Dombey et fils Dickens/III/08

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Traduction par Mme Bressant.
Librairie Hachette et Cie (3p. 100-115).


CHAPITRE VIII.

Une rencontre. — Réflexions.


Parmi tous les petits changements qui s’opérèrent à cette époque dans la vie et dans les habitudes de M. Carker, aucun ne fut plus remarquable que la promptitude extraordinaire avec laquelle il s’adonna aux affaires, et les soins minutieux qu’il apporta dans tous les détails que les transactions commerciales de la maison le mettaient à même de connaître. C’était toujours la même vivacité, la même intelligence ; seulement ses yeux de lynx étaient devenus vingt fois plus perçants.

Il ne se contentait pas de faire marcher de front toutes les occupations les plus diverses de chaque jour, mais il trouvait encore le temps, ou pour mieux dire, se créait le temps de passer en revue les anciennes affaires de la maison, et de rechercher la part qu’il y avait prise pendant bien des années. Souvent, quand tous les employés étaient partis, que les bureaux étaient sombres et vides, que tout était fermé, M. Carker ouvrant la caisse, comme pour en faire l’autopsie, explorait les mystères des livres et des papiers avec la patience d’un anatomiste qui dissèque les nerfs et les plus petites fibres de son sujet. Perch, l’homme de peine, qui restait habituellement au bureau dans ces occasions, s’instruisait du cours de la rente, à la lumière d’une chandelle, ou ronflait devant la cheminée, au risque de tomber à tout moment, la tête la première, dans le seau à charbon. Il ne pouvait s’empêcher de payer son tribut d’admiration au zèle de M. Carker, bien que ce zèle l’empêchât de jouir du bonheur domestique. Mille fois il parla avec éloge à Mme Perch, alors nourrice de deux jumeaux, de l’habileté et de la pénétration de M. le gérant de la Cité.

L’attention scrupuleuse avec laquelle M. Carker veillait aux affaires de la maison, il l’apportait à ses affaires particulières. Quoiqu’il ne fût pas associé de la maison, distinction réservée uniquement aux héritiers du grand nom de Dombey, il avait tant pour cent sur les bénéfices ; et comme il avait toute facilité pour des placements avantageux, il était regardé, par les courtiers et les agents de change, comme un richard. On commençait même à dire, dans ce monde-là, que James Carker de chez M. Dombey épluchait déjà son actif, et qu’il faisait rentrer ses fonds, en homme qui a la vue longue ; déjà on faisait des paris, à la Bourse, sur le prochain mariage de James Carker avec une jeune veuve.

Cependant toutes les occupations de M. Carker n’empêchaient pas qu’il prît le même soin de son chef et qu’il continuât d’être toujours aussi propre, aussi luisant, aussi souple, enfin aussi chat qu’auparavant. Ce n’était donc pas précisé[ment un changement, car il restait fidèle à toutes ses habitudes : il n’avait fait que les développer. Tout ce que l’on avait pu remarquer auparavant dans sa personne, n’était pas moins remarquable maintenant ; c’était seulement sur une plus grande échelle. Chaque chose qu’il entreprenait semblait être l’objet exclusif de son attention ; preuve certaine, chez un homme aussi habile, aussi positif, qu’il poursuit un but capable de stimuler et de tenir en éveil toutes ses facultés.

Le seul véritable changement qu’on pût remarquer en lui, c’est qu’en suivant les rues à cheval, il tombait souvent dans des rêveries profondes, comme le jour où était arrivé l’accident de M. Dombey. Dans ces moments de réflexion, s’il évitait les obstacles de la route, c’était machinalement ; et, jusqu’au moment où il arrivait à sa destination, il semblait ne rien voir, ne rien entendre, à moins qu’un hasard imprévu ou un violent effort sur lui-même ne le tirât de sa rêverie.

Un jour qu’il se rendait au comptoir sur son cheval aux jambes blanches, il ne s’aperçut pas qu’il était l’objet des regards de deux femmes, et que les gros yeux ronds de Robin le rémouleur étaient attachés fixement sur lui. Le jeune domestique, qui était allé l’attendre au delà du lieu du rendez-vous pour lui prouver son zèle, retira plusieurs fois son chapeau, mais en vain, pour appeler son attention, et se mit à courir à pied à côté de son maitre pour être tout prêt à lui tenir l’étrier, quand il descendrait.

« Tenez, le voyez-vous trotter ? » cria l’une de ces deux femmes à sa compagne. La première était vieille, et tendait sa main décharnée pour indiquer Carker à une jeune fille placée à côté d’elle et qui, comme elle, se tenait cachée dans une allée.

