Dombey et fils Dickens/II/02

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Traduction par Mme Bressant.
Librairie Hachette et Cie (2p. 23-50).


CHAPITRE II.

Solitude de Florence. — État mystérieux du petit aspirant de marine.


Florence vivait solitaire dans la triste demeure de son père : les jours se succédaient, et Florence était toujours seule ; et les murailles nues semblaient jeter sur elle un regard sinistre : on eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone, elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

Les contes de fées mêmes n’ont jamais offert à l’imagination une demeure enchantée, renfermée dans les profondeurs d’un bois épais, qui fût plus solitaire et plus déserte que ne l’était dans sa triste réalité la demeure de son père. La nuit, quand les lumières éclairaient les fenêtres du voisinage, la maison faisait tache même au milieu de cette clarté douteuse ; le jour, elle présentait un aspect rembruni qui attristait encore davantage cette rue toujours silencieuse.

Sans doute on ne voyait point, comme dans les contes de fées, deux dragons placés à la porte, sentinelles vigilantes, postées pour la garde de quelque innocente recluse ; mais un affreux visage, au demi-sourire satanique, surveillait du haut de la porte tous ceux qui entraient. Ce n’était encore rien : il y avait, pour défendre l’entrée, une grille monstrueuse, dont les barres tournées en spirales et en vis sans fin formaient les combinaisons les plus diaboliques : aux deux côtés de la porte se voyaient deux vases, véritables éteignoirs qui semblaient dire aux passants : Voi che intrate, lasciate ogni… vous qui entrez, dites adieu à la lumière ! Il n’y avait pas d’inscription magique gravée sur la porte ; mais la maison paraissait dans un tel état d’abandon, que les gamins des rues s’amusaient à écrire avec de la craie sur la grille et sur les dalles, et surtout sur la muraille du coin ; ils charbonnaient des spectres sur la porte de l’écurie, et, pour se venger de Towlinson, qui leur faisait la chasse, ils esquissaient son portrait en lui donnant des oreilles qui poussaient de dessous son chapeau en ligne horizontale. Mais dans l’intérieur, on n’entendait pas le plus petit bruit. Les musiciens ambulants, qui passaient dans cette rue-là une fois par semaine, le matin, se gardaient bien de faire braire leurs instruments sous les fenêtres de la maison Dombey : toute la bande, y compris le petit orgue de Barbarie criard, au timbre légèrement fêlé, avec ses valseurs qui entrent et sortent tour à tour par de petites portes à deux battants, toute la bande évitait d’un commun accord la maison Dombey, et la fuyait comme un endroit qui ne lui offrait aucun espoir de gain.

Encore, si cette maison ensorcelée avait ressemblé aux châteaux enchantés du temps jadis qu’un coup de baguette plongeait dans le sommeil, tout en leur laissant la fraîcheur et la vie ! Mais non ; la morne désolation de ce séjour abandonné se montrait partout au milieu du profond silence de l’habitation. Dans les appartements, les rideaux, tombant sans grâce, n’avaient plus ni pli ni forme et ressemblaient à de lourds linceuls. Les meubles, toujours entassés et toujours couverts, semblaient une hécatombe de malheureuses victimes emprisonnées et oubliées à jamais. Les miroirs avaient été ternis par l’haleine du temps : sur le plancher, des tapis, aux couleurs passées, ne laissaient plus voir que quelques figures aussi vagues et aussi confuses que le souvenir des mille riens qui remplissent la vie. Les parquets, qui avaient perdu l’habitude des pas humains, craquaient et branlaient. Les clefs restaient rouillées aux serrures des portes. L’humidité s’attachait aux murailles ; les peintures, devant cette invasion des taches, semblaient leur céder la place et rentrer en elles-mêmes.

La moisissure commençait à se mettre dans les cabinets ; des champignons poussaient dans tous les coins et les recoins des caves. La poussière s’amoncelait, sans qu’on sût ni d’où ni comment : tous les jours on n’entendait parler que d’araignées, de phalènes, de nymphes. De temps en temps, sur les marches de l’escalier, on trouvait immobile un cafard au milieu de ses explorations, qui avait l’air étonné lui-même de se trouver là. Pendant la nuit, c’étaient les souris qui se battaient et qui faisaient entendre leurs petits cris dans les sombres galeries qu’elles creusaient derrière les panneaux.

La sombre magnificence des salons de réception, à peine visibles à la clarté douteuse qui se glissait à travers les fentes des contrevents fermés, pouvait donner l’idée d’un manoir enchanté. Ainsi les lions dorés laissaient poindre le bout de leurs pattes ternies ; les statues, sur leurs piédestaux, montraient timidement leurs blêmes figures derrière les voiles qui les cachaient. Les horloges ne disaient plus l’heure à personne, sauf quelques-unes qui se trouvaient remontées par hasard : encore sonnaient-elles des heures qui ne se marquent sur aucun cadran terrestre ; de temps à autre, les lustres suspendus au plafond faisaient entendre un cliquetis plus triste que le tocsin. Les bruits sourds et les vents lugubres qui passaient au milieu de ces objets et de mille autres encore mystérieusement voilés, donnaient à tout des apparences de spectre. Puis venait le grand escalier, que le seigneur du lieu montait si rarement, depuis que son petit enfant avait passé par là pour aller au ciel ; puis encore d’autres escaliers, d’autres corridors qui demeuraient déserts des semaines entières ; plus loin, deux chambres hermétiquement fermées, consacrées aux membres de la famille que la mort avait frappés, et où l’on s’entretenait tout bas en parlant d’eux ; mais au moins, pour tous les autres, excepté pour Florence, il y avait une figure gracieuse qui animait la solitude et la tristesse de cette vaste maison et donnait comme par miracle à tous ces objets un air d’intérêt et de vie.

Car Florence vivait solitaire dans la maison abandonnée ; les jours se succédaient et Florence était toujours seule ; et les froides murailles semblaient jeter sur elle un regard sinistre : on eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone, elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

L’herbe commençait à croître sur le toit et entre les pavés de la cour ; des plantes maladives poussaient sur les fenêtres. Des morceaux de plâtre tombaient de l’intérieur des cheminées dont on ne se servait plus. Les deux arbres de la cour, noircis par la fumée, se pourrissaient, et les rameaux desséchés s’étendaient tristement au-dessus de leurs feuilles. Partout le blanc s’était tourné en jaune et le jaune en noir : enfin, depuis la mort de la pauvre dame, sa demeure d’autrefois n’était qu’un vide hideux dans cette rue longue et monotone.

Mais Florence était là, dans toute sa fraîcheur, comme la jolie fille du roi, dans le conte de fée. Elle faisait sa seule compagnie de ses livres, de sa musique, de ses maîtres quotidiens. Je me trompe, il y avait encore Suzanne Nipper et Diogène. Suzanne, en assistant aux études de sa jeune maîtresse, commençait à devenir elle-même fort instruite.

Diogène, adouci probablement aussi par l’influence de la jeune fille, venait poser sa tête sur la fenêtre ; et là, au sein d’une heureuse quiétude, il ouvrait et fermait tour à tour ses yeux au-dessus des passants ; quelquefois il dressait la tête, lançait un regard intelligent et significatif sur un chien qui aboyait dans une voiture ; souvent, comme s’il se rappelait vaguement qu’il y avait un ennemi dans le voisinage, il s’élançait furieux vers la porte ; puis, après avoir fait un tapage étourdissant, il revenait se démenant avec un air de satisfaction ridicule qui n’appartenait qu’à lui, et recouchait sa joue sur le bord de la croisée, glorieux comme un Artaban, ou comme un chien qui a bien mérité de la patrie. C’est ainsi que Florence vivait au milieu de sa sauvage solitude, absorbée dans ses innocentes études et dans ses pensées plus innocentes enore. Maintenant elle pouvait descendre dans la chambre de son père, penser à lui et permettre à son cœur affectueux de s’approcher de lui, sans craindre de se voir repoussée : elle pouvait jeter les yeux sur les objets qui avaient entouré son père dans sa tristesse, se blottir tout doucement à côté de sa chaise, sans avoir à redouter cet œil qu’elle se rappelait si bien.

