Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie/Tome I/Chapitre IV

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CHAPITRE IV

CAUSES DE LA CHUTE DE L’EMPIRE. — DÉMEMBREMENT DU POUVOIR IMPÉRIAL. — GONDAR


En adoptant le Christianisme au quatrième siècle, la nation n’aurait rien changé à ses constitutions déjà anciennes. Les forces nationales et leur ordonnance se cimentaient et se confirmaient de génération en génération, sans autres modifications que celles qu’amène naturellement le fonctionnement de toute vie. « Notre pays, disent les traditionnistes, vivait paisiblement sous l’œil de Dieu ; il pratiquait la justice, et nos Empereurs, qui tenaient leur cour de l’autre côté de la mer, dans la terre de Sana, échangeaient des messages avec les rois de l’Inde, de la Chine et du pays des Hébreux, et faisaient sentir leur influence sur les peuples éloignés. Mais, par suite de conseils que nous ignorons, ils s’habituèrent à résider de ce côté-ci de la mer, où un climat meilleur, un territoire fécond et facile à défendre et des populations viriles et bien ordonnées leur assuraient un asile inexpugnable. L’Islamisme naquit ; nos armées durent traverser la mer pour défendre nos antiques possessions contre les enfants d’Ismaël, issu lui-même d’une mère mauvaise. Après de longues luttes, nous perdîmes la terre de Sana. Depuis lors, la mer a été notre frontière orientale, et nous avons vécu chez nous chrétiens et heureux, sans plus intervenir dans les affaires des autres nations. Les pèlerins nous apprenaient que les peuples s’entre-détruisaient autour de la ville de Constantin, où régnaient les Empereurs de Rome. »

S’il faut en croire ces traditionnistes, c’est le Bas-Empire qui aurait inoculé à l’Éthiopie le principe de sa décadence. Des lettrés revenus de Jérusalem et de Bysance étonnèrent le clergé indigène par les subtilités théologiques des Grecs. Ils éblouirent les Atsés par la description des splendeurs et de la toute-puissance des Césars byzantins, et leur inspirèrent l’ambition de les prendre pour modèles. Les Atsés envoyèrent des hommes savants à Alexandrie dont ils reconnaissaient la suprématie spirituelle, pour y étudier les lois du Bas-Empire. Ces hommes en rapportèrent un recueil composé des Pandectes, des Institutes de Justinien et d’une Pragmatique Sanction altérée, dit-on, par les Cophtes, en vue de justifier la suprématie de leur siége patriarcal. Ce recueil, traduit en langue guez, ou langue sacrée, donna naissance à une classe d’hommes nécessaires à l’interprétation des textes. Ils se recrutèrent parmi les clercs qu’effrayaient les obligations de la vie cléricale proprement dite, et qu’attiraient la faveur du prince et les bénéfices résultant de leurs fonctions d’organes de la loi.

Pour mettre en œuvre ce nouveau code, les Atsés augmentèrent d’abord le nombre restreint de troupes personnelles que les us leur permettaient d’entretenir. Ils séduisirent les Likaontes et les Azzages, ces premiers intéressés à l’accroissement de la puissance impériale, et se concilièrent le clergé d’autant plus aisément que les docteurs de la loi nouvelle sortaient de son sein.

Toujours d’après la tradition, ces conspirateurs contre les libertés nationales commencèrent à étendre la juridiction des Atsés, en empiétant adroitement sur le droit de justice, qui appartenait encore à tous. Quelques révoltes partielles éclatèrent ; l’Atsé put les étouffer. Mais il fallait rompre l’accord existant entre l’aristocratie et les communes : afin de les désunir, l’Atsé chercha à gagner les Dedjazmatchs et autres grands commandants militaires. Ils relevaient, il est vrai, de son investiture confirmative, mais depuis une époque reculée, ils devaient être choisis parmi les membres de certaines familles, pour lesquelles ces charges militaires constituaient un privilége.

Il prolongea d’année en année leurs pouvoirs, qui n’étaient que temporaires, et dont tous les ans il renouvelait l’investiture, lorsqu’à la fête de l’Invention de la Croix, les troupes des provinces venaient défiler devant lui. Bientôt il leur permit de s’entourer, comme lui, de gardes, et d’entretenir des troupes permanentes ; il leur conféra, comme à ses représentants judiciaires, le droit de justice criminelle dans le ressort de leurs commandements ; et dès lors il eut des alliés d’un bout à l’autre de l’Empire. De paternelle qu’elle était à l’origine, la puissance souveraine était devenue ennemie de la nation.

