Don Baldomero Espartero/01

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Don Baldomero Espartero
Revue des Deux Mondes, période initialetome 23 (p. 517-547).
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ESPARTERO




Les destinées de l’Espagne sont en ce moment à la merci d’un homme. La puissante monarchie de Philippe II, travaillée depuis près d’un siècle par les idées qu’elle était si long-temps parvenue à écarter, est arrivée à cette période bien connue des pays en révolution, où l’ancienne société étant détruite sans que la nouvelle soit formée, la force seule peut mettre un peu d’ordre matériel dans la confusion des principes, des lois, des partis et des mœurs. Un soldat de fortune est maintenant en Espagne investi de cette terrible puissance du sabre ; de l’usage qu’il en fera dépend l’avenir de son pays. En le voyant à cette hauteur critique où chacune de ses volontés est attendue par tout un peuple et doit laisser une forte trace dans l’histoire, on éprouve naturellement le besoin de se demander qui il est, d’où il vient, et quelles lumières peuvent donner ses antécédens sur la direction qu’il va prendre.

Don Baldomero Espartero, comte de Luchana, duc de la Victoire, duc de Morella, grand d’Espagne de première classe, capitaine-général d’armée [1], généralissime des armées espagnoles, commandant de la garde royale extérieure [2], chevalier de la Toison-d’Or, grand’ croix des ordres de Charles III, d’Isabelle-la-Catholique, de Saint-Ferdinand et de Sainte-Hermenégilde d’Espagne, grand’croix de la Légion-d’Honneur de France, de l’ordre de la Tour et du Glaive de Portugal, et dit-on aussi de l’ordre du Bain, d’Angleterre [3], naquit en 1792 à Granatula, petit bourg non loin de la ville d’Almagro, dans la province de la Manche. Son père, Antoine Espartero, était charron, d’autres disent charretier. Le jeune Baldomero, le dernier d’une famille nombreuse, fut destiné de bonne heure à l’état ecclésiastique. Son frère aîné, Manuel Espartero, qui était alors simple religieux franciscain dans un couvent de Ciudal-Real, et qui est mort en 1839 à Madrid, chapelain honoraire de la reine et chanoine de Saint-Isidore, le prit auprès de lui, dès qu’il commença à grandir, pour soulager leurs parens et lui faire faire ses études.

Peu de temps après, en 1808, les Français envahirent l’Espagne. Espartero avait alors seize ans ; il prit part à l’élan général de la nation, et s’enrôla comme simple soldat dans un bataillon presque entièrement composé d’étudians ou séminaristes, et qu’on appelait pour ce motif le Sacré, el Sagrado. Rien n’est plus commun en Espagne que ce brusque passage de la vie ecclésiastique à la vie militaire. L’église et l’armée ont cela de commun, qu’elles attirent également les jeunes gens pauvres qui cherchent fortune. Dans un pays sans industrie et dont toutes les terres sont immobilisées entre les mains des familles nobles et des corporations religieuses, il n’y a d’autre moyen de faire son chemin que de devenir homme de loi, prêtre ou soldat. Aussi les affinités sont-elles très étroites entre ces trois professions, surtout entre les deux dernières, qui flattent également l’imagination nationale. Au premier signal de guerre, cette population jeune et ardente des universités, qui ne cherchait dans l’étude de la théologie que le moyen d’avoir de quoi vivre, jette là le froc et court aux armes. Tout estudiante, sachant nécessairement lire et écrire, a les plus grandes chances de devenir sous-officier, officier même, et en voilà plus qu’il n’en faut pour détourner bien des vocations religieuses.

La plupart des volontaires des bataillons sacrés furent successivement envoyés avec différens grades dans les régimens. Grace à la protection d’une vieille marquise andalouse, chez laquelle son frère s’était retiré après l’invasion, Espartero entra dans l’école militaire établie dans l’île de Léon. Il sortit de cette école avec les épaulettes de sous-lieutenant, mais alors la guerre contre Napoléon venait de finir. Une expédition était sur le point d’être dirigée contre les colonies espagnoles insurgées de l’Amérique du Sud ; Espartero, ne sachant que faire, se présenta au général don Pablo Morillo, qui était chargé du commandement de cette expédition, et obtint d’en faire partie. Au moment où les officiers mettaient le pied sur le vaisseau qui devait les transporter en Amérique, ils avançaient d’un grade. Espartero profita, comme les autres, de ce privilège ; il sut de plus se rendre utile dans la traversée au général Morillo, qui le plaça dans son état-major.

Naturellement très brave, il fit rapidement son chemin pendant la guerre. Appelé à la tête d’un bataillon, il combattit vaillamment, en 1817, dans l’affaire de Supachui, où le chef des insurgés La Madrid fut complètement battu. Nommé lieutenant-colonel, il battit au mois de mai 1818 le corps des insurgés de Rueto dans les plaines de Majocayo. En 1819, il contribua efficacement à la soumission de la province de Cochabamba, et poursuivit, conjointement avec le général Seoane, les insurgés de cette province pendant cinquante-six jours. En 1823, il était colonel, et il assista comme tel, le 19 janvier, à l’affaire de Torata, où il fut deux fois grièvement blessé. Mais le principal emploi de son temps dans cette expédition, ce fut moins la guerre que le jeu ; il y gagna une fortune considérable.

La fureur du jeu était la passion dominante de l’armée expéditionnaire. Généraux, officiers et soldats jetaient tout leur avoir sur une carte. Espartero était le plus beau joueur et le plus heureux de toute l’armée ; beaucoup de généraux et d’officiers supérieurs lui devaient sur parole des sommes énormes, et tous n’avaient qu’à se louer de sa courtoisie. On raconte qu’il gagna dans une seule soirée, au général Canterac, jusqu’à seize mille onces d’or, plus d’un million de francs de notre monnaie. En sortant avec Espartero de la maison où ils avaient joué, Canterac lui dit : Je vous dois seize mille onces d’or, je vais faire en sorte de vous les payer. — Vous me deviez cette somme, répondit Espartero, quand nous étions encore assis autour de la table du jeu ; mais ici vous ne me devez plus rien. — C’est peut-être à cette vie de hasard qu’il faut attribuer la formation du caractère qu’a montré depuis Espartero, caractère mêlé d’énergie, d’apathie et de ruse, comme celui de tous les joueurs de profession. C’est aussi dans ce même temps, et pendant ses succès au jeu, qu’Espartero acquit une grande habileté dans le maniement de toutes sortes d’armes. Sachant à quoi il s’exposait par ses gains extraordinaires, il devint très adroit au couteau, au fleuret, au sabre et au pistolet. Mais ces exercices furent les seuls qu’il cultivât ; il ne s’occupa nullement d’études militaires et ne mérita que le renom d’un bon officier de cavalerie.

Tous les officiers qui ont pris part à cette guerre d’Amérique, de 1815 à 1824, ont formé à leur retour en Espagne une sorte de confédération. Eux seuls avaient porté les armes durant cette période, et composaient la première génération militaire après celle de la guerre de l’indépendance. Presque tous les généraux qui ont occupé depuis de hauts emplois, Valdès, Rodil, Maroto, Canterac, Seoane, Carratala, Lopez, Narvaez, Ferraz, Villalobos, Alaix, Araoz, Aldama, etc., en étaient, aussi bien qu’Espartero. On les appelle ironiquement en Espagne les Ayacuchos, du nom de la désastreuse capitulation d’Ayacucho, qui mit fin à la guerre en même temps qu’à la domination espagnole dans l’Amérique du Sud. Quoiqu’ils aient, comme on voit, peu à se glorifier de leurs communs souvenirs, ils sont de tout temps restés très unis, même en s’enrôlant dans les partis les plus opposés, et cette union, que nous aurons plusieurs fois à rappeler dans le cours de ce récit, sert à expliquer bien des évènemens de la vie d’Espartero, entre autres le plus grand de tous, la fameuse convention de Bergara.

Don Baldomero avait donc, à son retour d’Amérique, en 1824, le grade de colonel et une grande fortune. Comme il était chargé de rapporter les drapeaux conquis dans la campagne, il reçut, en arrivant en Espagne, le grade de brigadier ; puis il fut envoyé au dépôt de Logroño. Là, il fit connaissance avec la charmante señora Jacinta, fille unique et héritière d’un riche propriétaire du pays, M. Santa-Cruz, et l’épousa malgré la volonté de son père. Le ministre de la guerre, Zombrano, l’envoya bientôt après à Palma, dans l’île de Majorque, à la tête du régiment de Soria. Il y resta pendant plusieurs années, venant de temps en temps sur le continent avec sa femme, dont la grace et la beauté devinrent célèbres à Barcelone. Il se lia d’amitié dans cette ville avec Elio, qu’il devait plus tard trouver en face de lui en Navarre ; dès ce temps aussi, on put voir ses préférences marquées pour tous ceux qui appartenaient à la coterie des ayacuchos.

Aussitôt après la mort de Ferdinand VII, il se déclara en faveur de la reine Isabelle II ; et, lorsque la guerre civile éclata, il fut appelé à l’armée du nord en qualité de commandant-général de la province de Biscaye. On sait combien les premières années de la guerre civile furent désastreuses pour les troupes constitutionnelles : Espartero ne fut pas plus heureux que les autres chefs christinos. Entre autres échecs, il fut complètement battu par une des divisions de l’armée de Zumalacarreguy à la descente de Descarga, près de Villaréal. On ne cite guère de lui à cette époque qu’un engagement heureux contre Gomez en Galice. Il accrut néanmoins, en payant bravement de sa personne dans les occasions les plus périlleuses, sa juste réputation de bravoure, et devint successivement maréchal-de-camp et lieutenant-général. Tant que l’armée eut devant elle le héros carliste, Zumalacarreguy, elle fut impuissante contre l’insurrection, qui grandissait toujours. Un an même après la mort de ce terrible ennemi, survenue le 25 juin 1835, l’affreux désordre qu’il avait jeté dans ses rangs se prolongeait encore. Six généraux en chef, Saarslield, Quesada, Rodil, Valdès, Mina, Cordova, avaient successivement échoué ; l’indiscipline et la démoralisation étaient partout ; on pouvait dire que la reine n’avait plus d’armée. Quand arrivèrent les évènemens de la Granja, le général Cordova se hâta de résigner le commandement et de se retirer en France ; il n’y avait guère alors à l’armée, dans l’état de dissolution où elle était, qu’un seul général qui pût être mis à sa place : c’était Espartero. Un décret en date du 17 septembre 1836 le nomma général en chef de l’armée d’opérations du nord, vice-roi de Navarre et capitaine-général des provinces basques.