Elle pouvait avoir pour lui de petites attentions, de douces prévenances, mettre elle-même ses affaires en ordre, lui faire de petits bouquets pour sa table, changer les fleurs pour en remettre d’autres, si elles se fanaient avant son retour, lui préparer tous les jours une surprise et laisser timidement à sa place un témoignage de sa présence et de sa sollicitude. Un jour, c’était un porte-montre qu’elle avait brodé ; le lendemain, effrayée de son audace, elle y substituait quelque autre bagatelle de son invention qui fût de nature à ne pas trop attirer ses regards.

Quelquefois, s’éveillant pendant la nuit, elle tremblait à la seule pensée qu’il allait rentrer et rejeter son présent avec colère ; et vite, et vite, le cœur tout palpitant, elle allait le reprendre. Un autre jour, elle se contentait de coucher sa tête sur le bureau de son père et d’y déposer un baiser et une larme.

Cependant personne n’en savait rien ; les gens de la maison pouvaient s’en apercevoir, quand elle n’était pas là ; mais on avait si peur des appartements de M. Dombey ! c’était toujours comme auparavant le secret de son cœur. Florence se glissait dans ces appartements à la brune, ou bien le matin de bonne heure, ou encore aux heures où l’on servait la table en bas. Elle n’avait besoin, pour les embellir et les animer par ses soins assidus, que d’y glisser, comme un rayon de soleil ; elle ne faisait qu’y passer, mais elle y laissait toujours quelque trace de son passage.

Des êtres fantastiques, enfants de l’imagination de Florence, l’accompagnaient partout dans cette maison vide et sonore : ils faisaient sa société au milieu des chambres nues. Comme si sa vie était une existence enchantée, de complaisantes illusions venaient peupler sa solitude. Souvent elle se représentait la vie de Florence, mais de Florence la fille chérie et adorée de son père. La foi qu’elle avait dans ses rêves en faisait des réalités ; s’abandonnant au courant de son imagination, elle prenait ses illusions pour des réminiscences ; elle croyait se rappeler qu’elle et son père avaient fait la garde auprès du tombeau de son frère, qu’elle et Paul s’étaient partagé également le cœur de leur père. Unis dans la même pensée de ce doux souvenir, M. Dombey et Florence lui paraissaient s’entretenir souvent du petit Paul, et son père, plein de bonté, lui parler de leurs espérances communes et de leur confiance dans la bonté du ciel. Souvent elle voyait sa mère encore vivante. Oh ! mon Dieu ! quelle joie de pouvoir se jeter à son cou, de pouvoir l’étreindre de toute la force de son amour et de son affectueuse tendresse ! Mais aussi quelle tristesse dans la maison solitaire, quand le soir venait et qu’il n’y avait plus personne !

Heureusement il y avait toujours une pensée, mal définie peut-être, mais ardente et inébranlable, qui la soutenait quand elle avait besoin d’armer de constance et de fermeté son âme jeune et candide, si cruellement éprouvée. Comme tous ceux qui luttent contre quelque grand chagrin de notre pauvre nature humaine, Florence avait senti l’espoir se glisser dans son cœur : éclairée par une lumière surnaturelle, elle croyait apercevoir, aux accents d’une musique lointaine, sa mère et son frère qui avaient quitté la terre : il lui semblait qu’en ce moment ces deux êtres si chers pensaient à elle, l’aimaient, avaient pitié d’elle et la regardaient suivre tristement sa route ici-bas. Il était doux et consolant pour Florence de donner accès dans son cœur à ces pensées, jusqu’au jour (c’était quelque temps après avoir vu son père dans sa chambre) où l’idée lui vint, qu’en gémissant ainsi de l’éloignement qu’il montrait pour elle, elle pourrait bien irriter contre lui les mânes de sa mère et de son frère : il fallait être égarée, faible, enfant comme elle l’était, pour avoir de semblables scrupules et pour trembler devant ces craintes à peine ébauchées ; mais c’était un effet de sa nature aimante et, depuis ce moment, Florence essaya de lutter contre les souffrances causées par les cruelles blessures de son cœur et de songer, avec l’espoir d’en être aimée un jour, à l’auteur de ces blessures.

Son père ignorait combien elle l’aimait, et cette idée que son père ne savait rien de son amour était à ses yeux une excuse du passé et une espérance pour l’avenir : elle s’y attacha fortement. Après tout, elle était très-jeune ; elle n’avait pas de mère ; elle n’avait jamais appris, était-ce sa faute, ou celle de la fatalité ? à lui exprimer combien elle l’aimait. Mais à l’avenir elle aurait de la patience, elle essayerait d’acquérir cette qualité avec le temps, elle parviendrait peut-être à faire connaître à son père son unique enfant. Voilà désormais quel devait être le but de son existence. Le soleil du matin, quand il venait illuminer la triste maison, trouvait dans le sein de la maîtresse solitaire cette résolution plus forte et plus vive. Au milieu de ses occupations journalières, cette pensée l’animait ; car Florence espérait que, plus elle s’instruirait et plus elle se perfectionnerait, plus elle hâterait pour lui le moment de la connaître et de l’aimer. Quelquefois, elle se demandait avec étonnement, le cœur gros et les larmes aux yeux, si elle avait assez fait de progrès pour le surprendre et le charmer le jour où leurs cœurs seraient réunis. D’autres fois, elle réfléchissait pour voir si elle ne pourrait pas se procurer certaines connaissances plus capables que d’autres d’éveiller l’intérêt et la curiosité de son père. Au milieu de ses livres, de sa musique, de son ouvrage, pendant ses promenades du matin, pendant ses prières du soir, elle avait toujours son but devant elle. Étrange étude pour un enfant que d’apprendre le chemin qui conduit au cœur d’un père inflexible !

Dans la rue, au moment où, pendant l’été, les ombres de la nuit s’épaississaient, bien des promeneurs désœuvrés lançaient en passant un regard sur la sombre demeure, et, singulier contraste ! ils apercevaient à la fenêtre cette jolie jeune fille les yeux levés vers le ciel et attentivement fixés sur les étoiles. S’ils avaient connu la cause de sa rêverie profonde, il y avait de quoi troubler leur sommeil. On disait que la maison était hantée par des revenants, et bien des gens d’humble condition, en se rendant à leurs travaux quotidiens, frappés tous les jours de sa lugubre apparence, l’auraient nommée avec plus de raison encore la demeure des esprits, s’ils avaient pu lire toute son histoire sur la sombre façade. Mais Florence avait toujours devant les yeux le devoir sacré qu’elle s’était imposé sans que personne pût connaître le fond de son cœur et vînt soutenir ses efforts. Elle ne songeait qu’à témoigner à son père l’amour qu’elle avait pour lui, et jamais une plainte ne se mêlait à ce vœu.

Florence vivait donc ainsi solitaire dans la maison abandonnée ; les jours se succédaient et Florence était toujours seule, et les froides murailles semblaient jeter sur elle un regard sinistre. On eût dit qu’à l’exemple de la Gorgone elles voulaient changer en pierre sa jeunesse et sa beauté.

Un matin Suzanne Nipper était debout devant sa jeune maîtresse, occupée à plier et à cacheter un billet qu’elle venait d’écrire. Suzanne semblait indiquer du regard qu’elle approuvait le contenu de la lettre.

« Mieux vaut tard que jamais, chère miss, dit Suzanne. Eh bien ! croyez-moi, même une simple visite aux vieux Skettles sera encore un acte de charité.

Monsieur Barnet et madame Skettles, Suzanne, reprit Florence en corrigeant avec bonté ce qu’il y avait de par trop familier dans la phrase de Suzanne, ont eu la bonté de me renouveler leur invitation. Je leur en suis très-reconnaissante. »

Suzanne Nipper, qui était bien la plus fine mouche qu’on pût voir, et qui usait de ce don de la nature pour déclarer la guerre en toute occasion à la société, se pinça les lèvres et secoua la tête. C’était une énergique protestation contre le désintéressement prétendu des Skettles et en même temps une assurance qu’ils seraient grandement récompensés de leur bonté par la société de Florence.

« Ils savent bien ce qu’ils font ou je me trompe fort, dit Suzanne entre ses dents. Je m’en fie bien à eux pour cela !