À l’exemple de l’Empereur, les Dedjazmatchs et autres grands Polémarques eurent chacun une cour et des clercs qui les aidèrent à absorber les juridictions, en démontrant, par leurs interprétations subtiles et captieuses, que tout droit de juger découlait de l’Atsé. Comme les Atsés, ils attirèrent la noblesse à leurs cours, encouragèrent ses désordres et favorisant tantôt les plaintes des communes contre leurs seigneurs, tantôt les plaintes des seigneurs contre leurs communes, ils arrivèrent à désunir la nation et finirent par concentrer en leurs mains la juridiction civile. De gratuite qu’elle était, la justice devint salariée ; les Likaontes, les Azzages et d’autres espèces de missi dominici parcouraient les provinces pour la distribuer au nom de leur maître. Des provinces se révoltèrent : elles furent vaincues et expropriées en masse de leurs droits.

La famille, cet élément essentiel d’ordre et de liberté, était encore dans sa force ; les nouveaux dominateurs l’affaiblirent, en accueillant avidement les plaintes de ses membres contre son autonomie. La loi salique qui l’avait régie jusqu’alors cessa d’être sa règle absolue : les femmes furent admises, comme les héritiers mâles, au partage des terres ; des fiefs même importants tombèrent en quenouille. « Nos femmes, m’ont dit quelques indigènes, ont perdu dès-lors, avec l’esprit de soumission, leur principale vertu ; notre vieux mariage chrétien et irrévocable devint l’exception ; le mariage dotal et accessible au divorce, la règle ; les riches et les nobles, et nos Empereurs eux-mêmes, y ajoutèrent le concubinat. Le discrédit cessa de frapper les bâtards : leur légitimation et l’adoption d’étrangers achevèrent de détruire l’unité et la moralité de nos foyers. La division habita parmi nous. Dès-lors les délateurs ont paru ; les procès se sont multipliés ; la connaissance des lois est devenue une science abstruse, semée d’embûches[1], et a donné naissance à cette classe d’hommes dangereux qui font métier de nous défendre devant nos juges. Nos familles se sont appauvries ; nos communes se sont désagrégées ; les soldats de profession nous ont envahis ; plus de sûreté ni d’abondance dans nos campagnes, et au mot qui désignait le cultivateur on substitua la désignation injurieuse qui prévaut aujourd’hui. L’Empereur était devenu tout, et tout était devenu l’Empereur. »

« Cependant Dieu envoya bientôt des avertissements à nos maîtres. La famille impériale se désunit comme les autres, et l’Empire fut déchiré par des guerres entre prétendants à la couronne. On vit alors s’établir l’usage cruel par suite duquel, à l’avénement de chaque Empereur, tous les agnats impériaux étaient chargés de fers et relégués, leur vie durant, dans quelque mont-fort. Aux plus favorisés on permettait les jouissances matérielles. Ceux qui parvenaient à recouvrer leur liberté se réfugiaient dans les parties désertes du pays, attiraient des partisans en leur promettant le rétablissement de nos anciennes institutions, et quelques-uns ont soutenu de longues guerres qui mirent le trône en péril. »

Il restait à détruire complètement la propriété, gage de la stabilité de la famille. Durant les guerres civiles, les Atsés avaient exproprié de leurs terres des provinces entières ; ils les donnèrent à des colons étrangers ou les rendirent à leurs anciens propriétaires, mais à des conditions serviles, et ils affirmèrent désormais l’idée musulmane, que le territoire de l’Empire appartenait à l’Empereur, et que leurs sujets n’en pouvaient avoir que la jouissance. Bientôt ils les appelèrent leurs esclaves, et, quel que fût son rang ou sa dignité, tout citoyen qui avait à solliciter une faveur ou à réclamer un droit dut se dire l’esclave de l’Empereur.

Le Lik Atskou me racontait qu’un jour les habitants d’une commune éloignée étant venus à l’audience de l’Empereur pour se plaindre de quelque abus, l’empereur, après les avoir écoutés jusqu’au bout :

— Voyons, leur dit-il, sur la terre de qui êtes-vous debout, en ce moment ?

— Sur celle de Votre Majesté.

— Eh bien ! trouvez d’abord dans l’Empire une motte de terre, d’où vous puissiez réclamer sans être sur ma terre : j’examinerai après.

« Les hommes, ajouta le Lik Atskou, sont sourds et aveugles : on leur crie, ils n’entendent pas ; on leur montre, ils ne voient pas, jusqu’à ce qu’un jour un rien leur fasse subitement ouvrir les yeux et les oreilles. Jusque là, dit-on, nos pères n’avaient pas cru à la réalité d’un dépouillement aussi complet. Cette réponse sacrilége répétée partout leur fit comprendre leur abaissement. Nous n’étions plus qu’une nation de mendiants. »

Comme pour accroître ces misères, le clergé qu’on avait réduit au silence en le comblant de biens, se livra avec fureur aux dissensions théologiques. Les dissidents s’appuyèrent sur des partis de mécontents : des guerres civiles éclatèrent, au nom de la religion ; les répressions, envenimées par l’esprit de secte, atteignirent tous les excès de la barbarie, et, ces lugubres répressions accomplies, les Empereurs se faisaient gloire de convoquer des conciles ou des synodes et de décider en maîtres des questions du dogme. La nation était exténuée ; les Empereurs ivres d’orgueil. Il y a trois siècles environ, l’un d’eux, après avoir vu défiler pendant plusieurs jours ses armées, à la revue annuelle, s’écria : « Le monde entier ne me peut pas ! » et il pria Dieu publiquement de lui envoyer un ennemi qui fût à sa taille !

