Discussion:Carte de Tendre

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Informations sur l’édition de Carte de Tendre

Édition : Saintsbury éditeur scientifique, Clarendon Press, 1883 voir ici


Source : Article de Wikipédia ; Internet Archive


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Texte qui ne figure pas dans l’édition de référence

Aussi, Aronce, Herminius et moi trouvâmes-nous cette carte si galante que nous la sûmes devant que de nous séparer. Clélie priait pourtant instamment celui pour qui elle l’avait faite de ne la montrer qu’à cinq ou six personnes qu’elle aimait assez pour la leur faire voir, car, comme ce n’était qu’un simple enjouement de son esprit, elle ne voulait pas que de sottes gens, qui ne sauraient pas le commencement de la chose, et qui ne seraient pas capables d’entendre certaine nouvelle galanterie, allassent en parler selon leur caprice ou la grossièreté de leur esprit. Elle ne put pourtant être obéie, parce qu’il y eut une certaine constellation qui fit que, quoiqu’on ne voulût montrer cette carte qu’à peu de personnes, elle fit pourtant un si grand bruit par le monde qu’on ne parlait que de la Carte de Tendre. Tout ce qu’il y avait de gens d’esprit à Capoue écrivirent quelque chose à la louange de cette carte soit en vers, soit en prose, car elle servit de sujet à un poème fort ingénieux, à d’autres vers fort galants, à de fort belles lettres, à de fort agréables billets et à des conversations si divertissantes que Clélie soutenait qu’elles valaient mille fois mieux que sa carte, et l’on ne voyait alors personne à qui l’on ne demandât s’il voulait aller à Tendre. En effet cela fournit durant quelque temps d’un si agréable sujet de s’entretenir qu’il n’y eut jamais rien de plus divertissant. Au commencement Clélie fut bien fâchée qu’on en parlât tant, car enfin, disait-elle un jour à Herminius, pensez-vous que je trouve bon qu’une bagatelle que j’ai pensé qui avait quelque chose de plaisant pour notre cabale en particulier, devienne publique, et que ce que j’ai fait pour n’être vu que de cinq ou six personnes qui ont infiniment de l’esprit, qui l’ont délicat et connaissant, soit vu de deux mille qui n’en ont guère, qui l’ont mal tourné et peu éclairé, et qui entendent fort mal les plus belles choses? Je sais bien que ceux qui savent que cela a commencé par une conversation qui m’a donné lieu d’imaginer cette carte en un instant ne trouveront pas cette galanterie chimérique ni extravagante; mais, comme il y a de forts étranges gens par le monde, j’appréhende extrêmement qu’il n’y en ait qui s’imaginent que j’ai pensé à cela fort sérieusement, que j’ai rêvé plusieurs jours sans le chercher et que je croyais avoir fait une chose admirable. Cependant c’est une folie d’un moment, que je ne regarde tout au plus que comme une bagatelle qui a peut-être quelque galanterie et quelque nouveauté pour ceux qui ont l’esprit assez bien tourné pour l’entendre.

Clélie n’avait pourtant pas de raison de s’inquiéter, madame, car il est certain que tout le monde prit tout à fait bien cette nouvelle invention de faire savoir par où l’on peut acquérir la tendresse d’une honnête personne qu’à la réserve de quelques gens grossiers, stupides, malicieux ou mauvais plaisants, dont l’approbation était indifférente à Clélie, on en parle avec louange; encore tira-t-on même quelque divertissement de la sottise de ces gens-là, car il y eut un homme entre les autres qui, après avoir vu cette carte qu’il avait demandé à voir avec une opiniâtreté étrange, et qui après l’avoir entendu louer à de plus honnêtes gens que lui, demanda grossièrement à quoi cela servait et de quelle utilité était cette carte. Je ne sais pas, lui répliqua celui à qui il parlait, après l’avoir repliée fort diligemment, si elle servira à quelqu’un, mais je sais bien qu’elle ne vous conduira jamais à Tendre.

Ainsi, madame, le destin de cette carte fut si heureux que ceux mêmes qui furent assez stupides pour ne l’entendre point servirent à nous divertir, en nous donnant sujet de nous moquer de leurs sottises.

Clélie, Histoire romaineParis, 1656, t. I p. 391