— Je n’ai pas, je l’avoue, un très-grand désir d’aller à Fulham, dit Florence d’un air pensif. Mais je crois convenable d’y aller.

— Certainement, fit Suzanne en secouant la tête d’un air d’importance.

— J’eusse préféré y aller dans un moment où il n’y aurait eu aucun étranger, dit Florence ; et, pendant les vacances, il y aura sans doute des jeunes gens dans la maison ; mais je veux faire preuve de bonne volonté, et j’ai répondu que j’acceptais avec reconnaissance.

— À quoi je dis, miss Florence, vive la joie ! » et Suzanne Nipper se mit à rire de tout son cœur.

Ce dernier trait qui, depuis quelque temps, terminait souvent les phrases de miss Nipper, était interprété, en bas, à la cuisine comme une censure indirecte de M. Dombey ; on croyait généralement que miss Nipper n’était pas fâchée par là de jeter du ridicule sur les allures monotones de ce personnage taciturne ; mais comme elle ne s’en expliquait jamais, ce rire avait tout le charme du mystère sans nuire à l’expression franche et communicative des élans de gaieté de Suzanne.

« Comme il y a longtemps que nous n’avons reçu de nouvelles de Walter ! dit Florence après quelques instants de silence.

— En effet, il y a bien longtemps, mademoiselle Florence, répondit Suzanne. Perch qui vient de venir voir s’il y avait des lettres, a dit… mais ce qu’il a dit n’a pas d’importance, reprit Suzanne en rougissant et sans finir sa phrase. Il sait pourtant beaucoup de choses là-dessus, lui. »

Florence leva les yeux à ces mots et une vive rougeur colorait son visage.

« Ah ! continua Suzanne, évidemment en proie à une inquiétude secrète, qu’elle cherchait à dissimuler en voulant paraître furieuse contre le pauvre Perch, à coup sûr bien inoffensif, ah ! ce grand nigaud n’est pas un homme ; si je savais n’avoir jamais plus de courage que ça, voyez-vous bien, mademoiselle, j’aimerais mieux, moi qui ne suis qu’une femme, renoncer à friser mes cheveux ; les rejeter sans soin derrière mes oreilles, et me résigner à porter de méchants bonnets jusqu’à ce que la mort vint enlever un être aussi inutile ; et pourtant je ne suis pas une amazone et je ne voudrais certainement pas m’enlaidir avec cet accoutrement-là ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne suis pas non plus une poule mouillée, une alarmiste.

— Une alarmiste ! et pourquoi ? s’écria Florence avec effroi.

— Pour rien, mademoiselle, dit Suzanne, non ! bonté du ciel ! Seulement, voyez-vous, ce Perch est un homme de papier mâché, qu’on ferait fuir d’un rien, et vraiment il mériterait bien quelquefois qu’on eût pitié de lui, et qu’on eût la bonté de…

— Alarmiste ! voulez-vous dire qu’il s’alarme sur le sort du vaisseau ? demanda Florence toute pâle.

— Oh ! non, mademoiselle ; je voudrais bien voir qu’il se permît cela devant moi ! Non, non, ça n’est pas ça, mais il est toujours à nous casser la tête avec son gingembre que M. Walter devait envoyer à Mme Perch. Il secoue son honorable frimousse, en disant qu’il espère que ça ne tardera pas à arriver, mais que ça arrivera toujours trop tard pour cette fois-ci, et que ce sera pour la prochaine occasion, voilà ce qu’il dit : de pareilles choses me font sortir des gonds, ajouta Suzanne, dont la dédaigneuse colère croissait de plus en plus. Je puis en supporter beaucoup, mais, après tout, je ne puis porter que ma charge ; je ne suis pas un chameau ; certes non, je ne suis pas un chameau, ajouta Suzanne après quelques moments de réflexion, ni un chameau, ni un dromadaire.

— Mais, que dit-il encore, Suzanne ? demanda Florence d’un ton inquiet. Voulez-vous me le dire ?

— Oh ! mademoiselle ! si je le veux ! Est-ce que je ne vous dis pas tout et toujours tout ? Eh bien donc ! mademoiselle… il dit qu’on commence à jaser du bâtiment, qu’on n’a jamais été aussi longtemps sans avoir des nouvelles d’un navire, que la femme du capitaine était au bureau hier et paraissait un peu sens dessus dessous ; mais ce n’est pas du nouveau, nous savions bien déjà tout cela.

— Il faut qu’avant de partir d’ici, j’aille voir l’oncle de Walter, dit Florence avec précipitation. Je vais aller le voir ce matin même. Allons faire un tour par là tout de suite, Suzanne. »

Miss Nipper n’avait pas d’objection à faire ; elle donna au contraire son consentement sans hésiter. En quelques instants, Florence et Suzanne furent prêtes : bientôt après, on aurait pu les voir dans les rues se dirigeant du côté du Petit aspirant de marine.

Quand le pauvre Walter était allé trouver le capitaine Cuttle, le fameux jour où était venu l’huissier priseur Brogley, et quand il croyait voir des saisies partout jusque sur les clochers des églises, il était dans une disposition d’esprit assez semblable à celle de Florence en ce moment, pendant qu’elle se dirigeait chez l’oncle Sol. Il y avait cette différence pourtant que Florence souffrait encore plus qu’il n’avait souffert : car elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était elle qui, bien involontairement sans doute, avait jeté Walter dans le danger, et tous ceux à qui il était cher, y compris elle-même, dans les plus poignantes angoisses. Comme lui, du reste, elle voyait partout écrit en grosses lettres : Avenir incertain, danger. Les girouettes des églises, les cheminées des maisons semblaient, dans leur langage mystérieux, ne s’entretenir que de tempêtes ; on eût dit autant de doigts sinistres qui montraient des mers orageuses couvertes de débris de grands navires et roulant dans leurs flots des êtres humains. Lorsque Florence fut dans la cité, si elle passait devant des personnes qui causaient ensemble, elle avait peur de les entendre parler du navire et de leur entendre dire qu’il était perdu. Les tableaux et les gravures qui représentaient des bâtiments luttant contre les vagues, remplissaient son cœur d’inquiétude. La fumée et les nuages s’élevaient dans les airs, comme à l’ordinaire ; et cependant ils marchaient trop vite au gré de Florence ; elle craignait qu’à ce moment-là même, quelque violente tempête ne se déchaînât sur l’Océan.

Quant à Suzanne Nipper, qu’elle partageât ou non ses inquiétudes, il est vraisemblable qu’en chemin son esprit ne travailla pas beaucoup dans ce sens ; car il semblait que son attention fût tout entière à rudoyer et bousculer les gamins, sur son chemin, chaque fois qu’elle avait à fendre la foule dans la rue ; il est vrai que les gamins et Suzanne n’allaient pas bien ensemble : elle ne pouvait jamais les trouver sur son passage sans faire éclater contre cette race maudite toute son animosité.

Enfin, arrivées à la hauteur du Petit aspirant de marine, qui se trouvait en face, Florence et Suzanne attendaient le moment favorable pour traverser la rue, lorsqu’elles furent assez surprises au premier abord en voyant à la porte de l’opticien un jeune gaillard, à tête ronde, dont la grosse mine réjouie regardait le ciel : au moment où elles l’aperçurent, il enfonça tout à coup deux doigts de chaque main dans son énorme bouche et se mit, à l’aide de cet instrument naturel, à faire entendre un sifflement des plus perçants, dans le but d’appeler quelques pigeons, qu’on pouvait voir à peine dans les airs à une hauteur prodigieuse.

« Mademoiselle, c’est le fils aîné de Mme Richard ! dit Suzanne : le tourment de son existence. »

Comme Polly avait dit un mot à Florence du nouvel avenir offert à son fils et héritier, Florence était toute préparée à sa rencontre. Aussi profitant d’un moment favorable, les deux femmes traversèrent la rue, sans perdre leur temps davantage à contempler le fléau de Mme Richard. Notre chasseur d’oiseaux ne s’apercevant pas de leur arrivée, se mit à siffler avec un redoublement de vigueur et à crier dans un moment d’entraînement : Tr, rrr, rou, rou, rou, rou… tr, rrr… Ce roucoulement produisit un tel effet sur les pigeons et les troubla tellement, qu’au lieu de poursuivre leur vol vers quelque ville du Nord, comme ils semblaient d’abord en avoir formé le projet, ils commencèrent à tourner sur eux-mêmes et à descendre. À cette vue, le premier-né de Mme Richard les siffla de nouveau et s’écria encore d’une voix que le bruit de la rue ne pouvait couvrir : Tr, rrr, rou, rou, rou, tr, rrr…

Il était au beau milieu de son enthousiasme, lorsqu’il fut brusquement ramené aux choses d’ici-bas par une bourrade de miss Nipper, qui l’envoya dans le fond de la boutique.