Pendant toutes ces discordes, quelques provinces situées aux extrémités de l’Empire s’en étaient détachées ; entre autres, la province de Harar, située au S.-E. ; elle avait adopté l’Islamisme et s’était donné un roi. Dans la seconde moitié du seizième siècle, un simple cavalier du nom d’Ahmed, au service de ce petit souverain, prit la campagne avec quelques compagnons, comme rebelle contre son prince qu’il accusait d’un passe-droit. Il détroussa les caravanes, arrêta les voyageurs, pilla des hameaux écartés, et sa troupe s’augmenta. Redoutant pour ses méfaits la vengeance de ses compatriotes, il s’éloigna et s’en fut rôder sur les frontières de l’Empire. Il surprit et battit en plusieurs rencontres les troupes du Méridazmatch ou Polémarque du Chawa, qui, s’étant mis lui-même en campagne, fut surpris, vaincu et tué. Les troupes d’Ahmed grossissaient à chaque succès. Pour protéger le Chawa, l’Empereur envoya une armée ; Ahmed la défit en bataille rangée et tua de sa main le Ras qui la commandait. Pour donner à ses entreprises une signification religieuse et attirer du même coup ses coréligionnaires sous son drapeau, Ahmed prit alors, conformément à l’usage arabe, le titre d’Imam, qui signifie champion de la religion. Les chrétiens lui donnèrent le sobriquet de Gragne, qui veut dire gaucher. Il dérouta encore d’autres armées impériales. L’empereur marcha contre lui, fut battu dans une grande bataille, et il fuyait devant son vainqueur, qui le pourchassait de frontière en frontière, exterminant les chrétiens qui refusaient de reconnaître Mahomet, lorsqu’une bande de héros portugais, envoyés au secours de l’Empire chrétien, défit Ahmed Gragne dans une bataille livrée en Bégamdir. Ahmed y laissa la vie, et la restauration de l’Empire put s’effectuer.

Les neuf années, dit-on, durant lesquelles Ahmed Gragne ravagea l’Empire furent les plus désastreuses peut-être que la nation eut à traverser. Partout où campait l’Imam, les populations chrétiennes étaient réduites à opter entre l’Islamisme ou la mort. Son armée s’abattait sur une province, la pillait, l’incendiait et passait au fil de l’épée tous les habitants mâles. Partout les églises furent dépouillées ; quelques-unes renfermaient des richesses considérables : on en cite dont la toiture était recouverte de lames d’or. D’autres possédaient des bibliothèques précieuses, monuments des siècles les plus reculés[2], et les plus anciens sanctuaires furent jalousement détruits par le feu. Une portion considérable de la population se réfugia chez les peuples voisins, où elle vécut pour un temps : beaucoup de ces réfugiés s’unirent à des femmes étrangères et donnèrent naissance à des générations, qui ont modifié profondément la physionomie originelle de l’antique race chrétienne[3]. De tous côtés, des bandes d’hommes résolus à mourir au moins les armes à la main, prenaient refuge dans les cavernes et autres lieux-forts qu’offrent si fréquemment les kouallas ; ils y vivaient d’herbes, de racines ou de la viande des animaux sauvages, s’entendaient pour harceler les troupes musulmanes qui, à leur tour, les traquaient comme des bêtes fauves, et, dès que le conquérant se portait sur d’autres points de l’Empire, ils reparaissaient sur les deugas et s’approvisionnaient en dévastant ce qu’avait laissé l’ennemi. Un grand nombre de ces refuges purent se soustraire aux armes des Musulmans. Mais, malheureusement, les monuments nationaux furent détruits à tout jamais. « Gragne ne put nous assujettir, disent les indigènes : il paraissait, rien ni personne ne restait debout devant sa face ; mais tout se redressait contre lui, quand il était passé ; et cet obscur rebelle, ce voleur de grands chemins n’aurait jamais pu faire impression sur nous, si nous n’eussions été divisés et affaiblis déjà par une série d’Empereurs qui nous avaient enlevé les choses de nos pères. »

Sitôt après la mort d’Ahmed Gragne, les populations rentrèrent dans leurs provinces, et ce dut être un étrange spectacle que celui de tout un peuple revenant ainsi d’un exil de plusieurs années et reprenant avec ordre possession de l’héritage de ses pères. En conséquence de leur organisation vivace, dès leur rentrée, les communes se trouvèrent reconstituées régulièrement ; encouragées par le clergé des campagnes, elles se dressèrent devant l’Empereur, reprirent leurs droits, et la lutte recommença aussi vive que jamais. Les querelles religieuses l’avivèrent, et ces populations, quoique réduites, se livrèrent de nouveau aux guerres civiles. Grâce à l’unité de commandement, les partisans du Césarisme éthiopien l’emportèrent encore une fois, et les Empereurs purent opérer sans entraves la restauration de leur pouvoir d’après les formes les plus commodes pour leur omnipotence.