En voyant le geste de Mme Brown, sa fille regarda dehors ; sa figure s’anima aussitôt d’un sentiment de colère et de vengeance.

« Je ne pensais plus le revoir, dit-elle à voix basse ; mais il est bon que je le revoie, peut-être. Le voilà donc ! le voilà donc !

— Il n’est pas changé, dit la vieille avec un regard plein de cruelle malice.

— Lui changé ! Pourquoi serait-il changé ? il n’a pas souffert, lui ! moi, j’ai changé pour vingt. N’est-ce pas assez ?

— Le voyez-vous trotter ? murmura la vieille en regardant attentivement sa fille avec ses yeux rouges. Monsieur se dandine sur son cheval, tandis que nous, nous pataugeons dans la boue…

— N’en sommes-nous pas de la boue ? répondit la fille avec humeur. Nous ne sommes que de la boue sous les pieds de son cheval, pour le cas qu’il fait de nous. »

Son œil était ardemment fixé sur lui : la vieille allait répondre, mais de la main la fille fit un geste comme pour lui imposer silence ; elle craignait que le son même de sa voix ne l’empêchât de le considérer à son aise. La mère, plus occupée d’Alice que de Carker, resta silencieuse. Enfin, le regard d’Alice s’apaisa, elle poussa un long soupir : il avait disparu, elle semblait soulagée ! Alors la vieille lui dit :

« Ma chérie ! Alice ! ma charmante ! (Elle la secoua doucement par la manche, pour attirer son attention.) Vous le laissez s’en aller comme cela, quand vous pouviez lui soutirer de l’argent ! Il faut que vous soyez bien méchante, ma fille !

— Ne vous ai-je pas dit que je ne veux pas recevoir d’argent de lui ? répondit-elle. Pourquoi ne voulez-vous pas me croire ? Ai-je pris l’argent de sa sœur ? Est-ce que je garderais seulement un sou qui aurait passé par sa main blanche ? à moins que ce ne fût pour empoisonner sa pièce avant de la lui renvoyer, à la bonne heure ! Allons ! silence, ma mère, et marchons !

— Dire qu’il est si riche, et que nous sommes si pauvres !

— Oui, pauvres, trop pauvres même pour pouvoir lui rendre tout le mal qu’il nous a fait. S’il pouvait me donner seulement cette richesse-là, je consentirais à la recevoir de sa main, pour en faire un bon usage. Allons ! retirons-nous : cela me fait mal rien que de regarder son cheval. Allons ! ma mère ! »

Mais la vieille semblait prendre un intérêt extraordinaire à ce qui se passait en ce moment. Robin le rémouleur, redescendant la rue, conduisait par la bride le cheval que venait de quitter M. Carker. La vieille fixait sur le jeune homme des yeux ardents, et à mesure qu’il approchait, ses doutes se dissipaient : c’était bien Robin. Elle lança à sa fille un regard significatif et mit son doigt sur ses lèvres. Puis, s’élançant de la porte, au moment où il passait, elle le frappa sur l’épaule.

« Eh ! eh ! qu’est donc devenu pendant tout ce temps-là mon gaillard de Robin ? » lui dit-elle au moment où le garçon tourna la tête.

Ce gaillard de Robin ne l’était guère, quand il l’eut reconnue. Il parut fort déconcerté, et lui dit, les larmes aux yeux :

« Oh ! madame Brown, ne laisserez-vous pas tranquille un pauvre diable qui gagne honnêtement sa vie et mène une bonne conduite ? Pourquoi venez-vous compromettre la réputation d’un pauvre diable, en lui parlant dans la rue quand il conduit le cheval de son maître dans une écurie respectable ? Un cheval que vous voudriez bien prendre, si vous pouviez, pour aller le vendre, ne dussiez-vous en tirer que de quoi acheter du mou pour votre chat ? Par exemple, ajouta-t-il comme dernière insulte, il y avait beau jour que je vous croyais morte.

— Entends-tu ? entends-tu ? s’écria la vieille en se tournant vers sa fille, comme il me parle ! moi qui l’ai connu des semaines et des mois tout entiers, ma chérie ! Moi, qui suis restée son amie bien longtemps, bien longtemps ! du temps qu’il faisait la chasse aux pigeons et aux moineaux !

— Laissez-les donc tranquilles, les moineaux, hein ! madame Brown, répondit Robin d’un ton de vive inquiétude. Il vaudrait mieux faire la chasse aux lions que d’avoir rien à démêler avec ces malheureux pigeons qu’on vous jette toujours à la figure quand vous vous y attendez le moins. Eh bien ! comment vous portez-vous, et que voulez-vous ? »

Ces questions polies pour la forme ne l’étaient point du tout dans le ton, et le visage du Rémouleur exprimait, en les faisant, l’exaspération et la rage.