« Est-ce comme ça que vous montrez votre repentir, mauvais sujet, quand Mme Richard s’est mis l’esprit à la torture pendant des mois entiers pour vous ? fit Suzanne après lui avoir administré son coup de poing. Où est M. Gills ? »

Robin, dont le premier regard lancé à miss Nipper était un regard de colère, s’adoucit en voyant Florence entrer derrière elle ; il porta ses doigts à ses cheveux pour saluer Florence et répondit à Suzanne que M. Gills était sorti.

« Allez le chercher, dit miss Nipper d’un ton d’autorité, et dites-lui que ma jeune maîtresse est ici.

— Je ne sais pas où il est.

— Est-ce comme cela que vous vous repentez, lui cria Suzanne d’un ton de vif reproche.

— Comment voulez-vous que j’aille le chercher, dit en pleurant Robin, puisque je ne sais pas où il est allé ? Il faut être raisonnable aussi.

— M. Gills a-t-il dit quand il reviendrait ? demanda Florence.

— Oui, mademoiselle, repartit Robin en portant une seconde fois sa main à ses cheveux. Il a dit qu’il serait ici de bonne heure tantôt ; dans une couple d’heures environ, mademoiselle.

— Est-il très-inquiet de son neveu ? demanda Suzanne.

— Oui, mademoiselle, repartit Robin qui, sans faire attention à Suzanne, préférait s’adresser à Florence. Je dois vous dire qu’il est très-inquiet. Il n’est pas un quart d’heure dans la boutique, mademoiselle. Il ne peut pas rester cinq minutes en place. Il va, il revient, absolument comme un oiseau qui ne sait où se percher, dit Robin en se baissant pour jeter un coup d’œil à ses pigeons à travers les vitres, et déjà même il avait les doigts à la bouche pour siffler.

— Connaissez-vous un ami de M. Gills, appelé le capitaine Cuttle ? dit Florence après avoir réfléchi quelques instants.

— L’homme au croc, mademoiselle ? répondit Robin en faisant de la main gauche un geste explicatif. Oui, mademoiselle. Il était ici pas plus tard qu’avant-hier.

— N’est-il pas venu depuis ? demanda Suzanne.

— Non, mademoiselle, fit Robin en continuant de s’adresser à Florence.

— Peut-être que l’oncle de M. Walter y est allé, Suzanne, dit Florence en se tournant du côté de Suzanne.

— Chez le capitaine Cuttle, mademoiselle ? dit Robin ; oh ! non ! il n’y est pas allé, mademoiselle. Car il m’a particulièrement recommandé, si le capitaine Cuttle venait, de lui dire qu’il avait été très-surpris de ne pas le voir hier et qu’il le priait de l’attendre ici jusqu’à son retour.

— Savez-vous où demeure le capitaine ? » demanda Florence.

Robin répondit qu’il le savait, et tournant les feuillets d’un livre couvert de parchemin gras qui se trouvait sur le comptoir, il lui lut l’adresse tout haut.

Florence se tourna encore une fois du côté de Suzanne et se concerta avec elle à voix basse, tandis que Robin, attentif à la secrète recommandation de son protecteur, était tout yeux et tout oreilles. Florence proposa d’aller à la maison du capitaine Cuttle, afin d’apprendre de sa propre bouche ce qu’il pensait de ce manque de toutes nouvelles au sujet du navire, le Fils-et-Héritier, et de le ramener s’il était possible, pour consoler l’oncle Sol. Suzanne fit d’abord une légère objection, à cause de la distance : mais sa maîtresse lui dit qu’elles prendraient une voiture : l’objection tomba dès lors, et Suzanne donna son consentement. Ce ne fut pas sans avoir discuté pendant quelques minutes. Cependant Robin ne perdait pas un mot de la conversation, approchant son oreille tantôt de celle-ci, tantôt de celle-là, comme si on l’avait payé pour être juge entre les deux parties.

Enfin on envoya Robin chercher une voiture, et pendant ce temps-là, les deux dames gardèrent la boutique. Quand Robin fut revenu, elles montèrent dans la voiture, en recommandant à Robin de dire à l’oncle Sol qu’elles repasseraient bien sûr, en revenant. Robin regarda partir la voiture, la suivit jusqu’à ce qu’il l’eût perdue de vue, comme ses pigeons ; puis il s’assit derrière le bureau dans l’attitude d’une personne très-affairée, et, pour ne pas oublier un mot de ce qui était arrivé, il écrivit des notes sur quelques méchants morceaux de papier et ne ménagea pas l’encre. Ces documents, dans le cas où ils auraient été égarés, n’étaient guère compromettants ; car avant que le premier mot fût sec, ils étaient déjà une énigme pour Robin lui-même : il n’y comprenait pas plus que s’il n’avait été pour rien dans la rédaction de ce procès-verbal.

Robin Toodle était encore tout entier à ses écritures, lorsque la voiture, où se trouvaient Florence et Suzanne Nipper, s’arrêta au coin de Brig-Place ; si elles étaient arrivées à bon port, ce n’était pas sans encombre : il avait fallu passer des ponts tournants, des rues défoncées, des canaux infranchissables, éviter de lourds chariots de brasseurs, des treilles de haricots d’Espagne, de petits lavoirs et mille autres obstacles qui abondent dans ce quartier-là. C’est dans cet endroit que Florence et Suzanne Nipper descendirent pour chercher la demeure du capitaine Cuttle.

Par malheur, chez Mme Mac-Stinger, c’était un de ses jours de grand nettoyage. Ces jours-là Mme Mac-Stinger se faisait réveiller par le policeman à trois heures moins un quart du matin, et se couchait rarement avant minuit. Voici généralement le programme de ses occupations en pareille circonstance. Le matin, dès l’aube, Mme Mac-Stinger transportait dans le petit jardin de derrière tous les meubles de la maison, circulait en sabots tout le long du jour dans toutes les pièces, et remettait les meubles en place après le coucher du soleil. Cette opération troublait au plus haut point les habitudes de la progéniture Mac-Stinger ; ils étaient aussi comme des pigeons effarouchés, qui, non-seulement alors, ne savaient où se percher, mais qui venaient à chaque instant du dehors demander à leur mère une abondante picorée pendant le cours de ses occupations.

Au moment où Florence et Suzanne se présentèrent à la porte de Mme Mac-Stinger, cette digne mais redoutable femme était occupée à transporter Alexandre Mac-Stinger, âgé de deux ans et trois mois, dans le corridor, pour le déposer, par voie coercitive, sur le pavé de la rue : Alexandre était devenu violet à force de retenir sa respiration, pendant qu’on l’avait grondé, et la pierre froide avait été trouvée un moyen merveilleux pour le faire revenir à lui. Mme Mac-Stinger, en sa qualité de femme et de mère, fut exaspérée du regard de commisération que Florence jeta sur Alexandre : et à ce double titre, sans s’inquiéter autrement des deux étrangères, elle appliqua de bonnes tapes à son Alexandre tout en le déposant sur la pierre.

« Pardon, madame, dit Florence quand l’enfant eut repris sa respiration et qu’il put en faire usage, est-ce ici la maison du capitaine Cuttle ?

— Non, dit Mme Mac-Stinger.

— Ce n’est pas ici le numéro neuf ? demanda timidement Florence.

— Qui vous dit que ce n’est pas le numéro neuf ? »

Suzanne Nipper, intervenant brusquement, demanda à Mme Mac-Stinger ce que signifiait cette manière de répondre, et si elle savait à qui elle s’adressait en ce moment.

Mme Mac-Stinger, avant de riposter, regarda Suzanne des pieds à la tête : « Je désirerais bien savoir, dit-elle, ce que vous lui voulez, au capitaine Cuttle ?