Mais quelque ingénieux que soit un législateur à disposer une société sur un plan préconçu, et quelque puissant qu’il soit, elle échappe toujours en quelques parties à ses prévisions et amène par là l’écroulement de son édifice. L’homme n’invente pas plus une société qu’une langue : il contribue à leur vie ; il les peut modifier ; trop souvent, il ne fait que les corrompre. L’invasion de Gragne était venue au moment où les Dedjazmatchs commençaient à se retourner contre l’Empereur. Celui-ci, ayant maîtrisé encore une fois les communes, disposant à son gré d’une aristocratie décimée et ruinée par la récente invasion, et débarrassé en même temps des craintes que lui avait données la puissance déjà excessive de ses Dedjazmatchs, aurait fait un retour sur lui-même : la solitude de son pouvoir l’effraya ; il dit à ses conseillers :

— Le fils de l’homme ne saurait porter seul la toute-puissance.

Mais il n’eut ni la grandeur d’âme, ni la prudence de déposer ses pouvoirs usurpés et de reprendre ceux que lui conféraient les constitutions primitives. Il crut sauver l’Empire par des demi-mesures : il rendit par octroi aux communes une partie de leur autonomie ; mais pour les maintenir dans sa dépendance et en imposer en même temps aux Dedjazmatchs et autres grands Polémarques dont il restreignit le nombre et les attributions judiciaires, il forma des terres qui étaient restées sans maîtres, des fiefs ingénieusement répartis, et les donna par investiture annuelle aux cognats impériaux ou à ses créatures, en les liant à la couronne par une vassalité directe. Il institua à perpétuité un nombre considérable de fiefs de franc alleu, tenus, les uns au service de guerre, les autres à payer un cens annuel ; des terres dites de bouclier, de javeline ou de cavalier, semblables à celles dites Ziamet, Timor ou Kilidj, dans la constitution territoriale turque, et dont le propriétaire doit, en temps de guerre et selon leur étendue, soit un service militaire personnel, soit un certain nombre de fantassins ou de cavaliers équipés. Ces dispositions abritaient la couronne derrière une armée de vassaux directs, la plus nombreuse de l’Empire. Il mécontenta ainsi les communes, par des restitutions incomplètes ; les cognats, par la dépendance où les tenait l’investiture annuelle ; le clergé, par son immixtion dans la gestion des biens cléricaux ; l’ancienne noblesse, par la création d’une noblesse nouvelle, et les grands vassaux par leur amoindrissement.

Malgré les efforts de ses prédécesseurs pour faire prévaloir le code de lois importé du Bas-Empire, la nation n’avait cessé de protester de diverses façons de son attachement à ses anciennes coutumes, et les nombreux essais qu’ils avaient faits d’imposer par la force l’usage exclusif de ces lois n’ayant produit que des résultats éphémères, il s’était établi insensiblement comme un compromis, par suite duquel la coexistence des deux régimes de lois fut acceptée, et les causes étaient soumises à l’un ou l’autre de ces régimes, au choix du défendeur. Seulement, les hommes de loi, conformément à leur principe que toute justice émanait de l’Empereur, prélevaient à leur profit sur les parties qui avaient recours à la justice coutumière, laquelle se rendait gratuitement, les frais et coûts qu’eût amenés le fonctionnement de la justice impériale.

Les Atsés maintinrent l’incarcération perpétuelle des agnats impériaux ; ils s’habituèrent à continuer d’année en année le pouvoir aux princes cognats : pour plusieurs même, ils laissèrent s’établir une sorte d’hérédité. Pour mieux assurer leur pouvoir en augmentant l’influence de leur famille, ils établirent que les princesses de leur sang conféreraient la noblesse à leurs maris, ainsi qu’à leurs enfants. Le mariage civil et soumis au divorce prévalait de plus en plus ; l’émancipation légale de la femme avait accru les désordres dans les familles ; les princesses impériales surtout donnaient les plus scandaleux exemples d’immoralité, se mariaient et se démariaient, et finissaient par se contenter du concubinat. Les enfants issus de ces associations étant dépourvus d’apanages proportionnés à leur noblesse, avaient recours aux libéralités du souverain. Les décorations, les titres surtout se multiplièrent, perdirent leur prestige, et propagèrent à la fois l’insolence et le servilisme. Sur plusieurs points de l’Empire, les communes aidées de leurs fidèles alliés, le clergé et l’aristocratie des campagnes, entreprirent encore une fois la revendication de leurs droits. Elles furent réprimées cruellement et perdirent leurs dernières franchises. Tous les pouvoirs dépendirent du caprice impérial ; la hiérarchie ne fut plus que fictive ; une égalité servile régna pour tous.