C’est ici le moment d’examiner la valeur militaire d’Espartero. A considérer les résultats, cette valeur est grande. D’une armée battue et presque détruite, il a fait une armée puissante et victorieuse ; il a terminé une guerre civile qui avait usé, avant lui, toutes es forces de l’Espagne constitutionnelle. On n’obtient pas de pareils succès sans avoir une portée réelle, mais il faut convenir aussi que les circonstances l’ont bien servi. Il est arrivé au moment où l’unité vigoureuse imprimée à l’insurrection par Zumalacarreguy commençait à se dissoudre ; les rivalités jalouses et les dissensions intestines du quartier royal de don Carlos ont été ses premiers auxiliaires. Il en a eu d’autres dans son propre parti, que n’avaient pas eus ses prédécesseurs. L’Espagne révolutionnaire n’avait pas voulu croire d’abord à la gravité de la révolte carliste ; elle s’était amusée à se passer toutes ses fantaisies politiques, sans trop s’inquiéter de la guerre civile, qu’elle espérait étouffer sans peine. Quand Espartero devint général en chef, cette illusion avait disparu ; on savait enfin que la grande affaire du gouvernement de la reine, c’était de tenir tête à don Carlos, et on était bien résolu à s’en occuper exclusivement, à y consacrer toutes les ressources du pays, ce qu’on fit réellement.

Malgré ces moyens de succès qui n’ont appartenu qu’à lui, Espartero a mis près de quatre ans à en finir avec l’insurrection. A part sa bravoure dans l’action, qui n’a jamais été contestée, il a montré beaucoup plus les qualités d’un temporisateur, d’un négociateur, que celles d’un homme de guerre. Encore a-t-il souvent abusé de la temporisation. Atteint d’une inflammation chronique de la vessie, il passe sa vie dans son lit. C’est au lit qu’il dicte ses plans, qu’il entend les rapports de son état-major, qu’il ordonne les manœuvres ; c’est au lit qu’il reçoit les députations, les adresses de félicitations, les couronnes de laurier. Il n’est pas étonnant qu’il s’y endorme aussi quelquefois. Son état ne lui permet pas de supporter la moindre fatigue ; ses soldats racontent qu’ils l’ont vu souvent, quand une marche était un peu longue, forcé par la douleur de descendre de cheval et de se rouler à terre en poussant des cris aigus. Son caractère est, comme sa santé, un mélange d’intermittences fiévreuses et de longues périodes de marasme. L’activité continue lui déplaît au moins autant qu’elle lui est nuisible. Partout ailleurs qu’en Espagne, un pareil général serait impossible.

Il lui est souvent arrivé de lasser jusqu’à la patience de ses compatriotes, et cependant les Espagnols aiment à attendre. Quand il n’y aurait, pour le prouver, que l’éternel exemple du temps qu’ils ont mis à chasser les Maures, il ne serait guère permis d’en douter ; ils n’ont paru, durant sept cents ans, nullement pressés d’en finir, et l’on aurait dit qu’eux-mêmes prenaient plaisir à faire durer la guerre. Espartero a mis à une rude épreuve cette vertu nationale. Chacune de ses opérations militaires a été suivie de plusieurs mois d’immobilité absolue. L’opinion publique se soulevait de temps en temps ; les cortès tenaient une séance secrète pour délibérer sur cette inaction du général en chef ; on lui envoyait des députés pour le presser, mais cette mission, quoique renouvelée de celle des représentans du peuple aux armées sous la convention, n’avait aucun effet. Puis, comme après tout Espartero finissait toujours par avoir un succès, le fatalisme national reprenait le dessus, et la nation, comme le général, se reposait sur un bulletin.

Le premier et le plus grand succès militaire qu’il ait obtenu depuis qu’il est général en chef, c’est la victoire de Luchana, qui amena la délivrance de Bilbao. Il débuta par là dans son commandement, et obtint du premier pas son plus beau titre. Or il est certain que les troupes auxiliaires anglaises eurent la plus grande part à cette affaire, et qu’elles y mirent, en quelque sorte, la victoire sous la main d’Espartero. Voici comment les choses se passèrent.

Après avoir échoué une première fois devant Bilbao, les carlistes avaient mis de nouveau le siège devant cette ville avec toutes leurs forces. Ce siège durait depuis plusieurs mois, et la résistance héroïque des habitans de Bilbao devenait de plus en plus pénible. Espartero était venu au secours de cette ville avec 18,000 hommes ; mais il restait en observation sur la rive droite du Nervion, en vue de la ville de Bilbao, sans la débloquer. La famine augmentait cependant dans la ville ; les munitions s’épuisaient, et le gouverneur, qui était en communication avec le général en chef par des signaux télégraphiques, lui demanda : — Espartero est-il donc venu pour être témoin de la ruine de Bilbao ? — Espartero ne bougea pas.

Il y avait alors, en rade de Bilbao, deux bâtimens de guerre anglais qui débarquèrent environ cent cinquante artilleurs commandés par le colonel Wilde, le major Colquhoun, Le capitaine Lapidge, et le lieutenant Lehardy. Ces artilleurs élevèrent, dans la soirée du 22, et servirent dans la matinée du 23 décembre 1836, une batterie dirigée contre une des batteries carlistes. La batterie ennemie fut démontée, et dix-sept hommes y furent tués. Le 24, le colonel Wilde et le capitaine Lapidge proposèrent au général Espartero de faire passer le Nervion par une partie de l’armée au-delà du pont brisé de Luchana, ce qui fut accepté. Les troupes furent placées sur des trains de bois ; ces trains, manoeuvrés par des soldats de la marine anglaise, étaient commandés par des officiers anglais montés sur les chaloupes du Ringdove et du Sarasin. La flottille traversa le fleuve sous les yeux et sous le canon de l’ennemi. Les carlistes occupaient, sur l’autre rive, les hauteurs de Luchana, qu’ils avaient fortifiées. Espartero était malade ; quand il apprit que ses troupes avaient débarqué, il sortit de son lit pour se mettre à leur tête, et emporta bravement avec elles, au milieu de la nuit, toutes les positions de l’ennemi. Le 25, Bilbao était libre.

Tel fut le fait d’armes qui valut à Espartero le titre de comte de Luchana et les témoignages de reconnaissance et d’admiration de toute l’Espagne. Sans les Anglais, l’admirable population de Bilbao aurait certainement succombé. Dans une autre circonstance, Espartero compromit gravement par ses lenteurs la reine et la capitale. Nous voulons parler de l’expédition de don Carlos sur Madrid. Quand le prétendant sortit des provinces, Espartero, comptant sans doute sur les forces disséminées dans l’Aragon et la Catalogne, ne le suivit pas. Il le laissa arriver ainsi jusqu’aux portes de Madrid, et ne sortit de son repos que lorsque la capitale vit ses faubourgs occupés par les soldats de Cabrera. Il accourut alors en toute hâte au secours de Madrid ; mais, si don Carlos avait eu plus de résolution, il serait arrivé trop tard. Il trouva l’armée carliste en pleine retraite ; ses troupes entrèrent par une des portes de la ville et sortirent immédiatement par l’autre, pour se mettre à la poursuite de l’ennemi.

Nous avons dit ce qu’il y a eu d’exagéré dans le système de temporisation suivi par Espartero ; nous allons dire maintenant ce que ce système avait de sage. Quand le commandement en chef fut donné à Espartero, il ne trouva que le débris d’une armée, et ce débris était le dernier espoir du trône constitutionnel. Le moindre échec eût été irréparable pour un gouvernement épuisé. Espartero dut se faire un devoir de ne rien risquer qu’à coup sûr ; il dut songer, avant tout, à recomposer une armée. La désorganisation était telle que les généraux étaient en révolte permanente contre leur chef, les officiers contre les généraux, les soldats contre les officiers. D’horribles massacres avaient lieu dans le sein même des troupes constitutionnelles ; la mort des généraux Saarsfield et Escalera, assassinés par leurs propres soldats, avait révélé combien le désordre était profond et effrayant. Espartero a mis sans doute trop de temps à guérir ces maux ; mais enfin il les a guéris, et ce n’est qu’à force de circonspection et de prudence qu’il a pu y parvenir.

Un de ses premiers soins fut de punir les assassins de Pampelune et de Miranda. Il dissimula d’abord l’horreur que lui inspiraient ces atroces attentats, et attendit pour les venger qu’il eût rétabli un peu de confiance dans l’armée ; puis, dès qu’il se crut sûr de l’obéissance, et que l’esprit militaire fut un peu relevé par quelques avantages sur les carlistes, il se fit justicier, et avec un appareil aussi inattendu que hardi.

En passant à Miranda de Ebro, le 30 octobre 1837, il fit former en bataille la division de la garde royale infanterie, la seconde et la troisième divisions de l’armée, les batteries volantes de campagne, et le régiment provincial de Ségovie. S’étant placé au milieu du carré formé par ces troupes, il leur fit sentir l’énormité du crime qu’elles avaient commis ; dix soldats reconnus pour être les principaux auteurs de l’attentat contre Escalera, furent extraits des rangs ; Espartero leur fit administrer les secours de la religion, et les fit fusiller ; puis il fit défiler l’armée autour de leurs cadavres, déclarant que, s’il n’avait pas fait décimer le régiment tout entier, c’était à cause de la belle conduite qu’il avait tenue à Valladolid.