— Vous désireriez le savoir ? Je suis au désespoir de ne pouvoir vous satisfaire, répondit Nipper.

— Silence, Suzanne, s’il vous plaît ! dit Florence. Puis s’adressant à Mme Mac-Stinger : « Madame aurait-elle la bonté de nous dire où demeure le capitaine Cuttle, puisqu’il ne demeure pas ici ?

— Qui vous a dit qu’il ne demeurait pas ici ? fit l’implacable mégère. J’ai dit que ce n’était pas la maison du capitaine Cuttle, parce que ce n’est pas sa maison. Je le lui défends bien que ce soit jamais sa maison ; le capitaine Cuttle ne sait pas tenir une maison, et il ne mérite pas d’en avoir une : c’est ma maison à moi. Je suis bien sotte de louer le premier étage au capitaine Cuttle, qui ne m’en sait pas gré, l’ingrat ! C’est ce qui s’appelle jeter des perles devant un pourceau. »

Mme Mac-Stinger avait soin d’élever la voix, afin que ces observations arrivassent à leur adresse ; chaque membre de phrase se terminait par une explosion : on aurait cru entendre un revolver à vingt-cinq coups. Lorsque le dernier coup fut tiré, on reconnut la voix du capitaine qui, de sa chambre, disait, avec un ton de doux reproche : « Droit ! droit, là-bas !

— Puisque vous voulez parler au capitaine, il y est, » dit Mme Mac-Stinger, indiquant le chemin d’un air furieux. Pendant que Florence prenait sur elle d’entrer sans en dire davantage, et que Suzanne la suivait, Mme Mac-Stinger recommença sa promenade en sabots, et Alexandre Mac-Stinger, toujours le derrière sur le pavé, recommença ses lamentations qu’il avait interrompues pour écouter la conversation. Toutefois, pour se distraire pendant son supplice, il s’était occupé à regarder au bout de son horizon la voiture au repos.

Le capitaine était assis dans sa chambre, les mains dans les poches et les jambes allongées sur les bâtons de sa chaise, un véritable Robinson dans son île déserte au milieu d’un océan d’eau de savon. Les croisées du capitaine avaient été lavées, les murs lavés, la cheminée lavée, tout, sauf le foyer, était encore mouillé et couvert de savon noir et de grès : une odeur de salaison était répandue dans toute la chambre. Au milieu de cette scène de désolation, le capitaine, de son île, jetait des regards contristés sur les dégâts de l’inondation et semblait attendre qu’une barque amie passât par là pour le tirer d’embarras.

Mais lorsque le capitaine, tournant son visage désespéré du côté de la porte, vit sur le seuil Florence et Suzanne, rien ne peut donner une idée de sa stupéfaction. La faconde de Mme Mac-Stinger ayant eu pour effet d’empêcher toute autre voix de parvenir à ses oreilles, il s’attendait tout au plus à la visite du garçon de café ou du laitier : aussi, quand Florence se montra, s’approcha des bords de l’île, mit sa main dans celle du capitaine Cuttle, celui-ci se leva, d’un air tout effaré, comme s’il croyait voir, pour le moment, dans la personne de Florence, entrer dans sa chambre la Frégate volante [1].

Se remettant bientôt cependant, le capitaine s’occupa d’abord de faire passer Florence sur son île ; ce qu’il fit heureusement en l’aidant de son bras ; puis, mettant le pied dans l’eau, il prit miss Nipper par la taille et la transporta aussi dans l’île. Alors le capitaine, rempli de respect et d’admiration, porta à ses lèvres la main de Florence et s’éloignant un peu, car l’îlot n’était pas assez large pour trois personnes, il les regarda du sein de l’eau de savon, comme un triton d’un nouveau genre.

« Vous êtes étonné de nous voir, n’est-ce pas ? » dit Florence en souriant.

Le capitaine, charmé plus qu’on ne peut le dire, lui envoya un baiser par l’intermédiaire de son croc pour toute réponse, et grommela ses deux mots favoris : « Tenez bon ! tenez bon ! » comme s’ils renfermaient ce qu’il y a de plus choisi et de plus délicat en fait de compliment.

« Mais, voyez-vous, je ne pouvais pas être tranquille, dit Florence, sans venir vous demander des nouvelles du cher Walter ; car c’est mon frère maintenant. Je voudrais savoir s’il y a quelque chose à craindre, et vous prier de venir consoler un peu tous les jours son vieil oncle Sol, jusqu’à ce que nous ayons des nouvelles. »

À ces mots, le capitaine Cuttle, par un geste involontaire, porta la main à sa tête, veuve du chapeau de toile cirée, et regarda Florence d’un air tout confus.

« Je vous en prie, dit Florence, avez-vous quelques craintes pour Walter ? »

Le capitaine était si ravi d’avoir devant lui la figure de Florence, qu’il ne pouvait en détacher ses regards ; Florence, de son côté, le regardait fixement pour s’assurer de la sincérité de sa réponse.

« Non, Délices du cœur, dit le capitaine, je ne suis pas effrayé. Walter est un garçon qui bravera plus d’une tempête ; Walter est un garçon qui réussira autant qu’on peut réussir. Walter, continua le capitaine dont les yeux brillaient d’enthousiasme en faisant l’éloge de son jeune ami et dont le croc, en se levant, annonçait une magnifique citation : Walter, voyez-vous, est ce qu’on peut appeler une émanation sensible et frappante d’une puissance surnaturelle et divine ; … quand vous trouverez ce passage-là, notez-le. »

Florence, qui ne comprenait pas bien la citation que le capitaine croyait pourtant pleine de sens et de nature à lui faire honneur, le regarda avec douceur comme pour lui demander quelque réponse plus précise.

« Non, Délices du cœur, je ne suis pas effrayé, reprit le capitaine. Il y a eu d’effroyables tempêtes dans ces latitudes, il n’y a pas de doute à cela, et dame ! ils ont été ballottés et emportés peut-être jusqu’à l’autre bout du monde. Mais le vaisseau est un bon vaisseau, et le garçon qui est dessus, un bon garçon ; et il n’est pas facile, grâce à Dieu… »

À ce mot, le capitaine s’inclina légèrement.

« Il n’est pas facile de briser des cœurs de chêne, cœurs de vaisseau ou cœurs d’homme, n’importe. Ainsi, d’un côté comme de l’autre, nous sommes en bon chemin, et par conséquent je n’ai pas un brin d’inquiétude jusqu’à présent.

— Jusqu’à présent ? répéta Florence.

— Pas un brin, reprit le capitaine, portant son croc à ses lèvres comme pour envoyer un baiser à Florence ; et avant que je sois inquiet, Délices du cœur, Walter nous aura écrit de son île, de son port, ou de partout ailleurs, pour nous orienter bien et dûment son affaire. Quant au vieux Solomon Gills (ici le ton du capitaine devint solennel), je sais bien qui est-ce qui n’aura pas peur à côté de lui et ne l’abandonnera pas avant que la mort nous sépare ; et s’il vient du gros temps, que la tempête gronde, gronde, gronde, ouvrez le catéchisme, dit le capitaine entre parenthèse, et vous y trouverez ces expressions, ce serait peut-être une consolation pour Solomon Gills d’avoir l’opinion d’un marin de ma connaissance. C’est un gaillard qui vous met joliment les choses à flot, et s’il n’a pas été brisé en mille morceaux quand il était mousse, c’est pas sa faute. Il s’appelle Bunsby ; Bunsby irait dans sa salle à manger lui dire ce qu’il en pense. Ah ! dit le capitaine avec exaltation, c’est pour le coup que Solomon Gills en resterait étourdi, comme s’il s’était cassé la tête contre une porte.

— Allons voir ce monsieur, dit Florence ; il nous dira ce qu’il pense : voulez-vous venir avec nous, capitaine ? nous avons une voiture en bas. »

Le capitaine porta de nouveau la main à sa tête, privée de son chapeau de toile cirée, d’un air penaud. Mais à l’instant, ô prodige ! la porte s’ouvrit ex abrupto et le chapeau de toile cirée, volant dans la chambre comme un oiseau, vint tomber lourdement aux pieds du capitaine ; puis la porte se ferma aussi violemment qu’elle s’était ouverte sans que rien vînt donner l’explication du miracle.