Mais en vertu de ce principe qui veut que les pouvoirs accumulés s’altèrent et communiquent leur corruption à leurs dépositaires, les Atsés se dépravèrent, et la dissolution de l’Empire progressa rapidement. Par condescendance pour l’opinion publique, et comme pour faire illusion à leur peuple, les Empereurs affectaient de respecter quelques-unes de ses anciennes libertés. Selon la coutume, l’Empereur n’était réellement le maître que sur une grande route ; dès qu’il posait le pied sur la terre d’une commune, il devait obéissance à la loi de cette commune et soumettre ses volontés aux officiers communaux. Les Atsés suivaient hypocritement cet usage et donnaient lieu quelquefois à des incidents semblables à celui du moulin de Sans-Souci, faisant croire ainsi à une liberté et à une justice qui n’existaient plus. Ils maintenaient aussi auprès de leur personne un Akab-Saat, officier chargé de rester debout auprès de l’Empereur quand il mangeait ou quand il buvait, et de lui arrêter même la main, dès qu’il jugeait que son maître dépassait les règles de la tempérance. L’Atsé ne prenait pas un repas, sans que l’Akab-Saat fût présent ; on citait des cas où cet officier avait saisi la coupe. Mais les orgies impériales finissaient fréquemment par des exécutions.

Plusieurs vastes provinces de l’empire, telles que l’Innarya et le Kafa, le pays des Djindjerous, le Sennaar, une partie du grand Damote, le pays des Gallas-Azabo, avaient profité des suites de l’invasion musulmane, pour s’affranchir de leur vassalité à l’empire et se constituer en États indépendants. Les Empereurs, trop occupés des discordes civiles pour les faire rentrer dans l’obéissance, se contentèrent d’exercer vis-à-vis d’elles une suzeraineté qui de nominale devint fictive ; ils se faisaient donner néanmoins le titre de Rois des Rois. D’accord avec leurs Likaontes et leurs clercs-légistes, ils promulguaient des rescrits, des ordonnances et des lois, statuaient sur les dogmes et discréditaient la religion et le clergé en faisant prononcer l’excommunication contre les infractions, même légères, à leur autorité. Bientôt ils se livrèrent sans frein aux plus iniques extravagances. On raconte que l’un d’eux, rentrant dans son camp et voyant l’enceinte où étaient ses tentes, imparfaitement palissadée, manda le chef dont les troupes avaient exécuté cette corvée, et, pour compléter la clôture, le fit lier avec quelques-uns de ses hommes, pour servir de palissade vivante. La nuit, les hyènes les dévorèrent, pénétrèrent auprès de la tente impériale et mangèrent quelques gardes et le cheval favori de l’Empereur, qui craignit pour lui-même et cria au secours. Les traditionnistes ajoutent que le lendemain le monstre déposa le sceptre et s’en alla, sous l’habit religieux, mourir dans un koualla désert, où, au jour anniversaire de son dernier crime, on entend encore, dans la nuit, les hurlements des hyènes, les cris des victimes et un tumulte semblable à celui d’un camp bouleversé.

Un autre, pour se réfugier contre les remords et expier ses crimes, s’en alla s’asseoir en un lieu écarté et fit construire autour de lui un mur circulaire, sans porte ni fenêtres, et recouvert d’une voûte ; on pratiqua dans le mur épais une seule lucarne, par laquelle, sans pouvoir le voir ni en être vu, on lui passait le pain et l’eau. Parfois des visiteurs compatissants l’appelaient ; il leur tenait des discours émouvants dont on rapporte encore des lambeaux. Il vécut ainsi plusieurs années. Un jour, comme il ne répondait pas, on démolit ce sépulcre, et on trouva son corps dans l’attitude d’un homme qui prie.

Les stupides tyrannies des Atsés provoquèrent rébellions sur rébellions. Ils avaient nié la liberté, nié jusqu’à la propriété et n’avaient plus devant eux qu’une nation émiettée, qui ne leur offrait plus aucun appui contre les partis. Comme pour précipiter l’agonie de l’Empire, des tribus Ilmormas s’enhardirent et entamèrent les frontières au S.-E., prirent pied et s’étendirent rapidement dans le Wollo et dans le grand Damote, pendant que de tous côtés les autres frontières se morcelaient au profit de peuplades païennes ou musulmanes.

Les Atsés devinrent le jouet de leurs Polémarques, dont la plupart tenaient à la famille impériale par le sang ou par leurs alliances. Déshabitués depuis longtemps de présider à la guerre, du fond de leur palais de Gondar, ils faisaient insidieusement ressurgir le fantôme des libertés communales et s’ingéniaient à opposer entre eux l’aristocratie, le clergé et les Dedjazmatchs, dont ils subissaient de plus en plus les insolences croissantes. Enfin un Ras ou Polémarque du Tegraïe vint à Gondar avec son armée, détrôna l’empereur Joas, le fit étrangler et intronisa son successeur. Pendant quelques années encore les Ras, Dedjazmatchs et Polémarques de tous grades s’entreheurtèrent autour du palais impérial, intronisant et détrônant leurs créatures.