Comme il parle durement à une vieille amie ! dit Mme Brown s’adressant encore à sa fille. Mais il y a quelques-uns de ses vieux amis, qui n’auraient pas ma patience. Si j’allais le dire à quelqu’un de sa connaissance avec qui il s’est amusé à faire ses jolis petits tours de main, si j’allais dire où on peut le retrouver !…

— Voulez-vous vous taire, madame Brown ? interrompit le malheureux Rémouleur en regardant avec effroi tout autour de lui, comme s’il se fût attendu à voir les dents de son maître à ses trousses. Quel plaisir prenez-vous à perdre un pauvre garçon ? n’est-ce pas honteux à votre âge, quand vous ne devriez plus penser qu’à… une foule de choses ?

— Oh ! le joli cheval, dit la vieille femme en caressant le cou de l’animal.

— Laissez-le tranquille, hein ! madame Brown, s’écria Robin en repoussant sa main. Vous seriez capable de faire perdre la tramontane à un pauvre garçon qui ne demande qu’à se repentir de son passé !

— Et quel mal est-ce que je lui fais, enfant ? répondit la vieille.

— Du mal ! dit Robin. Vous ne savez donc pas que son maître verrait bien qu’on l’a touché, seulement du bout du doigt, » et il souffla en effet sur la place que la vieille femme avait touchée, puis y passa doucement la paume de la main, comme s’il eût cru véritablement ce qu’il disait.

La vieille se retourna pour marmotter quelque chose à sa fille, qui la suivait, et s’attacha aux talons de Robin qui s’en allait, tenant toujours le cheval par la bride. Elle poursuivit la conversation :

« Une bonne place, hein ? Robin. Tu as de la chance, mon garçon ?

— Oh ! ne parlez pas de chance, madame Brown, répondit le malheureux Rémouleur, se retournant pour la regarder en face, et faisant halte un moment. La meilleure chance que je puisse avoir, ce serait de ne vous avoir pas revue ou de ne plus vous revoir. Est-ce que vous ne pourriez pas vous en aller, madame Brown, au lieu de me suivre comme cela ? dit d’une voix tremblante Robin, devenu tout à coup défiant. Si cette jeune femme est de vos amies, elle ferait bien mieux de vous emmener que de vous laisser là perdre votre temps comme vous faites.

— Comment ! croassa la vieille en approchant sa figure contre celle de Robin avec une grimace affreuse, qui fit retomber jusque sur sa gorge les flasques plis de son menton. Oses-tu bien renier ta vieille camarade ? Après être venu te cacher dans ma maison cinquante fois, et y avoir dormi tout ton soûl, au lieu de coucher à la belle étoile, c’est toi qui oses me parler ainsi ! Aurais-je donc fait avec toi tant de petits marchés et de brocantages, méchant gamin, petit serpent, pour que tu viennes me dire de m’en aller ? Moi qui pourrais demain matin mettre à ses trousses une meute de vieilles connaissances qui lui en feraient voir de belles, et il ose me faire ses grands yeux encore ! Eh bien ! oui, j’y vais aller, viens Alice, viens.

— Arrêtez, madame Brown, s’écria le Rémouleur effrayé, que voulez-vous faire ? Ne vous mettez pas en colère… Ne la laissez pas partir, je vous en prie ! Je n’ai pas voulu l’offenser… Je vous ai dit d’abord, madame Brown, comment vous portez-vous ? Est-ce que je ne l’ai pas dit ? Voyons ! mais vous n’avez pas voulu me répondre. Eh bien ! comment vous portez-vous ? Et puis, dit Robin d’un air piteux, est-ce qu’un garçon peut rester à causer dans la rue, quand le cheval de son bourgeois a besoin d’être étrillé, et qu’on a un maître qui ne vous passe rien ? »

La vieille femme fit semblant d’être apaisée, mais elle secoua la tête et marmotta entre ses dents.

« Venez à l’écurie, dit Robin, vous y prendrez un verre de quelque chose qui vous fera du bien, madame Brown. Cela vautra mieux que de flâner là dans la rue, pour vous comme pour les autres. Venez avec elle vous aussi, dites ? Vraiment, je vous assure que j’aurais du plaisir à la voir, si ce n’était pas le cheval. »

Et, en s’excusant ainsi, Robin se détourna pour cacher l’expression du plus profond désespoir ; puis il conduisit, un peu en rechignant, Mme Brown par une rue détournée.

