Domenica
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— Je ne crois pas que Catherine soit mon premier amour, dit Régis après avoir un peu rêvé. L’autre ne fut, à la vérité, ni distinct, ni compris par moi, non plus que par celle qui me l’inspirait ; mais, sur ma parole, c’était de l’amour : juge toi-même.
Alors, se sentant plus en goût de l’existence que d’habitude, il s’y abandonna, comme les oiseaux tristes, qu’un cri ranime, retrouvent tout-à-coup la voix sur le bord de leur cage.
Quand il m’arriva pour la première fois de m’écouter vivre et de me demander pourquoi je vivais, c’était à Rome, et je venais d’entendre Domenica chanter. Domenica n’existait que pour chanter, mais de ce chant qui éveille dans autrui toutes les facultés que la nature y renferme. L’écouter, c’était penser. Chaque élan de cette voix jeune et puissante détendait le bandeau qui me serrait le front. Durant ses études, l’unissait-elle à quelque instrument comme pour évoquer des amies qu’elle semblait regretter, on eût dit que ses doigts frêles y répandaient une haleine mélodieuse, et je ne respirais que de sa respiration. Cette enfant se reposait-elle des sons enchanteurs qui soulevaient l’Italie, l’air qu’elle venait d’ébranler s’immobilisait autour de moi ; je me jetais hors de ma chambre sans désirer même pénétrer dans la sienne, devant laquelle je passais, bourrelé d’un silencieux vertige, et je parcourais Rome comme un fou ; mais le timbre argentin restait dans ma poitrine, où je l’entendais long-temps vibrer contre mon cœur. Ne pouvant suivre la chanteuse au ciel, en unissant ma voix inculte avec la sienne, je priais Dieu qu’il m’envoyât des ailes, afin de l’y retrouver un jour. De là vint que m’étant sauvé au Vatican pour m’apaiser ou m’éteindre dans sa vaste solitude, je collai mon âme sur les chefs-d’œuvre de Michel-Ange et je devins statuaire comme toi. Était-ce par un vague désir de posséder seul l’image qui me charmait, me persuadant que personne ne pourrait la reproduire aussi ressemblante que moi ?
Tu sais déjà que, durant mon séjour à Rome, je ne me trouvais bien que dans les églises, aux heures où la foule en est sortie. Leur fraîcheur silencieuse était amicale à mon abandon, lorsque j’allais y respirer de l’étouffante sécheresse qui m’avait chassé de partout, de chez moi-même, dès que le bruit assourdissant d’une roue, tournant sous un hangar pour préparer les sorbets, faisait taire, comme un rossignol effrayé, les chants de Domenica. Alors, je ne savais plus que devenir. Ce bruit monotone, qui rampait dans la cour, donnait à mes idées l’importunité de mouches qui ne peuvent voler. Je m’enfuyais, n’ayant plus la force ni l’espoir de t’écrire, sinon « Adieu ! » — car c’était l’heure aussi de la prière glapissante d’une scuola qui tenait à notre auberge, et dont la fenêtre, sans vitres, regardait la mienne. Là, trente enfants en guenilles, étouffés de chaleur, de silence et d’ennui, se faisaient tout-à-coup de cette prière une distraction à se déchirer la gorge. Je n’ai pas oublié un mot de leur charivari. Tu me l’entends entonner quelquefois, quand je veux m’étourdir d’un accès de fièvre ; je l’aime encore : il est du temps de Domenica.
Fedeli cantiamo,
In dolce armonia :
Evviva Maria,
E chi la creo !
Quand il pleut à verse, quelque part que je sois, cette salutation me rentre brusquement dans l’esprit, parce que ce fut à travers des torrents de pluie ruisselant sur mon toit que ce carillon enfantin me perça les oreilles pour la première fois. Durant cette ondée, seul rideau que j’aie jamais vu le long de mes vitres, je ne pouvais quitter ma chambre, si humide pourtant, que le mur grossièrement peint en jaune semblait cacher une source et pleurer avec moi. Oui, Karl, j’ai pleuré là quelquefois sans pouvoir m’en défendre, sans force pour te l’écrire ; comptant sur la mort pour aller te donner de mes nouvelles. Rome ! ô Rome ! quand ton ciel splendide se voile et retire sa magie à tes ruines désertes, tu ne m’as pas appris ce que tu donnes aux étrangers malheureux, pour que je le redise à quelque pauvre artiste, destiné à gémir dans ton sein de l’abandon qui m’a fait tant souffrir !
Karl le regarda sans lui répondre autrement qu’avec ses yeux pleins d’une anxieuse curiosité. Il savait que Régis avait beaucoup souffert, bien qu’il ne se plaignît jamais ; ces paroles lui promettaient une révélation qu’il n’eût osé provoquer, et il attendait que Régis poursuivît. Régis ne poursuivait pas.
— J’ai déjà de ces regrets lointains, dit Karl, essayant de ramener un éclair de gaîté dans le silence où retombait son ami. Si j’entends un violon jouer faux, je prête l’oreille et je souris, parce qu’il me rappelle le collège. Tant qu’il détonne, je suis content comme à l’époque où notre bande joyeuse donnait de ses épargnes et de son pain au vieux aveugle consolé. Si le violon jouait juste, il ne me rappellerait rien ; j’aime l’autre comme toi l’averse.
Un sourire revint à Régis, qui se remit au diapason des souvenirs et continua :
— J’avais aussi pour contraste expiatoire du voisinage de Domenica, le rire enroué de notre padrone, les cris long-temps inintelligibles pour moi des servantes, et toujours cette roue pulvérisant la glace, dont j’avais si ardemment, si vainement soif ! Je subissais, de plus, le caquetage endormant de quelques poules, grattant la terre d’un petit jardin plein de figuiers qui faisait monter un peu de fraîches senteurs dans ma chambre étouffante ; et mon stérile repos m’eût tué si je n’avais pris le parti d’en sortir souvent comme d’un cachot dont ma raison brisait la porte.
Dans ce temps-là surtout, je hantais les chapelles qui me recevaient sans dédain de mon accent étranger. Voilà pourquoi, depuis mon retour d’Italie, je demeure comme imprégné d’encens, et les yeux pleins d’églises.
Dans le dénuement où j’étais de tout moyen de me procurer d’autres livres que les murailles éloquentes de Rome, je n’avais rien à lire. D’ailleurs, que sont les livres appliqués à une douleur actuelle et mordante ? Vous les mettez en vain sur votre cœur un livre ne bat pas, nul accent ne vibre à travers, les morts seuls y parlent, et la passion n’entend pas les morts. Je n’aimais que tes lettres ; ces lettres, qu’un instinct fraternel te faisait prendre le soin d’affranchir. Tu voyais clair au fond de ma bourse, mon pauvre Karl, et je saisis cette occasion pour t’en remercier cordialement. Pourquoi l’homme aussi ne passe-t-il pas franc de port sur la terre ? Je t’arracherais le cœur si je te disais ce qu’il me fallut de courage pour gagner, par des travaux avares, de quoi payer le droit de vivre misérable au milieu de mes frères italiens, qui regardaient de travers ma physionomie allemande. Enfin, tes lettres me consolaient de peines si vives, que j’en appris et que j’en sais encore quelques-unes par cœur. Leur innocence et leur enthousiasme pour une existence que je trouvais déjà si amère, m’environnaient de sauve-gardes, dans le secret où je vivais de la tristesse qui, si jeune, s’était emparée de moi. J’y trouvais les paroles des sons que m’envoyait Domenica, fille ingénue me rendant, sans le soupçonner, infiniment plus malheureux que je ne l’étais par l’indigence qui m’a servi de marraine. Toutefois, ce surcroît de malheur m’était si cher que, pour ma vie, je n’eusse voulu en guérir. Je sentais déjà, tout inexpérimenté que j’étais encore, que rien ne pourrait me tenir lieu de cette moitié de mes peines, bien qu’elle me fît soupirer plus que l’autre. Si mon cœur s’isolait volontairement dans cette préoccupation tendre dont je me rends à cette heure un compte plus précis, n’est-ce pas qu’il était déjà rempli d’une flamme qui, d’ordinaire, verse plus de douleur que de raison ?
Au milieu des privations graves qui, dans les premiers mois de mon séjour en Italie, allèrent jusqu’à la faim, une chose m’était douce : la pensée que Domenica ne souffrait pas de cette vie, pour moi si rigide. En la voyant rentrer le soir à l’albergo, toute parée encore de ses beaux atours, des gants blancs aux mains, des plumes ou des fleurs sur la tête, qu’elle détournait avec pudeur en passant devant la foule avide, j’étais content ! J’avais du moins le droit de me tenir penché sur la rampe de l’escalier que l’on illuminait pour son retour du théâtre ; car j’occupais, au sommet du logis, une sorte de grenier, près des pigeons qui roucoulaient doucement au-dessus d’elle. J’étais fier de pouvoir regarder d’en haut tous ses adorateurs qui la suivaient des yeux jusqu’au fond de notre cour, et s’arrêtaient impatiemment au seuil. Alors j’aimais mon sort ! il me donnait le droit de pénétrer dans sa mystérieuse existence d’oiseau. J’aimais Domenica, qui ne regardait jamais derrière elle ; j’aimais jusqu’au fard resté sur ses joues ; il donnait un éclat plus étrange à ses longs yeux noirs et craintifs. Je me disais : qu’importe ! elle du moins, elle est heureuse ; elle a chanté, elle chante, elle chantera !
C’était une enfant sans mère, livrée orpheline aux soins d’un frère de la pauvre veuve ruinée, qui n’avait laissé à la petite fille qu’un fond de douceur inaltérable, et des dispositions merveilleuses pour la musique. Piramonti, son oncle, chanteur médiocre, prodigue et dissipé, recueillit l’enfant au milieu des embarras de sa vie errante, qui n’avait été qu’une longue lutte avec la pauvreté. Artiste de l’ordre le plus vulgaire, aigri par les humiliations de l’amour-propre et des passions basses qu’il ne pouvait satisfaire, il n’avait en lui rien de l’originalité piquante qui fait de tant d’honnêtes et laborieux comédiens l’une des classes les plus pittoresques de celles qui travaillent et souffrent.
Ce solfège ambulant ne fut, pour Domenica, qu’un maître dur et intéressé. L’aimable petite créature, sous peine de sévère pénitence, devait réciter à tout venant, et comme d’inspiration, une phrase qu’il lui avait lentement apprise par cœur : « J’aime beaucoup mon tuteur, parce qu’il me donne du pain. » Tout l’avenir de Domenica pleurait dans ces paroles.
L’unique enfant de ce spéculateur aux œufs d’or avait trois ans de plus que sa parente, et s’appelait Ninio. Déjà Ninio brillait en ligne de ces touchants prodiges qui passent comme de doux fantômes devant ceux qui les admirent, et dont les voix innocentes vont bientôt s’éteindre au fond de leurs tombes précoces. Dès l’âge de sept ans, quand Domenica bégayait encore, Ninio Piramonti remplissait seul des concerts où se portait la foule : Paganini l’y baptisa d’un baiser triste, et la foule confirma le suffrage du grand maître ; elle demeura suspendue aux sons merveilleux qui sortaient de la bouche de Ninio. Quelquefois sa joue pâle était signalée au père gonflé d’orgueil ; mais le père répondait avec assurance que la santé de son prodige n’était jamais plus parfaite qu’au milieu du travail, et qu’il le rendrait fort à plaindre en le forçant au repos. Cette assertion ne manquait malheureusement pas de vérité outre une passion ardente pour l’étude, l’insatiable soif des éloges s’était emparée du frêle Orphée. Nulles veilles dévorantes, nul effort surhumain ne l’arrêtaient dans l’effroi d’être surpassé, même par ses maîtres.
Un soir, il fut décidé que Domenica serait menée au théâtre pour enhardir ses yeux aux grandes lumières, et lui faire prendre l’habitude de veiller sans pleurer ; par la raison que chaque soir, en cessant de voir Ninio, elle luttait long-temps contre le sommeil, disant qu’elle ne voulait pas dormir de peur de ne pas voir Ninio à son retour. Fülle, leur nourrice, conduisit donc l’enfant, suivant l’ordre de son maître, dans la loge où s’habillait son frère. D’abord elle hésita, doutant que ce fût lui, le voyant tout changé d’habits et de visage ; puis, s’approchant et l’examinant, transie de crainte et de tristesse : « Ô Ninio, pourquoi ont-ils mis du feu sur tes joues ? » dit-elle, et ses pleurs coulèrent amèrement. Fülle ne parvint à la tirer d’erreur qu’en lui faisant poser ses petites mains sur les joues enluminées du jeune garçon. Domenica demeura toute surprise qu’elles ne brûlassent pas ; mais la gaîté ne lui revint pas de la soirée, et ses yeux inquiets ne quittèrent plus ce singulier éclat allumé sur le visage, d’ordinaire si blanc, de Ninio.
Ce fut d’abord plutôt pour apprivoiser l’orpheline au tumulte de deux à trois mille personnes rassemblées, que pour révéler ses talents plus paresseux à sortir de leur germe, qu’on aventura sa première apparition près de Ninio. Elle ne parut pas se déconcerter d’abord, ni s’apercevoir que deux mille têtes s’avançaient pour regarder un si jeune être déjà responsable et décoré du nom d’artiste. L’orchestre, au bruit duquel son oreille était faite depuis plusieurs mois qu’elle l’entendait le matin, ne lui causa d’autre émotion que la crainte de mécontenter son maître, et sa voix partit comme celle de la fauvette dont le soleil a traversé le nid. Cette voix brillante sortant d’une bouche si petite et si innocente, remplit le public d’une telle surprise, qu’au milieu de l’air, où l’enfant montait aux plus hautes difficultés, sans autre effort que de jouer avec elles, les applandissements fondirent de toutes paris, des eris spontanés couvrirent l’orchestre, qui s’arrêta pour applaudir à son tour Domenica stupéfaite ; elle regarda vivement d’où pouvait provenir ce bruit effrayant, et, quand il redoubla, par son action naïve, elle courut avec épouvante se cacher dans les bras de Ninio, en criant : « On me gronde ! »
C’est alors qu’une pluie de fleurs tomba sur elle quand on la ramena pour finir sa mélodieuse tâche ; tandis que Ninio, fort de son expérience de neuf ans, lui serrait fortement la main, et relevait avec un grand sérieux les couronnes qu’il entassait sur la tête bouclée de sa sœur. Une des couronnes la frappant plus que les autres, elle cria, dans l’élan d’une joie brusque : « En voilà une belle pour ma Vierge ! »
Dès le soir, le public ravi l’adopta pour son enfant. Elle était belle, la pauvre petite, intelligente, vive et trop folâtre pour ne pas éveiller la fréquente colère de son maître. Il n’était pas homme à s’endormir dans la préparation de ses plans futurs ; aussi, les petits doigts qui, le matin, avaient été cruellement cinglés pour leur lenteur ou leur distraction au piano, agitaient doucement le soir un bouquet avec d’irrésistibles grâces devant un public idolâtre, qui donnait de l’or pour ses sourires, et l’appelait : La diva bambina.
Durant quatre saisons, l’actif Piramonti recueillit d’abondantes moissons des sueurs de Ninio. Il courut l’Europe, avide et prodigue, au milieu de ses deux anges auxquels il mettait du rouge. Le virtuose enfantin fut caressé par les peuples et les potentats ; puis, ramené un jour au pays de sa naissance, ceux qui le regardèrent avec leur cœur s’aperçurent qu’il était beaucoup plus pâle et plus mince que lors de ses derniers triomphes ; que sa voix était certainement plus stridente et plus nerveuse ; enfin, qu’ils n’avaient vu de leur vie un enfant avec de si grands yeux. À ces remarques faites tout bas et dans une inquiète confidence au père, il avoua que Ninio avait pris un froid en Angleterre par imprudence ou obstination d’enfant ; sur quoi Ninio fut emporté sous le ciel tempéré de Nice. Là, dans l’espace de peu de semaines, après une cérémonie touchante et quelques lauriers-roses jetés sur lui, à l’église Santa-Reparata, il alla doucement reposer dans son silencieux tombeau. Depuis lors, l’hirondelle de mer secoue seule en passant son aile blanche sur lui.
Quelques-uns assurent que les larmes de l’enfance se sèchent en coulant : ce ne fut pas vrai pour Domenica. Les petits chanteurs s’étaient aimés l’un l’autre d’affection sans pareille, et, suivant l’expression de la vieille Fülle, cette nourrice de Ninio dont je tiens ce récit, tout l’enjouement de sa jeune camarade fut enseveli dans l’étroit sépulcre. Jamais plus elle ne fut grondée pour être trop légère ; jamais plus on ne l’appela la giocunda bambina.
Piramonti, persuadé lui-même, comme il voulait le persuader aux autres, qu’un froid gagné par désobéissance, un lit humide dans quelque hôtel de Londres, ou toute autre cause accidentelle, avait occasionné ce qu’il appelait un grand mécompte, retourna plein d’ardeur à la tâche. Cette tâche s’accomplit bientôt sur sa pupille, musicale comme l’écho d’un bois, pleurant et souriant ensemble, dont les saluts de fleurs, plus languissants, malgré ses efforts d’obéissance, tiraient des larmes des yeux de toutes les femmes : les femmes ne voient jamais en vain la mélancolie chez l’enfance. Domenica devint leur idole. Il semblait que chacune d’elles voulût lui rendre quelque chose de l’amour de sa mère un baiser de Ninio.