Vers la fin du dernier siècle, un flot victorieux porta l’Atsé Tekla Guiorguis sur le vieux trône : il s’y cramponna et jeta la confusion parmi ses adversaires. On put croire qu’il ferait revivre le prestige de sa famille : son intelligence cultivée, les charmes de sa personne, son audace et ses libéralités lui acquirent pendant quelque temps une prépondérance incontestable. Le peuple, qui voyait avec chagrin l’humiliation de son antique famille souveraine, espérait qu’il ferait appel aux anciennes constitutions. Comme me l’ont souvent répété les indigènes, on se serait rallié autour de lui, et les princes, les Dedjazmatchs et tous les aventuriers militaires, qui s’entrebattaient pour le pouvoir, auraient été réduits au silence. Plus d’une fois les hommes d’une commune se sont rendus, la nuit, en troupe, au camp de l’Empereur, et là, faisant entendre le cri d’usage, sinistre et suppliant, qui annonce que des opprimés réclament justice, ils interrompaient le sommeil de l’Atsé et lui disaient : — Ô notre père, que Dieu prolonge tes jours, et que nos conseils ne t’attristent pas, car nous te sommes soumis. N’aie pas peur : le Roi de tes ancêtres sera avec toi. Ne t’a-t-il pas revêtu de notre pays comme d’un vêtement de force ? Sois rassuré et dis seulement : « Je vous rends les constitutions de vos ancêtres ; » et pour les faire revivre, tes peuples se dresseront comme une forêt sans fin, où disparaîtront tous les voleurs de pouvoirs, ces vautours !

Et ces conseillers dévoués disparaissaient avant le jour.

Mais Tekla Guiorguis n’osa pas, et une dernière coalition le précipita du trône.

Comme beaucoup de ceux qui, à quelque degré qu’ils se trouvent de la hiérarchie sociale, ont eu à porter le poids de la chute de leur famille, l’Atsé Tekla Guiorguis, que les indigènes regardent comme leur dernier Empereur, avait quelques-unes de ces vertus maîtresses nécessaires à un bon souverain.

— Dieu, ajoutent-ils, le choisit comme victime, pour qu’on ne pût douter qu’il punissait en lui ses coupables prédécesseurs.

Cependant, il répugnait à la nation de se fractionner et de se départir de son ancienne forme de gouvernement impérial. Les coalisés victorieux mettaient en avant la nécessité de restaurer le vieux droit coutumier, et, à l’instigation de leur principal chef, le Ras ou Polémarque du Tegraïe, ils choisirent pour Atsé un agnat impérial d’une nullité notoire ; et le laissant dans Gondar sans revenus, sans gardes et sans autorité, ils se retirèrent dans leurs provinces, désunis et comme honteux de leur victoire. Quant aux grands vassaux qui avaient combattu avec l’Empereur détrôné, les uns étaient tombés en captivité, les autres, sous la conduite des chefs du Gojam, ayant pu regagner leurs gouvernements, s’y fortifièrent dans l’attente des événements ; les Dedjazmatchs restés neutres suivirent cet exemple, et au printemps, l’Éthiopie se trouva toute hérissée d’hommes en armes. La restauration de l’ancien Empire avec les coutumes servait de mot d’ordre aux coalisés et à leurs adversaires. Mais, aux lueurs des premiers incendies, les masques, tombant, ne laissèrent apparaître que convoitises et ambitions personnelles. Malheureusement, le peuple était en haleine de guerre ; les provinces se ruèrent les unes contre les autres et donnèrent le triste spectacle de partis qui s’entredéchirent au nom de l’ordre et de la justice dont les représentants sincères manquaient partout. Ces partis ne tardèrent pas à se fractionner, à se multiplier, et la guerre civile fut endémique. De localité à localité, les communications devinrent dangereuses ou cessèrent tout-à-fait : le commerce, les échanges journaliers ne se firent plus que les armes à la main ; et pendant que Ras, Dedjazmatchs et chefs à tous les degrés s’alliaient, se trahissaient et se heurtaient au centre de l’Empire, les incursions étrangères en rétrécissaient encore les frontières. Les paysans ne s’occupant plus que de combat ou de pillage, la culture des terres fut abandonnée ou laissée aux femmes et aux enfants ; des famines contribuèrent au dépeuplement ; les hernes, ou terres abandonnées, s’étendirent de plus en plus ; les bêtes féroces prenaient la place des habitants ; les troupeaux disparaissaient, et des bandes de soldats sans maîtres, espèces de miquelets, prêts à passer au service du plus offrant, épouvantaient le pays par leurs sauvages excès. Ce fut alors, dit-on, qu’on substitua au terme générique désignant le militaire, l’homme de guerre, le mot Wattoadder qui le désigne aujourd’hui, et dont l’étymologie signifie un homme sans feu ni lieu. On s’égorgeait aux cérémonies funéraires, aux mariages, devant les tribunaux, aux portes des églises ; le parjure et toutes les violences devinrent les moyens ; les jouissances immédiates, l’unique but ; et comme une société, si bas qu’elle soit tombée, a besoin pour vivre, de quelques vertus, au milieu de ce débordement de tous les appétits mauvais, le bien se mêlait au mal, et des éclairs d’héroïsme illuminaient fréquemment ces sinistres perspectives. La conscience publique se pervertit promptement au spectacle des accouplements de vertus et de crimes. S’il faut en croire les Éthiopiens, ils se seraient accoutumés, dès cette époque seulement, à établir avec la morale de déplorables compromis qui n’excitent plus chez eux aujourd’hui que la réprobation de quelques austères penseurs, toujours rares en tous pays.