Arrivé à Pampelune dix jours après, il en fit autant. Quand les troupes furent formées en carré sur les glacis de la citadelle, il les menaça de les faire décimer, si on ne lui dénonçait pas sur-le-champ le nom des coupables : douze soldats furent forcés, par leurs camarades, de sortir des rangs. Alors l’on vit paraître dans le carré le colonel Léon Iriarte, qu’on avait envoyé chercher par un adjudant. Dès qu’Espartero l’aperçut, il lui dit à haute voix : « Le public croit que votre seigneurie est coupable de l’assassinat de Saarsfield. — Je suis innocent, mon général, répondit Iriarte. — Si vous l’êtes, répondit Espartero, je m’en réjouirai ; si vous ne l’êtes pas, votre seigneurie aura rendu compte à Dieu dans deux heures. » On apporta aussitôt une table et des sièges ; le conseil de guerre entra en séance ; des témoins furent entendus ; les prévenus furent interrogés devant toute l’armée, et le colonel Iriarte, le commandant Barricat, les sergens Chatelain, Valero, Lopez et Villagarcia furent fusillés.

En même temps qu’Espartero jouait sa tête dans ces scènes tragiques, il employait toutes sortes de moyens pour se concilier l’affection des troupes. Aucun général ne s’était montré aussi soucieux que lui du bien-être du soldat ; il fatiguait les ministres de ses réclamations pour la paie, la nourriture, l’habillement et le recrutement de l’armée. Enfin, quand il eut temporisé ainsi pendant près de deux ans, réorganisant l’armée de son mieux, et bornant tous ses efforts à empêcher les carlistes de sortir de leurs positions, il prit vaillamment l’offensive au printemps de 1838. Le général carliste Negri avait pénétré dans la Castille à la tête d’un corps expéditionnaire ; Espartero marcha sur lui, l’atteignit le 27 avril près de Burgos, et l’écrasa. Ses bagages et son artillerie tombèrent au pouvoir du vainqueur ; lui-même ne se sauva qu’avec quelques cavaliers, après avoir perdu dans son expédition près de cinq mille hommes.

Le 18 juin suivant, Espartero était devant Peñacenada avec seize bataillons, quatre escadrons et vingt-quatre bouches à feu de tout calibre. Le 20, il était maître de la ville. Deux jours après, le général en chef carliste Guergue étant accouru avec quinze mille hommes, Espartero le défit complètement et lui fit huit cents prisonniers. Le succès de cette affaire fut décidé par une charge de quatre escadrons de hussards, conduits au feu par Espartero en personne. Il se disposa ensuite à attaquer Estella, et il aurait certainement obtenu dans cette attaque un nouveau succès, quand le désastre d’Oraa devant Morella vint changer la face des affaires. Le découragement redevint encore une fois général, et Espartero eut recours à sa tactique ordinaire en pareil cas : il s’arrêta pour attendre que l’armée eût repris courage.

II avait alors un motif de plus pour revenir à son attitude d’observation. De tout temps, il avait espéré finir la guerre par une transaction. Dans une proclamation publiée par lui et adressée aux provinces basques, peu après la levée du siège de Bilbao, on trouve la première idée d’un arrangement dont la concession des fueros serait la base. Depuis, il n’avait pas cessé d’entretenir sur ce sujet des correspondances avec quelques chefs carlistes, et en particulier avec Élio et Zarariateguy, qu’il croyait plus accessibles que d’autres à ces idées. Après la défaite de Peñacenada, il y eut une révolution dans l’armée carliste ; Guergue se retira, et Maroto devint général en chef. Or, Maroto étant ayacucho, et, comme tel, l’ancien compagnon d’armes d’Espartero, celui-ci ne douta plus dès-lors du succès de ses plans. Des négociations secrètes s’ouvrirent en effet, elles furent menées de part d’autre avec une extrême réserve ; mais il n’en fut pas moins naturel de suspendre tacitement les hostilités. Cette suspension dura plusieurs mois.

Cependant l’effet produit par la défaite de Morella s’était dissipé, et Espartero crut le moment venu de presser par une victoire la conclusion des négociations qu’il avait entamées. Les carlistes avaient long-temps travaillé à fortifier les positions vraiment formidables de la Peña del Moro, de Ramalès et de Guardamino. Ces positions les rendaient en quelque sorte maîtres de Santander et leur permettaient de faire à volonté des excursions en Castille. Espartero, à la tête de trente mille hommes, s’en empara dans les derniers jours de mai 1839 ; les carlistes y eurent six cents hommes mis hors de combat ; ils perdirent sept pièces d’artillerie, six cents fusils, un magasin à poudre et un grand nombre de projectiles. Ce fut à l’occasion de cet avantage qu’Espartero fut nommé, par décret du 1er juin, grand d’Espagne et duc de la Victoire.

On sait quels sont les faits qui ont suivi. La convention de Bergara a été signée le 29 août, et le 15 septembre don Carlos a été forcé de se réfugier en France. Fidèle à son système d’expectative, Espartero a attendu encore un hiver avant d’attaquer Cabrera. L’hiver passé, il n’a presque plus trouvé de résistance, et la faction d’Aragon, de Valence et de Catalogne a été détruite presque sans coup férir. La pacification de l’Espagne est maintenant complète.

Telle a été en résumé la vie militaire d’Espartero ; nous en avons dit rapidement le fort et le faible. S’il s’est montré timide comme général en chef, il n’a du moins jamais été vaincu, et aucun de ses pas en avant n’a été suivi d’un pas en arrière. Sa manière n’est pas celle des grands capitaines, mais elle n’en mène pas moins au succès, lentement et sûrement. L’esprit espagnol n’est pas toujours tourné à l’enthousiasme ; il a aussi une forte tendance au bon sens le plus vulgaire. C’est cette dernière qualité que représente Espartero. Malgré l’exagération pompeuse de quelques-unes de ses proclamations, il n’a rien de grand ; il a réussi par les petits moyens. Du reste, cette partie de sa carrière paraît terminée, et nous avons maintenant à le suivre sur un autre théâtre où il doit figurer exclusivement désormais, la politique. Cette dernière épreuve décidera du rang qu’il occupera dans l’histoire.

Les hommes politiques de l’Espagne constitutionnelle se divisent, comme on sait, en deux grands partis connus sous le nom de parti exalté et de parti modéré. Les exaltés sont les révolutionnaires ardens, ceux qui veulent pousser l’Espagne le plus loin possible dans les voies démocratiques ; les modérés sont, au contraire, les hommes de la résistance, ceux qui, tout en adoptant les idées modernes, veulent en limiter l’application. Les exaltés espagnols sont en très petit nombre, mais ils ont pour eux l’énergie, l’audace, la persévérance et cet entraînement qui s’attache par tout pays à quiconque se présente comme l’apôtre par excellence de la liberté et du progrès. Les modérés s’appuient au contraire sur la presque totalité de la nation, que les expériences politiques fatiguent ; mais ils manquent d’organisation, d’habileté, et surtout de cette initiative vigoureuse qui a fait triompher, sous M. Casimir Périer, le juste-milieu français.

Dans cette situation, aucun des deux partis n’a pu parvenir jusqu’ici à dominer complètement en Espagne. L’activité des exaltés tient en échec les forces supérieures des modérés, et leur fait subir de temps en temps de cruelles défaites. D’un autre côté, la masse modérée pèse sur les exaltés, et triomphe lentement par son inertie de leurs plus violens efforts. L’histoire d’Espagne depuis sept ans n’est pleine que d’actions et de réactions. Quand les modérés tiennent le pouvoir, les exaltés finissent toujours par le leur enlever dans un coup de main hardi, et quand les exaltés semblent le plus près de l’emporter, leur victoire est d’abord atténuée, puis peu à peu détruite par le sourd travail des idées modérées. Tous les pays constitutionnels sont soumis à ces oscillations de pouvoir ; mais nulle part elles ne sont plus marquées et en quelque sorte plus périodiques qu’en Espagne, depuis la mort de Ferdinand VII.

En ne parlant pas du ministère de M. Zéa Bermudez, qui occupe une place à part dans l’histoire de la révolution espagnole, il y a eu jusqu’à présent presque autant de succès pour un parti que pour l’autre. L’administration modérée de M. Martinez de la Rosa, continuée par M. de Toreno, a amené le mouvement des provinces et la fameuse insurrection des juntes qui a porté aux affaires M. Mendizabal et les exaltés. Le ministère de M. Mendizabal a été renversé par le ministère Isturitz, le plus énergique effort qui ait encore été tenté par les modérés. Le ministère Isturitz a succombé à son tour devant les évènemens de la Granja et la proclamation de la constitution de 1812. Le ministère Calatrava, né du succès des exaltés à la Granja, a tenu les affaires pendant un an ; après lui est venue une série de ministères faibles, sans autorité, mais appartenant tous plus ou moins à l’opinion modérée, dont le dernier vient de s’abîmer à Barcelone devant l’émeute organisée par les exaltés.

Le personnel et les ressources des deux partis sont très différens, comme leurs principes. La plus grande force des modérés est dans le pouvoir royal, le plus puissant des élémens d’ordre qui soit encore resté debout en Espagne. La reine Christine, femme d’esprit et de courage, a souvent donné à ce parti la résolution qui lui manque ; mieux que personne, elle sait tenir tête au péril et trouver des moyens pour le conjurer. Les modérés ont de plus pour eux toute la noblesse, tous les hommes éprouvés par les affaires, tous les riches propriétaires qui ne sont pas carlistes, tout ce qui ressemble en Espagne à une bourgeoisie, en un mot tous les intérêts. Les exaltés n’ont qu’une arme contre tant d’adversaires, mais elle est terrible c’est l’arme des sociétés secrètes. Les anciens francs-maçons du temps de l’empire ont conservé leur organisation, dont n’a pu triompher la poursuite tenace de Ferdinand VII, et s’appuient sur des sociétés nouvelles sorties de leur sein, comme celles des Communeros, des Carbonari, du Centre universel, de la Jeune Espagne, des Larmes de Torrijos, des Isabelinos, des Vengeurs d’Alibaud, de la Sainte-Hermandad, etc., qui couvrent l’Espagne de leurs ramifications. C’est là que les exaltés se recrutent.