La vieille, en le suivant de près, faisait toujours des signes à sa fille qui marchait derrière.

On tourna dans une petite place ou passage assez désert, au-dessus duquel s’élevait le clocher d’une église : pour tout commerce, on n’y voyait qu’une boutique de layetier et un magasin de marchand de bouteilles. Robin laissa le cheval aux jambes blanches entre les mains d’un palefrenier d’une jolie écurie du coin. Il invita Mme Brown et sa fille à s’asseoir sur un banc de pierre à la porte, et reparut bientôt apportant d’une taverne voisine un pot de bière et un verre.

— À la santé de ton maître, de M. Carker, petit, dit la vieille femme lentement avant de boire ! que le ciel le bénisse !

— Mais je ne vous ai pas dit son nom, dit Robin ouvrant de grands yeux.

— Oh ! nous le connaissons de vue, dit Mme Brown dont la lèvre tremblante et la tête branlante s’arrêtèrent un moment, dominées par son émotion. Nous l’avons vu passer ce matin avant qu’il mît pied à terre, et au moment où tu allais si lestement prendre son cheval.

— Ah ! ah ! répondit Robin qui regrettait bien de ne pas avoir été assez leste pour filer ailleurs. Tiens ! mais qu’est-ce qu’elle a donc, celle-là ? Elle ne veut pas boire ! »

Cette observation était à l’adresse d’Alice, qui se tenait à une petite distance, enveloppée dans son manteau, sans avoir remarqué seulement le verre qu’il lui offrait et qu’il venait de remplir pour elle.

La vieille secoua la tête :

« Ah ! n’y fais donc pas attention, dit-elle, c’est une drôle de créature ! Si tu la connaissais, Robin ! Mais pour en revenir à M. Carker…

— Chut ! dit Robin en jetant un coup d’œil de crainte prudente du côté de la boutique du layetier et du marchand de bouteilles, comme si M. Carker était là à l’observer de quelque coin, chut ! doucement !

— Eh bien ! il n’est pas là, cria Mme Brown.

— Je n’en sais trop rien, » murmura Robin, dont les yeux allèrent se percher sur le haut du clocher, comme si M. Carker pouvait bien y être et l’entendre, malgré la distance, par la puissance surnaturelle qu’il lui reconnaissait.

« Est-ce un bon maître ? » demanda Mme Brown.

Robin fit signe que oui et ajouta à voix basse :

« Et une fine mouche.

— Il habite hors de la ville, n’est-ce pas, mon chéri ? dit la vieille.

— Quand il est chez lui, reprit Robin, mais pour le quart d’heure, nous ne sommes pas chez lui.

— Où donc êtes-vous ?

— À l’hôtel, tout près de chez M. Dombey. »

La jeune fille fixa ses yeux d’un air si pénétrant et si imprévu sur Robin, que le pauvre garçon, tout décontenancé, lui offrit encore un plein verre sans plus de succès que la première fois.

« M. Dombey… continua Robin, vous savez M. Dombey, nous en avons assez parlé ensemble, vous et moi, vous rappelez-vous que vous veniez me chercher pour me parler de lui ? »

La vieille femme fit un signe de tête affirmatif.

« Eh bien ! pour lors, M. Dombey est tombé de cheval, dit Robin qui se faisait arracher les paroles une à une, et mon maître est obligé d’y être plus qu’à l’ordinaire, soit avec lui, soit avec Mme Dombey, ou avec d’autres, et alors nous sommes rentrés en ville.

— Sont-ils bons amis ensemble, petit ? dit la vieille.

— Qui ? répliqua Robin.

— Lui et elle.

— Comment ? M. et Mme Dombey ? Est-ce que je puis le savoir ?

— Mais non, mon mignon ! ton maître et Mme Dombey, répliqua la vieille d’un ton câlin.

— Je ne sais pas, dit Robin regardant tout autour de lui. Je suppose. Mais que vous êtes curieuse, madame Brown ! Trop parler nuit.

— Eh bien, est-ce qu’il y a du mal à cela ? s’écria la vieille en riant et tapant des mains. Ce gaillard de Robin est devenu bien bégueule depuis qu’il fait des affaires ! Il n’y a pas de mal à ça, il me semble ?