Le capitaine ramassa son chapeau, le retourna de tous les côtés avec un regard d’intérêt et de gracieux accueil et se mit à le promener sur la manche de son habit pour lui rendre son lustre. Puis, tout en polissant son chapeau, le capitaine regarda attentivement ses visiteuses et dit à voix basse :

« Vous le voyez, je serais allé voir Solomon Gills hier et ce matin, mais elle… elle me l’avait pris et l’avait gardé. Voilà le fin fond de la chose.

— Qu’est-ce qui a fait cela, bonté du ciel ! demanda Suzanne Nipper.

— La propriétaire de la maison, ma chère, reprit le capitaine avec mystère, recommandant par signes de n’en rien dire. Nous avons eu quelques mots à propos du lavage de ce plancher, et elle,… ni plus ni moins, dit le capitaine en regardant la porte et en se soulageant par un long soupir, m’a confisqué ma liberté.

— Oh ! je voudrais bien qu’elle eût affaire à moi, dit Suzanne dont le visage pourpre semblait indiquer la violence du désir qu’elle avait d’avoir des relations avec Mme Mac-Stinger. Je la confisquerais, moi.

— Ah ! vous croyez, dit le capitaine avec un mouvement de tête qui semblait dire : J’en doute fort ; mais tout ébahi de l’air martial de la belle jeune fille, il reprit : Ma foi ! je ne sais pas trop, c’est une traversée difficile. On ne nage pas dans ses eaux comme on veut, allez ! Vous ne vous figurez pas la tête qu’elle a. Elle tombe sur vous au moment où vous vous y attendez le moins. Et quand elle est montée, voyez-vous, dit le capitaine dont le front se couvrit de sueur… »

Pour toute conclusion, le capitaine pensa qu’il n’avait rien de mieux à faire que de siffler ; il siffla, mais en tremblotant. Puis, secouant encore la tête et revenant à ses sentiments d’admiration pour la vaillance de miss Nipper, il répéta timidement : « Ah ! vous croyez, ma chère ! »

Suzanne se contenta de sourire ; mais dans ce sourire, il y avait un tel sentiment de défi, qu’on ne sait pas trop combien de temps aurait duré l’attitude contemplative du capitaine, si Florence, agitée par l’inquiétude, n’avait pas proposé encore une fois d’aller immédiatement consulter l’oracle Bunsby. Ainsi rappelé au devoir, le capitaine Cuttle mit solidement son chapeau de toile cirée, prit une autre canne hérissée de nœuds, comme celle qu’il avait donnée à Walter, et offrant son bras à Florence, il se prépara à se frayer une route sur le territoire ennemi.

Mais heureusement Mme Mac-Stinger avait changé de courant et avait navigué dans une autre direction, ce qu’elle faisait souvent, suivant la remarque du capitaine. En effet, lorsqu’ils descendirent l’escalier, ils trouvèrent ce modèle de femme occupé à secouer les paillassons sur le pas de la porte, tandis qu’au milieu d’un épais brouillard de poussière apparaissait l’ombre vaporeuse du petit Alexandre toujours le derrière sur le pavé. Mme Mac-Stinger était tellement absorbée par son occupation de femme de ménage, que, lorsque le capitaine, Florence et Suzanne passèrent, elle secoua ses paillassons de plus en plus fort, sans témoigner ni de la parole ni du geste qu’elle s’aperçût de leur présence.

Le capitaine, en passant près des paillassons, avait prisé une bonne dose de poussière, ce qui le fit éternuer jusqu’aux larmes ; mais il était tellement content d’en être quitte à si bon marché, qu’il pouvait à peine en croire son bonheur ; plus d’une fois même, dans le trajet de la porte à la voiture, il regarda derrière lui, craignant toujours quelque poursuite de Mme Mac-Stinger.

Cependant, ils arrivèrent au coin de Brig-Place, sans avoir été poursuivis par ce brûlot, et le capitaine, montant sur le siège, car sa galanterie ne lui permettait pas d’entrer dans l’intérieur avec ces dames, malgré leurs instances, mit le cocher sur le cap du vaisseau du capitaine Bunsby, qu’on appelait la Prudente-Clara et qui était amarré tout près de Ratcliffe.

Enfin, on arriva sur le quai d’où l’on pouvait voir le vaisseau de ce fameux amiral serré au milieu de cinq cents autres, dont les cordages entremêlés ressemblaient à des toiles d’araignées monstres détachées à moitié du plafond par un coup de balai. Là le capitaine Cuttle parut à la portière et invita Florence et miss Nipper à l’accompagner à bord, leur disant que Bunsby était excessivement tendre pour les dames et que rien ne le mettrait plus en verve de politesse que la cérémonie de leur présentation à la Prudente-Clara.

Florence accepta sans hésiter : le capitaine, prenant la petite main de Délices du cœur dans son énorme palette, se fit son guide. Il y avait dans son air à la fois protecteur et paternel quelque chose de fier et de cérémonieux qui faisait plaisir à voir : il la conduisit par-dessus plusieurs ponts de navires, fort sales jusqu’à la Clara ; ils aperçurent bientôt le prudent navire qui mouillait hors du rang des autres vaisseaux ; l’échelle pour y monter en avait été retirée, et entre ce navire et son voisin le plus proche, il y avait bien à peu près un intervalle de six pieds d’eau. Il ressortit des explications données par le capitaine Cuttle, que le grand Bunsby, comme le capitaine, avait à endurer de sa propriétaire de cruels traitements et que lorsque les relations avec la dame devenaient par trop insupportables, Bunsby, comme dernière ressource, mettait entre elle et lui, pour les séparer, le golfe dont nous venons de parler.

« Clara ! ohé ! Clara ! ohé ! fit le capitaine en criant dans sa main en guise de porte-voix.

— Ohé ! ohé ! répondit un jeune homme : on aurait dit l’écho de la voix du capitaine répété dans le fond d’un navire.

— Bunsby est-il à bord ? cria le capitaine en s’adressant au jeune homme d’une voix de stentor, comme s’il était à un kilomètre de distance.

— Oui, oui, » cria le mousse en répondant sur le même ton,

Le jeune homme alors poussa une planche que le capitaine Cuttle fixa solidement entre les deux navires, puis, après avoir fait traverser Florence, il revint pour reprendre miss Nipper. Elles se trouvèrent ainsi sur le pont de la Prudente-Clara où séchaient, sur les cordages et les agrès, des hardes de toutes sortes en compagnie de quelques langues fumées et de maquereaux salés.

Aussitôt on vit apparaître lentement, au-dessus de la cabine, une caboche de belle taille, une figure d’acajou avec un œil fixe et un œil mobile, d’après le principe de lentilles de certains phares, qui, tournant sur un pivot, promènent leur lumière pour éclairer tous les points de l’horizon. Cette tête était couverte d’une chevelure hérissée qui ressemblait à une poignée d’étoupe, et ne montrait pas plus de préférence pour l’est ou le nord que pour l’ouest ou le midi, car elle se portait indistinctement vers les quatre points cardinaux et même vers les points intermédiaires. Au-dessous de la tête s’étendait un vaste menton nu comme le désert de Sahara ; sous le menton un col de chemise et un mouchoir en forme de cravate ; au-dessous un vêtement imperméable de pilote ; au-dessous de ce vêtement un pantalon non moins imperméable, dont la ceinture était si large et si haute, qu’en cas de besoin, il pouvait en même temps servir de gilet. Il montait en effet jusqu’à la poitrine, où il était attaché par des boutons en bois massifs semblables à des pions de trictrac. Enfin, la partie inférieure du pantalon sortit à son tour, et l’on vit le capitaine Bunsby en pied, les mains dans des poches d’une immense capacité. Son regard, au lieu de se tourner du côté du capitaine et de ces dames, était constamment dirigé sur la vigie.

L’air profondément philosophe de M. Bunsby, sa corpulence robuste, l’expression de gravité taciturne qui régnait dans sa physionomie enluminée, en parfaite harmonie avec son caractère merveilleusement mystérieux, intimidèrent presque le capitaine Cuttle, quelque familier qu’il fût avec lui.