Je te laisse à juger si le philtre pur ruisselant des lèvres de cette jeune fille perdait de son charme par les saintes confidences de sa fidèle servante, pauvre Allemande transplantée, qui me les répétait tous les jours sous les mille formes variées d’incidents mièvres et gracieux. Elle me les révélait pour le double bonheur de parler de sa maîtresse, et d’en parler avec moi seul dans sa langue maternelle.
Malgré le vif amour qu’elle lui portait, elle ne pouvait s’empêcher d’avouer que la jeune prima donna n’égalait pas encore son rival pleuré d’un talent si prodigieux sur toutes sortes d’instruments, qu’il y avait brisé les cordes de son âme[1].
La voix seule de Domenica surpassa bientôt en puissance celle de son frère, parce que déjà cette voix était pleine de douloureux souvenirs. Pourtant, grâce aux avis courageux d’un médecin habile, le maître, malgré son avare impatience, s’abstint, durant l’âge où la voix tremble entre l’essor et le silence, d’exposer trop souvent cette cloche de cristal aux vibrations de l’air, qui pouvait la fêler. Nul bonheur, toutefois, ne remplit ces intervalles de repos apparent ; l’enfant ne connut pas une des joies fraîches de sa jeune saison ; pas une heure de cette douce vie à jour et sans corset, dans l’air libre des champs qui nous dilate en ce moment et qui l’eût rendue tout-à-fait oiseau ; nulle verdure autour de cette fleur rare, sinon celle que l’ingénieuse Allemande faisait jaillir pour elle du milieu des pierres de son obscure fenêtre. Jamais cette muse enfermée n’entrevoyait la nature que du fond de sa cage laborieuse. Là, quand elle était seule et pouvait enfin se relever par la cessation d’un travail épuisant, Domenica posait ses deux mains sur ses genoux et regardait par terre ; puis, comme s’éveillant en sursaut de cette vacance rêveuse, elle reprenait sa tâche, ne donnant à ses traits charmants le repos d’un demi-sourire que lorsqu’elle pouvait dire à sa vieille compagne : « J’ai fini ! »
Alors même on eût cru que la pauvre sainte Cécile regardait pendre une larme au bord de sa paupière. Mais j’oublie de te parler de son maître, que j’ai beaucoup haï. La haine dure moins que l’amour : tant mieux !
Qui le croirait ? des sommes énormes dues à la courte existence de Ninio, Piramonti n’avait rien mis à part : tout s’était écoulé sans qu’il se ressouvint par où.
— Bientôt l’enfant vous vaudra trente mille écus par saison, lui prédisait un buveur intime après avoir entendu la jeune merveille étudier Ninetta, de Rossini.
— Dieu me l’accorde, répartit l’Amphytrion en poussant un soupir dans son verre ; mais malheur aux pères qui sèment trop d’espoir sur ces faibles plantes. Il y a peu d’années, j’avais pour soixante mille écus d’enfants : à peine m’en restera-t-il la moitié dans celle-ci.
En attendant, la misère poussait souvent la porte de l’asile où Domenica dévouait son souffle à celui qui la nourrissait, partagée entre les études de sa future profession et les travaux de femme qui lui permettaient rarement de sortir. Eh bien ! si loin que s’étendît l’égoïsme et la dureté de ce père adoptif, elle l’aimait pourtant, car ce jeune cœur débordait de tendresse. Sa voix ravissante le disait à la terre, au ciel, à la solitude, à l’homme avide qui n’appréciait de cette voix que la force et l’étendue, utiles à ses prodigalités honteuses. Les récits que m’en faisait Fülle me donnaient parfois le goût d’étrangler son maître, comme j’aurais consciencieusement coupé les lacets étouffants de Domenica. Elle l’aimait ! et il fallait bien qu’elle l’aimât, car, excepté un lévrier donné au pauvre Ninio par un prince russe, cette âme vierge n’avait rien à chérir sur la terre.
— Une fois pourtant, me dit Fülle, l’enfant s’arrêta tout-à-coup au milieu de ses musiques, dont elle était l’infatigable copiste, et me regarda long-temps. Sa phrase d’autrefois, lui revenant à l’esprit, lui fit murmurer tristement à elle-même : — Oui, j’aime mon protecteur… parce qu’il me donne du pain ; mais toi, cria-t-elle en me tendant les mains, je t’aime parce que tu m’aimes ! — Puis elle fondit en larmes sans pouvoir m’en dire davantage. Voyez-vous, monsieur, chez les femmes, la lumière entre par le cœur.
En effet, la nature, qui ne voulait pas qu’elle se desséchât sans quelque souffle caressant, la protégeait sous les rides de son vieux ange gardien allemand. C’était toujours quelque fruit caché sous l’oreiller quelques gâteaux faits à l’insu du maître et payés de ses humbles gages ; c’était surtout des mots pareils à ceux d’une mère qui desserraient cette poitrine comprimée par la crainte.
Tout-à-coup son adolescence éclata comme une rose blanche qui sort de ses épines. En dépit des privations et d’un étroit confinement, elle s’éleva droite, souple et pure comme les vestales qui ne s’endorment pas en veillant les lampes éternelles. Ses cheveux et ses yeux étaient si noirs, la coupe de son visage si parfaitement italienne, que son maître crut pouvoir l’annoncer partout comme native de Sorrente, bien qu’une simple chaumière anglaise eût servi de crèche à cette enfant de tribu errante. La quinzième année de Domenica sonnait quand elle apparut au théâtre de San Carlo, à Naples, sous le voile blanc de Giulietta, et son début fut couronné d’un succès immense. Sa voix était splendide et d’une suavité rare. Spontini, qu’elle enleva hors de sa place durant un de ses voyages en Italie, ne trouva rien de comparable à cette voix bondissante, hormis la voix divine de Mme Branchu, qui, disait-il, n’eut jamais de rivale au monde pour son égalité parfaite dans ses trois octaves, son élégante flexibilité, sa tristesse pleine de larmes, et sa brûlante énergie. Il définissait devant moi cet instrument humain, si doux et si passionné, en disant qu’il était à-la-fois l’orage et l’oiseau.
Domenica possédait de même, à son insu, la poésie profonde qui traduit par le souffle toutes les passions murmurantes d’une âme complète qui s’étonne, qui s’ignore, et livre au ciel avec de saints transports la confidence de ses douleurs. Quoique timide et renfermée, l’habitude l’avait familiarisée de bonne heure à plaider, si l’on peut hasarder ce mot, devant des juges ravis et fiers de lui faire gagner sa cause. Aussi n’était-ce que devant eux qu’elle réapparut pleine de confiance et d’abandon. Ses formes sveltes, sa distinction naturelle, avaient leur part sans doute, dans les transports que causait sa jeune présence ; mais c’était ce souffle tour-à-tour léger, solennel, plaintif et toujours chaste comme son cœur qui fit pleuvoir sur elle les rubans, les sonnets et les fleurs dont la jeune fille surprise demeura presque suffoquée.
Ce ne fut que le soir de ce triomphe, m’avoua Fülle, que Piramonti se crut un moment son père. Au milieu des rêves dorés qui revenaient en foule sur les ailes ouvertes de ce nouveau séraphin, il fut tenté de tomber à ses pieds, et de l’adorer comme la Fortune. Mais il ne l’invoquait que pour en gaspiller les largesses. On eût dit que chacune de ses mains recélait un creuset invisible où se fondait l’or gagné par la voix de Domenica.
Dès-lors commença pour elle la carrière éclatante qui s’était arrêtée pour son frère dans une brusque nuit. Les concerts privés et publics, devant la cour, devant le peuple, à Naples, à Vienne, à Rome enfin (pour ma joie et mon supplice), remplirent ses jours de préoccupations et ses soirs d’enivrements. Les invitations, les fêtes, les équipages armoriés devant sa porte toujours humble, les bracelets chargés de rubis, les arbustes rares s’amoncelèrent à ses pieds d’enfant et lui laissèrent à peine le loisir de respirer. À peine plus merveilleuse est la transformation du ver infime qui, après deux ans de retraite dans l’herbe, devient la fleur qui monte, suivie par l’œil ardent de l’admiration et du désir.
Sans autre protection visible que la pudique Allemande qui priait tous les soirs, tandis que Domenica chantait, Domenica passait sans une souillure à travers son atmosphère de gloire. Elle vivait, pure comme la flamme allumée, chaque soir, pour elle à la Madone, par la foi d’une pauvre femme du peuple. Ce n’était pas l’éducation austère, ce n’était pas l’exemple de mœurs rigides qui retenaient cette colombe par les ailes au-dessus des chemins glissants de la terre : qu’était-ce donc ?
Une fois, les larmes aux yeux, je me le demandais à moi-même auprès de la vieille servante, qui me répondit simplement :
— Monsieur, il y a, par-ci par-là, des sols si riches, que, quelque peu savante que soit la main qui les cultive, n’y tombât-il qu’un grain de bonne semence, il en naîtra une abondante moisson. Le cœur de ma fille est pétri de même, par la volonté de Dieu.
— Ajoutez, répliquai-je, touché du sens droit de cette femme, que je pense (et je le pense encore) qu’à travers l’éblouissement inévitable de sa renommée, des flots vivants de figures adulatrices, de ce bruit d’orchestre, de louanges, de couronnes qui tombent et la couvrent, il est permis de croire que parfois, au fond de cette âme solitaire, il s’élève une note grave, une seule qui la guide où Dieu veut qu’elle aille. À la cour même, tandis que le chambellan brodé lui donne la main comme on ferait à la reine pour la guider jusqu’au roi, il est doux d’espérer qu’elle s’imagine rêver, qu’elle tremble que toute cette pompe ne se fonde comme l’illusion d’une ombre et ne soit près de s’évanouir. Peut-être cette pudeur sauvage où elle rentre quand ses belles lèvres se ferment lui a-t-elle été soufflée tandis que sa poitrine d’enfant servait d’oreiller à Ninio mourant, et que ce souffle plaintif lui a dit : « Domenica, prends garde ! c’est le dernier concert qui m’a tué. »
La pauvre nourrice me ferma la bouche avec un saisissement qui me gagna ; et nous finîmes par nous regarder sans oser commenter davantage notre thème éternel : Domenica ! Domenica !
Parmi les grâces de sa figure, elle avait un trait doux et poignant qui la faisait charmante, et qui la rendra laide… si elle doit vieillir ! C’était, quand elle allait chanter, dans le mouvement de ses lèvres entr’ouvertes, l’expression ravissante d’un enfant effrayé.
— Elle a bu du lait triste, me disait Fülle, et elle s’en ressentira toute sa vie.
J’ai passé ainsi bien des heures toutes remplies d’une jeune fille, à laquelle je n’avais pas même l’espoir d’adresser jamais la parole ; oubliant Rome et ses malheurs, pour écouter la pauvre Allemande, témoin naïf de ses innocentes actions. Fülle me les racontait patiemment tandis que ses maîtres étaient au théâtre ou chez les grands seigneurs de Rome. Mes soirs coulaient presque avec joie dans la fraîche galerie de l’auberge où règnait alors un silence profond. Au milieu de l’Italie, désert splendide dont les fruits étaient interdits à ma misère, je sentais pourtant comme si mon être était une grande plante qui acquit son épanouissement dans l’étroit espace d’air, encore ému par l’haleine sonore de Domenica. J’y rêvais, le cerveau rempli des mille couronnes d’une jeune chanteuse ; j’y parcourais, sans les lire, les livres qui ne me parlaient pas ; je m’y sauvais de la ville antique dans laquelle je n’avais pas de place, sinon celle du lazzarone qui rampe au soleil pour entraver la voie de l’homme qui marche ; de cette ville où je ne pouvais peindre, faute de couleurs et de pinceaux ; où les crayons même étaient trop chers pour y aspirer ; où je regrettais de ne savoir point coudre pour faire au moins des habits et empêcher les miens de m’abandonner ; où je n’avais pas l’art de raisonner mes langueurs, ce qui, à tout prendre, devient une occupation dont l’âme se nourrit, se relève et s’honore. Je m’y laissais accabler sous mes divagations, comme les enfants sous les coups des grands vauriens qui frappent leur faiblesse. Je regardais passer mes vainqueurs, et je n’avais pas même le pouvoir d’en tracer l’esquisse, de garder leur signalement, afin de m’en garantir à l’avenir. La rêverie, l’absorbante rêverie entrait en moi par tous les pores. Qui la trouve à Rome et ne l’écrase pas du pied comme une vipère, est bientôt infecté d’un poison sans remède. Oui ! je crois encore, dit Régis en s’interrompant lui-même avec un frisson de terreur, je crois encore que c’était de l’amour !
Un récit d’amour a toujours tant d’attrait, même pour ceux qui ne sont pas amoureux, que l’inséparable ami de Régis s’arrangea pour l’écouter aussi long-temps qu’il lui plairait de se ressouvenir ; ne secouant qu’à de longs intervalles la cendre qui menaçait d’éteindre son cigarre et n’écoutant plus le moins du monde les hirondelles bruyantes, assez hardies pour se rassembler en masse sous la vigne flottante de l’hôtellerie rustique.
— Durant ces heures, reprit Régis, l’Allemande filait contre la chambre fermée de Domenica, qu’elle gardait pendant son absence avec l’immobilité du chien devant la porte de son maître. C’est à son zèle de compatriote que je devais, de temps à autre, d’entrer à San-Carlo par la gracieuse faveur de Domenica. Un jour, j’avais pris de mon cœur le conseil hardi de l’en remercier au passage ; mais je ne pus desserrer les lèvres devant elle, car je me ressouvins tout-à-coup que je bégayais ; et mon âme aussi se mit à bégayer en moi, Je ne parvins à surmonter ma honte qu’en fuyant, jurant sur Dieu et tous les saints de demeurer mille ans au-dessus de sa chambre sans lui adresser une syllabe : je tins parole.
Je me retrouvai en vain plusieurs fois planté, comme par hasard, entre elle et le mur blanc de l’escalier, que je croyais prêt à s’enfoncer sous moi, quand j’avais reçu par tout mon être la commotion de son regard velouté qui saluait le mien, et senti son vêtement frôler mon genou, pliant d’une secousse si légère.
La carrière de Piramonti se poursuivait depuis deux ans à Rome ; joueur et prodigue en dehors de l’humble cellule de Domenica qui n’avait pour tout luxe qu’un petit lit blanc comme un autel, Piramonti devint tout-à-coup circonspect et rangé. Un esprit de prudence, on l’eût dit, et presque d’effroi de l’avenir, s’empara de cette tête aride comme du carton. Il amassa de grandes sommes, parla d’acquérir une somptueuse villa destinée à la dot lointaine de Domenica. Il vécut avec sobriété ; on ne le vit plus jouer comme un prince ou comme un fou ; il prit un air grave ; quitta les douze bagues à diamants dont il engourdissait ses doigts ; réalisa les chaînes ruisselantes qui déchiraient ses jabots d’Angleterre. Prodige ! enfin, il parut corrigé. À côté de cette transformation qui émerveillait chacun, la santé de Domenica s’altérait par secousses. J’appris de Fülle, sous le sceau du plus profond secret, que son jeune esprit était troublé de soucis d’une nature effrayante et nouvelle.
Le prince d’Al..r, vieux seigneur romain, l’obsédait depuis plusieurs mois par des attentions ardentes, par de magnifiques présents qu’elle repoussait en vain, par mille moyens de persécution odieuse pour une jeune fille, dont la sagesse commandait le respect des plus jeunes et des plus présomptueux. D’abord, pour ce vieillard qui ne pouvait lui présenter que l’image d’un aïeul, elle s’était abstenue de l’excès de sa craintive réserve, ignorante qu’elle était des passions qui fermentent quelquefois sous des cheveux blancs. Bientôt elle ne sut où ni comment se sauver de cet odieux amour. Son maître, qu’elle appelait son père, ne la protégeait pas, et l’innocente restait en butte aux poursuites d’un vieillard qui la remplissait de dégoût et de terreur.
— Qui se mettra donc entre elle et l’abîme ? demandai-je à Fülle, qui me glissait, jour par jour, quelques mots de cette sourde guerre
— Il y a, dans le monde, quelqu’un qui l’aime sans le lui dire, me répartit Fülle avec un ton de conviction profonde qui me fit monter le rouge au visage. Le mot, qui l’aime, passa si près de mon cœur qu’il m’apprit mon secret à moi-même ; le sien, qu’elle me découvrit sur l’heure, dissipa mes craintes sur sa jeune maîtresse ; mais il me perça d’un sentiment que je n’avais jamais connu : Dieu me pardonne, c’était de la jalousie.
— Vous la croyez donc sincèrement aimée ? répliquai-je, par un instinct précoce des bizarreries du cœur. Faites plutôt qu’elle se sauve seule : une volonté à deux est un rare et doux miracle.
— Le miracle s’y trouve, affirma-t-elle. Dieu n’a pas créé deux voix si belles pour ne pas les faire chanter ensemble.