Ces deux partis, qui luttent ainsi dans l’intérieur de l’Espagne, cherchent naturellement des points d’appui à l’extérieur. Le parti modéré est français par excellence ; le parti exalté est anglais. Plusieurs causes ont amené cette distinction nouv elle, qui est aussi essentielle aux deux partis que leur signification intérieure, et que rien ne pourra détruire tant qu’ils dureront. D’abord, le premier noyau du parti modéré a été composé d’hommes compromis dans l’administration impériale française, et qui sont connus pour ce fait en Espagne sous le nom d’Afrancesados. Ensuite, le moment où s’est formé ce parti a coïncidé avec les premières années de la révolution de juillet, époque où la France, se modérant elle-même au milieu d’un ébranlement formidable, a donné à toutes les révolutions du monde l’exemple de la réflexion et de la sagesse après l’entraînement et le combat. Il est désormais dans la nature même de l’esprit français, rentré dans ses voies après bien des secousses et ramené au vieux bon sens gaulois par l’expérience, de sympathiser avec tout ce qui est raisonnable et sensé, et d’attirer à lui, de tous les points du monde, les intelligences droites et calmes, qui répugnent à la fois à tous les extrêmes.

En même temps que les modérés tendaient vers la France, les exaltés se tournaient vers l’Angleterre. Il est de la politique traditionnelle de l’Angleterre d’être en Espagne unie à tout ce qui peut combattre l’influence française, et cette raison aurait suffi, à défaut d’autres, pour donner aux exaltés l’appui des Anglais ; mais il y avait d’autres raisons encore. Moitié par bonne foi, moitié par machiavélisme, les Anglais ont toujours eu pour principe de soutenir dans les pays où ils ne dominent pas absolument les partis les plus libéraux. Leur nation s’honore avec raison d’avoir la première donné au monde ce spectacle de la liberté moderne, il est tout simple qu’ils prétendent à se donner partout pour les défenseurs nés de la liberté. Puis, comme leur but est toujours au fond d’établir en tout lieu leur ascendant et d’ouvrir de nouveaux débouchés à leur infatigable commerce, ils trouvent plus de facilités pour pénétrer dans les peuples et pour contenir les gouvernemens, en venant au secours des mécontens et en prolongeant les dissensions intestines. Cette conduite, qui satisfait à la fois leurs intérêts et leurs idées, est celle qu’ils ont naturellement adoptée en Espagne, et l’on a vu long-temps un ambassadeur anglais à Madrid se faire le centre des complots des exaltés, comme on voit encore aujourd’hui des agens anglais se répandre partout dans la Péninsule et y propager les mêmes opinions.

Tel est l’état véritable de l’Espagne constitutionnelle. D’un côté, les modérés, la reine, les sympathies pour la France ; de l’autre, les exaltés, les sociétés secrètes, l’impulsion anglaise. Chacun des deux partis a dû, comme on pense bien, faire de grands efforts pour se concilier Espartero. Dans le commencement de sa fortune, le généralissime a manifesté des préférences pour le parti modéré, et il n’y avait pas d’injures que les exaltés ne publiassent alors contre lui. Depuis, les obsessions et les flatteries dont il a été entouré, la conspiration permanente qui s’est établie au milieu de son état-major, les résistances qu’il a trouvées dans le gouvernement contre les prétentions exagérées de son ambition, l’ont amené à se compromettre peu à peu avec les exaltés, et ont fini par lui faire faire à Barcelone un pas décisif qui l’a jeté un moment dans les bras du parti révolutionnaire. Nous allons retracer rapidement les principales phases de ce changement radical.

Espartero avait pris son commandement peu après les scènes de la Granja. Il fut témoin de la désorganisation que cet événement apporta dans toute l’Espagne. L’acte brutal du sergent Garcia, qu’il devait imiter plus tard, l’avait révolté ; les conséquences de l’administration qui suivit ne firent qu’accroître son mécontentement. Placé à la tête de l’armée dans les circonstances les plus difficiles, il vit tout ce que laissait de vide dans un pays l’absence d’un gouvernement régulier. Impérieux comme il l’était, et ami de l’autorité, il se prononça contre le ministère Calatrava, tout en affectant de ne se mêler que de ce qui le regardait directement, l’armée. Sa première intervention dans les affaires, tout indirecte qu’elle fut, amena la chute de ce ministère.

C’était au mois d’août 1837. Don Carlos venait de lever le siège de Madrid, et l’armée d’Espartero campait aux portes de la capitale qu’elle était venue défendre. Des officiers de la garde royale, réunis à Pozuello de Aravaca, firent une adresse à la reine pour demander le renvoi du ministère. Les ministres demandèrent à leur tour que les auteurs de cet acte d’insubordination fussent punis suivant les lois militaires ; Espartero s’y refusa. Il y eut alors conseil des ministres pour délibérer sur les moyens de rétablir dans l’armée l’ordre et l’obéissance ; ils ne s’entendirent pas et donnèrent leur démission. Dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres, Espartero avait laissé faire plus qu’il n’avait fait lui-même. Il n’en eut pas moins, aux yeux de tous, la responsabilité de ce qui venait de se passer ; les exaltés le traitèrent comme un Cromwell, et les modérés lui firent fête comme à un libérateur, ne songeant pas qu’ils glorifiaient ainsi un terrible précédent qui pouvait plus tard être tourné contre eux.

Dans le ministère qui fut nommé en remplacement de celui qui tombait, Espartero était président du conseil et ministre de la guerre. Il n’accepta pas et fit nommer à sa place, comme ministre de la guerre, un homme dont il était sûr, l’ayacucho Alaix. Sa rupture avec les exaltés n’en fut pas moins complète et prolongée. Le, général Seoane ayant vivement attaqué la conduite des officiers signataires de l’adresse anti-ministérielle, Espartero répondit dans les journaux avec non moins de vivacité. Le nom de M. Mendizabal fut mêlé à cette polémique ; il répliqua ; Espartero répliqua à son tour. Dans toutes ces lettres, Espartero montrait une grande abnégation politique et une profonde soumission à la reine. Malheureusement cette grande modestie cachait un orgueil tout castillan et un intraitable désir de domination qui devait bientôt altérer la bonne harmonie entre le gouvernement et lui.

On lui offrit souvent d’être ministre ; il refusa toujours, mais il en résulta que son quartier-général devint un pouvoir dans l’état. Il ne se souvint bientôt plus de l’existence du gouvernement que pour lui adresser des plaintes amères sur le dénuement où on laissait l’armée, tandis qu’au contraire la nation s’épuisait pour elle. Il eut une première discussion avec les ministres, à la fin de juillet 1838, qui se termina amiablement. Peu à peu, les choses s’envenimèrent ; à mesure que sa puissance militaire croissait, ses prétentions s’augmentaient aussi. Quand les négociations s’ouvrirent pour la convention de Bergara, il procéda en souverain, sans rendre compte au ministère. Les ministres n’osèrent pas le rappeler au devoir, mais ils se promirent de prendre plus tard leur revanche. Les ovations qu’il reçut à Barcelone, après la retraite de don Carlos, achevèrent de l’enivrer.

Cependant les élections de 1839 avaient amené dans les cortès une majorité exaltée, et le ministère de M. Perez de Castro luttait péniblement contre cette majorité. Le gouvernement profita de la force que la pacification des provinces basques venait de donner au pouvoir pour dissoudre le congrès et faire appel à de nouvelles élections. En même temps, le ministère fut modifié dans un sens plus modéré, et des hommes comme MM. Montes de Oca et Calderon Collantes, connus pour appartenir aux opinions les plus fortement conservatrices, y furent appelés. Cette modification ministérielle aurait dû être du goût d’Espartero, car la question qui avait été le plus vivement débattue entre le cabinet et les cortès dissoutes avait été précisément celle des fueros, que la convention de Bergara avait garanties aux provinces du nord, et le décret qui reconnaissait ces fueros, obtenu des chambres avec beaucoup de peine, avait paru à Madrid le même jour que le changement de ministère. Mais cette solidarité politique du gouvernement et du général disparut devant une question d’amour-propre. Trois ministres avaient été changés, et parmi eux le ministre de la guerre, les cortès avaient été dissoutes, des élections nouvelles avaient été décrétées, et Espartero n’avait pas été consulté.

Le gouvernement de la reine, il faut le reconnaître, manqua complètement de tact politique en cette occasion. Sans doute, à ne prendre conseil que des principes, Espartero n’était qu’un général dont le premier devoir était l’obéissance ; mais ce général disposait en maître de la seule force organisée qu’il y eût dans le pays, il venait d’exclure le prétendant du territoire national, et il travaillait à pacifier le reste de la Péninsule. Sans doute aussi ses exigences étaient extrêmes, son caractère irritable, ses prétentions souvent abusives ; mais en flattant son orgueil par des preuves de déférence habilement calculées, on aurait pu l’amener à se compromettre en faveur du remaniement qui venait d’avoir lieu. Dans tous les cas, il ne fallait rompre avec lui qu’autant qu’on était sûr d’opposer à son ascendant un ascendant supérieur. Sans se rendre compte de ce qui en résulterait, les ministres ne donnèrent communication de leur coup d’état à Espartero que lorsque tout fut fini, et pendant que les journaux du gouvernement à Madrid annonçaient arrogamment que l’adhésion ferme et loyale du duc de la Victoire n’était pas douteuse. Espartero fut profondément blessé de ce procédé.