Le clergé séculier, de son propre aveu, avait contribué puissamment, par ses erreurs et son indiscipline, à disloquer l’Empire ; mais la catastrophe accomplie, il reprit le sens de sa haute mission. Frappé dans ses richesses, devenues excessives, il se réfugia dans son domaine transterrestre, combattit toutes les injustices par ses anathèmes et se rangea résolument du côté des opprimés.

L’insécurité étant devenue générale, les populations s’habituèrent à déposer leurs valeurs mobilières dans les monts-forts, dans les cavernes fortifiées et surtout dans les villes et bourgs dont les églises jouissaient du droit d’asile, et où se réfugiaient aussi, dans les moments les plus difficiles, les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes des campagnes. Ces asiles, sans remparts, sans garnison, et d’accès facile, n’avaient, pour gardien et défenseur, que le clergé de la paroisse, présidé par un abbé que nommait le Dedjazmatch. Ils servirent de dernier abri au droit, à l’enseignement, à l’industrie et au commerce ; les foires et marchés hebdomadaires ne se tinrent plus que dans leur enceinte, sous la juridiction de l’abbé, laquelle s’étendait sur tout homme ayant posé le pied en deçà des limites de l’asile et couvrait également la personne du faible, de l’opprimé, du malfaiteur et du criminel. Cet état de choses, qui subsiste encore aujourd’hui, mettait souvent en présence les abbés et les puissants du dehors ; le droit d’hébergement exercé par les soldats du Polémarque de la province, les dépôts de légalité contestable, les délinquants de toutes sortes, les meurtriers, les déserteurs ou les transfuges donnaient souvent lieu, de la part des chefs militaires, à des réclamations contre la juridiction cléricale. L’abbé et son clergé n’avaient à opposer à leurs prétentions que des armes spirituelles, et les représentations faites au nom du droit, de la légalité et de l’opinion publique. En général, ces ecclésiastiques se faisaient maltraiter, parfois même tuer, plutôt que de livrer ce qu’on leur demandait : ils s’écriaient : « Vouons nos corps au tranchant de l’épée ! » En sa qualité de suzerain de l’abbé, le Dedjazmatch décidait de la légalité de ces réclamations, qu’il avait quelquefois provoquées lui-même indirectement. L’abbé, accompagné de son clergé et muni des emblèmes du culte, comparaissait devant la cour de son suzerain, défendait ses droits, et il n’était pas rare que, tournant son accusation contre son suzerain lui-même, il le sommât de descendre de son siége pour ester en justice. Celui-ci nommait alors un mandataire, remontait sur son alga et chargeait un de ses soldats de conduire les parties à Gondar, devant le tribunal des Likaontes. J’ai plus d’une fois assisté à des débats de cette nature ; j’ai vu ces gens d’Église, faibles et sans armes au milieu d’hommes de guerre, plaider au nom du droit, flétrir les convoitises menaçantes de la soldatesque qui les entourait, invoquer éloquemment la réprobation contre de puissants adversaires, et les amener à désavouer eux-mêmes cette force qui faisait leur orgueil.

Dans les cas de violation manifeste d’un asile, le clergé régulier s’émouvait ; les religieux les plus vénérés quittaient leurs solitudes, rassemblaient le clergé des paroisses, allaient dans les camps, et généralement ils obtenaient justice. Lorsque le vrai coupable était le Dedjazmatch, ils l’amenaient à résipiscence, sinon ils l’excommuniaient, menaçaient ses serviteurs de l’anathème, s’ils continuaient à le servir, mettaient la province en interdit, et, secourus par les religieux des provinces voisines, soulevaient contre lui la réprobation nationale. Les cas les plus dangereux, heureusement peu communs, étaient ceux où quelques-unes de ces bandes de soldats, passant du service d’un Dedjazmatch à celui d’un autre, recevaient l’hospitalité pour une nuit, et faisaient naître quelque prétexte pour piller les citadins. Les religieux sommaient alors le Polémarque de la province, sous peine d’excommunication, de poursuivre les violateurs, et enjoignaient à tout chrétien de leur refuser l’eau, le feu, la nourriture, l’abri, et de désigner le chemin qu’ils avaient pris. Pour éviter de périr par le fer, les coupables se dispersaient ordinairement devant l’animadversion générale. Justice faite, ces ermites, parmi lesquels on voyait souvent la personnification héroïque des vertus chrétiennes et de la conscience publique, s’en retournaient à leurs déserts, laissant derrière eux une trace bienfaisante.