Cette réflexion fut une triste lumière. J’entendis le nom qu’elle ne me disait pas. Eh ! quel homme de mon âge n’en eût été jaloux ? Ce soir-là même je pénétrais, pour la première fois, dans la chambre de Domenica, j’aidais Fülle à rallumer une lampe qui brûlait toujours sous la madone d’argent et le portrait d’une femme dont les yeux me rappelaient ceux de sa fille. Ces deux gardiennes du logis étaient surchargées de guirlandes. Un ravissement douloureux accélérait mon pouls. J’étais ébloui ; je n’avais jamais rien vu de pareil. Les rideaux légers du lit blanc de Domenica me semblaient de longues ailes d’anges, enveloppant de leurs plis le sommeil virginal de leur sœur. La lune, cette âme visible des nuits brûlantes de l’Italie, versait avec douceur son gaz argenté sur les arbustes de l’étroite fenêtre de Domenica, et je pleurais en moi-même d’apprendre qu’elle se fût choisi, déjà ! un autre protecteur que la madone surmontant le portrait maternel. Je sentis bien à mon saisissement que je devinais l’objet bizarre sur lequel s’appuyait l’espoir de la pauvre femme pour sauver l’honneur de l’enfant. Ce fut alors surtout que je me trouvai le plus pauvre et le plus orphelin des hommes.
— La vieille nourrice avait bien affaire de t’admettre dans cette chambre ardente, s’écria Karl, animé d’une indignation pudibonde. Il faut être démesurément vieille pour précipiter une âme de dix-huit ans au milieu des fleurs d’une jeune fille, et quasi sous ses rideaux ; le soir encore !
— Tes austérités sont moins innocentes que l’inadvertance de Fülle, répliqua Régis en souriant.
Fülle n’était nullement dans le secret de mes soupirs ; non qu’elle fût trop vieille pour avoir oublié son âme ; mais la sienne était aussi honnête que celle de Domenica. L’incident le plus simple m’avait fait pénétrer dans le temple de ma chaste divinité. Fülle ne savait pas former une lettre : tout ce qui ressortait de l’art de l’écriture dans cette maison, composée de trois personnes, était soigneusement enfermé chez Domenica. Piramonti fût mort plutôt que de tremper sa plume dans l’encre pour autre chose que pour signer un reçu d’argent. La nourrice n’avait, de sa vie, représenté son nom que par une croix ; l’ange, harmonieux en toutes choses, maintenait donc seul l’ordre au milieu du désordre de ce croque-note échevelé. C’est elle qui formulait, signait et datait les billets de leurs concerts ; elle en copiait admirablement bien les musiques ; répondait avec une grâce exquise et une convenance parfaite aux belles duchesses, dont quelques-unes l’invitaient dans leurs fêtes avec l’espèce de : par ordre, qui s’échappe du faîte de ces hautes protections. Ce soir-là donc, la fidèle Allemande voulait écrire dans son village, pour la fête d’un frère invalide, auquel elle envoyait, chaque année, quatre sequins d’or, une fleur des champs, et la croix d’encre qui voulait dire son nom. Les quatre lignes que signait cette croix n’avaient pas plus varié depuis vingt-cinq ans que le respect gardé par Fülle au vieux soldat sans solde, auquel j’écrivais pour elle :
Je me trouve encore en ce monde où je ne cesse de vous aimer. Je désire vous le prouver toujours comme aujourd’hui, par cette fleur que nous aimions ensemble il y a trente-cinq ans par ces quatre sequins d’or que Dieu vous envoie : ils sont loyalement gagnés. Priez pour moi ; mon cœur vous sourit.
Secrétaire choisi cette fois pour ces quatre lignes bénies, j’y mis l’adresse, en bon allemand, sur un beau papier satiné, où je croyais sentir la pression des doigts de Domenica. Ce papier, couvert de symboles cooriés, à la manière italienne, devait, dans l’opinion de Fülle, réjouir son frère, auquel elle envoyait dévotieusement, chaque année, le tiers de sa rente, pour le tabac que l’empereur refusait au vieux invalide. Ce qui doit, du reste, te rassurer un peu sur le danger que courait ma raison par la candeur de cette sainte femme, c’est que s’il y avait une flamme dans mon cœur, ma tête n’était pas allumée.
C’est à ce propos qu’une jeune fille romaine m’honora long-temps, et m’honore encore peut-être de la rancune la plus profonde : actif ou désœuvré, je passais, dans mes courses, contre un marchand d’images, dont l’échoppe s’étalait derrière une vieille église que j’aimais. Quelques tableaux gisants par terre, sous les chapelets et les bénitiers pendillants à des cordes fixées en dehors de la croisée n’avaient attiré que peu mon attention. À peine m’étais-je aperçu que, derrière la fenêtre en ogive, dont quatre carreaux seulement étaient toujours essuyés avec soin, luisaient, comme de la lumière sombre, deux yeux italiens guettant le chaland et peut-être l’amour. Je me rappelais tout au plus que, depuis trois mois, je voyais, à quelque heure que ce fût et quelque temps qu’il fît, deux petites mains nonchalantes enfiler du corail et toujours du corail, dont l’usage est très répandu par toute l’Italie pour les colliers de femme et leurs chapelets inséparables.
Ne me souciant de rien dans l’univers, puisque Domenica devait chanter ce soir même avec le ténor préféré, que m’importait de voir tout-à-coup jaillir hors de l’échoppe une jeunesse de quinze à seize ans, ronde, souple et vive, se posant droite devant moi, de manière à me barrer le chemin. Je crus devoir me détourner poliment afin de lui livrer un passage ; mais elle gagna prestement le côté que je gagnais moi-même, et recommença, pleine d’une volonté persévérante, à m’interdire la liberté de marcher ni en avant ni en arrière. Ce despotisme, mêlé des grâces de son âge, m’étonna ; je crus qu’elle souhaitait me parler de quelque intérêt relatif à ses images, et je la regardai fixement, parcourant en artiste sérieux les lignes perdues de cet ovale arrondi, velouté comme un fruit. Après qu’elle eut attendu le temps raisonnable pour que je lui adressasse la parole, ce qui n’arriva pas, puisque je n’avais rien à lui dire, elle jeta tout d’un coup ses deux bras à l’entour de moi, attachant sur mes yeux les yeux les plus étranges que j’eusse vus jamais chez une femme ; puis me dit d’une voix étouffée et mignarde :
— Tu aimes donc bien ta Mamina ?
Je fus épouvanté de la responsabilité qu’une telle présomption assumait sur ma tête ; dégageant avec un peu d’effort ses bras qui gênaient ma respiration, je me mis à courir à toutes jambes sans chercher à m’expliquer une méprise dont j’étais si peu coupable.
J’aurais tort de dire qu’en la rencontrant bientôt triomphante au bras d’un jeune artiste français, le regard qu’elle me lança d’un bout de la rue à l’autre ne ressembla en rien à celui dont j’avais si mal entendu l’éloquence.
Je ne pus me résoudre, durant bien des jours, à retourner au théâtre, où, malgré mon admiration pour Cataneo, le premier ténor de l’Italie, je n’avais plus que la peur de l’entendre applaudir avec Domenica. Ces paroles de Fülle : « Dieu n’a pas créé deux voix si belles pour ne pas les unir ensemble » me revenaient sans cesse à l’esprit, et je me mis à réfléchir sur cet homme.
Moins puissant sur la foule que la belle jeune fille, il avait joui plus long-temps de sa renommée ; le bel âge avait fui pour lui. Quant à moi, je le trouvais fort laid : mais une science consommée, une méthode exquise rendaient encore sa réputation redoutable pour ceux qui soupiraient après la même gloire. Une sorte de camaraderie innocente résultait, entre Domenica et lui, de leurs emplois au théâtre et de leurs études au logis. Surveillés par Piramonti, qui, musicien comme Rodolphe, était entre eux le guide infaillible de la mesure, ils n’avaient fait que céder l’un et l’autre à ses instances et aux occasions, qu’il faisait naître, de rendre plus fréquentes leurs entrevues artistiques. Ni l’un ni l’autre ne voyaient glisser sur sa figure un sourire sardonique lorsqu’il les regardait chanter ensemble. Fülle s’en étonnait lorsque, ne m’épargnant pas le moindre coup de poignard, elle m’assurait que Domenica ne chantait jamais mieux qu’avec cet habile maître. C’était vrai.
Depuis un an elle avait épuré son goût sur le sien, l’écoutant de l’âme et du regard. Je m’avouai, pour lors, la différence sensible de son expression, quand ces deux voix fraternelles s’emportaient d’un même essor dans les chefs-d’œuvre de l’homme régnant aujourd’hui par toute l’Europe.
Pour Cataneo, il restait à tel point enveloppé dans ses habitudes simples, négligées, peu sociables, qu’à son chant près, dont le charme était magique, même pour moi, qui ne l’aimais pas, qu’il toisait fièrement lorsqu’il me rencontrait dans la galerie, par la raison que j’étais Allemand, il me semblait l’homme le moins fait pour plaire et qui y prétendît le moins. La taille de ce rossignol humain était petite et lourde, sans grâce et sans souplesse, son visage terne et piqué de la petite vérole. Toutefois, son œil triste et perçant, la blancheur de ses dents, admirablement rangées sous ses lèvres amincies, relevaient toute cette laideur, qu’on oubliait surtout quand sa voix turbulente appelait la voix cachée et d’abord timide de sa Desdemona. J’étais consterné de les voir couronner ensemble : il me semblait que les cris d’admiration de la foule les mariaient devant moi. Toutefois, une sorte de dignité mélancolique, ressortant du dédain même qu’il témoignait de ses succès, me forçait à lui payer une secrète estime.
On avait plusieurs fois remarqué le regard plein de mépris qu’il lançait au vieux prince romain, planté chaque soir dans sa loge attenante au théâtre. C’était de là que le riche impudique couvait des yeux la fleur qu’il ambitionnait de flétrir, tandis que le sévère ténor l’abritait en quelque sorte de l’ombre de son corps, Aussi, rien dans la création ne paraissait-il plus monstrueusement haïssable au grand seigneur que l’œil de faucon de l’artiste, sa moustache ironique, fine comme une plume de corbeau, et son nez aigu, planant toujours entre la lorgnette insolente du prince et le front blanc de l’orpheline.
Par degrés, je m’avouai donc qu’il était vrai, qu’il était bien que le cœur de Domenica se fût retiré sous cette protection grave. Mais le jour où Fülle me fit cette confidence, j’oubliai que la veille je n’avais pas gagné de quoi manger, J’eus un mal de tête horrible, et je trouvai l’Italie sombre comme l’enfer… Que pouvais-je prétendre ? J’avais dix-huit ans, et pas de pain.
Quoique bien résolu de ne plus faire la moindre question à la nourrice, je ne pus m’empêcher de porter une attention plus ardente aux moindres indices des sentiments de Cataneo pour Domenica. Sans m’en douter moi-même, je me mis à l’espionner dans les rares occasions que j’avais de les observer ensemble. Je ne perdis pas celle que m’offrit je ne sais quelle fête populaire dans Rome, durant laquelle Domenica, sans la moindre parure, sans une fleur qui pût enhardir la volupté circulant autour d’elle, se tint en repos loin du tumulte, dans le frais intérieur de notre maison, où pas une âme n’était demeurée enfermée. Toutes les servantes étaient allées danser. Une seule camérière dormait sur un banc dans la cour ombragée de platanes, d’où l’on entendait le bruissement lointain des habitants qui se promenaient par les rues. La chaleur était excessive. Je m’en étais fait à moi-même un prétexte pour rester dans ma chambre. Ma chambre était plus belle ce jour-là pour moi que le palais pontifical, par la raison qu’à travers ses vitres plombées, ma vue tombait en plein sur la galerie où Fülle avait rangé quelques chaises contre l’appartement de sa maîtresse, pour qu’elle y vînt respirer l’air chargé des senteurs des hauts arbres de la cour. Je ne sais à quelle vierge du Guide ou de Titien on aurait pu trouver l’aspect plus adorablement vierge qu’à cette jeune fille immobile. Tous ceux qui ne la voyaient pas me paraissaient à plaindre. Au moment où je me félicitais de l’admirer seul dans l’absence de Cataneo, il apparut en haut de l’escalier, son chapeau sur ses yeux, et s’assit posément sur l’une des chaises qui l’attendait peut-être, car il y en avait trois. Après une inclination lente de la tête, et sans la regarder, il demeura là rêveur, devant Domenica charmée, sans se douter le moins du monde que deux yeux étrangers plongeaient leurs rayons sur lui du fond d’une petite fenêtre ; ma fenêtre était presque ensevelie sous les lianes enlacées au lierre qui les emportait jusqu’au toit dans ses ascensions opiniâtres. Là, ma tête blonde se confondait avec les pigeons, moins tristes que moi dans leurs paisibles amours.
— Tandis que vous reposiez ce matin, dit Cataneo, je suis allé voir la statue de marbre aux pieds divins.
Domenica rougit et regarda vivement ses pieds à elle. Ils me parurent charmants, longs comme des pieds de madone. Elle n’en fut pas contente, car elle étendit sa robe pour les cacher entièrement.
— Ô Satan ! murmura faiblement Cataneo, qui n’avait pas eu l’air de remarquer ce mouvement féminin. Que fait la grandeur de vos pieds, signora, si vous marchez droit dans la bonne route ? L’essentiel est que vous chantiez juste. Qui songe à vos pieds, mon Dieu ! si votre voix et votre âme vous élèvent au rang des oiseaux ?
— Après cette réprimande, Cataneo devint tout-à-fait taciturne. Se rappelait-il quelque vanité de cette folle espèce ? On apprend ses fautes en découvrant celles des autres. Cette science est amère, qui révèle que le germe du mal est partout.
— Je porterai des robes longues, dit avec un grand sérieux Domenica, qui prenait sans doute le silence de Cataneo pour l’assentiment que son pied n’avait pas l’honneur de lui plaire.
— Vous ferez bien ! répliqua sèchement le ténor.
Il y avait un tel calme à l’entour de nous, qu’il me fut facile de saisir leurs moindres paroles. Elles montaient d’elles-mêmes jusqu’à mon oreille, et ces paroles étaient, en vérité, transparentes comme celles que les enfants échangent entre eux. Mais si le maintien du ténor me désarmait par sa douceur austère, le regard enchanté de Domenica, fixé sur lui comme une flamme, me poignait d’une angoisse indéfinissable. Un javelot ne m’eût pas atteint plus douloureusement, à ce point que je m’indignai bientôt de la contenance presque froide de l’Italien safrané, qui paraissait ne pas voir, ou qui s’efforçait peut-être de ne pas répondre à ce regard qui eût éveillé la mort.
Présentement que je considère ces choses avec le poids de l’expérience (j’ai vingt-sept ans ! Karl), il me paraît démontré que l’harmonieuse fille cédait, comme j’y cédais moi-même, avec plus de confiance sans doute, à l’entraînement qui porte un être simple et tendre à consoler celui qui souffre. Je l’aimais surtout parce qu’elle était malheureuse. Cataneo ne semblait pas plus satisfait de son sort. La charité prend, dans certaines âmes, un caractère de passion profonde. Pour moi, je le crois ; il n’y a ni portes ni fenêtres qui puissent sauver une femme du danger de la pitié ; elle est, chez presque toutes, plus tyrannique que l’amour. Celles que cette religion touche s’attachent à l’objet malheureux ou disgracié qui la leur inspire, comme les mères à leurs enfants chétifs et contrefaits, dont elles deviennent idolâtres et jalouses.
L’orgueil de quelques hommes serait bien abaissé, si le secret de l’ardente préférence qu’ils pensent ne devoir qu’à l’irrésistible séduction de leur esprit ou de leur personne leur était tout-à-coup dévoilé. Mais la femme est si ingénieuse à se le cacher à elle-même ! Eux pousseraient des cris d’indignation à la découverte du sentiment sublime qu’elles nient. Hélas ! ils n’en voudraient pas, tant c’est beau ! Tu verras, dans le cours de ta vie, que rien n’est plus vain, plus dur, plus superbe avec sa maîtresse dévouée, qu’un homme affreux et mal bâti.
Ici toutefois, ma remarque n’est relative qu’à la belle prima donna. Cataneo n’avait rien de cette fatuité féroce reconnue dans beaucoup d’autres laids. Domenica, comme les jeunes filles en ont la rage, par embarras même du silence, fut la première à lui adresser la parole.
— Signor Cataneo, d’où vient-elle donc cette fleur que vous enfermez là dans votre poitrine ? Vous m’avez dit que l’odeur des roses fait mal à votre voix.
Celle de Domenica prolongeait, comme pour les caresser, toutes les syllabes de ce nom, qui me donnait sur les nerfs. Lui sourit tristement.
— C’est vrai, mon enfant, répondit-il. Il y a long-temps que le parfum de cette fleur m’a fait mal.
— Oh ! alors,… répliqua la timide curieuse, étendant ses deux mains comme pour demander la fleur ; mais elle n’acheva pas. Sa pensée n’atteignit que mon cœur. Les paroles demeurèrent pour moi seul lisibles sur ses lèvres ouvertes, et je fus tenté de crier pour elle : êtes-vous sourd ? donnez-la lui donc !
Domenica demeura confuse ; puis, riante comme un ange :
— Voyez, Cataneo, comme le ciel est beau pour nous, si souvent enfermés au théâtre. Juliette n’eût-elle pas trouvé charmant ce doux fragment de lune, quand elle attendait Romeo ? Voyez qu’il est fin et doré sur le ciel bleu d’ardoise ; voyez ! on dirait l’anneau brisé de Juliette. N’est-ce pas, Cataneo ?
