, en assujetissent une partie, et réduisent l’autre à demander la paix. Aprés que les gaulois d’Orient eûrent esté chassez de la Grece, Antigonus Gonatas fils de Démetrius Poliorcete, qui regnoit depuis douze ans dans la Grece, mais fort peu paisible, envahit sans peine la Macedoine. Pyrrhus estoit occupé ailleurs. Chassé de ce royaume il espera de contenter son ambition par la conqueste de l’Italie, où il fut appellé par les tarentins. La bataille que les romains venoient de gagner sur eux et sur les samnites ne leur laissoit que cette ressource. Il remporta contre les romains des victoires qui le ruinoient. Les elephans de Pyrrhus les étonnerent : mais le consul Fabrice fit bientost voir aux romains que Pyrrhus pouvoit estre vaincu. Le roy et le consul sembloient se disputer la gloire de la générosité, plus encore que celle des armes : Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu’il falloit faire la guerre avec le fer, et non point avec l’argent ; et Fabrice renvoya au roy son perfide medecin, qui estoit venu luy offrir d’empoisonner son maistre. En ces temps la religion et la nation judaïque commence à éclater parmi les grecs. Ce peuple bien traité par les rois de Syrie, vivoit tranquillement selon ses loix. Antiochus Le Dieu petit-fils de Seleucus les répandit dans l’Asie Mineure, d’où ils s’étendirent dans la Grece, et joûïrent par tout des mesmes droits et de la mesme liberté que les autres citoyens. Ptolomée fils de Lagus les avoit déja établis en Egypte. Sous son fils Ptolomée Philadelphe leurs ecritures furent tournées en grec, et on vit paroistre cette célebre version appellée la version des septante. C’estoit de sçavans vieillards qu’Eléazar souverain pontife envoya au roy qui les demandoit. Quelques-uns veulent qu’ils n’ayent traduit que les cinq livres de la loy. Le reste des livres sacrez pourroit dans la suite avoir esté mis en grec pour l’usage des juifs répandus dans l’Egypte et dans la Grece, où ils oublierent non seulement leur ancienne langue qui estoit l’hebreu, mais encore le chaldéen que la captivité leur avoit appris. Ils se firent un grec meslé d’hebraïsmes qu’on appelle le langage hellenistique : les septante et tout le nouveau testament est écrit en ce langage. Durant cette dispersion des juifs leur temple fut célebre par toute la terre, et tous les rois d’Orient y presentoient leurs offrandes. L’Occident estoit attentif à la guerre des romains et de Pyrrhus. Enfin ce roy fut défait par le consul Curius, et repassa en Epire. Il n’y demeura pas long-temps en repos, et voulut se récompenser sur la Macédoine des mauvais succés d’Italie. Antigonus Gonatas fut renfermé dans Thessalonique, et contraint d’abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume. Il reprit coeur pendant que Pyrrhus inquiet et ambitieux faisoit la guerre aux lacedémoniens et aux argiens. Les deux rois ennemis furent introduits dans Argos en mesme temps par deux cabales contraires et par deux portes differentes. Il se donna dans la ville un grand combat : une mere qui vit son fils poursuivi par Pyrrhus qu’il avoit blessé, écrasa ce prince d’un coup de pierre. Antigonus défait d’un tel ennemi rentra dans la Macédoine, qui aprés quelques changemens demeura paisible à sa famille. La ligue des achéens l’empescha de s’accroistre. C’estoit le dernier rempart de la liberté de la Grece, et ce fut elle qui en produisit les derniers heros avec Aratus et Philopoemen. Les tarentins que Pyrrhus entretenoit d’esperance, appellerent les carthaginois aprés sa mort. Ce secours leur fut inutile : ils furent batus avec les brutiens et les samnites leurs alliez. Ceux-cy, aprés 72 ans de guerre continuelle, furent forcez à subir le joug des romains. Tarente les suivit de prés : les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous les anciens peuples d’Italie furent subjuguez. Les gaulois souvent batus n’osoient remuer. Aprés 480 ans de guerre, les romains se virent les maistres en Italie, et commencerent à regarder les affaires du dehors : ils entrerent en jalousie contre les carthaginois trop puissans dans leur voisinage par les conquestes qu’ils faisoient dans la Sicile, d’où ils venoient d’entreprendre sur eux et sur l’Italie, en secourant les tarentins. La république de Carthage tenoit les deux costes de la mer Mediterranée. Outre celle d’Afrique qu’elle possedoit presque toute entiere, elle s’estoit étenduë du costé d’Espagne par le détroit. Maistresse de la mer et du commerce, elle avoit envahi les isles de Corse et de Sardaigne. La Sicile avoit peine à se défendre, et l’Italie estoit menacée de trop prés pour ne pas craindre. De là les guerres puniques, malgré les traitez mal observez de part et d’autre. La premiere apprit aux romains à combatre sur la mer. Ils furent maistres d’abord dans un art qu’ils ne connoissoient pas ; et le consul Duilius qui donna la premiere bataille navale, la gagna. Régulus soustint cette gloire, et aborda en Afrique où il eût à combatre ce prodigieux serpent, contre lequel il fallut employer toute son armée. Tout cede : Carthage réduite