— Non, il n’y a pas de mal à ça, je le sais bien, reprit Robin en regardant toujours d’un air craintif la boutique du layetier, celle du marchand de bouteilles et le clocher ; mais pour ce qui est de cancaner sur mon maître, ne fût-ce que pour vous dire le nombre des boutons de son habit, jamais ! Ça ne lui irait pas. Autant vaudrait m’aller jeter à l’eau. Ah ! il me l’a bien dit ! Je vous réponds que je ne vous aurais jamais seulement appris son nom, si vous ne l’aviez pas su. Ainsi parlons d’autre chose. »

Pendant que Robin promenait encore ses yeux inquiets sur la place, la vieille fit secrètement un signe à sa fille : ce fut l’affaire d’un moment. Mais la fille, avec un regard d’intelligence, détacha ses yeux de la figure de Robin et s’enveloppa dans son manteau, comme auparavant.

« Robin, mon chéri, dit la vieille en lui faisant signe de s’asseoir à l’autre bout du banc, tu as toujours été mon petit bien-aimé, mon petit favori, n’est-ce pas ? Voyons, ne sais-tu pas que tu as été mon ami ?

— Oui, madame Brown, répliqua Robin de fort mauvaise grâce.

— Et tu as eu le cœur de me laisser là ! dit la vieille en lui jetant ses bras autour du cou. Tu as eu le cœur de t’en aller, de me perdre tout à fait de vue et de ne pas venir seulement conter à ta vieille amie ta bonne fortune ! petit glorieux ! Oh ! oh ! cria la vieille.

— C’est pas la peine de crier si fort ! et mon maître donc qui est toujours aux écoutes ! s’écria le malheureux Rémouleur.

— Est-ce que tu ne viendras pas me voir, Robinet ? cria Mme Brown. Voyons ! tu ne veux donc jamais venir me voir ?

— Si, si, je vous le promets, j’irai, répliqua le Rémouleur.

— À la bonne heure ! je retrouve mon Robin, mon petit chéri, dit Mme Brown essuyant les larmes de son visage ridé et le serrant tendrement dans ses bras. Tu sais : toujours au même endroit, Robin.

— Oui.

— Bientôt, mon petit Robin, s’écria Mme Brown, et souvent ?

— Oui, oui, oui, répondit Robin. Oui, quand je vous le dis que j’irai. Je vous le jure, là !

— Et alors, dit Mme Brown levant ses mains au ciel et rejetant en arrière sa tête toute branlante, s’il est fidèle à sa parole, je ne l’accosterai jamais, bien que je sache où il est, et je ne soufflerai pas mot de lui, jamais, jamais. »

Cette promesse fut comme un baume sur le cœur du misérable Rémouleur ; il serra la main de Mme Brown, et la supplia, les larmes aux yeux, de le quitter pour ne pas nuire à son avenir. Mme Brown l’embrassa une seconde fois, et le lui promit. Mais, avant de suivre sa fille, qui marchait devant elle, elle leva furtivement un doigt vers ses lèvres pour recommander la discrétion à son petit ami, et lui demanda tout bas un peu d’argent.

« Une pièce de vingt sous, mon petit ami, dit-elle avec un regard ardent et sordide, ou bien dix sous seulement, en souvenir de notre vieille amitié. Je suis si pauvre ! et ma jolie fille, car c’est ma fille, Robin, dit-elle en regardant par-dessus son épaule, ma jolie fille me ruine. »

Mais comme le Rémouleur lui mettait, à contre-cœur, un peu d’argent dans la main, sa fille, revenant tranquillement sur ses pas, lui prit la main et en arracha la pièce.

« Eh quoi ! ma mère, dit-elle, de l’argent, toujours de l’argent, depuis le commencement jusqu’à la fin ! Vous ne vous rappelez donc déjà plus ce que je viens de vous dire ?… Tenez ! petit, le voilà, votre argent. »

La vieille femme poussa un gémissement au moment où Robin reprit la pièce, mais sans s’opposer à la restitution ; elle se contenta de grommeler en suivant sa fille, et de grommeler encore tout le long du chemin. Robin surpris et effrayé à la fois, restait cloué à sa place en les regardant s’éloigner. Il les vit s’arrêter et causer avec vivacité : plus d’une fois, la main de la jeune femme se leva comme pour menacer quelqu’un dont elle semblait parler, et Mme Brown l’imitait dans ses menaces, autant que son âge lui en laissait la force. Robin, en les voyant si animées, se disait qu’il ne voudrait pas être à la place de l’individu qui faisait le sujet de leur conversation.

Pour le moment, il se consola en pensant qu’il en était débarrassé ; puis il se dit que Mme Brown ne vivrait pas toujours, et que probablement elle ne l’importunerait pas longtemps. Fort de cette idée, le Rémouleur, qui ne regrettait ses méfaits qu’autant qu’ils pouvaient avoir pour lui des conséquences gênantes, comme la rencontre de Mme Brown, reprit sa sérénité ordinaire. Pour s’égayer complètement, il se mit à songer à la manière admirable dont il s’était débarrassé du capitaine Cuttle, souvenir qui manquait rarement de le mettre en belle humeur. Puis il se rendit au comptoir de la maison Dombey, pour recevoir les ordres de son maître.