— Fortuné Romeo ! Juliette fidèle ! soupira comme en lui-même le ténor sourcilleux, dont la voix parlée était déjà de la musique.
— D’où vient donc cette fleur ? reprit encore Domenica, interrompant un brûlant silence ; voyons si elle vous a fait mal. Ô Cataneo ! chantez s’il vous plaît, à cette heure que Rome est en fête et nous heureux. Heureux, n’est-ce pas, de nous reposer de l’orchestre et de tout le monde ? Faisons notre fête ici ; chantez ! Cette fois, ce sera pour nous seuls.
Il baissa la tête en signe de condescendance, et se recueillit en regardant les platanes. Puis, éloignant encore plus sa chaise de Domenica qui ne respira plus pour l’écouter, il commença l’inexplicable plainte qui me sembla plutôt sortir du ciel que d’une bouche humaine. Je ne m’en souviens pas dans sa grâce italienne, mais voici ce que j’en ai retenu :
D’un homme qui se meurt
Écoute le dernier chant,
Et garde cette fleur fanée que je te laisse après moi :
C’est ce que j’ai de plus précieux.
En la revoyant, tu te ressouviendras peut-être
Du jour où tu me la laissas prendre à ton sein ;
Alors symbole d’amour, à présent symbole de douleur,
Reprends donc cette fleur fanée,
Et que ton cœur n’oublie jamais,
Si ton cœur n’est pas le plus cruel du monde,
Comment cette fleur te fut ravie ;
Et comment elle te fut rendue !
Je crus voir la vie de Domenica couler dans deux grosses larmes qui glissaient de ses paupières fermées. Le chanteur paraissait si triste que je ne me sentis pour lors aucune résistance à compatir à une mélancolie qui ressemblait tant à la mienne. Pour lui, sans se douter du poison doux et subtil que répandait son souffle d’amour, il se leva plus taciturne encore jeta pardessus la galerie cette fleur enviée par une jeune fille pudique, après quoi, se rapprochant d’elle, ce personnage étrange lui dit avec une grande douceur :
— Bon soir, Domenica. Vous dormirez bien cette nuit, vous !… puis descendit avec son inaltérable empire sur lui-même.
Je respirais, moi, pauvre enfant jaloux : je l’aurais tué pourtant, car elle souffrait, et cette fois c’était lui qui la faisait souffrir.
Cet incident, assez simple au fond, m’avait donné la fièvre. Domenica ne bougeait non plus que la madone de marbre incrustée dans l’angle de la muraille. Le front serré contre les colonnettes de la galerie à travers lesquelles elle suivait le pas rêveur de Cataneo, elle vit qu’il ne se retourna point en franchissant le seuil. Ne pas se retourner, grand Dieu ! pour entrevoir encore Domenica, Domenica le regardant peut-être ! Les rayons d’amour pur qui filtraient jusqu’à lui par cette froide palissade à jour, ces rayons chastes comme les fils brillants de l’été que les enfants appellent les cheveux de la vierge, où allaient-ils ? Hélas ! où ils ne voulaient pas aller ; dans un cœur jeune comme le sien, ému du sien, dont elle ne soupçonnait pas le voisinage. L’amour, vois-tu, c’est souvent comme cela ; il n’arrive presque jamais à son adresse. Celui de Domenica du moins était trop charmant pour qu’un ange ne l’emportât pas sur son aile, parce que Dieu, peut-être, voulait le garder pour lui seul.
Cataneo fut à peine disparu sans espoir, qu’elle bondit hors de sa chaise. Penchée à mi-corps sur la galerie qu’elle embrassait, elle tint ses beaux yeux attachés sur le pavé de la cour, y cherchant, sans nul doute, quelque amoureuse vision de jeune fille. J’avais son âge et du malheur, je la compris : glisser plutôt que descendre de mon grenier solitaire, ramasser cette rose fanée, remonter, haletant, la lui rendre, ne me prit que l’espace d’une seconde. Mon action ne fut pas jugée, mais sentie par cette fille sincère. Elle me regarda avec saisissement : son visage s’était coloré de pudeur et… d’amitié, je crois ! car reculant jusque dans sa chambre par un mélange d’étonnement et d’adorable joie de l’amour compris :
— Doux Allemand ! dit-elle à Fülle ; et je me crus aux cieux de l’avoir vue sourire. N’eussé-je été bon qu’à faire naître ce sourire, n’était-ce pas avoir vécu ? N’était-elle pas, elle, un hymne du ciel, dont mon âme n’en a gardé que l’écho ? Seigneur ! Seigneur ! pourquoi pas la réunion ?
— Et Catherine ? demanda Karl à l’oreille de Régis.
— Oh ! Catherine, répondit son ami, ses yeux me rappellent la voix de Domenica. Puis il se tut quelque temps, parce qu’il pleurait.
— Je l’avais donc vue sourire, cette pauvre belle ! La voix bruyante et vide de Piramonti fit envoler l’enchantement. Piramonti toujours armé d’une cravache et d’un bouquet, ramenait de force Cataneo, qui s’en défendait presque avec humeur et dédain, devinant sans doute d’où venaient ces fleurs adulatrices ! Moi aussi, je le devinais ; mais il n’y avait pas de danger qu’elles prissent place contre le cœur de Domenica : il était tout gardé par une seule rose. Moi, du moins, je la lui avais donnée, et j’y trouvais un triomphe amer.
— Allez au diable, cria Piramonti, fier de son message, et qui n’avait pu retenir Cataneo. Vous sortez toujours en entrant, comme une âme en peine. Bien du plaisir : il n’y a plus personne dans la rue du Cours. Hum ! nonchalant, qui va se promener au lieu de vocaliser, grommela-t-il en montant.
Le jour commençait à tomber. J’allais, comme souvent, demeurer sans lumière ; pourtant nulle curiosité ne m’attirait sur les places de Rome si belles à parcourir le soir. Je n’aurais admis que toi dans le tumulte silencieux de mes peines, contraint à museler ainsi ma jeunesse et mon âme. Je dessinai dans la demi-teinte le groupe inoubliable qui venait de poser devant moi.
Tandis que Piramonti se faisait apporter des glaces et du vin qu’il mêlait ensemble, usurpant alors cette galerie si poétique peu de minutes auparavant, la cloche d’une église voisine tinta tout-à-coup et fit ruisseler l’Angelus sur les toits. Presque aussitôt je vis descendre et sortir Domenica, suivie de Fülle, tandis que le musicien, mécontent de l’accueil fait au bouquet titré, achevait de s’enivrer seul dans le crépuscule. Par un attirement que nulle raison ne me forçait de combattre, je m’enhardis à suivre ces deux femmes voilées. Je n’avais aucune mauvaise pensée. Mais où allait Domenica, par un jour de grande fête, vêtue si simplement qu’on aurait pu la croire déguisée à dessein ? Pour moi, je mis mon habit splendide, c’est-à-dire le moins usé des deux que je possédais encore. Ne pouvais-je pas, au besoin, servir de défenseur à Domenica ? Cette idée me fit relever la tête. Je résolus de faire bientôt des statues pour les vendre en retour de quelque manteau moins court que le mien, que je n’osais plus mettre ; car j’avais beaucoup grandi depuis ce présent de mon cher maître Ephrenus.
L’art est mêlé parfois à des goûts bien frivoles ! bien doux aussi quand l’artiste est jeune. Mais mon âge avait beau faire : ma sérénité ne dépendait plus de lui ni de moi-même ; j’apprenais à haïr, et j’avais dix-huit ans ! Déjà je n’étais plus tenté, comme naguères, d’arrêter tout-à-coup le premier passant, ainsi que je fis à Vienne, pour m’écrier : « Ah ! monsieur, que je vous aime ! » Déjà je me ressouvenais tristement de cet homme surpris, me demandant : « Vous m’aimez ? pourquoi donc, monsieur ? » Hélas ! je n’avais plus à lui repartir : « Parce que j’existe en même temps que vous, mon cher monsieur le passant, et que c’est bien beau d’exister ! » Puis le quitter, en lui disant en toute vérité « Adieu, mon ami. »
Déjà je m’étais trompé. J’avais vu l’amour dans les yeux de Domenica, qui ne me regardait pas. J’en conservais à l’âme une image ardente, mais cette image était comme celle du soleil pour qui ne l’aurait vu que dans un miroir : il m’éblouissait sans me donner la vie. Cataneo seul avait reçu le soleil en face, et, chose étrange, il n’en avait pas été brûlé. Voyait-il donc sans émotion toute la jeunesse romaine s’élancer au-devant de Domenica pour lui jeter de l’amour et des louanges ? Par quelle fatalité l’étoile seule du chanteur reculait-elle devant le jeune astre qui la cherchait ?… Et moi, qui crois adoucir une plaie mal guérie par l’effort de dire une fois tout mon cœur au tien, je me reproche déjà cette indiscrète consolation ; je devais pour toujours renfermer en moi cette espèce de chapelle ardente qui brûle ma mémoire, où personne ne la voit. Ah ! si les femmes souffrent ainsi dans leur silencieux purgatoire, je les plains ; mais qu’elles ne pensent pas qu’elles seules naissent pour souffrir : je peux attester qu’à cet égard nous sommes bien leurs frères !
— Si tu racontes jamais ces choses à Catherine, dit Karl, tu ne te plaindras pas au moins d’être son frère.
Ce nom régénéra les traits souffrants de Régis.
— Me préserve le ciel d’éveiller une douleur dans Catherine, répondit-il sérieusement. N’ayant rien à redouter du présent ni de l’avenir (si j’en ai un !), elle se prendrait à la jalousie du passé, et je ne lui causerai jamais une peine volontaire. De pareilles confidences sont presque des ruines en amour. Prends garde à tes paroles, si tu viens à aimer. Il en est, en amour surtout, qui ne se réparent pas. Ce tyran des riens justifie les faits coupables avec des paroles ; mais les actions les plus dévouées ou les plus sublimes ne peuvent, dans de certains esprits, justifier un mot. Catherine ne comprendrait pas que dès ce temps-là, peut-être, je la pressentais ; que j’avais besoin d’elle quand je pleurais l’Allemagne dans Rome, Rome, qui allait me consumant et m’ignorant comme Domenica. Que n’aurais-je pas donné de tous les biens de ce monde, que je ne devais jamais posséder, pour ressaisir dans mes bras vides et fiévreux l’un de nos arbres couverts de givre dont le tronc glacé eût étanché les brûlantes avidités de mon cœur ! où n’aurais-je pas couru pour entendre nos grands chênes bruire et siffler dans l’air leurs chansons d’orage ? J’y rêvais beaucoup sous les inexorables nuits gris de fer de Rome, ces nuits immobiles, étincelantes d’étoiles, qui toutes lançaient un dard excitant au fond de mes insomnies enflammées. Cher ami ! ne va pas là seul et pauvre et soupirant pour la gloire, si quelque laurier préservateur ne t’a pas encore couvert le front. À Rome, la foudre invisible est partout. L’homme y rampe déchiré par les ronces de la misère. Le gazon de sauge où j’enfonçais ma tête et que je mordais de mes dents indignées, exhalait des senteurs si amères et si penetrantes ; des myriades de cigales infatigables criaient tant de joie et d’amour heureux à mes oreilles, et j’avais en moi tant d’amour triste à réprimer, mon Dieu ! que souvent, l’âme tendue vers votre ciel, d’où je ne voyais descendre que les flèches dévorantes du soleil, je me suis trouvé plus à plaindre, plus indigent, plus seul, plus ignorant et plus sevré qu’au temps où je chantais aux passants le Noël de l’enfant étranger. Qu’avais-je appris depuis lors, demi-insensé, demi-innocent ? Dans mes nouveaux abandons, quel philosophe ou quel savant docteur eût osé me dire que l’homme est né pour être heureux ?
Pourtant, le soir où j’avais si peu de raison de le croire, tout en rêvant et marchant, je vis avec un bonheur inespéré Fülle et Domenica gagner l’église de la Trinité-des-Monts. Sous leurs longues mantilles tombant jusqu’aux pieds, elles étaient méconnaissables, sinon pour moi qui ne les perdait pas de vue. À travers les colonnes du vaste escalier, où le soir étendait son ombre, la forme légère de la sœur de Ninio montant lentement les marches, pour lors invisibles, était pour moi comme une colombe s’enlevant doucement à son nid. C’est ainsi qu’elle m’apparaissait toujours sous quelque symbole divin, sous quelque image naïve. Tu verras comment elle les a toutes réalisées.
L’humble habit blanc de Domenica, s’immobilisant contre un pilier de marbre noir, me servit d’indice je m’en approchai autant que possible, afin de me prosterner à son côté. Les flots d’encens formaient dans l’église une sorte de brouillard propice au désir que j’avais de n’être pas vu d’elle ; ce bonheur passager me semblait une si grande témérité ! Le sentiment d’une dévotion profonde me gagna, quand je crus entendre pleurer Domenica durant les prières du prêtre, dites longtemps à voix basse, pleine d’un grave mystère qui troublait beaucoup celui de ma conscience. Nous étions alors dans une demi-nuit que teignaient faiblement les rayons de la lune à travers les vitraux. Après un temps, le mot lume ! lume ! circula lentement dans l’église, où plusieurs enfants, habillés de bleu comme les anges, se glissèrent parmi les rangs pour y distribuer de petits cierges qu’ils vendaient au nom des pauvres. Fülle en prit deux, qu’elle alluma dans un moment donné ; elle en offrit un à Domenica, qui le tint devant son voile baissé jusque sur les dalles. Ses yeux, à travers l’épaisse dentelle, ne quittaient pas l’autel de marbre aux mille figurines sculptées et illuminées qui la tenaient dans l’admiration. Ses idées de jeune fille allaient s’y répandre, parfumées comme des violettes.
J’avais été, par bonheur, assez riche pour acheter le cierge qu’un enfant venait de m’offrir, et je me sentais guidé par cette flamme comme si je m’en allais à Dieu sur les pas d’une vierge. Tout-à-coup l’autel s’éteignit ; toutes les petites lueurs furent soufflées en même temps : l’église devint morne, plongée dans une obscurité dont la magie triste ne saurait se décrire. On eût cru que nous étions tous morts par un ordre inattendu de ce Dieu qui venait de nous inonder de lumière. Mon inquiétude était extrême sur ce que devait ressentir Domenica. D’étranges superstitions sillonnaient mon cerveau que le silence et l’encens exaltaient, et ma tristesse devenait folle. Je ne sais combien dura cet obscur vertige ; mais il me sembla que j’étais demeuré là deux ans de ma vie : c’était une de ces profondeurs d’où elle ne croit plus revenir, et qui l’isole de tout autre sentiment.
À la fin, le mot lume ! lume ! frôla de nouveau mes oreilles ; un enfant descendu de l’autel ralluma précipitamment mon cierge ; Domenica, qui tendait au hasard le sien à la même résurrection, rencontra naturellement ma lumière où se ralluma la sienne, et nous nous trouvâmes vis-à-vis l’un de l’autre, éclairés de ces pâles reflets, pâles nous-mêmes à nous attendrir de pitié, elle pour moi, moi pour elle.
— Tu m’étouffes de cette jeune fille ! cria Karl, interrompant Régis. Tu as donc souffert tous les maux dans cette ville, où tu vivais quatre fois méconnu ? J’ai honte, vraiment, de mon bien-être d’alors. C’était bien à moi de ne manquer de rien, sous mon soleil moins âpre et sous mes neiges natales, quand tu manquais de tout, toi, même de retour dans une telle amitié ! Pour Dieu, Fleigel, tu me dois le dernier mot de cette aventure ; l’idée que je m’en fais tenaille trop mon cœur. Durant tant de jours perdus dans tes inutiles contemplations, dis : de quoi vivais-tu, mon Régis ?
Les doux yeux gris de Régis se mirent à sourire en s’humectant de tendresse ; il prit les mains de Karl et les pressa contre sa poitrine malade.
- La preuve la plus incontestable que je ne suis pas mort d’une telle vie, c’est que me voilà, dit-il, te regardant, charmé, sur ma parole, de t’avoir revu, mon pauvre frère. Si je te suis revenu frêle et maigre après cette lutte contre le sort, je ne m’en plains pas ; je suis ainsi plus près de mon âme ; elle n’a pas à me reprocher davantage le fardeau de ma richesse ; l’argent m’a toujours aimé si peu, que s’il entre dans mes poches à force de travail, il les quitte aussitôt par aversion. C’est une vieille rancune, et je l’aide de bon cœur à sortir de ma surveillance. Tant d’autres autour de moi meurent d’amour pour cette sotte chose, ou de son besoin réel, que si j’en avais, je n’en aurais pas.
Puisque nous sommes à feuilleter ensemble tous ces riens qui tuent l’homme, arrêtons-nous sur un des plus brûlants à exhumer du passé, reliquaire dont rien ne s’efface, quoi qu’on en dise.
Un jour, je me sentis plus las que jamais d’avoir couru Rome et ses faubourgs pour le recouvrement arriéré de quelques travaux. Je venais de frapper inutilement chez un riche savant avare. Il me devait la traduction d’un manuscrit grec, imprimé pompeusement, depuis peu, sous son nom. Qu’à cela ne tienne ! Ce savant distrait, auquel mon vieux maître Ephrenus m’avait ardemment recommandé, était parti pour sa villa sans laisser l’ordre d’acquitter mon encre et mon papier, et j’en étais demeuré consterné devant sa porte.