Il dit tout bas à Florence que jamais de sa vie Bunsby n’avait exprimé la moindre surprise, et qu’on le considérait comme ne sachant pas même ce que c’était ; puis il regarda Bunsby au moment où, après avoir contemplé sa vigie, il promenait ses regards sur l’horizon.

Lorsque l’œil tournant arriva jusqu’à lui, il dit :

« Bunsby, mon garçon, comment cela va-t-il ? »

Aussitôt on entendit une voix grave, rude et enrouée, qui ne paraissait pas sortir du gosier de Bunsby et qui certainement ne produisit aucun effet sur sa figure, répondre :

« Camarade, comment cela va-t-il ? »

Au même moment, le bras droit et la main droite de Bunsby sortirent d’une poche, pressèrent la main du capitaine et rentrèrent dans leur gouffre.

« Bunsby, dit le capitaine allant droit au but, nous vous tenons ; vous êtes un homme d’intelligence et capable de donner un bon avis. Voici une jeune dame qui vient justement chercher votre avis au sujet de mon ami Walter et aussi de mon autre ami, Solomon Gills ; vous et lui, vous êtes à portée de voix ; car c’est un homme de science, et la science est la mère de l’invention, qui ne connaît pas de lois. Bunsby, voulez-vous démarrer pour me rendre service et venir avec nous ? »

Le capitaine qui, par l’expression de son visage, paraissait toujours regarder quelque chose à une distance très-éloignée et n’avoir aucune connaissance de ce qui passait dans un rayon moindre de dix kilomètres, ne fit pas la moindre réponse.

« Voici un homme, dit le capitaine en s’adressant à ses charmantes compagnes et en tendant son croc pour indiquer le capitaine, voici un homme qui est tombé plus de fois que jamais homme n’est tombé dans sa vie, qui a eu plus d’accidents à lui tout seul que tous les soldats réunis qui sont dans l’hôpital des Invalides de la marine. Celui-là, il a reçu sur la tête autant de dégelées de coups de bâton et de barre de fer, qu’il y en a dans les chantiers de Chatam pour la construction des yachts. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, ça lui a donné des idées comme il n’y en pas sur terre et sur mer. »

L’impassible capitaine parut, par un léger mouvement de coude, exprimer toute la satisfaction que lui faisait éprouver ce panégyrique ; heureusement sa figure n’avait pas suivi son regard dans l’espace, autrement ses auditeurs n’auraient pu deviner ses impressions.

« Camarade, dit Bunsby tout d’un coup, et se baissant pour regarder au loin, qu’est-ce que ces dames boiront bien ? »

Le capitaine Cuttle, dont la délicatesse fut scandalisée par cette question au sujet de Florence, tira le philosophe à l’écart, et, tout en paraissant lui parler à l’oreille, il l’accompagna en bas, où, pour ne pas l’offenser, il but la goutte avec lui. Florence et Suzanne, regardant par l’ouverture de la cabine, purent voir le philosophe, qui avait peine à se remuer dans ce petit espace, se servir à pleins verres lui et son ami.

Bientôt ils reparurent sur le pont, et le capitaine Cuttle, tout triomphant d’avoir réussi dans son entreprise, ramena Florence à la voiture ; il était suivi de Bunsby qui, escortant miss Nipper, lui serrait de temps en temps la taille (jugez de l’indignation de la demoiselle !) avec son bras en drap poilu, qui lui donnait l’air d’un ours bleu.

Le capitaine fourra son oracle dans l’intérieur ; il était si fier de s’être assuré de la personne de Bunsby et d’avoir mis une intelligence pareille en voiture, qu’il ne pouvait s’empêcher de regarder souvent Florence par la fenêtre placée derrière le cocher, de lui montrer par ses sourires combien il était content et de se taper le front pour lui faire entendre qu’elle avait là avec elle une bonne caboche. Cependant Bunsby, qui serrait toujours miss Nipper par la taille (car son ami le capitaine n’avait pas exagéré la tendresse du cœur de Bunsby pour les dames), n’en conservait pas moins la même gravité de maintien dans toute sa personne, et, sauf ces étreintes, il ne paraissait pas seulement s’apercevoir qu’il y eût là quelqu’un.

L’oncle Sol, qui était revenu, les reçut à la porte et les fit entrer immédiatement dans la salle à manger ; l’absence de Walter l’avait singulièrement changé. Sur la table et dans la chambre, on voyait des cartes marines, des cartes de géographie ; l’opticien suivait et resuivait le vaisseau perdu à travers les mers ; une minute auparavant, il avait, avec un compas qu’il tenait toujours à la main, mesuré la distance à laquelle il avait pu aller à la dérive, s’il devait se trouver ici ou là, s’efforçant de se démontrer à lui-même qu’il faudrait bien du temps encore pour avoir lieu de se désespérer.

« Peut-être, disait l’oncle Sol en regardant sur la carte d’un air soucieux, peut-être que le vaisseau se sera jeté… Mais non, c’est presque impossible. Ou bien, contraint par la violence de la tempête, il aura… mais ce n’est pas vraisemblable. Ou l’on peut avoir l’espérance qu’il aura changé de direction et que… mais c’est ce que je n’ose pas non plus espérer. »

Au milieu de toutes ces idées ébauchées et incohérentes, le pauvre Sol errait sur la grande feuille qu’il avait devant lui, sans pouvoir trouver une place, si petite qu’elle fût, où fixer avec confiance seulement la pointe de son compas.

Florence s’aperçut aussitôt, et ce n’était pas difficile, du changement singulier et inimaginable qui s’était opéré dans le vieillard ; elle vit que, tandis que son extérieur était moins tranquille, moins posé qu’à l’ordinaire, il avait cependant un air de résolution qui l’inquiéta beaucoup. Un instant même, elle trouva qu’il parlait sans ordre et sans suite ; car, lorsqu’elle lui eut dit qu’elle était déjà venue dans la matinée, l’oncle Sol lui répondit qu’il était allé chez elle pour la voir, et aussitôt après il parut regretter ce qu’il avait dit.

« Vous êtes venu me voir ? dit Florence. Aujourd’hui ?

— Oui, ma chère demoiselle, reprit l’oncle Sol en portant ses regards sur elle et en les détachant d’un air troublé. Je voulais vous voir de mes propres yeux, vous entendre de mes propres oreilles, une fois de plus avant… »

Ici il s’arrêta.

« Avant quand ? avant quoi ? dit Florence en lui posant la main sur le bras.

— Est-ce que j’ai dit avant ? répliqua le vieux Sol. Si je l’ai dit, j’ai sans doute voulu dire avant que nous recevions des nouvelles de mon cher garçon.

— Vous avez quelque chose, dit Florence avec une tendre sollicitude. Vous vous êtes trop tourmenté. Je suis sûre que vous avez quelque chose.

— Je vais aussi bien, répondit le vieillard en étendant ses bras et le lui montrant, je vais aussi bien et je suis aussi solide qu’on peut l’être à mon âge. Voyez si ce bras n’est pas ferme. Avec un bras comme ça, croyez-vous qu’on ne soit pas capable d’autant de résolution et de courage que bien des jeunes gens ? Certainement si ; nous verrons. »

Il y avait dans ses manières plus encore que dans ses paroles, quoique déjà trop significatives, quelque chose d’égaré qui troubla vivement Florence. Elle aurait confié même sur-le-champ ses inquiétudes au capitaine si celui-ci lui eût laissé la parole. Mais au même moment il se mit à expliquer à Bunsby en quoi il avait besoin de ses conseils, et il en appela à cette intelligence profonde pour dissiper tous les doutes. Bunsby, dont l’œil errait toujours à l’horizon, regardant une maison située environ à moitié chemin entre Londres et Gravesend, sortit deux ou trois fois de sa poche son vigoureux bras droit et chercha, pour s’inspirer, à le faire passer autour de la jolie taille de miss Nipper. Celle-ci s’étant reculée fort mécontente jusqu’à l’autre bout de la table, le tendre cœur du capitaine de la Prudente-Clara vit bien qu’il n’était pas payé de retour. Après plusieurs essais dans ce genre, toujours infructueux, l’amiral, sans parler à personne en particulier, laissa échapper ces paroles ; quand je dis l’amiral, j’entends la voix intérieure qui habitait sa poitrine, et qui, de son libre mouvement, sans en demander la permission à personne, animée, à ce qu’il semblait par quelque esprit indépendant, rendit cet oracle :

« Mon nom est Jeannot Bunsby.