C’est par cette brèche que l’intrigue exaltée est enfin parvenue à s’introduire dans le cœur naturellement loyal du généralissime. Il y avait auprès d’Espartero un homme qui jouissait de toute sa confiance ; c’était le brigadier Linage, qui remplissait au quartier-général les fonctions de secrétaire, poste très important en Espagne, où les attributions ne sont pas aussi définies qu’en France. Ce Linage, qui a été long-temps, sous Ferdinand VII, secrétaire du comte Casa-Eguia, alors capitaine-général de Galice, est un homme ambitieux et habile, qui n’appartient en propre à aucun parti, et qui est prêt à les servir tous. Il est parvenu à se rendre absolument nécessaire à Espartero, qui ne voit, ne parle et n’écrit que par lui. C’est lui qui fait la correspondance privée d’Espartero aussi bien que ses ordres du jour ; quand le généralissime joue au trésillo, c’est lui qui donne pour Espartero, qui ramasse les cartes et qui les montre à son maître, nonchalamment couché. Les exaltés avaient eu soin de s’assurer d’avance de lui, et il n’épargnait rien pour semer autour du duc de la Victoire des préventions contre les ministres. Il était aidé et souvent dirigé, dans ses manœuvres au quartier général, par des commissaires anglais, qui avaient su se concilier l’estime et l’amitié du généralissime. Le gouvernement français avait envoyé aussi des commissaires ; mais impuissans contre ces intrigues, ils étaient sans influence.

Promptement avertis du mécontentement d’Espartero, les exaltés se hâtèrent de faire tous leurs efforts pour l’exploiter à leur profit. De sourdes rumeurs ne tardèrent pas à courir sur les rapports du ministère avec le quartier-général, et contribuèrent à aigrir le dissentiment. Une polémique s’établit dans les journaux sur les dispositions du duc de la Victoire ; enfin, moins d’un mois après la dissolution des cortès, parut dans le journal exalté d’Aragon la fameuse lettre de Linage. Dans cette lettre, le secrétaire d’Espartero, tout en ayant soin de conserver en apparence une situation équivoque et mesurée, se déclarait implicitement contre le ministère. Le duc de la Victoire était bien loin, disait-il, de prétendre exercer une action quelconque sur les affaires de l’état, et il éprouvait le besoin de démentir hautement tout ce qui avait été dit à ce sujet ; mais il était vrai que, selon l’opinion du noble duc, la dissolution des chambres n’aurait pas dû être prononcée, et que les diverses mutations qui avaient eu lieu dans le personnel des administrations publiques étaient, toujours au jugement du duc, beaucoup plus nuisibles qu’utiles. La lettre finissait, comme toujours, par de chaleureuses protestations de dévouement au trône d’Isabelle II, à la régence de son auguste mère, et à la constitution de 1837.

Cette lettre fit beaucoup de bruit. C’était le pendant de l’adresse des officiers de Pozuelo. Si Espartero ne l’avait pas dictée, comme on l’a dit, à coup sûr il l’avait autorisée : ces façons d’agir, détournées et pleines de réticences, étaient tout-à-fait dans ses habitudes. Quoique le manifeste ne fût pas absolument en faveur des exaltés, ceux-ci crièrent victoire, et toutes les voix du parti célébrèrent les louanges d’Espartero d’un bout de la Péninsule à l’autre. Le moment était des plus critiques, car c’était le moment des élections. Les deux partis se livraient un combat acharné autour de l’urne du scrutin, et celui des deux qui pouvait y jeter l’épée d’Espartero se croyait sûr de la victoire. Les ministres en masse offrirent leur démission. La reine les pria de garder encore quelque temps leurs portefeuilles, et écrivit au duc pour lui demander des explications. Espartero répondit d’une manière évasive sur le ministère, mais en renouvelant les plus brûlans témoignages d’une fidélité enthousiaste à la cause des deux reines. Après bien des négociations, les choses parurent s’arranger ; le brigadier Linage, dont le renvoi avait été demandé, ne fut pas destitué par Espartero, mais il écrivit aux journaux d’Aragon une seconde lettre qui rectifiait et atténuait sur certains points la première, et les ministres retirèrent leur démission.

On sait ce qui arriva des élections accomplies au milieu de ces démêlés ; elles produisirent, malgré l’esclandre d’Espartero, une immense majorité modérée. Les ministres furent soutenus par ce succès dans leur sourde rivalité avec le généralissime. De leur côté, les exaltés n’épargnèrent rien pour exciter encore les susceptibilités d’Espartero, afin de regagner par lui le terrain que les élections leur avaient fait perdre. La première tentative qu’ils avaient faite pour l’attirer à eux n’avait réussi qu’en partie ; ils n’en continuèrent qu’avec plus d’ardeur leur travail autour de lui. Les journaux et les orateurs français ayant imprudemment exagéré vers le même temps la part que la France avait prise à la convention de Bergara, on en profita pour dire à Espartero que la France voulait le rabaisser, ce qui ne contribua pas peu à l’irriter davantage, car il est aussi jaloux de sa gloire que de son pouvoir.

Une affaire survenue à la fin de janvier 1840, acheva de brouiller irrévocablement le ministère et Espartero. Un homme fatalement connu dans les fastes sanglans de la révolution espagnole, don Eugenio Aviraneta, arriva un jour à Sarragosse, venant de Madrid. Quoique cet homme eût été dans d’autres temps un des agens les plus violens du parti exalté, il est certain qu’il avait alors une mission secrète du gouvernement de la reine. On a su depuis que cette mission était pour la France, où Aviraneta est venu plus tard la remplir ; mais des avis envoyés de Madrid à Espartero lui avaient annoncé que le voyage de cet émissaire avait pour but de provoquer un soulèvement dans son armée, pour lui enlever son commandement. Dès son arrivée à Sarragosse, où des ordres venus du quartier-général l’avaient précédé, Aviraneta fut arrêté et interrogé par le gouverneur militaire. Il eut beau présenter des passeports parfaitement en règle, il fut jeté en prison ; alors, quand il vit que l’affaire était sérieuse et qu’on ne plaisantait pas, il se décida à faire usage d’une passe qu’on trouva cousue dans ses habits.

Cette passe était écrite, dit-on, de la main du ministre de l’intérieur lui-même, et donnait ordre à toutes les autorités civiles et militaires, non-seulement de porter aide et appui à don Eugenio Aviraneta, mais de lui obéir. Don Tiburcio Zaragoza, gouverneur militaire de Sarragosse, envoya copie de cette pièce à Espartero, en lui demandant de nouvelles instructions ; Espartero répondit par l’ordre formel de conduire Aviraneta au quartier-général où il devait être fusillé. Don Tiburcio se disposa donc à faire enlever le prisonnier, mais le chef politique refusa de le laisser partir, déclarant qu’il ne pouvait reconnaître légalement que les ordres du ministre de l’intérieur. Dans l’intervalle, une dépêche d’Espartero avait été adressée à Madrid au ministre de la guerre ; de son côté, le chef politique avait écrit aussi au ministre de l’intérieur, pour demander ce qu’il devait faire. La réponse arriva courrier par courrier au quartier-général ; le général Narvaez, ministre de la guerre, répondait à Espartero en confirmant les termes de la passe trouvée sur Aviraneta, et en ordonnant la mise en liberté du prisonnier, ce qui eut lieu, non sans une forte explosion de dépit et de colère de la part du duc.

On voit que, dans cette affaire, Espartero, tout puissant qu’il était, avait eu le dessous : il en conserva un ressentiment implacable. Il a pu sans doute se convaincre plus tard que le but qu’on avait prêté au voyage d’Aviraneta n’était pas fondé, et que la mission de cet agent secret n’avait rien de commun avec son armée ; mais l’orgueil blessé du généralissime ne voulut rien voir et rien comprendre. Son autorité avait été méconnue, c’était assez. Les exaltés ont été par eux-mêmes étrangers à cet incident ; il est même à remarquer que les antécédens exaltés d’Aviraneta, la part qu’il avait prise aux complots les plus révolutionnaires, en qualité d’agent des sociétés secrètes, étaient présentés par Espartero comme des raisons décisives pour n’avoir aucune pitié pour lui. L’affaire n’en fut pas moins ce qui pouvait arriver de plus heureux aux exaltés ; elle fit éclater définitivement les hostilités entre le ministère et Espartero, elle altéra même le respect profond que le duc de la Victoire affectait pour la reine. Il est à croire qu’Espartero a commencé dès ce moment à s’éloigner en secret de la reine Christine ; c’était en effet par l’ordre de la régente elle-même que les ministres avaient répondu si résolument à ses demandes d’explications.

Espartero ne tarda pas à donner une preuve éclatante de son irritation. Le moment étant venu de faire des promotions dans l’armée, il proposa insolemment Linage, l’auteur du fameux manifeste, celui dont tous les ministres avaient demandé la révocation, pour le grade de maréchal-de-camp. Quelques ministres considérèrent cette proposition comme une injure et déclarèrent qu’ils ne consentiraient jamais à se démentir ainsi ; les autres pensèrent au contraire que, puisque le cabinet avait consenti à rester après la publication de la lettre de Linage, il était engagé sur cette question et ne pouvait pas se montrer intraitable après avoir cédé. C’était d’ailleurs le moment où les opérations militaires paraissaient près de recommencer ; tout annonçait que le dernier champion de la cause carliste, Cabrera, allait être forcé de céder devant l’ascendant vainqueur d’Espartero. Une rupture avec le généralissime aurait tout remis en question. Le gouvernement céda ; Linage put revêtir l’écharpe de maréchal-de-camp, et les trois ministres dont l’entrée aux affaires avait tant choqué Espartero quelques mois auparavant, MM. Narvaez, Montes de Oca et Calderon Collantes, se retirèrent volontairement.

Cette concession aurait dû calmer Espartero ; elle ne fit que lui donner plus de confiance. Dans ces divers changemens ministériels, deux ministres étaient restés debout, le président du conseil, M. Perez de Castro, et M. Arrazola, ministre de la justice. Tout le ressentiment du généralissime se porta sur eux, et il ne songea plus qu’à les renverser à leur tour, afin qu’il fût bien démontré que nul ne pouvait résister à son autorité.