En descendant au fond de ma bourse, je m’avouai qu’il m’était interdit de prendre ma place accoutumée à la table d’hôte, bien que de second ordre, où, jour par jour, je payais régulièrement mon repas. Je passai donc, le moins visible possible, devant la salle commune, afin que personne ne s’aperçût de mon infraction au festin quotidien. Le maître d’hôtel, garçon intelligent, nommé Giuseppe, après le coup d’œil prompt qui distingue tous les maîtres d’hôtel du monde, me poursuivit familièrement, la serviette au bras, escaladant quatre à quatre les escaliers que je franchissais comme si j’eusse été pourchassé par tous les soldats du pape pour quelque sacrilège.
— Il signor Tedesco n’honore point le repas de sa présence ? me demanda Giuseppe, arrondissant le bras à travers une fenêtre pour m’indiquer la table mise en bas. Sa mine inquisitive me fit monter le sang au visage : elle scrutait mon jeûne jusqu’au creux de mon estomac.
— Vous le voyez bien ! répliquai-je du ton le plus calme que je pus appeler au secours de mon orgueil ; j’ai dîné de bonne heure, et splendidement, chez un compatriote.
Ma dignité se crut sauvée. Je ne pus intercepter, toutefois, le regard perçant qu’il insinuait pour ainsi dire au fond de ma poche, moins somptueuse que mes paroles : il y découvrit un petit pain grossier gonflant mon habit noir soigneusement boutonné. Le sourire qu’il réprima en parcourant ma figure, redevenue pâle, n’avait rien d’offensant, car ce sourire était triste, sans vouloir le paraître.
— Je vais donc ôter un couvert, résuma-t-il en se grattant le front. Et il descendit avec lenteur, tandis que je montais valeureusement, charmé de jeûner sans témoin. Après avoir partagé mon pain entre ma vie et le nettoiement d’une copie à l’estompe de la Charité d’Andrea del Sarte, n’y voyant plus au travail, n’ayant point de lampe pour le prolonger, je saluai le Ciel, et je m’endormis.
Le lendemain, Fülle me regarda d’un air étrange. Je fis le distrait, et je sifflai une ronde allemande pour détourner son inquiétude. Quel apprenti d’amour n’aimerait mieux être mort que soupçonné du crime d’être plus pauvre que son idole ?
Pour éviter l’invitation obsessive de Giuseppe, je ne rentrai, le lendemain, qu’à la nuit close. Un chevrier, sur le mont Esquilin, m’avait donné, pour si peu ! de quoi étancher la soif qui me perçait.
Le jour suivant, pressé de finir mon dessin dans l’espoir de le vendre, librement aux prises avec mon abstinence dont je commençais à reprendre l’habitude, je vis apparaître au bout de mon escalier le bonnet de soie bleue, puis la tête de Giuseppe, puis ses bras tendus, portant deux plats l’un sur l’autre, et le flacon effilé du vin de Montefiascone. Cette vue me terrifia comme une proclamation de ma misère, à son de trompe. Giuseppe brava mon trouble avec une pitié pleine d’effronterie. Je dois avouer qu’elle me donna, pour un moment, l’envie de lui sauter au cou : mais la honte m’empêcha de convenir qu’il avait sondé ma blessure. Je soutins hardiment que j’avais besoin de me reposer, par la diète, des excès de table où m’avait entraîné mon ami, lui faisant observer que ses provisions seraient perdues s’il ne les remportait pas.
— Qui sait, signor ? insista-t-il gaîment, comme pour faire avaler une médecine à un enfant malade : on a quelquefois une faim canine durant la nuit, à votre âge surtout ! moi qui vous parle, je me lève souvent pour manger au clair de lune.
— Oui, vous qui travaillez beaucoup, Giuseppe : moi, je ne suis encore qu’un fainéant à Rome. On ose à peine y employer mon intelligence ; et le travail seul me rouvrira l’appétit. Ainsi, grâce vous soit rendue, bon Giuseppe. Il ne faut pas perdre le bien du Seigneur, et semer le blé devant les pigeons repus.
Notre singulière altercation s’arrêta là. Giuseppe, tout rembruni, ne fut ni assez adroit ni assez soigneux pour me cacher qu’il reportait les mets tout droit dans la chambre de Fülle. Que le sort t’épargne, sur cette terre, la tentation d’un pareil bénédicité !
— Je veux devenir avare, s’écria Karl. L’horreur de tomber dans une telle extrémité me fera prendre goût à l’argent. Je n’y avais jamais pensé !
— Elle serait dure, en effet ; à moins qu’une Domenica ne t’en consolât, de la part du ciel ; car elle ne vivait guères qu’entre elle-même et lui. Je crus l’en voir descendre ce soir-là même, lorsque, après avoir porté mes réflexions au grand air, je remontais saisi de rage et d’une langueur brûlante que connaissent seuls ceux que la famine a pressés de ses bras maigres et fièvreux. Je crus… était-ce le vertige qui commençait à faire tournoyer mes esprits ? Non ! je vis, en effet, plus légère qu’un rêve, la forme de Domenica glisser rapidement entre le mur et moi. Et d’où sortait-elle ? de ma chambre, toujours ouverte en mon absence. Ô Karl ! de ma chambre ! j’y rentrai sans savoir comment ; je la parcourus stupéfait : elle me parut phosphorescente. Mes jambes devinrent à la fin si lasses que je fus obligé de m’asseoir ; et craignant que ma tête n’éclatât de cette apparition lumineuse, je la plongeai sous mon oreiller que j’inondai de larmes : c’était les premières de joie que j’eusse jamais versées. Je les laissai couler sans honte, bien que cette joie fût amère, et la fatigue acheva de m’endormir. Mon sommeil eut la même vision. Domenica était sortie de chez elle, mystérieuse et craintive, levant un peu sa robe flottante sur ses pieds pour monter plus vite le long de l’escalier. Dans ce rêve inquiet, elle avait touché mon visage d’un lys dont la pression m’éveilla. Il faisait grand jour. En confondant l’illusion avec la réalité, je ne pus m’empêcher de me moquer de moi-même, et frappant ma poitrine pour y réveiller les pensées dont mon adolescence avait été nourrie, je me levai moins lâche contre l’adversité, en lui jetant une fois encore le défi du courage. J’allai droit à ma charité, qui me parut sublime et je la montrai à Dieu comme une prière. Il m’eût été difficile d’en articuler une autre.
Et voilà qu’en replaçant mon dessin sur la table, j’y découvre une pièce d’or de celles qu’on nomme sequins au lys, parce qu’un lys y est empreint. Quelle charité vivante l’avait cachée sous mon travail ? Mystère ! la nuit même, comme un avertissement, un lys m’avait été montré par une des plus tristes divinités de ce monde, et la veille, je n’en doutais plus, Domenica était entrée dans ma chambre. Tout s’éclaircit pour me confondre : elle n’avait admis personne au secret de sa pudique aumône, personne entre elle et son plus pauvre frère ! Plus j’y pense, plus cette action m’inspire de respect et d’attendrissement.
Mais la pièce d’or m’étouffait. Je me mis à guetter si obstinément Domenica sans témoin, que j’eus le bonheur de la voir une fois enfin s’avancer dans la galerie, quelques secondes avant Fülle. M’élançant jusqu’à sa porte qu’elle venait d’entrouvrir, je la refermai un peu afin de n’être vu que de Domenica, et je m’agenouillai tremblant pour lui rendre le sequin.
— Ce n’est pas moi ! dit-elle à demi voix, joignant les mains pour me la faire garder. Il est bien à vous ! il est bien à vous ! Je fus si saisi du désir de lui parler que je m’en sentis incapable. Mon silence ne la blessa pas ; car, posant sur mes yeux la mélancolie des siens, elle ajouta, pour me justifier de mon peu d’éloquence :
— Vous ne savez pas beaucoup de paroles italiennes ; mais moi, j’ai su que vous étiez triste, et j’ai prié la Madone de vous consoler un peu.
Elle rentra vivement ; le sequin me resta. Je te dirai un jour à quel usage je veux qu’il soit consacré.
En allant, comme je te l’ai dit, m’absorber, ou plutôt m’élever dans la vaste église de Saint-Pierre, j’y pensais trop, peut-être, à la grâce mondaine de la prima donna. Mais quoi ! si chaste et si belle, n’eût-elle pas bien tenu sa place parmi les saintes de ce paradis de marbre ? Quel juge sévère eût eu le courage de la bannir de la chapelle du Sépulcre, tombe immense, éclairée par cent-douze lampes qui ne s’éteignent que le jour du vendredi-saint ? Non, cette tombe n’enfermait pas de figures pleurantes si dignes d’honorer la mémoire du grand martyr. Je ne te parlerai de tant de chefs-d’œuvre que dans ce qu’ils ont eu de relatif à mon infortune d’alors. Parmi ces merveilles lumineuses qui finissent par causer à la faiblesse humaine un éblouissement et une lassitude accablante, ce qui m’entra le plus avant dans le cœur, ce fut le premier jet divin de Michel-Ange, suspendu au fond de la chapelle de la Piété, la Vierge tenant son fils mort sur ses genoux. Il me sembla que, pour la première fois, je comprenais dans toute son étendue le malheur de n’avoir pas de mère.
Michel-Ange, à vingt-trois ans, fit ce chef-d’œuvre de larmes et d’amour maternel. Moi, j’avais dix-huit ans et je n’avais pas même essayé mes mains d’homme : je faillis m’évanouir en le contemplant. Je venais de comprendre ce qu’on m’avait raconté d’un jeune peintre à qui des débuts brillants firent donner le premier prix de son art, et qui, venu triomphant pour étudier l’Italie, mourut en la regardant, sans avoir pu retirer rien de ses leçons qu’une fièvre lente qui le consuma immobile et désespéré. Je sentis que les facultés admiratives, trop puissamment excitées, peuvent produire les ravages d’une grande passion et dessécher le cerveau trop faible ou trop ardent qui les recèle.
Quand je sortis de cette extase et pour en respirer, j’osai promener mon infimité sur le sommet de la basilique du monde. J’y montai aussi facilement que le moineau monte au nuage, à l’aide d’un escalier fait à vis composé de cent-quarante-un degrés, d’une pente si douce que les chevaux y pourraient gravir tout chargés.
J’y trouvai un peuple nouveau de statues gigantesques qui me frappèrent d’étonnement. Je n’entreprendrai pas de te décrire minutieusement cette haute magnificence ; les détails échappent au souvenir, mais l’ensemble en habite éternellement l’esprit qui l’a vu. Un pareil monument semble s’être élevé de lui-même au-dessus des jardins de Néron pour porter jusqu’au ciel les cris des milliers de chrétiens qu’il y fit massacrer. C’est au milieu de ce vaste cimetière que saint Pierre martyr fut enterré, et que, de pontife en pontife, de siècle en siècle, les chapelles expiatoires s’amoncèlent sur cette immortelle hécatombe. Il semble que par dessous, les infatigables martyrs travaillent sans relâche à en réparer les ruines pour ajouter aux imposantes annales de la grande croix latine.
Vois-tu, Karl, rêver une action basse, une étroite ambition après avoir parcouru Saint-Pierre du Vatican, c’est y être entré en aveugle. Figure-toi le Simplon fait église. Je n’aurai pas accompli ma vie si je n’y retourne avec toi. Le peuple mis par le ciel en possession de si nobles trésors, et qui n’est pas le premier peuple du globe, en est le plus bas.
Si tu vas là sans moi, l’impassible cicérone, argile intégrante et mouvante du grand temple chrétien, t’en dira l’élévation, les dimensions colossales, les millions d’écus entassés pour l’érection de cette majestueuse pensée ; mais toi, rien que toi, ne t’apprendra l’effet que produit la façade, le soir surtout de la fête des apôtres Saint-Paul et Saint-Pierre, lorsque les trois coupoles et la colonnade, remplies de statues prodigieuses, s’illuminent par quatre à cinq mille lampions et huit cent torches flamboyantes. C’est là une fête du paradis visible, tel qu’il est permis à nos faibles sens de nous le représenter.
Quand j’arrivai au sommet de la croix qui plane sur l’étendue inhabitée que l’œil découvre avec une sorte d’épouvante, mon organisation n’avait pas acquis assez de développement et de force pour embrasser à la fois sans une mélancolie poignante, ces tristes campagnes de Rome, incultes et désertes, offrant le purgatoire gisant au pied du palais divin : je coulai à terre sous tant d’émotions écrasantes, et comme si je répandais à Dieu ma vie, je fondis en pleurs. C’est là que me trouvèrent les peintres Camuccini, conduits jusqu’à moi, peut-être, par un fil providentiel. Ils relevèrent mon dessin de la charité gisant en rouleau près de moi. Ce dessin, me dirent-ils plus tard, les frappa d’étonnement et d’un intérêt véritable. Touchés de mon admiration, les deux frères m’aidèrent à la supporter. Ils devinrent pour moi des amis dans ce désert splendide où se consumait ma jeunesse inoccupée. L’aîné de ces deux peintres célèbres m’employa de suite à quelques travaux dans le temple d’Hercule. Gardien qu’il restaurait alors. Respire, Karl, reprends sans remords ton cigarre : Je travaille enfin ! je monte au Vatican dans la chapelle Sixtine. Me voilà tout en haut de l’échafaudage, aidant à la réparation du jugement dernier. J’y demeure saisi de respect, presque de terreur, isolé sur cette grande élévation, d’où je pénètre en quelque sorte dans les secrets du ciel, tel que l’a vu Michel-Ange, et qui reparaît éclairé lumineusement par un procédé si simple qu’il en semble vulgaire. Ce procédé venait d’être découvert par l’ingénieux Camuccini. À l’aide de la mie de pain j’enlève moi-même, avec un saint respect, la couche graisseuse que le temps et la fumée des lampes éternelles ont étendue sur cette belle muraille.
On dit qu’un enfant, aux bras de sa mère qui priait, indiqua sans s’en douter, le moyen dont je te parle, s’obstinant à faire manger au petit Jésus le pain qu’il tenait, le pressant incessamment contre la bouche noircie de l’enfant peint à fresque. Ce doux frottement nettoya le chef-d’œuvre ; la couleur ternie reprit son éclat, et l’invention fut proclamée heureuse.
À propos de cette invention, une révolte eut lieu, grave et plaisante à-la-fois. J’y jouai par hasard, un rôle de victime qui me valut depuis des preuves sans nombre de l’attachement des deux frères et de l’attachement du pape. Elle m’ouvrit, sans retour, la carrière qui m’entraînait avec d’autant plus de force que j’étais sûr de t’y retrouver un jour. Ce moyen, d’un bonheur inouï pour raviver la fresque, était de la mie de pain, roulée patiemment et assez légèrement pour n’enlever que l’épaisseur de la fumée huileuse. La grande œuvre en absorba bientôt une si prodigieuse quantité que de sourds murmures commencèrent à circuler parmi le peuple. Les chariots de pain qui passaient journellement dans les rues, éveillèrent chez les pauvres des craintes de famine. Et ce mot redoutable vola de bouche en bouche, au point d’amener la fièvre qu’il excite jusqu’à l’exaspération et les cris. Un rassemblement se forma, grossi de moment en moment par de nouveaux alarmistes ; peu après des femmes troublées, leurs enfants sur les bras, assaillirent la porte par où l’on pénètre à la chapelle lumineuse.
D’abord inquiètes et sombres, ces femmes gardèrent un silence farouche. Bientôt elles murmurèrent tout haut et se mirent en travers des chariots qu’elles avaient suivis. En peu d’instants le pain fut pillé au milieu des cris glapissants de : Carestia ! carestia ! Morte ai Camuccini !
Tandis que les Camuccini se réfugiaient en toute hâte par l’intérieur du palais jusqu’auprès du pontife pour l’instruire de ce mouvement, j’apparus aux indigents révoltés, seul et tout en haut de l’échafaudage, ne comprenant rien à leur fureur ; les mains pleines de ce pain qu’ils trouvaient si indignement profané. Dans le temps que quelques-uns s’enfuyaient chargés de ce qu’ils en avaient pu prendre, la fureur des autres s’alluma contre moi jusqu’à vouloir briser l’échafaudage qui me soutenait. Je n’en pus descendre avec assez de précipitation pour ne pas tomber au milieu des assaillants, sans me faire toutefois la moindre blessure ; cet essaim de pauvres était si serré que je glissai de leurs épaules sur mes pieds, ne pouvant malheureusement leur adresser la parole que pour les irriter encore davantage ; car mon accent germanique, à l’appui de mes cheveux blonds, ne fit que les affermir dans l’idée que j’étais à la tête d’une conspiration allemande, et que j’arrivais, au nom de notre gracieux empereur, qu’ils abhorrent, pour les faire tous mourir de faim. Les cris carestia ! carestia ! se relevèrent alors avec une explosion effrayante. Une de ces femmes furieuses, mêlant tout-à-coup le respect à la colère et la prière à l’injure, se prosterna vivement devant une madone illuminée, excitant l’enfant qu’elle portait sur son sein nu à crier comme elle : Carestia ! carestia ! Ce bégaiement de l’enfant me fit mal. Néanmoins, j’étais tiraillé de manière à ne pas rester long-temps en vie dans leurs mains, lorsque les soldats du pape les dispersèrent comme une nuée de corneilles. Les soldats m’emmenèrent, délabré, jusque dans les cours du palais, où l’on changea mes vêtements déchirés contre des neufs, sur la réclamation des frères Camuccini.