— Il a été baptisé du nom de Jean, cria le capitaine avec satisfaction. Écoutez-le.

— Et ce que je promets, continua la voix après quelque réflexion, je le tiens. »

Le capitaine, ayant toujours Florence au bras, fit un signe approbateur, et regardant l’auditoire, il semblait dire :

« Voilà que ça vient, je savais bien ce que je faisais, quand je vous l’ai amené.

— Eh ! bien, dit la voix, pourquoi pas ? Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à cela ? Dira-t-on le contraire ? Non. Alors, marchons. »

Après avoir argumenté de la sorte, la voix s’arrêta court : puis on l’entendit de nouveau qui lentement reprenait ainsi :

« Vous voulez savoir si je crois que votre Fils-et-Héritier a coulé bas, mes amis ? Cela peut être. Voilà, je suppose, le patron du navire qui s’engage à travers le canal de Saint-Georges, dans la direction des dunes : qu’a-t-il devant lui ? les Goodwins. Personne ne le force d’aller se briser dessus, mais cela peut arriver ; tout cela dépend de la manœuvre : moi, ça ne me regarde pas. Garde à vous, camarade, ayez l’œil au guet, et bonne chance ! »

Là-dessus la voix passa de la salle à manger dans la rue, entraînant avec elle l’amiral de la Prudente-Clara, qui l’accompagna sans se faire prier ; puis ils se retirèrent aussitôt, l’un portant l’autre, dans la cabine où il se rafraîchit l’intelligence par un bon somme.

Les disciples qui avaient écouté les préceptes du philosophe, une fois abandonnés à eux-mêmes, parurent aussi embarrassés de son oracle que de tous les oracles rendus sur tant d’autres trépieds et se regardèrent les uns les autres avec un certain air d’irrésolution. Pendant ce temps-là, Robin, le rémouleur, qui avait pris la liberté de tout voir et de tout entendre à travers le châssis vitré des combles, descendit tout doucement des plombs, aussi troublé que personne. Néanmoins, le capitaine Cuttle, dont l’admiration pour Bunsby était, s’il est possible, exaltée par la brillante façon dont il avait justifié sa réputation et traversé cette épreuve solennelle, se mit à expliquer comme quoi il était impossible de ne pas avoir toute confiance dans la réponse de son ami, et puisqu’il n’avait montré aucune appréhension, un tel avis, donné par un tel homme, et venant d’un tel esprit, était véritablement une ancre de salut. Florence fit effort sur elle-même pour croire que le capitaine avait raison ; mais Suzanne, les bras croisés, secoua la tête d’un air d’incrédulité formelle, déclarant qu’elle n’avait pas plus de confiance dans les paroles de Bunsby que dans celles de Perch lui-même.

Le philosophe Bunsby laissait, à ce qu’on pouvait croire, l’oncle Sol à peu près dans l’état où il l’avait trouvé. En effet le pauvre Gills continuait ses pérégrinations dans le royaume des ondes, tenant toujours son compas à la main, sans découvrir un endroit sur lequel il pût l’arrêter. Le capitaine Cuttle, à qui Florence venait de parler tout bas à l’oreille, voyant le vieillard absorbé dans ses études géographiques, posa sa lourde main sur son épaule en lui disant d’un ton affectueux :

« Eh bien ! comment vous va ?

— Mais comme ci comme ça, reprit l’opticien. Je n’ai fait que penser, toute cette après-midi, à ce jour toujours présent à ma mémoire, où mon pauvre garçon est entré dans la maison Dombey ; il revint tard pour dîner à la maison, il s’assit précisément à la place où vous êtes, et nous ne fîmes que parler de tempêtes et de naufrages sans pouvoir le tirer de là. »

Mais les yeux de Gills rencontrèrent ceux de Florence, et à l’aspect de ce regard inquiet et scrutateur qu’elle fixait sur sa figure, il s’arrêta, le pauvre homme, et se mit à sourire.

« Tenez bon ! mon vieil ami, cria le capitaine. Du courage ! Que je vous dise, Gills ; je m’en vais reconduire tout doucement Délices du cœur chez elle (ici le capitaine baisa son croc en l’honneur de Florence) et après cela je vous remorque pour tout le restant de cette bienheureuse journée. Vous viendrez dîner avec moi, Sol, quelque part, n’importe où.

— Non, pas aujourd’hui, Cuttle, répondit vivement le vieillard, qui parut singulièrement effarouché de cette proposition. Non, pas aujourd’hui ; je ne puis pas.

— Pourquoi donc pas ? reprit le capitaine le regardant d’un air étonné.

— J’ai tant d’occupations, si vous saviez. J’ai beaucoup à penser, voyez-vous, et bien des rangements à faire. Vraiment non, Cuttle, je ne puis pas. D’ailleurs, j’ai besoin de sortir encore d’être seul et de finir toutes sortes de choses aujourd’hui. »

Le capitaine regarda l’opticien, regarda Florence, et regarda encore l’opticien. « Eh bien ! alors, lui dit-il enfin, à demain.

— Oui, oui, à demain, dit le vieillard. Comptez sur moi pour demain. Pour demain, bien sûr.

— Je viendrai vous prendre de bonne heure, entendez-vous ? Sol Gills, c’est convenu.

— Oui, oui, demain matin de bonne heure, dit le vieux Sol ; allons, Cuttle, adieu ; portez-vous bien. »

En disant ces mots, le vieillard serra avec une effusion extraordinaire les deux mains du capitaine, se tourna vers Florence, lui serra aussi les mains qu’il porta à ses lèvres, puis la reconduisit à la voiture avec une singulière précipitation. Tout cela fit un tel effet sur l’esprit du capitaine, qu’il resta un peu en arrière, pour avertir Robin d’être complaisant et aux petits soins plus que jamais avec son maître jusqu’au lendemain, et pour ajouter plus de poids à ses recommandations, il lui donna une pièce de vingt sous avec promesse d’y joindre cinquante centimes le lendemain avant midi. Ce bon office une fois rempli, le capitaine, qui se considérait comme ayant reçu de la nature et de la loi l’obligation de veiller à la sûreté de Florence, monta sur le siège, tout plein de l’importance de sa mission, et la reconduisit chez elle. En lui disant adieu, il l’assura qu’il resterait fidèlement auprès de Solomon Gills et le veillerait avec soin. S’adressant à Suzanne dont il ne pouvait oublier la vaillante réponse à l’endroit de Mme Mac-Stinger, il lui répéta encore : « Vous croyez, ma chère, ah ! vraiment, vous croyez ! »

Lorsque les portes de la triste maison se furent refermées sur les deux femmes, les pensées du capitaine se reportèrent vers l’opticien, et il se sentit mal à l’aise. Aussi, au lieu de rentrer chez lui, il se mit à remonter et à redescendre la rue plusieurs fois, prolongeant ainsi sa promenade jusque dans la soirée, après quoi il alla dîner tard dans une certaine petite taverne de la Cité, au coin de je ne sais quelle rue, avec une salle triangulaire, déjà pleine de chapeaux de toile cirée. Le capitaine avait choisi ce voisinage, dans l’idée de repasser, après son dîner, devant la maison de Solomon Gills, à la brune, pour regarder à travers la fenêtre ; et il n’y manqua pas. La porte de la salle à manger était ouverte ; et il put voir son vieil ami écrivant d’un air assidu et affairé sur la table qui se trouvait là, tandis que le petit aspirant de marine, abrité déjà contre la rosée de la nuit, l’observait du comptoir sous lequel Robin le rémouleur était en train de faire son lit, avant de fermer la boutique. Rassuré par la tranquillité qui régnait autour du petit aspirant de marine, le capitaine fit voile pour Brig-Place, bien résolu à lever l’ancre le lendemain matin de bonne heure.


  1. The Flying Dutchman. La Frégate hollandaise volante. C’était, selon la légende, une frégate imaginaire qu’on voyait toujours voler devant soi sur les flots, sans jamais pouvoir l’atteindre.