Cependant les cortès nouvellement élues s’étaient rassemblées, et leur esprit fortement modéré s’était manifesté dès leurs premières discussions. Les ministres crurent le moment venu de frapper un grand coup, et ils proposèrent le fameux projet de loi sur les ayuntamientos, ou municipalités. Par ce projet de loi, l’influence des exaltés était ruinée sans retour. D’après le système électoral actuellement en vigueur, les municipalités exercent une grande action sur les élections pour le congrès ; elles sont elles-mêmes instituées, depuis les évènemens de la Granja, dans les formes réglées par la constitution de 1812, c’est-à-dire sur des bases extrêmement démocratiques. La nouvelle loi, en changeant le système, les enlevait à l’impulsion des clubs, et tranchait ainsi dans sa racine toute intervention des exaltés dans le gouvernement. Les dernières élections avaient prouvé que, même avec des municipalités élues sous l’empire de la constitution de 1812, et en présence de l’opposition du tout-puissant Espartero, l’élan irrésistible de l’esprit public pouvait donner une majorité modérée ; que serait-ce donc quand le pouvoir municipal, source de l’élection, ne serait plus livré à la multitude !

Les exaltés, sentant bien que c’était là pour eux une question de vie ou de mort, se disposèrent à livrer un combat à outrance. Leur dernier espoir était désormais dans le quartier-général ; ils entourèrent plus que jamais Espartero. Au retour de la belle saison, le généralissime avait repris enfin ses opérations, et les petits châteaux-forts de Cabrera tombaient un à un devant lui. Les journaux révolutionnaires l’accablèrent à ce sujet d’adulations incroyables ; tous les vieux héros de l’Espagne, tous les grands hommes de guerre du monde, n’étaient rien auprès du vainqueur de Mirambel et de Castellote. Il est impossible de savoir où s’arrêtaient, au milieu de tant de triomphes, les rêves orgueilleux de son état-major, provoqués et encouragés par les sociétés secrètes. C’était presque trop peu de la puissance suprême pour celui qui effaçait par ses victoires tout l’éclat des victoires impériales, et le dernier de ses lieutenans pouvait prétendre aux plus hautes destinées !

Ce fut au milieu de ces luttes politiques, compliquées par l’enivrement où le succès jetait l’armée, que la reine-régente signifia brusquement au président du conseil la résolution qu’elle avait formée d’aller prendre les eaux de Barcelone avec sa fille. Le ministère en fut stupéfait. On tenta les plus grands efforts pour dissuader la reine de ce projet ; elle fut inébranlable.

On a donné beaucoup d’explications de ce voyage royal ; voici quelle est la plus vraisemblable. D’abord l’état de la jeune reine, qui préoccupe beaucoup sa mère, exigeait réellement l’emploi des bains sulfureux ; mais ce n’était pas là le seul motif du voyage, car il y a des bains sulfureux ailleurs qu’à Barcelone. Le véritable but de la reine Christine, c’était de voir Espartero. Le généralissime lui était personnellement fort peu connu ; elle ne l’avait vu qu’une fois, et dans un temps où il ne se doutait pas encore de son avenir. Comme elle n’avait rien épargné pour se l’attacher, elle fondait sur lui beaucoup d’espérances. Depuis long-temps elle entretenait avec lui une correspondance privée, qui avait souvent inquiété ses ministres. En même temps qu’elle le comblait de titres et d’honneurs, elle avait attaché à sa personne la duchesse de la Victoire, et lui avait donné auprès d’elle le premier rang. De son côté, Espartero ne laissait pas échapper une seule occasion de protester du dévouement le plus exalté pour sa souveraine. « Je suis Manchego, disait-il sans cesse, du pays de don Quichotte, et aussi galant chevalier que le héros de Cervantes ; la dame de mes pensées est une reine, et, pour la servir, il n’est rien que je ne sois prêt à faire avec bonheur. »

Ce langage chevaleresque n’avait pas changé au plus fort des démêlés d’Espartero avec le ministère. Or c’est une tendance naturelle aux princes constitutionnels que de se distinguer de leurs ministres et d’admettre aisément que l’attachement le plus absolu à leur personne peut se concilier avec l’hostilité envers les hommes qui gouvernent en leur nom. Quelle que fût la sympathie de la reine Christine pour la ligne politique suivie par son conseil, elle comprenait très bien qu’Espartero fût tout autre pour elle que pour ses ministres. Sans doute aussi elle comptait essayer sur lui cet entraînement qu’elle a presque toujours exercé jusqu’ici sur ceux qui ont eu l’honneur de l’approcher, et qui tient à la distinction très réelle de son esprit, unie à la séduction de ses manières et de sa personne. Que voulait-elle faire du dévouement d’Espartero après s’en être assurée par elle-même ? C’est son secret. Tout ce qu’il est possible de dire, c’est que l’union franche et durable des deux seules forces de l’Espagne, la royauté et l’armée, aurait enfin créé dans ce malheureux pays ce qui lui manque depuis sept ans, un pouvoir, et c’est sans doute ce que la reine Christine avait senti quand elle se résolut à aller elle-même au-devant de son armée victorieuse.

Mais elle avait compté sans ses ennemis, les chefs des sociétés secrètes ; elle n’avait pas non plus suffisamment mesuré la portée de la mauvaise humeur d’Espartero contre ses ministres. Après tout, c’était elle qui les maintenait au pouvoir, ces hommes dont le généralissime avait eu un jour à se plaindre ; elle s’était associée à leurs actes, à leurs idées politiques, ainsi qu’aux votes de ces cortès élues hors de l’influence d’Espartero, et presque contre son influence. Quelle que fût la tendance naturelle du généralissime vers les opinions modérées, il suffisait que ces opinions fussent celles du cabinet pour qu’il ne leur fût pas favorable. Cette fameuse loi des ayuntamientos, que les cortès venaient de voter, elle devait avoir à ses yeux une tache indélébile dans son origine. Ne savait-on pas d’ailleurs que les exaltés et les Anglais avaient précédé la reine au quartier-général, et y avaient établi de longue main leur ascendant sur l’esprit faible et ballotté du duc de la Victoire ? Ne savait-on pas que les partis révolutionnaires ne reculent devant aucun moyen de parvenir momentanément à leurs fins, sans s’inquiéter de l’avenir, et qu’ils ne craignent pas, pour tenter à un jour donné l’ambition d’un homme dont ils ont besoin, de lui offrir ce qu’une tête couronnée ne peut promettre, l’autorité illimitée et absolue ?

Dès que ce fatal voyage fut décidé, la lutte entre le ministère et Espartero éclata par une question d’itinéraire. Les ministres et la reine elle-même voulaient que le voyage se fît par Valence ; Espartero insista pour qu’il eût lieu par Sarragosse et l’Aragon. La route de Valence présentait au cabinet cet avantage, que la reine devait y rencontrer d’abord un corps d’armée sous les ordres du général O’Donnell, dont la loyauté était éprouvée ; du côté de l’Aragon, c’était parmi les divisions commandées par Espartero lui-même que la reine arrivait directement. Chacune des deux opinions fut soutenue de part et d’autre avec obstination. La prise de Morella survint, qui décida la question. Espartero fit valoir en faveur de son avis cet évènement si heureux pour la cause de la reine Isabelle. La régente ne crut pas pouvoir se refuser à se rendre par le plus court chemin au milieu de l’armée qui venait d’abattre ce dernier rempart de la faction, et le passage par l’Aragon fut résolu. Si l’autre parti avait été pris, le dénouement aurait pu être changé.

Les reines partirent, comme on sait, accompagnées de trois ministres, M. Perez de Castro, président du conseil ; M. le comte de Cléonard, ministre de la guerre, et M. Sotelo, ministre de la marine ; la régente avait choisi ce dernier à cause de la vieille amitié qui l’unissait au duc de la Victoire. Les exaltés avaient tout préparé d’avance sur le chemin pour que la réception faite à LL. MM. fût significative. Ce fut à Sarragosse que la régente dut voir pour la première fois ses illusions s’évanouir. La municipalité lui adressa une harangue insolente ; une population grossière la poursuivit partout des cris de vive la constitution ! vive la duchesse de la Victoire ! a bas la loi sur les ayuntamientos ! Il n’était plus temps de reculer ; elle poursuivit son chemin et arriva à Lérida, où l’attendait Espartero.

Les ministres allèrent les premiers rendre visite au généralissime. Le ministre de la marine, M. Sotelo, fut chargé, comme son ami, de le voir d’abord ; M. Sotelo revint très inquiet de cette entrevue et très peu satisfait du langage qu’il avait entendu. Après le ministre de la marine vint le ministre de la guerre, M. le comte de Cléonard ; mais ni lui ni le duc ne touchèrent un mot de politique. Enfin il n’y eut pas jusqu’au vieux président du conseil qui ne crût devoir, malgré son âge, faire le premier pas auprès du puissant Espartero. Celui-ci était déjà devant la porte de son habitation, entouré de son état-major et prêt à partir pour se rendre chez la reine, quand M. Perez de Castro se présenta. Il ne prit pas la peine de rebrousser chemin pour recevoir le président du conseil ; s’excusant sur la nécessité où il était de se rendre chez sa majesté, il se mit à marcher à grands pas dans la rue. M. Perez de Castra le suivit comme il put, le félicitant sur ses victoires, et disant que les ministres de la couronne avaient la ferme confiance qu’au besoin l’épée victorieuse du noble duc sortirait du fourreau pour le maintien de l’ordre. Espartero répondit à cette dernière phrase par un geste négatif, mais sans ouvrir la bouche, et quand il fut arrivé devant la maison qu’habitait sa majesté, il entra, laissant M. Perez de Castro confondu.

Espartero vit la reine une première fois ce jour-là ; il la revit quelques jours après à Esparraguerra. Il fut, dit-on, insignifiant dans la première entrevue, injurieux et violent dans la seconde. Dès le premier jour, il aborda la question politique et se prononça contre le ministère, contre les cortès, contre la loi des ayuntamientos. La reine, reconnaissant dans les argumens dont il se servait les suggestions étrangères qui l’avaient poussé, entreprit de lui répondre et lui répondit en effet avec une grande supériorité. Battu sur tous les points, il se retira, non sans avoir été quelque peu subjugué. Quand il revint, il avait changé de ton ; il ne discutait plus, il commandait. La reine résista avec courage cette fois, comme elle avait précédemment débattu avec esprit ; mais elle avait désormais perdu tout espoir de ramener Espartero : son rêve était dissipé.