à l’extrémité ne se sauve que par le secours de Xantippe lacedémonien. Le géneral romain est batu et pris ; mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole pour ménager l’échange des prisonniers, il vient soustenir dans le senat la loy qui ostoit toute esperance à ceux qui se laissoient prendre, et retourne à une mort asseûrée. Deux épouvantables naufrages contraignirent les romains d’abandonner de nouveau l’empire de la mer aux carthaginois. La victoire demeura long-temps douteuse entre les deux peuples, et les romains furent prests à ceder : mais ils réparerent leur flote. Une seule bataille décida, et le consul Lutatius acheva la guerre. Carthage fut obligée à payer tribut et à quitter avec la Sicile toutes les isles qui estoient entre la Sicile et l’Italie. Les romains gagnerent cette isle toute entiere, à la réserve de ce qu’y tenoit Hiéron roy de Syracuse leur allié. Aprés la guerre achevée, les carthaginois penserent perir par le soulevement de leur armée. Ils l’avoient composée, selon leur coustume, de troupes étrangeres qui se révolterent pour leur paye. Leur cruelle domination fit joindre à ces troupes mutinées, presque toutes les villes de leur empire, et Carthage étroitement assiégée estoit perduë sans Amilcar surnommé Barcas. Luy seul avoit soustenu la derniere guerre. Ses citoyens luy deûrent encore la victoire qu’ils remporterent sur les rebelles : il leur en cousta la Sardaigne, que la révolte de leur garnison ouvrit aux romains. De peur de s’embarasser avec eux dans une nouvelle querelle, Carthage ceda malgré elle une isle si importante, et augmenta son tribut. Elle songeoit à rétablir en Espagne son empire ébranlé par la révolte : Amilcar passa dans cette province avec son fils Annibal âgé de neuf ans, et y mourut dans une bataille. Durant neuf ans qu’il y fit la guerre avec autant d’adresse que de valeur, son fils se formoit sous un si grand capitaine, et tout ensemble il concevoit une haine implacable contre les romains. Son allié Asdrubal fut donné pour successeur à son pere. Il gouverna sa province avec beaucoup de prudence, et y bastit Carthage la neuve qui tenoit l’Espagne en sujetion. Les romains estoient occupez dans la guerre contre Teuta reine d’Illyrie, qui exerçoit impunément la piraterie sur toute la coste. Enflée du butin qu’elle faisoit sur les grecs et sur les epirotes, elle méprisa les romains, et tua leur ambassadeur. Elle fut bientost accablée : les romains ne luy laisserent qu’une petite partie de l’Illyrie, et gagnerent l’isle de Corfou que cette reine avoit usurpée. Ils se firent alors respecter en Grece par une solennelle ambassade, et ce fut la premiere fois qu’on y connut leur puissance. Les grands progrés d’Asdrubal leur donnoient de la jalousie : mais les gaulois d’Italie les empeschoient de pourvoir aux affaires de l’Espagne. Il y avoit quarante cinq ans qu’ils demeuroient en repos. La jeunesse qui s’estoit élevée durant ce temps ne songeoit plus aux pertes passées, et commençoit à menacer Rome. Les romains pour attaquer avec seûreté de si turbulens voisins, s’asseûrerent des carthaginois. Le traité fut conclu avec Asdrubal qui promit de ne passer point au-delà de l’Ebre. La guerre entre les romains et les gaulois se fit avec fureur de part et d’autre : les transalpins se joignirent aux cisalpins : tous furent batus. Concolitanus un des rois gaulois fut pris dans la bataille : Aneroestus un autre roy se tua luy-mesme. Les romains victorieux passerent le Po pour la premiere fois, résolus d’oster aux gaulois les environs de ce fleuve dont ils estoient en possession depuis tant de siecles. La victoire les suivit par tout : Milan fut pris ; presque tout le païs fut assujeti. En ce temps Asdrubal mourut ; et Annibal quoy-qu’il n’eust encore que 25 ans fut mis à sa place. Deslors on prévit la guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ouvertement de dompter l’Espagne sans aucun respect des traitez. Rome alors écouta les plaintes de Sagonte son alliée. Les ambassadeurs romains vont à Carthage. Les carthaginois rétablis n’estoient plus d’humeur à ceder. La Sicile ravie de leurs mains, la Sardaigne injustement enlevée, et le tribut augmenté, leur tenoient au coeur. Ainsi la faction qui vouloit qu’on abandonnast Annibal, se trouva foible. Ce général songeoit à tout. De secretes ambassades l’avoient asseûré des gaulois d’Italie, qui n’estant plus en estat de rien entreprendre par leurs propres forces, embrasserent cette occasion de se relever. Annibal traverse l’Ebre, les Pyrenées, toute la Gaule transalpine, les Alpes, et tombe comme en un moment sur l’Italie. Les gaulois ne manquent point de fortifier son armée, et font un dernier effort pour leur liberté. Quatre batailles perduës font croire que Rome alloit tomber. La Sicile prend le parti du vainqueur. Hieronyme roy de Syracuse se déclare contre les romains : presque toute l’Italie les abandonne ; et la derniere ressource de la république semble perir en Espagne avec les deux scipions. Dans de telles extrémitez, Rome deût son salut à trois grands hommes.