Son maître avait l’œil si vif et si pénétrant, que Robin trembla devant lui, s’attendant pour le moins à se voir reprocher son entretien avec Mme Brown. Mais M. Carker lui donna, comme d’habitude, le carton de papiers destiné à M. Dombey chaque matin, et en même temps un petit billet pour Mme Dombey. En lui remettant ces objets, il secoua seulement la tête et lui recommanda d’être attentif et de ne pas flâner, avertissement mystérieux qui, dans l’imagination du Rémouleur, était gros d’effrayantes menaces, mille fois plus effrayantes que toutes les paroles du monde les plus explicites.

Resté seul dans sa chambre, M. Carker se mit à l’ouvrage et travailla toute la journée. Il reçut beaucoup de monde, relut bon nombre de documents, entra, sortit, alla à plusieurs rendez-vous d’affaires et ne se permit plus aucune distraction jusqu’à la fin de la journée. Mais quand il eut mis en ordre, comme à l’ordinaire, tous les papiers de sa table, il retomba dans sa rêverie.

Il était assis à sa place accoutumée et dans son attitude favorite, les yeux fixés sur le plancher, quand son frère entra pour lui remettre quelques lettres que l’on avait reçues dans la journée. Celui-ci les posa tranquillement sur la table, et il allait se retirer, lorsque M. Carker, le gérant, dont les yeux s’étaient arrêtés sur lui, au moment où il était entré, sans témoigner plus de surprise que s’il eût toujours continué à regarder le plancher, lui dit :

« Eh bien, John Carker ? qu’est-ce qui vous amène ici ? »

Son frère montra du doigt les lettres et fit mine encore de se retirer.

« Je suis surpris, dit le gérant, que vous alliez et veniez sans demander des nouvelles de notre maître.

— Nous avons su, ce matin dans le bureau, que M. Dombey allait bien, répondit son frère.

— Vous êtes si bon… dit le gérant en souriant. Il est vrai que vous avez mis le temps pour le devenir… Vous êtes si bon que s’il lui arrivait malheur, vous en seriez désolé, je le parierais !

— J’en serais sincèrement affligé, James, répondit l’autre — Il en serait affligé, dit le gérant en le montrant du doigt comme s’il y avait là d’autres personnes présentes. Il en serait sincèrement affligé, ce cher frère ! Cet humble subalterne, jeté dans un coin, la figure contre le mur, comme un tableau de rebut et qu’on a laissé là, Dieu sait pendant combien d’années ! il est plein de respect, de reconnaissance, de dévouement, et il s’imagine que je le crois !

— Je ne veux pas vous forcer de me croire, James, répondit l’autre. Je ne vous demande que de ne pas me juger plus défavorablement que vous ne jugeriez le premier venu sous vos ordres. Vous m’interrogez, je vous réponds.

— N’avez-vous donc aucun sujet de plainte contre lui, être bas et rampant ? dit le gérant avec une colère qui ne lui était pas habituelle. Ne vous souvient-il pas d’avoir été traité avec hauteur, avec insolence ? N’a-t-il pas abusé de son rang ? ne vous a-t-il pas humilié de toutes les manières ? Que diable ! Êtes-vous un homme ou une vermine ?

— Il serait bien difficile que deux personnes eussent vécu ensemble tant d’années, surtout dans des rapports d’inférieur à supérieur, sans avoir à se reprocher l’une à l’autre quelque tort au moins imaginaire, répondit John Carker. Mais, sans parler de mon histoire d’ici…

— Son histoire d’ici ! s’écria le gérant. Nous y voilà encore ! Parce qu’il s’est mis dans un cas exceptionnel, il veut faire exception en tout. Eh bien, après ?

— Sans parler de cette histoire, pour laquelle, vous me l’avez assez dit vous-même, je lui dois personnellement plus de renaissance que les autres (heureusement pour les autres !), il n’y a personne dans la maison qui ne soit aussi triste que moi. Vous ne pensez pas qu’il y ait ici un employé qui puisse être indifférent à un accident ou à un malheur arrivé au chef de la maison, ou même qui n’en soit sincèrement affligé ?

— Avec cela que vous avez de bonnes raisons pour lui être attaché, dit le gérant avec mépris. Vous ne voyez donc pas que l’on vous garde ici comme une enseigne à bon marché, comme un échantillon de la clémence de Dombey et fils, pour donner plus de crédit à cette maison illustre ?