Barcelone accueillit leurs majestés avec un enthousiasme extraordinaire. On vit dans cette terrible ville, que tant de scènes sanglantes ont souillée, les portraits des deux reines exposés dans toutes les rues, entre deux cierges allumés. La foule se découvrait en passant devant ces images révérées, comme si elles eussent été l’objet d’un culte religieux. La population de Barcelone s’était accrue pour ces jours de fête d’un concours immense venu de la côte et des îles ; les autorités de la province de Tarragone eurent à expédier pour leur part plus de quarante mille passeports.

Les premiers jours se passèrent en réjouissances ; mais la reine et les ministres étaient loin de partager l’allégresse générale. Ils savaient qu’Espartero viendrait à Barcelone, dès qu’il aurait pris Berga et dispersé les restes de la faction, et ils ne doutaient pas que son arrivée ne fût le signal de graves évènemens. L’ayuntamiento de Barcelone, élu sous l’empire de la constitution de 1812, et composé des plus fougueux descamisados, attendait au contraire avec impatience l’arrivée du duc de la Victoire. Depuis l’arrivée des reines, cet ayuntamiento ne laissait pas échapper l’occasion de braver l’autorité royale. De son consentement, des écriteaux contenant les articles de la constitution tracés à la main avaient été suspendus à tous les piliers de bois qui soutiennent les réverbères de la Rambla, et celui de ces articles qui est relatif au serment royal avait été placardé en gros caractères dans le vestibule du théâtre, afin que la reine Christine ne pût s’empêcher de le voir en passant.

Enfin le journal progressiste de Barcelone, El Constitucional, annonça le 12 juillet que le comte-duc (c’est ainsi qu’on l’appelle quelquefois), était à Martorell, et qu’il entrerait à Barcelone le lendemain. Le 13, dans la matinée, une foule immense se porta à sa rencontre avec des branches d’olivier et de laurier. Dès qu’Espartero aperçut ces flots de peuple, il quitta son escorte, et s’avança seul au milieu de la foule, qui l’entoura et le porta en quelque sorte en triomphe, lui et son cheval. Des cris frénétiques retentissaient partout sur son passage, et parmi ces cris éclatait de temps en temps celui de mort aux Français qui est un des cris de ralliement des exaltés. La multitude chantait en même temps des chansons composées pour la circonstance, et qui mêlaient des injures contre la France aux adulations les plus emphatiques pour le héros national. Espartero, ému et ravi, répondit à toutes ces démonstrations que ce jour était le plus beau de sa vie, et que toutes ses victoires, toutes ses dignités, l’avaient moins touché que cette réception.

Le même jour, à cinq heures de l’après-midi, le comte-duc se présenta chez la reine ; l’audience se prolongea une heure et demie. Espartero renouvela ses propositions d’Esparraguerra ; la reine accepta la conversation, et discuta avec lui quelques noms pour le nouveau ministère, mais ils se séparèrent sans avoir rien conclu.

Cependant la loi sur les ayuntamientos, discutée et adoptée par les deux chambres, était partie de Madrid le 8 juillet : elle arriva à Barcelone le 14 à midi. Les ministres avaient écrit à leurs collègues de la faire passer par Valence, parce que le courrier qui la portait aurait pu être arrêté sur la route de Lérida, occupée par l’armée d’Espartero. La reine ne voulut pas donner sa sanction à la loi sans voir encore une fois le généralissime ; elle le fit appeler, et discuta long-temps avec lui sur les inconvéniens qu’il pouvait y avoir à refuser la sanction royale à une loi qui avait subi toutes les épreuves constitutionnelles. Espartero s’obstina beaucoup plus par orgueil que par conviction ; la reine, justement irritée, fit venir ses ministres dès qu’Espartero fut sorti, et signa. Le même soir, la loi sanctionnée fut expédiée pour Madrid, dans le plus grand secret, avec ordre de la promulguer immédiatement.

Espartero apprit dans la journée du 15 que la reine avait signé. Il entra dans une violente colère, se renferma chez lui, se mit au lit et envoya sa démission. Cette démission ne pouvait pas être acceptée ; elle ne le fut pas. C’était Linage qui avait rédigé la lettre à la reine où Espartero expliquait ses motifs ; cette lettre, qui accusait la reine d’avoir manqué à sa parole, et qui donnait aux ministres l’épithète de carlistes, fut en partie rendue publique. Il s’ensuivit une grande émotion dans Barcelone. Un bataillon des guides de Luchana, véritable garde royale d’Espartero, était entré dans la ville avec son général ; les soldats de ce bataillon se répandirent dans les tavernes en criant contre l’horrible ingratitude dont on venait de récompenser les services du duc de la Victoire. Linage et l’état-major tout entier tenaient le même langage dans les cafés, sur les places publiques. L’ayuntamiento, de son côté, préparait ses bullangeros (émeutiers).

Le général Van-Halen, capitaine-général de la Catalogne, créature d’Espartero, était alors aux eaux de Caldas ; on lui fit dire de l’état-major, par un adjudant, de rentrer sans délai à Barcelone. Des ordres furent expédiés en même temps aux généraux Ayerbe, Castañeda et Clémente, qui commandaient des divisions d’avant-garde, pour qu’ils eussent à se diriger sur Barcelone à marches forcées ; quarante mille hommes entourèrent bientôt la ville. Ce général démissionnaire, qui rassemblait toutes ses forces pour lutter contre une femme, était de plus commandant-général de la garde royale, qui ne pouvait bouger sans son ordre ; les autorités militaires de la province lui appartenaient ; l’ayuntamiento lui obéissait ; il avait dans ses mains toute la puissance. La reine et les ministres étaient sans défenseurs.

Cependant l’orgue de Barbarie allait jouant dans les rues de Barcelone l’air convenu qui sert de rappel dans les jours d’émeute. A cette convocation bien connue, on vit paraître par groupes sur les places publiques ces hommes que le baron de Meer avait désarmés, et qui ne se montrent que dans les momens sinistres. Le 18, dans l’après-midi, au moment où les préparatifs de la sédition devenaient flagrans, Espartero alla voir de nouveau la reine. Il espérait sans doute la trouver intimidée par la concentration de ses troupes sur Barcelone et par les démonstrations non équivoques qui commençaient à éclater dans la rue. La reine montra un courage inébranlable : Tu es commandant des troupes, dit-elle à Espartero, tu me réponds de l’ordre. Espartero répondit qu’il fallait choisir entre le ministère et lui, et que, si la reine ne révoquait pas la sanction qu’elle avait donnée à la loi des municipalités, elle verrait couler le sang en abondance, sangre hanta le rodilla, du sang jusqu’au genou.

Si la reine avait été peu émue de ces menaces ; les ministres en furent plus frappés. Ils se réunirent dans cette soirée du 18, et décidèrent qu’ils donneraient leur démission pour sauver la reine en se sacrifiant. Quand ils apportèrent leur démission à sa majesté, elle les invita à la garder jusqu’à ce qu’ils fussent contraints par une violence matérielle. Cette violence ne devait pas se faire attendre. Dès qu’Espartero fut rentré chez lui sans avoir rien obtenu, les attroupemens grossirent et devinrent menaçans. A l’entrée de la nuit, les membres de l’ayuntamiento se déclarèrent en permanence à l’hôtel-de-ville. A neuf heures du soir, il y avait sur la place San-Jayme un rassemblement de plus de deux mille individus, qui vociféraient des vivats en l’honneur de la constitution et d’Espartero, entremêlés des cris de mort aux ministres !

Les séditieux commencèrent par dresser des barricades à l’extrémité de toutes les rues qui débouchaient sur la place ; mais cette précaution ne fut que pour la forme, ils savaient très bien qu’ils ne seraient pas attaqués. Quelques-uns de leurs groupes forcèrent le dépôt d’armes de la sous-inspection de la milice nationale, qui ne fut pas défendu ; on y trouva huit cents fusils, qui furent aussitôt distribués dans la foule. Une députation de l’'ayuntamiento se mit alors à la tête du rassemblement armé, et se dirigea vers la place de Santa-Anna, où demeurait Espartero. Le généralissime était alors tellement emporté par la passion, qu’il fit bon accueil à cette tourbe tumultueuse ; il parut à son balcon, harangua le peuple, qui le salua de ses acclamations, et consentit à se mettre en marche vers le palais, au milieu de la nuit, accompagné de cette étrange escorte.

La reine était avec ses ministres quand on entendit venir au loin les clameurs confuses du rassemblement. Christine invita gaiement les ministres à venir voir l’émeute. MM. Perez de Castro, de Cléonard et Sotelo obéirent, et se rendirent avec sa majesté, à travers plusieurs appartemens, jusqu’à un balcon fermé de persiennes qui donnait sur la place du palais. Il était alors près de minuit. La garde royale, agissant d’elle-même et sans ordre, avait empêché cette insurrection factice de pénétrer jusque sur la place ; des groupes stationnaient au débouché des diverses rues, et ne cessaient de pousser des cris de mort aux ministres ! accompagnés des injures les plus grossières pour la régente. Bientôt un bruit confus de vivats commença à sortir de l’une de ces rues ; on vit briller et s’avancer les deux lumières d’une berline que la multitude environnait ; cette berline traversa les groupes et entra dans la place, se dirigeant vers le palais, au milieu des vociférations les plus violentes. Le reine reconnut avec autant d’étonnement que de douleur la voiture du duc de la Victoire : elle n’avait jamais pu croire qu’il irait aussi loin.

Il n’était plus temps pour les ministres de songer à sortir du palais. Toutes les avenues étaient entourées. La reine les conduisit elle-même dans sa chambre à coucher et les y laissa pour aller recevoir la visite qui lui arrivait à pareille heure et avec de pareils préliminaires. Bientôt se présenta Espartero, accompagné de sa femme, la duchesse de la Victoire, et des généraux Valdès et Van-Halen. Tous quatre s’empressèrent à l’envi d’assurer la reine qu’elle n’avait rien à craindre ; que cette explosion populaire, provoquée par l’obstination des ministres, n’aurait aucune suite funeste ; qu’eux-mêmes n’étaient accourus aux premiers cris de l’émeute que pour venir en aide à sa majesté et la défendre à tout événement. La reine accueillit ces démonstrations avec une froide réserve. Elle dit à Espartero que les ministres lui ayant donné leur démission, elle se voyait bien forcée de céder sur ce point ; mais elle persista dans son refus de révoquer la sanction donnée et de dissoudre les cortès. Aucune insistance ne put la fléchir, et cependant le tumulte continuait au dehors.