La constance de Fabius Maximus, qui se mettant au dessus des bruits populaires, faisoit la guerre en retraite, fut un rempart à sa patrie. Marcellus, qui fit lever le siége de Nole, et prit Syracuse, donnoit vigueur aux troupes par ces actions. Mais Rome qui admiroit ces deux grands hommes, crut voir dans le jeune Scipion quelque chose de plus grand. Les merveilleux succés de ses conseils confirmerent l’opinion qu’on avoit qu’il estoit de race divine, et qu’il conversoit avec les dieux. à l’âge de 24]ans il entreprend d’aller en Espagne où son pere et son oncle venoient de perir : il attaque Carthage la neuve comme s’il eust agi par inspiration, et ses soldats l’emportent d’abord. Tous ceux qui le voyent, sont gagnez au peuple romain : les carthaginois luy quittent l’Espagne : à son abord en Afrique, les rois se donnent à luy : Carthage tremble à son tour, et voit ses armées défaites : Annibal victorieux durant seize ans est vainement rappellé, et ne peut défendre sa patrie : Scipion y donne la loy : le nom d’africain est sa récompense : le peuple romain ayant abbatu les gaulois et les africains, ne voit plus rien à craindre, et combat dorénavant sans peril. Au milieu de la premiere guerre punique Theodote gouverneur de la Bactrienne enleva mille villes à Antiochus appellé le Dieu, fils d’Antiochus Soter, roy de Syrie. Presque tout l’Orient suivit cét exemple. Les parthes se révolterent sous la conduite d’Arsace chef de la maison des arsacides, et fondateur d’un empire qui s’étendit peu à peu dans toute la haute Asie. Les rois de Syrie et ceux d’Egypte, acharnez les uns contre les autres, ne songeoient qu’à se ruiner mutuellement ou par la force, ou par la fraude. Damas et son territoire qu’on appelloit la Coele-Syrie, et qui confinoit aux deux royaumes, fut le sujet de leurs guerres ; et les affaires de l’Asie estoient entierement separées de celles de l’Europe.

Durant tous ces temps la philosophie florissoit dans la Grece. La secte des philosophes italiques, et celle des ioniques, la remplissoient de grands hommes, parmi lesquels il se mesla beaucoup d’extravagans à qui la Grece curieuse ne laissa pas de donner le nom de philosophes. Du temps de Cyrus et de Cambyse, Pythagore commença la secte italique dans la grande Grece, aux environs de Naples. à peu prés dans le mesme temps Thales Milesien forma la secte ionique. De là sont sortis ces grands philosophes, Heraclite, Démocrite, Empedocle, Parmenides ; Anaxagore, qui un peu avant la guerre du peloponese fit voir le monde construit par un esprit eternel ; Socrate, qui un peu aprés ramena la philosophie à l’étude des bonnes moeurs, et fut le pere de la philosophie morale ; Platon son disciple, chef de l’academie ; Aristote disciple de Platon et précepteur d’Alexandre, chef des peripateticiens ; sous les successeurs d’Alexandre, Zenon nommé Cittien, d’une ville de l’isle de Chypre où il estoit né, chef des stoïciens ; et Epicure athenien, chef des philosophes qui portent son nom : si toutefois on peut nommer philosophes ceux qui nioient ouvertement la providence, et qui ignorant ce que c’est que le devoir, définissoient la vertu par le plaisir. On peut compter parmi les plus grands philosophes Hippocrate le pere de la medecine, qui éclata au milieu des autres dans ces heureux temps de la Grece. Les romains avoient dans le mesme temps une autre espece de philosophie, qui ne consistoit point en disputes, ni en discours, mais dans la frugalité, dans la pauvreté, dans les travaux de la vie rustique, et dans ceux de la guerre, où ils faisoient leur gloire de celle de leur patrie et du nom romain : ce qui les rendit enfin maistres de l’Italie et de Carthage.