— Non, répliqua son frère avec douceur. J’ai toujours cru que l’on m’avait gardé ici avec des intentions meilleures et plus désintéressées.

— Eh mais ! dit le gérant avec un sourire de chat-tigre, n’allez-vous pas, par hasard, me débiter quelque précepte de la doctrine chrétienne ?

— Non, James, répondit l’autre, bien que le lien de la fraternité ait été depuis longtemps rompu entre nous…

— Qui l’a rompu, saint homme ? dit le gérant.

— Moi, par ma mauvaise conduite. Je ne vous accuse pas. »

Un sourire railleur du gérant sembla dire : « Ah ! il ne m’en accuse pas ! » Puis il lui fit signe de continuer.

« Bien que tout lien soit rompu entre nous, disais-je, je vous prie de ne pas voir d’allusions inutiles, ou de ne pas donner une fausse interprétation à ce que je dis ou à ce que j’ai l’intention de dire. Je voulais seulement vous donnez à entendre que vous auriez tort de croire que seul vous prenez un vif intérêt à la prospérité et à la réputation de la maison. Vous avez été choisi, avant tous les autres, pour monter en grade ; et choisi, je le sais, dès le commencement, à cause de vos talents et de votre fidélité. Vous avez un poste de confiance qui vous honore ; vous pouvez vous approcher de M. Dombey avec plus de liberté que tout autre ; vous êtes, j’ose le dire, presque sur un pied d’égalité avec lui et c’est à sa faveur que vous devez de vous être enrichi ; mais, je le crois sincèrement, il n’est personne dans la maison depuis le dernier employé jusqu’à vous, personne qui ne prenne à M. Dombey le plus vif intérêt, comme moi.

— Vous mentez ! dit le gérant, rouge de colère. Vous êtes un hypocrite, John Carker, et vous mentez !

— James, dit l’autre en rougissant aussi, que signifient ces mots offensants ? Pourquoi ces lâches insultes, quand je ne vous provoque pas ?

— Je vous dis, s’écria le gérant, que votre hypocrisie d’humilité (car il n’y a pas d’homme plus humble et plus hypocrite que vous dans la maison) ne me fait pas plus que cela, et en disant ces mots il fit claquer ses doigts. Oui, je vois clair au fond des choses ! Il n’y a pas un employé dans la maison, depuis moi jusqu’au dernier auquel vous vous intéressez si justement, car il vous touche de près, il n’y en a pas un qui ne fût enchanté au fond du cœur de voir son chef humilié ! Il n’y en a pas un qui ne le haïsse, pas un qui ne lui souhaite du mal plutôt que du bien, pas un qui ne soit prêt à se tourner contre lui, s’il en avait la force et le courage ! Plus on jouit de sa faveur, plus on souffre de son insolence ; plus on est rapproché de lui par les relations, plus on en est éloigné par la haine : voilà le credo général ici.

— Je ne sais, dit son frère dont le mouvement de colère avait fait place à la surprise, je ne sais qui peut vous avoir fait supposer tout ceci, ou pourquoi vous m’avez choisi plutôt qu’un autre pour sonder mes sentiments. Car je vois bien maintenant que vous avez voulu me tenter ; vos manières et votre langage ne sont plus reconnaissables. Je ne puis que vous répéter que l’on vous trompe.

— Je le sais, fit le gérant. Je vous l’ai dit.

— Ce n’est pas moi qui vous trompe, toujours ; c’est celui qui vous a donné ces renseignements ; ou peut-être n’avez-vous à vous en prendre qu’à vos propres soupçons.

— Ce ne sont point des soupçons, dit le gérant, ce sont des certitudes. Vous êtes tous des lâches, des valets, des chiens rampants ! Tous vous prenez les mêmes airs, vous faites les mêmes grimaces, vous chantez la même gamme sans réussir à dissimuler ce qu’au fond vous pensez. »

Son frère se retira sans dire un mot et referma la porte tandis que l’autre achevait sa phrase. M. Carker, le gérant, tira une chaise auprès du feu et se mit à remuer tranquillement le charbon avec le tisonnier.

« Tas de lâches et d’esclaves rampants ! murmurèrent encore ses deux rangées de dents blanches. Si je leur parlais, comme je viens de parler à celui-là, il n’y en a pas un qui ne feignît, comme lui, d’être blessé, d’être insulté… Mais bah ! donnez-leur une occasion, avec l’esprit et l’audace de s’en servir, il n’y en a pas un qui ne fût bien aise de pulvériser l’orgueil de Dombey avec aussi peu de pitié que je réduis ces charbons en cendres !