Léon XII ne put s’empêcher de rire de la terreur panique de ces pauvres femmes, et nous retint tout le jour à l’abri de leur ressentiment. Il fit faire, avec autant de bonté que de prudence, une large distribution de pain aux plus misérables, afin de constater l’abondance du blé dans Rome ; puis un improvisateur annonça publiquement, sur toutes les places et à la porte du peuple, que la partie céleste du jugement dernier se trouvant éclairée par le sacrifice religieux de quelques sacs de farine, l’Église romaine était contente et n’en demandait pas davantage ; que, par ainsi, la région basse et terrestre du tableau demeurerait dans l’obscurité jusqu’à l’appel général des vivants et des morts. C’est ainsi que l’émeute fut étouffée aux pieds du Vatican dans les ardentes acclamations de : « Vive le pape ! Vivent les Camuccini ! »
La restauration du chef-d’œuvre de Michel-Ange fut en effet abandonnée dès ce moment. La partie haute demeura donc inondée de lumière au-dessus d’un sombre tumulte, qui, par ce hasard étrange, offre l’étonnante opposition de la tristesse des hommes avec la rayonnante allégresse qui circule parmi les séraphins.
Michel-Ange aussi faillit être précipité du haut de son échafaudage mais ce fut par le pape irrité de ce qu’il appelait sa lenteur. On peut juger de cette lenteur, en contemplant avec stupéfaction les produits qu’il a terminés en vingt mois. Il est vrai que le pape le traitait en géant. Cette œuvre complète est toute la création du monde, jointe en vingt traits de l’Ancien Testament. La perfection émerveillante de ce vaste travail coûterait la vie à dix hommes comme moi. Je n'eus de ressemblance avec lui que d’être menacé d’une grande chute. Lui, se releva Michel-Ange ; moi, je dus me trouver heureux d’occuper un coin dans la magnifique bibliothèque où je fus attaché par le bon vouloir de Léon XII. Mais sitôt que, grâce aux soins des Camuccini, le statuaire Canova m’eut admis dans ses ateliers, je n’ouvris plus d’autres livres que les blocs de marbres où, comme toi, j’essayais d’immortaliser quelques pages encore inédites de ce grand art.
— Est-ce que tu ne me parles plus de la jeune chanteuse ? demanda Karl, que l’émeute avait moins intéressé. Aussitôt et comme un homme qui se livre à des souvenirs redoutables pour n’y retomber de sa vie, Régis reprit plus résolûment sa narration interrompue.
À l’approche des fêtes de Pâques, le bruit de la représentation extraordinaire de Lucia (de Rossini) frôla délicieusement les rues de Rome. Le soir qui précéda cette solennité, Domenica, épuisée par la fatigue des répétitions, des visites, de l’essai de ses parures, de tous les tracas de cette position flottante entre le luxe et la pauvreté, se reposait dans l’humble chambre qu’elle osait appeler sienne. Fülle, comme à l’ordinaire, en avait ôté soigneusement la clef, quand je vis tout-à-coup Piramonti franchir d’en bas l’escalier et la galerie tournante qui menait à cette chambre. Il en demanda la clé si brusquement à Fülle qu’elle le suivit, inquiète, sans qu’il s’en aperçût. La pâleur peu ordinaire et l’air égaré du musicien me frappèrent : la pensée même de cet homme était bruyante. Je m’alarmai, sans savoir pourquoi, d’une lettre qu’il froissait dans ses mains. Avant le soir, j’appris tout par la vieille nourrice.
Un fripon hardi, le même buveur assidu qui calculait si juste la valeur d’une belle voix, avait amené le maître de la jeune virtuose à risquer tout ce qu’il possédait, par elle, dans une vaste spéculation théâtrale. Lui-même s’y était embarqué sans autres fonds que ceux dont il savait Piramonti possesseur, et cet homme, ayant fui la veille, son associé, demeurait seul responsable des pertes immenses de leur déplorable entreprise.
L’égarement de Piramonti, me dit Fülle, se manifesta d’abord par des imprécations qui les glacèrent de terreur. Il se cria perdu en se frappant la tête contre les murs, non que la pauvreté l’épouvantât peut-être plus que ces humbles femmes : elle leur avait été familière à tous trois, et l’avenir pouvait encore une fois réparer l’inhabileté du musicien. Mais la responsabilité, mais l’insuffisance de sa fortune, mais l’idée que les créanciers en l’en dépouillant allaient le retenir dans une austère prison, faisaient fermenter d’étranges projets dans cette intelligence grossière. Durant le temps qu’il arpentait la chambre comme un homme en délire, Domenica, sans un reproche sur les lèvres, demeurait anéantie de pitié pure pour celui qui s’était scandaleusement approprié les fruits de son travail. Après un silence écrasant pour tous deux, Piramonti s’approcha de la jeune fille et lui dit à voix basse :
— Voulez-vous me sauver, Domenica ?
— Moi ! s’écria-t-elle, en reprenant couleur. Dites comment, dites vite ! répéta-t-elle avec une adorable joie.
Que devint cette joie quand il lui fut répondu :
— Je rumine depuis quelque temps… J’aurais déjà dû vous parler d’un plan pour votre avenir ; je ne sais pourquoi j’éludais. Vous étiez si jeune, et puis encore si pudibonde !…
Les cheveux blancs de Fülle se dressèrent à ce préambule ; elle n’en perdait pas un mot, cachée au fond de l’alcôve virginale de Domenica.
Piramonti reprit courage et poursuivit : — Aujourd’hui pourtant il
faut bien en finir : dites donc, les misérables ne me marchanderont pas.
Mais le prince d’Al…r est si riche, si généreux, si passionné !
Domenica se leva droite et demeura immobile devant lui.
— Écoutez ! le bon, le libéral, le magnifique et amoureux seigneur m’a souvent offert des sommes folles pour vous décider à l’honorer de votre confiance secrète. Entendez-moi bien : il m’a conjuré cent fois avec une affection paternelle d’user de mon ascendant sur votre esprit (qui mérite d’en avoir plus que moi ?) pour vous décider à le traiter enfin gracieusement. Vous êtes sauvage comme une chèvre des Calabres ! Moi, je parle à cette heure, parce que c’est un devoir pour vous d’accepter ses offres de service. Elles sont brillantes, je vous l’atteste, et solides, vous pouvez m’en croire. Je ne veux pas vous sacrifier inutilement. Ne me regardez donc pas de cette manière, enfant que vous êtes. Ne frissonnez donc pas comme si je vous parlais d’une action monstrueuse, d’un fait qu’on n’ait jamais vu. L’histoire est remplie des exemples de jeunes filles se dévouant, de manière ou d’autre, pour leurs parents. Je suis votre parent, je suis votre protecteur. J’ai lu avec enthousiasme l’opéra d’Antigone, se consacrant à la misère et à l’exil, pour son père aveugle, coupable de grands crimes. Lisez ces beaux exemples. Je ne suis pas aveugle, mais je veux mourir si je sais par où me sauver du labyrinthe où me laisse un voleur abominable. Conduisez-moi, mon Antigone. Sans moi, vous ne seriez rien du tout : nous aurons fait tous deux notre devoir.
Maintenant, laissez-moi vous apprendre que de pareilles ouvertures m’ont été faites plus d’une fois par des hommes de la plus haute distinction, parfaitement honnêtes, dont je m’honore d’être l’humble serviteur. Je ne conçois pas que j’aie eu la fierté ou la sottise de les refuser, car tout cela est dans les mœurs, Domenica, et le diamant n’est bien monté que dans l’or. J’étais, à vrai dire, infatué de votre sagesse : elle pouvait vous faire monter très haut, donc elle me remplissait d’un juste orgueil. Si je vous avais vue suivre fermement le sentier de la vertu, je me serais fait scrupule de combattre vos préjugés ; mais, sachant vos secrètes préférences pour un ténor suranné, je ne vois pas pourquoi je serais la victime, quand il s’agit de mon intérêt et du vôtre.
— Jésus ! cria Domenica d’une voix déchirante, sortant, par un effort, de la muette horreur qui la tenait silencieuse, vous ne parlez pas sérieusement ? vous ne pensez pas ce que vous dites ? Cataneo n’a jamais été un malhonnête homme avec moi. Eh ! comment, poursuivit-elle avec une profonde innocence, pouvez-vous penser si mal de votre enfant ? un père !
— D’abord, je ne suis pas votre père, répliqua Piramonti avec quelque confusion. Il est vrai que je vous ai prouvé toute la tendresse que j’aurais eue, l’étant. Mais il n’est pas question, poursuivit-il en s’animant par la colère, de me mettre hors de moi par toutes ces grandes phrases, quand je suis déjà presque fou de désespoir. Vous pouvez parler ainsi à toutes vos grandes dames, quoiqu’elles ne vaillent pas plus que vous, j’en jurerais. Mais à moi, laissez donc ! Domenica ; croyez-vous très habile, mais non pas assez pour me tromper et démentir l’évidence ; elle crève les yeux. Le prince l’ignore, par bonheur.
Domenica, stupéfaite, ne bougeait plus ; c’est elle qui se sentait devenir folle.
— Quoi donc ! reprit-il exaspéré de son silence, prétendez-vous me faire accroire que Cataneo, pouvant fréquenter ce qu’il y a de plus prodigue, de plus somptueux en Italie, et se délecter aux raretés des meilleures tables, viendrait frugalement souper du lait et des fruits de la vôtre, et dans le seul intérêt de chanter avec vous la musique de Rossini ? Assez ! assez ! Domenica. Je pense qu’il est de mon devoir de ne pas prodiguer ainsi votre vie en pure perte ; la passion nuit à l’art, et à ce propos j’en reviens au riche et vieux dilettante.
— Vous me tuez ! dit en l’interrompant Domenica, étouffée par le désespoir et la colère. Prenez-y garde, au moins, vous me tuez si vous continuez de parler ainsi !
Ces paroles et la voix étrange qui les articulait attirèrent l’attention de Piramonti. La blancheur effrayante de Domenica l’avertit qu’il était prudent d’essayer d’un discours moins cynique ; il fit trêve à son brusque sarcasme, et s’efforça de l’apaiser ; mais elle demeura sans répondre, cachée sous son mouchoir, tandis qu’il poursuivait l’énumération des droits que le seigneur romain avait acquis à sa reconnaissance.
— Enfin, résuma-t-il, soyez au moins polie, simplement polie. Tournez vers lui demain le salut de votre bouquet : il n’en demande pas davantage pour me retirer de l’abîme. Allons, promettez-moi cela, car jusqu’à présent vous êtes, sur ma parole, trop dure avec cette bonne âme. Pauvre fille ! est-ce que je vous parlerais tant de lui, si le docteur Asdente n’assurait pas que vous chantez beaucoup trop ; qu’un repos de six mois dans quelque riche villa vous irait à merveille ; et je connais celle qui peut vous appartenir. Au surplus, que voulez-vous que j’oppose à ce désastre qui me tombe sur la tête comme un coup de foudre ? Allez, vous n’avez pas d’âme avec vos scrupules !
Domenica, qui s’était réfugiée sur un siège au fond de la chambre, répondit d’un ton faible qu’elle le conjurait de la laisser, qu’elle ne pouvait rien entendre davantage, qu’elle ne pouvait plus parler du tout à cette heure, et que le lendemain… il attendit ; mais elle s’arrêta, incapable en effet de prononcer une parole de plus.
Piramonti, mécontent et effrayé, se retira après avoir un peu serré la main froide de la fille de sa sœur. Elle venait de ressembler étonnamment à cette sœur dans la précoce gravité de ses traits de vierge, empreints d’une grande douleur. Quand Fülle, qui avait tout écouté, sortit de l’alcôve, après que son maître eut quitté la chambre, Domenica ne dit rien en cachant sa tête dans la poitrine de sa vieille amie ; mais elle sanglotta long-temps sans trouver une parole qui exprimât la violence de ses sentiments.
Durant cette douleur, Piramonti courait aux créanciers, s’efforçant d’entrer en accommodement avec eux. N’ayant pu réussir, il rentra résolu de conclure avec le prince l’horrible traité qui pouvait seul, pensait-il, le délivrer de la prison dont la peur faisait ruisseler une sueur glacée par tout son corps.
— Élevez donc des enfants pour qu’ils vous laissent froidement périr ! dit-il à Fülle qui frissonna sans paraître le comprendre.
Cet homme n’avait pas même la conscience du crime qu’il méditait. Habitué long-temps à ne vivre que d’expédients qui lui coûtaient plus d’invention et de travail que le travail qu’il abhorrait, il dressait alors mille plans contre la vertu d’un ange, sans s’avouer le moins du monde que c’était plus qu’un assassinat. Le sort, disait-il, le reprenait en traître, il fallait bien vaincre le sort.
Un seul éclair pur traversa la fièvre mauvaise dans laquelle se débattait cette âme sans principes : ce fut de fuir avec la jeune chanteuse au moment où le spectacle du lendemain serait près de finir, et de la délivrer, par là, du sacrifice qui révoltait à ce point une religion si sauvage. Il avoua, depuis, qu’il eut un débat pénible avec sa conscience, mais que le soupçon de l’amour coupable et partagé de Cataneo fut la justification qu’il s’allégua pour persister dans sa honteuse inspiration.
Fülle retrouva sa jeune maîtresse tristement assise sur le parquet de sa petite chambre. Un coup violent avait frappé dans le cœur l’innocente créature l’idée de passer, sans espoir de justification, pour une fille déshonorée la tenait courbée vers la terre sous une honte sans mesure.
— Plutôt morte que soupçonnée, dit-elle plusieurs fois à voix basse ; et une profonde horreur remplissait son âme. Les dégâts de ses chastes épargnes n’avaient fait que glisser sur cette âme généreuse. Avait-elle jamais compté pour donner ! Un seul supplice se dressa devant elle : le frère de sa mère l’accusant en face et la flétrissant tout ensemble. Des mots formidables bourdonnaient dans son entendement ; les mots les plus hideux, les plus impossibles à supporter pour une fille pure, et Domenica l’était comme Ninio, mort à douze ans de son dernier concert.
Adoptée par le père de Ninio, elle avait, je te l’ai dit, beaucoup aimé ce parent vulgaire. Surtout elle l’avait craint et respecté comme parent de sa mère : que devint-elle alors, forcée de s’avouer que sa bassesse surpassait encore sa dureté ? Le lendemain, elle ne versait plus de larmes, mais elle était blanche comme une statue, et, regardant Fülle avec un peu d’égarement, sans se plaindre de la fièvre ardente qui hâtait sa respiration, elle joignit les mains, comme si elle demandait le monde :
— De l’eau ! de l’eau ! nourrice, dit-elle instamment. J’ai soif par tout mon corps. Je voudrais la cascade que j’ai entendue cette nuit dans des rêves où rien n’était visible. Mais cette bonne cascade, je l’entendais toujours !
Ramenée au calme par les caresses de sa vieille servante, elle prit un peu d’aliments et tâcha de penser. Elle lui confia de nouveau qu’elle se croyait un seul ami sur la terre et qu’elle devait le consulter dans un danger si grand ; un ami qui, peut-être, n’éprouverait pas de ce complot horrible autant de surprise qu’elle-même.
— Car, ajouta-t-elle avec un abandon ingénu, il a quelquefois dit et craint des choses que je ne comprenais pas bien, que je ne voulais pas croire, mais qui sont vraies, nourrice, dans leur démence immorale, comme il est vrai, lui, dans sa loyale tendresse pour moi.
Fülle l’ayant exhortée à tout dire à l’honnête Cataneo, qui sûrement lui donnerait de sages avis, un rayon d’espérance éclaira la jeune âme.
— Il était possible, confia-t-elle encore à Fülle, que Dieu l’enveloppât de sa bonté, et que Cataneo changeât tout en bonheur pour elle. Puis elle sourit en attachant ses grands yeux noirs sur Fülle, afin qu’elle pût y voir jusqu’au fond ; elle n’osa pourtant avouer par des paroles toute sa tendre pensée, mais après ce long regard qui disait le secret à Fülle, la nature épuisée la fit tomber dans un demi-sommeil. Elle s’éveilla quelque peu rafraîchie, visitée qu’elle venait d’être par une étrange, mais douce vision : Ninio s’approchant tout près d’elle, habillé d’un vêtement inconnu, et la regardant avec un sourire sans tristesse, lui avait dit tout bas : — Ne crains rien, Domenica : tu seras libre demain.
Toute cette matinée coula si remplie des préoccupations du soir, qu’elle, non plus que Piramonti, n’eurent le temps de se parler. Pliée par l’habitude aux travaux qui l’auraient accablée, elle les remplissait alors presque machinalement. Il y avait pourtant un frisson convulsif et une fixité dans son regard qui trahissait de temps à autre l’angoisse dont elle ne parlait pas, et le temps marchait.