Vers trois heures du matin, Espartero sortit à pied, et alla annoncer aux groupes que les ministres se retiraient. Les rassemblemens se dispersèrent alors avec des cris de triomphe. A quatre heures du matin, le duc et la duchesse de la Victoire, les généraux Van-Halen et Valdès sortirent de chez la reine. Dès qu’on se fut bien assuré qu’il ne restait plus personne autour du palais, la reine laissa partir ses ministres. M. Perez de Castro, le plus menacé, se réfugia chez le consul de France, M. Gauthier d’Arc, et de là sur le Méléagre, bâtiment français qui se trouvait en rade ; le comte de Cléonard, ministre de la guerre, sur la frégate espagnole Cortès, dont l’équipage était dévoué à la reine. Tous deux partirent pour la France le lendemain. L’émeute ne fit d’autres victimes que quelques gendarmes qui furent surpris seuls et massacrés.

Ainsi s’est passée cette fatale nuit du 18 au 19 juillet. La conduite d’Espartero n’a eu qu’un mobile dans ces évènemens, la haine des ministres qui l’avaient bravé. Les exaltés ont exploité ce sentiment mesquin, pour se faire du généralissime un instrument dans leurs desseins contre la reine, et il a suivi aveuglément l’impulsion qu’ils lui ont donnée jusqu’au moment où sa passion a été satisfaite. Depuis il a voulu s’arrêter. Le ministère qui a été désigné par lui-même, après sa victoire nocturne, a sans doute plus de rapports avec les exaltés qu’avec les modérés ; mais il est loin d’avoir été choisi parmi les chefs du parti, et les exaltés n’ont guère lieu d’en être satisfaits. Dans les jours qui ont suivi le départ des ministres, l’ayuntamiento a voulu continuer ses démonstrations désordonnées ; des rixes et des assassinats ont eu lieu. Espartero a retrouvé alors cette énergie du devoir qui lui avait si complètement manqué au commencement de la crise ; il a mis la ville en état de siège, et l’ordre s’est rétabli.

Maintenant, que va faire Espartero ? Il s’est laissé entraîner à désirer l’autorité suprême ; il l’a. Il n’a seulement pas voulu la partager avec la reine, qui lui en offrait la moitié. Essaiera-t-il de revenir aux modérés qu’il a abandonnés ? Persistera-t-il à servir les exaltés dont il commence à s’effrayer ? Voudra-t-il enfin constituer un gouvernement qui ne s’appuie ni sur les modérés ni sur les exaltés ? De tous les côtés, il trouvera de grands embarras. Il est bien fortement engagé avec les uns et bien profondément brouillé avec les autres. La tactique des exaltés est facile à prévoir. Ils vont lui offrir la régence ; l’acceptera-t-il ? Voudra-t-il détrôner la reine Christine et porter les mains sur la couronne après l’avoir défendue ? Dans tous les cas, il ne doit plus prétendre à conserver auprès du pouvoir son rôle de surveillant inquiet et hautain ; il faut qu’il gouverne à son tour, qu’il prenne en main les rênes de cette révolution espagnole qui a jusqu’ici culbuté tous ceux qui ont voulu la conduire. Sera-t-il plus heureux et plus habile que les autres ? C’est ce que nous verrons. Il s’est mis dans cette situation par entraînement, par faiblesse de caractère, presque sans s’en douter ; saura-t-il mieux désormais ce qu’il fera ?

Son état-major rêve probablement pour lui le destin de Napoléon. Est-il donc à la hauteur d’un si grand avenir ? Un des hommes d’état les plus éminens de l’Espagne a dit : On a joué en France, il y a cinquante ans, un drame appelé la révolution française ; nous l’avons traduit, et nous en avons fait une comédie espagnole. Ce mot, si juste sous tant de rapports, ne pourrait-il pas s’appliquer aussi à Espartero ? Et ne serait-il pas un peu un Napoléon de comédie ?

Sa conduite, dans ces derniers évènemens, a été d’autant plus coupable, qu’il avait devant lui une carrière toute tracée, et qui certes aurait pu suffire à son ambition. Tout n’est pas dit en Espagne après l’extinction de la guerre civile, et il reste beaucoup à faire dans ce pays, depuis si long-temps désolé. Espartero s’est imaginé sans doute que l’armée allait être licenciée, si l’état-major ne s’emparait pas avec elle du pouvoir souverain ; mais l’armée est bien loin d’être devenue inutile depuis que la guerre est finie. Il manque à l’Espagne un gouvernement qui ne soit pas à la merci d’une émeute ; il lui manque une police régulière qui établisse la sûreté des routes, qui arrête leos malfaiteurs, qui donne enfin à cette population si tourmentée le premier des biens, la sécurité. Tout cela ne peut être obtenu que par le secours d’une armée puissante, fidèle, dévouée, soumise à un chef qui se soumette lui-même aux lois de son pays.

Si le généralissime s’était entendu avec la reine, la question était résolue. Certes, s’ils avaient été d’accord sur la marche générale de la politique, la reine ne lui aurait pas refusé cette satisfaction qu’elle lui avait déjà accordée une fois, de changer des ministres qui lui déplaisaient. C’est sur la dissolution des cortès et sur le rappel de la loi des ayuntamientos, c’est-à-dire sur le système politique dont au fond Espartero se soucie fort peu, qu’a surtout porté le différend. Il est faux que la reine ait jamais demandé à Espartero de l’aider à abroger la constitution de 1837 ; c’est au contraire Espartero qui s’est mis dès le premier jour en insurrection contre le pouvoir constitutionnel des deux chambres. Il a arrêté par pur caprice un mouvement régulier, légal, de l’opinion publique ; il a rejeté l’Espagne dans les expériences quand elle était près d’en sortir ; il a rembruni lui-même l’avenir qu’il avait éclairci, et il a forcé son pays à courir encore les hasards des révolutions, quand il pouvait lui être donné d’en être deux fois le pacificateur.

Que pouvait-il désirer encore ? Rien. Tout ce qu’il a demandé, on l’a fait. Il ploie sous les dignités et sous les récompenses. Quand il a voulu, dans sa jalousie, écarter de tout commandement les rivaux qui pouvaient lui faire ombrage, le gouvernement s’est fait le complice de ses petits calculs d’amour-propre. Deux généraux qui avaient rendu de grands services à l’Espagne, et dont l’un avait été son bienfaiteur, Cordova et Narvaez, ont été exclus, pour lui plaire, de toute participation aux travaux de l’armée ; abreuvés de refus et d’humiliations, ils ont été réduits tous deux à une tentative insensée qui a fait mourir Cordova dans l’exil. Le brave capitaine-général de la Catalogne, celui qui avait rétabli dans cette province l’autorité des lois, le baron de Meer, a été sacrifié à sa susceptibilité, et remplacé par l’homme qu’il a désigné. Il a rempli de ses créatures, ayacuchos et autres, tous les emplois militaires. Lui qui aime tant le repos, il pouvait désormais, s’il l’avait voulu, vieillir glorieusement au milieu de tant de puissance et d’honneurs.

C’est à lui maintenant de se tirer comme il pourra du défilé où il s’est jeté. Jamais il ne retrouvera la position tranquille et élevée qu’il a perdue volontairement. Voici qu’on commence à parler de divisions dans sa propre armée. Quelques-uns de ses généraux se séparent de lui et expriment leur mécontentement. Le parti de la reine, un moment abattu, se relève. De leur côté, les exaltés ne veulent pas s’en tenir là, et songent à pousser plus loin leur victoire. De nouvelles crises se préparent. Le danger est grand pour la reine, pour l’ordre pour la société tout entière ; mais il est grand aussi pour Espartero. Il sera intéressant de voir comment il tiendra tête aux tempêtes qu’il aura soulevées.

Disons pourtant, car il faut tout dire, qu’il y a encore une possibilité de rapprochement entre la reine et Espartero. Comblée des faveurs de sa souveraine, la duchesse de la Victoire a toujours été du parti de la reine contre l’état-major ; c’est à elle, mais à elle seule, que peut revenir l’honneur de réconcilier le généralissime avec la mère d’Isabelle. On raconte que, lors de la lettre de Linage, les exaltés ayant voulu lui faire donner une sérénade à Madrid, elle fit venir les musiciens et leur dit qu’ils se trompaient sans doute, que Mme Linage demeurait un peu plus loin, et qu’elle les engageait à se rendre sous ses fenêtres. Pendant le voyage de la reine à Barcelone, elle accompagnait leurs majestés ; un soir, au théâtre, elle fut si confuse d’entendre son nom retentir plus haut que celui de la reine dans les vivats de la foule, qu’elle s’évanouit. Dernièrement enfin, c’est à sa prière qu’Espartero s’est décidé à mettre la ville de Barcelone en état de siège et à sévir contre les perturbateurs. Elle était absente du quartier-général quand Linage a conquis son influence sur l’esprit du généralissime ; elle sera toujours maintenant auprès de son mari, et l’exemple a prouvé qu’Espartero donne souvent raison à qui lui parle le dernier.


  1. Ce qui équivaut à la dignité de maréchal en France.
  2. Il y a en Espagne deux gardes royales, la garde royale extérieure, qui fait partie de l’armée, et l’intérieure, qui est plus spécialement chargée de la garde de la personne du souverain.
  3. Il paraît certain que le gouvernement anglais venait de donner l’ordre du Bain à Espartero lorsque les évènemens de Barcelone ont éclaté ; craignant d’être accusé de connivence dans ces évènemens, lord Palmerston a suspendu l’envoi des insignes.