« Et encore ajouta-t-il, avec un sourire pensif, en se surprenant occupé à éparpiller la cendre de la cheminée, et encore ils n’auraient pas, eux, l’excuse d’une reine qui les attire ; d’une reine qui ne manque pas d’orgueil non plus, de cet orgueil qu’on n’oublie pas facilement : nous en savons quelque chose. » Puis il s’abandonna à ses méditations, et rêva quelque temps près de la cheminée. Enfin il se leva comme un homme qui vient de s’absorber dans une lecture intéressante, et jetant les yeux autour de lui, il prit son chapeau et ses gants, puis il alla retrouver son cheval, qui l’attendait, et suivit sa route à travers les rues éclairées par le gaz, car il faisait nuit.

Il se dirigea du côté de la maison de M. Dombey, et mettant son cheval au pas, quand il fut à proximité, il regarda les fenêtres. Celle où il avait vu une fois Florence, assise avec Diogène, attira d’abord son attention ; cependant il n’y avait pas de lumière. Mais bientôt il se mit à sourire, en détournant les yeux de la façade de la maison, comme s’il se reprochait d’avoir donné un moment d’attention à quelque chose qui en valût si peu la peine.

« Il fut un temps, dit-il, où il pouvait être utile de veiller avec soin sur votre petite étoile, à peine éclose à l’horizon, de considérer prudemment les nuages qui pourraient au besoin l’éclipser, mais une planète a paru, et vous voilà noyée dans sa lumière éclatante ! »

Il tira la bride de son cheval aux jambes blanches, et tournant le coin de la rue, il chercha s’il ne verrait pas quelque fenêtre éclairée sur le derrière de la maison. Cette fenêtre lui rappelait une beauté fière, une main gantée, les plumes d’un bel oiseau éparpillées sur le plancher, et une palatine d’hermine s’agitant et se soulevant sur une robe, comme le flot des mers au souffle d’une tempête qui gronde au loin. Telles étaient ses pensées, quand il reprit sa route au galop pour suivre dans l’obscurité les sentiers abandonnés des parcs.

Car ses pensées se rattachaient fatalement à une femme, une femme orgueilleuse, qui le haïssait, mais qui, peu à peu, et par des moyens infaillibles, en était venue au point où il avait voulu l’amener. Son orgueil, son ressentiment avaient dû fléchir devant lui, et insensiblement elle avait été réduite à souffrir sa présence, à le recevoir comme un homme qui avait le privilége de lui parler de son mépris écrasant pour son mari et du peu de respect qu’elle avait pour elle-même. Oui, ses pensées se rattachaient fatalement à une femme qui le haïssait profondément, qui le connaissait, qui se défiait de lui parce qu’elle le connaissait et aussi parce qu’elle savait bien qu’elle était connue de lui. Mais cette femme, en dépit de la haine qu’elle avait pour lui, nourrissait son ressentiment contre son mari en le recevant chaque jour ; oui, en dépit de sa haine, et voici pourquoi : c’est qu’au plus profond de cette haine, dans un lointain que son œil menaçant ne pouvait atteindre, bien qu’elle en entrevît pourtant quelque chose, il y avait une pensée de sombre vengeance : pensée rapide, passagère, une ombre de pensée, qui l’avait fait frissonner une fois pour ne plus reparaître, mais qui seule aurait suffi pour souiller son âme.

L’image de cette femme ne voltigeait-elle pas devant lui, tandis qu’il s’avançait sur son cheval ? ne croyait-il pas réellement la voir présente à ses yeux ?

Oui, il la voyait dans son imagination exactement telle qu’elle était. Elle lui tenait compagnie avec son orgueil, son ressentiment, sa haine ; tout cela était aussi saisissant pour lui que sa beauté même, aussi clair que la haine qu’elle lui avait vouée. Tantôt il la voyait fière et hautaine à ses côtés, tantôt sous les pieds de son cheval, rampant dans la poussière. Mais il la voyait toujours telle qu’elle était, sans déguisement, et il la surveillait attentivement dans la voie dangereuse qu’elle suivait.

Quand il fut arrivé au but de sa course, qu’il eut fait une brillante toilette, qu’il fut admis dans la chambre d’Edith, éclairée avec luxe, qu’il pencha la tête, reprit sa voix mielleuse et son doux sourire, il la vit encore de ses yeux telle qu’il l’avait vue tout à l’heure dans sa pensée. Il soupçonna même le mystère de la main gantée : c’est pour cela peut-être qu’il la garda plus longtemps dans la sienne. Il marchait derrière elle dans une route dangereuse, et elle n’y imprimait pas une trace qu’il ne la recouvrît de ses pas à l’instant même.