L’ordre habituel établi partout, l’élégante parure achevée, le rouge étendu sur ses joues de la même teinte que sa robe de fiancée, les gants passés à ses beaux bras, de forme chaste comme ceux de Psyché ; non, vois-tu, rien n’était alors plus beau que Domenica, plus svelte que sa taille droite comme un lys, plus imposant que sa tristesse silencieuse et fière. Que se passa-t-il dans l’âme, qu’une forme si ravissante enveloppait, lorsque Piramonti vint, courbé comme malgré lui devant toute cette majesté d’innocence, complèter sa parure par le bouquet magnifique dont il attendait un service odieux ? Elle le prit en détournant son regard sans haine. Puis, par un mouvement digne et rapide qui parlait plus éloquemment que mille discours, elle divisa en deux parts le bouquet qu’on venait de lui présenter, pour en suspendre la moitié au portrait de sa mère, que surmontait la madone illuminée. Cette réponse muette fit monter le rouge au front de Piramonti, qui n’eut pas moins l’affreux courage de lui dire, du ton du reproche et de la prière :
— Croyez-vous qu’elles vous ordonnent de me laisser jeter en prison ?
Domenica, sans répondre, sortit alors de sa chambre ; le regard qui fuyait son maître, se leva par miracle vers moi. C’était une belle étoile, sur ma parole ! j’en vis long-temps l’éclat après qu’elle fut emportée dans la voiture avec l’Allemande, qui ne put se résoudre à rester sans cette enfant, si faible ce soir-là pour une telle épreuve.
Arrivée de trop bonne heure, tout habillée dans sa loge, elle attendit avec une ardente impatience le bonsoir habituel de Cataneo. Il avait chanté le matin aux funérailles d’une princesse, et déjà les musiciens s’accordaient, qu’il ne paraissait point encore. La chaleur d’un orage prochain, le monde dont la salle s’emplissait, y faisait règner une atmosphère de feu. Le nom de Domenica courait parmi comme un frémissement. Cataneo n’arrivait pas, et Domenica se mourait.
Retirée alors dans un petit foyer joint au théâtre où il devait passer en arrivant, elle le vit la première, ou le devina ; et dès qu’elle eut entendu sa voix, dès qu’elle eut dit : c’est lui ! une paix soudaine, un calme charmant la remplit tout entière et fit relever sa tête comme si l’univers arrivait à son secours.
— Ô Cataneo ! que vous êtes venu tard, lui dit-elle. Cette phrase si simple avait l’expression d’une cantate de délivrance.
À peine eut-il le temps de lui répondre, avec sa douceur accoutumée, qu’elle dut paraître devant un auditoire brillant, dont les bravos impatients la saluèrent d’un long hommage. Oh ! qui l’eût peinte alors eût éternisé une belle chose ! Il eût gardé l’image de l’artiste accomplie, créée pour écouter avec amour, comme pour chanter avec religion et foi. Plus tard, dans la soirée, tandis que les sons ravissants de ces deux voix erraient dans toute la salle, s’élevant, s’abaissant ensemble tour-à-tour comme deux rossignols qui luttent ; alors que tous, sans respirer, leur tendaient une oreille ravie, hélas ! hors moi, vaincu et entramé là par mon cœur, qui pouvait se douter de l’angoisse enfermée dans le sein harmonieux de la pauvre syrène ? Qui ne l’eût crue heureuse au moment où Cataneo la reconduisait au milieu des transports plus mérités que jamais de l’admiration de Rome ? Je savais le contraire, moi, caché dans le coin le plus obscur du parterre ; coin de purgatoire, ignoré par Dante, que j’avais fièrement payé de deux jours de travail, afin de conserver pour toujours le billet de faveur, signé pour moi du doux nom de cette belle fille. Je l’ai encore : je te le montrerai.
Elle osa dire en ce moment à Cataneo qu’elle avait à lui parler seul et qu’il eût à la suivre, dans sa loge où Fülle l’attendait. C’est là qu’avec des mots à peine articulés, vagues et pudiques, pour cette hideuse révélation, elle l’instruisit de l’horrible scène du soir précédent, et de celles plus violentes qu’elle avait à redouter encore, Cataneo l'écoutait morne et silencieux.
— Conseillez-moi, dit-elle. Je n’ai point de frère pour me défendre, je suis presque hors de sens. Vous savez plus que je ne sais. Vous êtes plus expérimenté ; vous êtes sage, vous ! O Cataneo ! conseillez-moi ; par amitié, conseillez-moi !
— Plus expérimenté, en effet, répondit Cataneo avec un soupir. J’ai pensé que tout devait finir ainsi. Attendez…… ne tremblez pas, Domenica. Souvenez-vous, pauvre enfant, qu’il faut encore chanter pendant une heure.
Elle s’assit ; elle écouta, comme si Dieu allait parler. Pour Cataneo, saisi d’un trouble étrange, il s’approcha d’elle tout-à-coup, et, prenant pour la première fois sa main avec passion :
— Vous n’auriez qu’un sûr refuge, lui dit-il, et vous ne pouvez pas l’accepter… Pourtant, continua-t-il en marchant avec agitation ce serait mieux encore que d’être la proie de ces deux pervers. — Je vous guiderai ! Je suis, je serai un homme d’honneur. Ce que je possède, je vous l’offre. Hé bien ! venez partout avec moi.
— Mais, mon père, répartit Domenica qui l’appelait encore son père, croyez-vous qu’il y consente jamais ?
— Consentir à quoi ? demanda le ténor avec étonnement.
— À cet amour, dit-elle avec candeur. Vous savez qu’il a tellement horreur de me voir mariée….
Sur cette parole, Cataneo laissa subitement retomber la main de Domenica, et, se reculant devant elle, il la regarda pétrifié. Oubliant l’empire qu’il ne perdait jamais sur lui-même, toute sa contenance s’altéra ; ses yeux se fermèrent par la douleur, tandis qu’un faible sourire crispait sa lèvre plus mince que jamais. D’abord il put à peine articuler :
— Est-il possible ! est-il possible ! elle ne sait rien ! Mais, je lui ai tout dit à ce misérable, afin qu’il vous l’apprît, signora…
Après ces paroles obscures, il se tut, attachant son regard plein d’angoisse sur la jeune fille qui demeurait épouvantée, ne prévoyant rien, sinon qu’un mot allait la tuer. Il se passait en effet quelque chose de terrible dans cet homme indécis en présence de la plus simple et de la plus honnête des créatures. Après un suspens qui fut une torture indicible, une pensée rapide termina la lutte. Il devint plus triste, mais plus fort ; et, ressaisissant la main de Domenica, qui la lui rendit avec abandon :
— Domenica ! je pourrais donc vous tromper ? je ne le ferai pas. Je suis marié.
Elle poussa et retint un faible cri, tomba sur son siège sans répondre, tandis qu’excité par un courage qu’on pourrait appeler barbare, s’il n’eût été sublime, il ajouta avec fermeté :
— J’ai vingt ans de plus que vous, Domenica, et je suis marié depuis douze. Ma femme, belle aussi, a ruiné l’honneur de sa maison : elle a la voix d’un ange et l’orgueil du démon. Esclave perdue d’un prince étranger, elle croit l’aimer plus que le pauvre Cataneo le chanteur ; tandis que vous, chère et généreuse enfant, vous, si pure…
Domenica se leva frappée de terreur. Des voix impatientes l’appelaient sur le théâtre.
— Pardonnez-moi, lui dit Cataneo précipitamment, tout bas, en la suivant. Je suis bien malheureux !
Un sourire convulsif fut tout ce qu’il obtint de Domenica, dont Fülle releva le mouchoir et les fleurs. La pauvre enfant les avait laissé tomber en courant de toutes ses jambes tremblantes.
L’Allemande, troublée, dit à Piramonti, qui poursuivait sa jeune maîtresse de reproches sévères, que la chaleur d’orage l’avait suffoquée comme la veille : mais elle ne calma pas sa colère, car le bouquet méprisé restait aux mains de la servante. Le vieux prince, haletant d’impatience, ne l’avait pas vue se tourner vers lui ; et la promesse qu’il en avait reçue le rendait plus hideusement attentif au moindre mouvement de la prima donna. Tous les lustres frappaient en plein sur elle quand elle reparut. Les spectateurs idolâtres la regardèrent avec surprise, frappés du désordre de ses regards ; j’étouffais de malaise, comme si j’eusse dû chanter pour elle. Le bouquet fatal fut rapidement remis dans ses mains par Piramonti qui venait de l’arracher à Fülle. Il avait l’air d’un valet de Lucia. Je le vis la pousser mystérieusement pour l’éveiller de la stupeur où elle semblait être, et l’un des airs les plus ravissants de Rossini commença.
Cette mélodie exaltante donna du secours à la terreur de Domenica. L’expression de sa voix, d’abord vague et resserrée, devint large et puissante ; ses cris furent sublimes ; on pleurait, on la couvrait de fleurs. Ses bras s’ouvrirent, et le bouquet tomba, dont la vue parut l’effrayer. L’air, interrompu par une note aiguë de la flûte, et le roulement réel du tonnerre, firent qu’elle se recula, regardant avec alarme autour d’elle. Puis, les sons adoucis de cette flûte, appelant la rentrée du chant, séparèrent ses lèvres, mais nulle voix n’en sortit plus. Un seul cri perçant lui partit du cœur, et posant sa main sur ce cœur qui éclatait, Domenica resta immobile.
La confusion se répandit de loge en loge. Chacun s’avançait avec inquiétude ; chacun attendait celle qui devenait étrangère à tout. Ne paraissant plus se ressouvenir du lieu où elle était, isolée sous les milliers d’yeux qui la regardaient avec anxiété, elle plia doucement les genoux comme une personne en prière, séparant une par une les fleurs du bouquet, et s’efforçant de les attacher dans le vide, ainsi qu’elle avait fait au portrait de sa mère.
— C’est le rôle ! c’est le rôle ! crièrent plusieurs voix.
— Non ! emmenez-la ! emmenez-la ! crièrent d’autres, plus fort. Et le vieux seigneur sortit de sa loge, aussi précipitamment qu’il put, pour passer au théâtre ; mais déjà Cataneo l’avait enlevée et ramenée dans l’étroit foyer des chanteurs. On ouvrit tout. Ce n’était rien, annonça-t-on, qu’une suffocation passagère, un délire mélomane, une peur exagérée de l’orage et du rôle. Le spectacle finit comme il put.
Je sortis sans savoir où j’étais, serrant avec force dans ma main le billet dont elle avait voulu consoler son voisin silencieux ; je passai à travers les groupes où son nom circulait avec l’intérêt d’un grand évènement, Je regagnai ma chambre sans pouvoir me résoudre à me coucher, bien que je fusse sans lumière et las à mourir de tant d’émotions. Je voulais la voir rentrer. Le sommeil ne me paraissait possible que tranquillisé sur cette vie qui tenait une si grande place dans la mienne.
La foudre s’était éteinte sans pluie dans le ciel redevenu calme. Onze heures venaient de sonner quand j’entendis un équipage rouler au loin rapidement et s’arrêter sur les larges dalles de la rue. J’arrivai en même temps que la voiture au seuil de l’auberge, où des promeneurs, des curieux, des valets en livrée porteurs de falots, causaient une sorte de tumulte.
Le riche équipage à quatre chevaux surchargés de rubans rouges était celui du vieux prince romain. La robe de satin blanc de Domenica y brillait entre les habits noirs de Piramonti et de Cataneo. Celui-ci en descendit le premier, ne regardant personne. Le prompt sentiment qui me saisit fut l’indignation. Elle revenait dans l’équipage de l’impur vieillard ! elle y était montée ! elle se laissait ramener en triomphe par ses valets, à la lueur des flambeaux, au milieu de Rome éveillée et curieuse ! Mes dents se serrèrent et j’allais m’enfuir : mais la rumeur s’accrut, et je distinguai la voix sanglottante de la vieille Allemande. Je ne sais quelle réaction me fit courir avant eux, et monter jusqu’au bord de la galerie, bien sûr que Domenica ne pouvait rentrer seule ou accompagnée dans sa chambre, sans que je la visse passer. Elle montait en effet, mais privée de sentiment, sur les bras de Cataneo. La foule pénétrait sous les colonnades de la cour où de tristes rumeurs circulaient. Je saisis à son passage la jupe noire de Fülle, plus pâle, s’il était possible, que sa maîtresse évanouie. Fülle, éperdue, ne me jeta qu’un mot en allemand, et ce mot affreux me força de m’appuyer contre la rampe : sa maîtresse était folle.
— Tu me fais mal, interrompit Karl en se levant. Elle ne l’était pas, j’espère ?
— Une grande dame romaine le croyait impossible aussi, dit amèrement Régis ; mais elle le pensait autrement que toi. Cette noble dame, choquée de ce qu’elle appelait le scandale d’une telle interruption, forma le vœu de voir fermer les théâtres, si les chanteurs devenaient assez inconvenants pour mourir devant le grand monde assemblé pour se divertir.
La foule était si grande à San-Carlo qu’il en était résulté quelque désordre : les dames, quittant le spectacle avant l’heure habituelle, ne trouvaient pas leurs équipages, non plus que les voitures ordinaires. On n’en obtint pas une pour ramener Domenica, dont l’immobilité donnait de grandes alarmes. Le prince d’Al…r fit offrir sa voiture à Piramonti, qui s’empressa trop de l’accepter. Au moment où l’on y déposait la jeune fille, Cataneo parut, averti sans doute de cette espèce d’enlèvement. Sans attendre que le prince donnât ses ordres aux valets, il se précipita dans le carrosse découvert, repoussant le prince avec force, et cria d’une voix impérieuse : « Albergo della Commenda ! » Et les chevaux partirent avec promptitude sans que le vieux seigneur, stupéfait, osât témoigner sa colère, étant félicité, par ceux qui restaient, sur sa charitable courtoisie. Il prit plus tard un modeste carrosse pour se rendre à la Commenda.
Voilà pourquoi j’avais vu descendre Cataneo, si ferme et si résolu, malgré le saisissement qui le poignardait. Il ne voulait pas que Domenica, vivante ou morte, fût souillée du contact de ce honteux vieillard, et passât dans la foule sous sa flétrissante protection.
Cataneo, traversant de force le peuple qui demandait des nouvelles de sa prima donna, portait sur sa figure livide la conviction d’un évènement fatal. Quand il la déposa sur la couche étroite où il la laissait mourante, il la parcourut d’un regard si triste et si terrible ensemble, qu’il me parut plus malheureux qu’elle même. En se tournant brusquement vers le prince qui entrait alors :
— Sortez d’ici, vous ! dit-il, les dents contractées par une fureur qui soulagea la mienne. Misérable riche ! vous n’êtes pas digne de vos cheveux blancs. Honte égale à toi, Satan ! jeta-t-il au nez de Piramonti courbé sans oser répondre, car toutes les passions italiennes élevaient en ce moment leurs orages dans l’âme du malheureux Cataneo. Emporté hors de lui jusqu’à la frénésie, il frappa le robuste et vil musicien d’un coup qui ne le fit pas même sourciller ; puis, soulevant la tête couronnée de la jeune fille asphyxiée sous ses fleurs :
— Elle est à l’abri de tous, cria-t-il avec une joie déchirante. Vous ne pouvez la déshonorer, maintenant. Priez pour moi, jeune vierge, ajouta-t-il d’une voix que brisaient les sanglots, et pardonnez-moi !
Comme il sortait vacillant, pareil à un homme ivre, tant la colère et le désespoir le possédaient, il me heurta dans le coin sombre où j’étais blotti, et d’où je regardais jusqu’au fond de la chambre restée toute grande ouverte.
Il s’arrêta, surpris de mon visage couvert de larmes que je ne songeais pas à cacher : cette vue, il faut croire, l’atteignit d’un attendrissement qui détendit son âme, car il tomba dans mes bras comme s’il m’eût aimé. Je sentis que je ne pouvais plus haïr cet homme ; sa douleur me serrait d’une étreinte que je crois éprouver encore.
— Viens avec moi, me dit-il à voix basse. Tu vois que c’est triste, n’est-ce pas ? Viens vite ; il faut un prêtre ici. Tu le ramèneras, toi ; ceux-là ne songent qu’au mal.
— Non pas la pauvre Fülle, répondis-je en le suivant d’un pas pressé.
— Non, pas la pauvre Fülle, répliqua-t-il d’un accent qui redevint doux. Elle la suivrait au ciel et partout, je le sais !
Nous heurtâmes à la porte d’un vieux prêtre de notre voisinage. Ceux qui le connaissaient de toujours disaient que son existence était comme une longue vie d’enfant, et que jamais homme si vieux n’aurait quitté ce monde plus semblable à ce qu’il était en y entrant. Sa demeure, humble et basse, tenait à la grande église de la Sainte-Trinité-des-Monts, et était à peine visible près de l’immense escalier de granit.
— Qui que vous soyez, entrez, nous dit le vieillard, qui n’était jamais enfermé la nuit.
Cataneo l’instruisit du sujet de sa visite. Le prêtre, sans répondre, nous demanda de le conduire où que ce fût.
Toute cette nuit, durant laquelle mes yeux ne se fermèrent pas, je vis errer l’ombre de Cataneo sous le parvis de la grande église, et sur la place où la lune scintillait comme une lampe. Ce fut seulement à la dernière étoile, quand je descendis l’assurer que Domenica vivait encore, qu’il consentit à se retirer, mais sans pouvoir me répondre. Le bruit de la porte qui s’ouvrait l’arrêta.
— Un ange ! un ange ! dit le vieux prêtre en passant entre nous deux.
L’aube en ce moment éclairait un peu nos figures.
— Qu’avez-vous à pleurer ? mes frères, poursuivit-il en nous exhortant tant. Ici, ou plus haut, c’est vraiment un ange. N’ayez donc pas moins de soumission qu’elle. Seigneur ! ajouta-t-il d’une voix remuée de charité profonde, quelle belle chance pour la mort ! Cette jeune fille n’a jamais fait de mal ; elle pleure seulement pour ceux qui voulaient lui en faire.
Cataneo couvrit sa figure de son mouchoir, et s’éloigna.
Quand le prêtre était entré la veille au soir dans la chambre consternée de Domenica, on avait fermé les portes de la maison sur lui. La foule, découragée, s’était écoulée par degrés à la suite du vieux seigneur romain, l’honorant d’avoir prêté sa voiture à la jeune malade. Il ne dut pas, toutefois, aller dormir d’un sommeil satisfait. Piramonti s’était retiré dans l’étage au-dessous, ordonnant qu’on l’appelât s’il en était besoin. Moi, j’attendais, au fond du cabinet à porte vitrée de la vieille Allemande ce qu’il plairait à Dieu d’ordonner de ces choses. Fülle, à genoux, regardait avec anxiété Domenica toujours immobile. Le frère Silva, qui se tenait en prières, s’interrompit une fois par un frisson qui me fit tressaillir, disant à lui-même : Ô mort ! qui es-tu ? De temps à autre il hasardait un regard doux et craintif sur les choses, nouvelles pour lui, laissées en désordre dans la chambre de l’artiste. Sur la toilette tendue de mousseline, parmi les plumes et les perles, brillaient de longues aiguilles d’or, de riches bracelets dans leur écrin, du rouge et le pompon pour l’étendre ; au milieu de fraîches ceintures flottantes, à côté des fleurs et des cahiers de musique, gisaient de petits souliers blancs qui paraissaient ne convenir qu’à quelque enfant pour un pèlerinage à la Vierge.
— Oh Madeleine ! dit-il.
Il se crut chez Madeleine, et pleura. Toutefois, son attention, attirée par une lueur vacillante dans un coin, se mêla d’un peu de joie à la vue de la madone que ces femmes honoraient d’une lampe éternelle dont l’huile sentait bon. Aidé peu-à-peu de ses souvenirs et des confidences de la servante, il se rappela Domenica plusieurs fois apparue, charitable et pieuse, sous les voûtes de son église, et il attendit, moins triste, ayant judicieusement pensé que cet état demi-léthargique pouvait être d’un effet salutaire après le délire qui l’avait précédé. Il ne se trompait pas. Vers la fin de la nuit, Domenica, sans se mouvoir encore, ouvrit naturellement les yeux et les attacha sur sa nourrice, qui faillit mourir de joie. Le prêtre ne s’approcha qu’avec une religieuse discrétion et lui dit qu’il était venu près d’elle à titre d’ami et de médecin. Elle le regarda long-temps, confuse, cherchant à se reconnaître, comme effrayée d’être ainsi couchée dans la présence de ce vieillard. Puis, après un soupir profond qui rappelait sa vie, elle étendit ses mains vers lui, disant d’une voix faible :
— Alors bénissez-moi, mon père, car mon âme est malade.
Encouragé par ces mots, qui annonçaient du moins une douleur lucide, il abaissa le crucifix sur ses mains, lui répondant que c’était là le seul médecin des âmes.
— Daignerait-il venir au secours d’une pauvre fille si abandonnée ? demanda-t-elle tout bas au prêtre. Pour moi, mon père, je ne voudrais plus le quitter de ma vie.
— Si jeune, enfant ! auriez-vous cet heureux courage ?
— Si jeune ! reprit-elle après avoir pensé. Ah ! mon père ! ma jeunesse a été tuée d’un coup de foudre : j’ai cent ans à cette heure !
Le frère Silva, s’imaginant que la peur de l’orage avait dérangé sa raison, lui répondit doucement :
— Ma fille, la foudre n’est pas tombée hier, et pas une des fleurs que je cultive pour l’église n’a bougé sur sa tige.
Domenica hocha la tête.
— Cet orage, mon père, n’a pas fait de bruit : je ne l’attendais pas du côté où il est venu.
Un regard intelligent de Fülle traduisit ces paroles confuses au vieillard, qui répondit avec l’instinct de la charité :
— C’est toujours du côté où l’on ne tourne pas la tête qu’arrive le sifflement précurseur ; puis tout-à-coup on vous frappe sur l’épaule ; vous vous retournez distrait, et la nouvelle affreuse se jette en travers de votre face. Vous croyez encore que ce n’est pas possible, et vous dites : Non ! — Mais cela est ; il faut le croire et répondre : — Mon Dieu ! vous êtes le maître, et je suis bien peu de chose sur la terre.
— Je n’ai pas dit non, mon père ! et je ne suis plus rien que perdue.
La pauvre nourrice, par un instinct de femme dont l’homme de Dieu ne fut pas aigri, venait d’étaler doucement sur le lit de Domenica les couronnes jetées à ses pieds la veille. Cette innocente flatterie ne fut d’aucun secours. Domenica les regarda tristement, et les éloignant sans rudesse :
— Ôtez ces choses, dit-elle ; je n’en veux plus, sinon pour les offrir au Sauveur.
Pour lors, un flot de larmes silencieuses mouilla l’image d’ivoire qui la calmait de tout ce qu’elle avait perdu au monde. Après un long moment, et avec un de ses accents à elle qui m’atteignait dans le cœur, un de ces accents plus doux que le doux italien, plus simple aussi :
— Laissez-moi regarder Dieu, dit-elle au prêtre étonné : on peut oser l’aimer, n’est-ce pas ? Dieu n’est pas marié, lui ?
— Il l’est avec l’église, ma fille, et le sera éternellement !
— Eh bien ! je m’enfermerai dans l’église, afin d’aimer sans crainte, sans repentir, et sans fin ; car c’est ainsi que j’ai besoin d’aimer, moi… Parlez encore, ô mon père ! Vous qui savez les paroles de l’éternité, dites-moi, que faut-il que je fasse ?
— Racontez-moi vos fautes, afin que je prie pour vous.
Elle chercha, regarda Fülle pour qu’elle l’aidât à s’accuser elle-même.
— Est-ce bien mal de ne sentir aucune haine contre l’homme qui a voulu me jeter au déshonneur ?
— Ce n’est point mal si vous préférez mourir à vous déshonorer, car vous haïssez le vice en pardonnant au pécheur.
— Est-ce bien de souhaiter le sauver au prix de toutes les choses que je possède, et de pleurer amèrement de n’en pas posséder assez pour cela, parce que c’est le père de Ninio ?
— Ce n’est point mal. Ainsi ne pleurez pas ; car si Dieu vous disait seulement une parole, votre âme serait guérie.
— Que faut-il donc faire pour qu’il me parle ?
— Écouter.
Elle écouta avec une attention que je partageais moi-même ; puis le vieillard reprit :
— Qu’entendez-vous ?
— Non cria-t-elle, frémissant ; non ! je ne tenterai plus l’horrible veuvage qui a mis pour moi toute la vie en deuil !
— Si vous aimez quelqu’un avec Dieu, aimez Dieu en lui, et soyez prête à vous en séparer lorsqu’il l’ordonnera.
— Mais Dieu descend-il dans l’état où je me trouve ?
— Votre cœur, ma fille, est un pauvre oiseau d’orage : il faut l’abriter où tous les orages meurent. Eh bien ! que la pensée d’une volonté divine, qui s’accomplit en vous et pour vous, modère vos larmes et vos gémissements.
Domenica, durant quelques instants, étouffa ses sanglots sous les plis de son drap.
Alors, comme les enfants sérieux qui vont demander la communion, elle se confessa tandis que Fülle me fit descendre, et ce fut après l’épanchement d’une telle tristesse que le prêtre de la Trinité-des-Monts nous dit en sortant :
— C’est un ange.
Le matin, elle revit Piramonti, mais sans lui parler autrement que de ce regard profond, toujours sans haine, qu’elle tenait de sa mère. Il ne put le soutenir cette fois sans un serrement atroce au creux de l’estomac qui l’empêcha lui-même de parler. Elle s’en aperçut et lui dit doucement au revoir de la main. Vers le soir, elle eut une entrevue nouvelle avec le frère Silva, après quoi son esprit devint tranquille.
Voici les seuls détails qui m’arrivèrent encore :
Le prêtre de la Trinité-des-Monts l’ayant retrouvée plongée dans une atonie profonde, n’essaya de l’en tirer d’abord par aucune parole, même affectueuse. Il la regarda, surpris de voir ses faibles mains pleines de bijoux de prix, dont elle s’efforçait de peser le poids comme pour en calculer la valeur.
— Il m’a laissé bien peu de ces parures, dit-elle à Fülle, sans se douter qu’on l’écoutât. Je n’aurai jamais là de quoi sauver sa liberté !
Elle parlait ainsi, parce qu’il avait bien fallu se résoudre à lui dire que, depuis deux heures, Piramonti venait d’être arrêté.
Dès qu’elle se fut aperçue de la présence de frère Silva, elle lui remit ce trésor insuffisant, en lui confiant l’usage auquel elle le destinait. C’est la première fois, dit Fülle, qu’elle se plaint d’avoir été dépouillée de tous les autres.
— Parce que je n’ai maintenant rien à lui offrir, dit-elle. Une preuve plus tendre l’attendait encore.
— Voici, dit frère Silva, ce qu’on m’a demandé de vous remettre pour aider votre charité envers celui qui vous a servi de père.
En parlant fort bas, il posa timidement sur l’oreiller de Domenica un portefeuille à clef qui la fit profondément rougir ; elle l’avait vu plus d’une fois dans les mains de Cataneo. Elle essaya de parler, mais elle cacha ses yeux et ne proféra pas une parole.
— Vous pouvez recevoir le don et lire la lettre d’un honnête homme, reprit frère Silva.
Il ouvrit lui-même le portefeuille contenant dix mille écus en billets, puis ce peu de lignes sur lesquelles s’attachèrent long-temps les regards de Domenica :
« Qu’importe le prétexte de mon départ ; n’en savez-vous pas la cause ? n’a-t-il pas été signé dans mon sort le jour où j’ai jugé ce départ utile à votre bonheur ? ne me suis-je pas essayé à mourir aussi dans votre amitié comme je m’étudie à toutes les morts ? n’avez-vous pas vu quelquefois que j’étais bien las de souffrir ? c’est presque dire de vivre. Pardonnez-moi ma mauvaise écriture. Cherchez mon affection sous mes paroles, vous serez contente de la place que vous y tiendrez dans l’absence. Hélas ! l’absence, c’est regarder ceux qu’on aime sans leur parler. Banni du paradis de votre présence, je l’ai bien suffisamment expié, puisque j’ai juré sur vous-même de ne jamais vous revoir. Rendez-moi heureux une fois du talent que la nature m’avait donné ; que votre charité reçoive le prix d’un an de ma vie. Pourquoi n’ai-je pas mérité que vous l’eussiez tout entière ? »
Après un nouveau silence, dont les sanglots ne furent pas perdus pour Dieu sans doute, Domenica demanda d’être toute seule avec le prêtre. Il sortit peu après tenant aux mains le portefeuille. Domenica n’en avait gardé que la lettre.
Quand elle vit, le lendemain, s’approcher le coucher du soleil, elle se leva sur son séant, et serrant avec force les mains de Fülle :
— Habille-moi, lui dit-elle, je veux sortir.
Fülle ouvrit de grands yeux étonnés.
— Que crains-tu ? Frère Silva m’a soufflé son esprit. Il faut sauver le père de Ninio. Ne crains rien ; habille-moi, nourrice. Dieu m’ouvrira le chemin pour me sauver aussi, et, si tu veux, nous nous sauverons ensemble.
Fülle obéit sans répondre, comme cédant à une force irrésistible, ne sachant pas au vrai si le délire reprenait Domenica ou si quelque dessein caché lui était inspiré par la grâce d’en haut. Fortifiée de cet espoir intime qui s’élevait de sa croyance, elle tourna les yeux pour interroger la Madone, et vit avec consternation que, par sa faute, la lampe sans huile s’était éteinte.
— Ce n’est jamais arrivé, dit-elle.
Domenica, devinant l’idée de Fülle à sa voix altérée, et couvrant son cœur de ses deux mains, lui répondit doucement :
— Ô bonne nourrice ! la lumière est là n’aie pas peur !
Fülle baisa ses mains, l’enveloppa d’un vêtement simple, d’un voile blanc, et, se couvrant elle-même de sa mante, elles descendirent furtives ; puis sortirent par une porte du jardin aux figuiers s’ouvrant sur une longue ruelle aboutissant par des rues désertes jusqu’au palais pontifical.
Elles en abordèrent une des portes basses au moment où le soleil inondait l’horizon de ses lueurs rouges et splendides.
Selon mon invincible habitude, je n’hésitai point à suivre Domenica et Fülle. Cette dernière s’en étant aperçue, m’en remercia des yeux. Ne sachant pas où l’emmenait Domenica muette, elle sentait dans ma présence un appui dévoué si la force venait à trahir le courage de son enfant.
De mon côté, depuis notre sortie de l’albergo, je n’avais pas cessé d’apercevoir la tête blanche de frère Silva. Il nous devançait le long de tous les chemins par lesquels nous passions, depuis la place de la Sainte-Trinité-des-Monts jusqu’à la porte du Peuple, au pied du Capitole, s’arrêtant à chaque angle des rues désertes comme un saint avant-courrier devant les deux femmes qui n’avaient pas la moindre connaissance des tristes longueurs de Rome. Je le vis enfin les attendre à l’une des entrées latérales du Vatican. Cette porte s’ouvrit à sa parole ; c’était précisément la porte par laquelle les soldats du pape m’avaient sauvé de la fureur famélique du peuple. J’attendis d’abord parmi les statues qui me couvraient d’ombre et de pensers austères je pressentais ce qui allait suivre pour la pauvre prima donna, par le caractère même de son guide, dans cette espèce de ville sainte, où les femmes ne pénètrent qu’avec de grandes difficultés.
Impatient de savoir l’issue de cette visite, à coup sûr préméditée, profitant de la liberté que j’avais d’entrer à toute heure dans les cours, je franchis hardiment la vaste enceinte autrefois consacrée aux oracles, comme alors aux décrets divins. Ma vue s’attacha aux longues allées d’arbres sous lesquelles se promène le pape quand il permet qu’on le rencontre par un hasard providentiel. L’abbé Silva lui parlait alors au milieu de ses alabardieri.
Après avoir attendu sa réponse, la tête nue et distant de quelques pas, il lui désigna de loin Domenica voilée, à genoux sur la pierre, comme il faut être quand on sollicite la faveur d’aborder Sa Sainteté.
Deux ceremonieri furent envoyés vers la suppliante et l’amenèrent jusqu’aux pieds de Sa Sainteté, qui se pencha pour l’écouter long-temps.
— Allez, ma fille ! lui répondit-il enfin, en la relevant avec une bonté profonde. Si la justice était bannie de la terre, on la retrouverait au cœur d’une femme ou d’un enfant.
Il ne lui fit signe de s’éloigner qu’après lui avoir remis un parchemin qu’il signa de sa main paternelle et qu’il permit à Domenica de baigner de ses larmes.
Quand Domenica sortit, elle suivit rapidement la rive droite du Tibre. Arrivée en face du pont Saint-Ange, frère Silva la fit s’asseoir durant quelques minutes sous le mausolée d’Adrien pour lire avec elle le parchemin sacré qui changeait sa destinée errante et les pompes théâtrales en une claustration volontaire. C’était là ce que Domenica venait d’obtenir, avec l’acquittement des dettes folles de son père adoptif. Cet acte de délivrance était ainsi conçu :
« L’Église prend sous sa haute protection Domenica Jane Auburn et Lisbeth Fülle, qui l’a nourrie.
Nous délions Domenica Jane Auburn de tous liens terrestres. De ce jour, 20 juillet 1818, elle n’appartient plus qu’à Dieu dans le saint asile de Notre-Dame-du-Carmel, où notre volonté l’abrite avec notre bénédiction.
Domenica n’éprouva ni surprise ni crainte en me voyant tristement mêlé à leur groupe. Elle s’était accoutumée à moi comme on se familiarise à Rome avec les statues que l’on regarde à peine : seulement, la statue marchait, et quelque instinct peut-être lui disait vaguement que je souffrais pour elle.
— Eh ! que fera-t-elle de sa voix ? demanda Fülle avec un sanglot Si la voix n’est pas morte, je chanterai les louanges de Notre-Dame-du-Carmel, répondit simplement Domenica.
Ce fut vrai le lendemain.
— C’est d’une tristesse mortelle, dit Karl, voyant que son ami ne parlait plus.
— Pourquoi ? répliqua ce dernier avec son sourire qui pleurait. Elle eut le bonheur de rester fidèle à un amour trahi.
— Et de mourir peut-être d’un amour guéri, répartit brusquement Karl. Il y a de ces morts-là. Le poignardé n’aime plus la main qui l’a frappé. Il meurt pourtant.
— Domenica est devenue heureuse, j’en suis sûr. Une douleur pure, vois-tu, est trempée de grâce et d’espérance. Se venger par l’infidélité, c’est plus que tuer le souvenir d’un ingrat, c’est se trahir soi-même.
- ↑ Ceci est un fait, il a été signalé par miss Worthincton, avec des détails curieux et une sensibilité rare, dans un article intitulé : le Concert.