On ne peut s’empêcher de reconnaître chez ces religieux, séparés de l’unité chrétienne par le fait plutôt que par la volonté, une piété et des vertus incontestables ; leur détachement, leur dénûment de tout ce qui excite les convoitises des hommes, leur donnent un ascendant, accru souvent du souvenir de leur vie passée. On trouve parmi eux beaucoup d’hommes appartenant aux premières familles, d’anciens notables, des soldats ou des chefs célèbres, qui, à la suite de quelque grand chagrin ou d’un retour subit sur eux-mêmes, ont quitté famille, dignités, rang, fortune et jusqu’à leur nom, pour prendre l’habit religieux et aller vivre d’austérités dans les cavernes ou les hernes les plus sauvages. Quelques-uns s’entourent, pour disparaître, de précautions telles que leurs meilleurs amis perdent leur trace, jusqu’au jour où ceux-ci, frappés par quelque infortune, un chevrier, un pâtre ou quelque paysan leur apporte de la part d’un moine inconnu des encouragements et des conseils trahissant une vieille intimité. Quelquefois une catastrophe publique leur fournira l’occasion de reconnaître, parmi des religieux accourus au secours de quelque principe social, celui dont ils regrettent la perte depuis des années. Ces ermites se présentent quelquefois dans les camps, où, la veille encore, les trouvères chantaient leurs exploits militaires, leurs actes de folle générosité, et l’on comprend avec quelle émotion leurs anciens compagnons d’armes ou leurs anciens adversaires les revoient, dépouillés de tout l’appareil qui faisait leur recherche et leur orgueil, et leur entendent dire : « Ô frères, qui êtes encore dans le rêve dont nous sommes sortis, nous vous en supplions, ouvrez un instant les yeux et considérez ce qui nous amène. »

Bien avant la chute de l’Empire, le clergé séculier, par la double raison de son origine presque exclusivement plébéienne, et de cet esprit de véritable liberté qu’inspire le christianisme, se prononça énergiquement en faveur des communes, qui, grâce aussi au concours que leur demandaient les chefs de guerre, reprirent dans plusieurs provinces l’usage de leurs libertés. De plus, par son enseignement de l’histoire, du droit écrit, de la grammaire, de l’éloquence et de la théologie, le clergé maintint une morale chrétienne, les vertus civiques qui en découlent, la pureté de la langue, les traditions et l’esprit national.

On a vu qu’à l’exemple du Bas-Empire, et encouragé par quelques Empereurs, le clergé s’était adonné aux subtilités théologiques ; il n’avait pas tardé à se diviser ; l’ignorance s’était accrue et le peuple éthiopien, doué d’un instinct religieux vivace, s’était partagé en trois sectes principales, sur les rivalités desquelles s’étaient entées plus tard les rivalités politiques. C’est ainsi que le clergé a attisé les guerres civiles, ébranlé dans l’esprit du peuple le respect de son enseignement, et qu’en portant atteinte à son propre prestige par les irrégularités de sa conduite, suite immanquable de son indiscipline et du désordre des pouvoirs sociaux, il s’est privé de la force nécessaire pour empêcher qu’il ne s’introduisît dans les mœurs certaines tolérances contraires à la moralité de la famille, qui défigurent aujourd’hui la physionomie chrétienne de ce peuple. Mais une réunion d’hommes ne commande pas longtemps les vertus, sans les pratiquer elle-même. Le clergé aurait sans doute perdu tout prestige comme l’Empire, s’il n’eût produit une succession d’hommes d’élite, défenseurs sincères du bien, représentants des plus hautes vertus cléricales et civiles, qui lui ont maintenu jusqu’aujourd’hui une certaine autorité, la seule qui ait survécu aux désastres, et autour de laquelle se groupent encore les éléments de la vie sociale. C’est lui qui recueille dans ses maisons, et sous le porche de ses églises, les malades, les infirmes et les blessés ; qui amène les réconciliations et préside aux traités de paix ; qui se montre presque partout le champion de l’opprimé et fait entendre aux puissants des avertissements salutaires. Il prodigue, il est vrai, les excommunications, au point d’en atténuer l’effet, mais il ne cesse du moins d’entretenir le culte du droit, de la justice et de la morale, et de sonner le tocsin en leur nom.

Pendant que le Tegraïe, le Bégamdir, l’Idjou, le Gojam et le Wora-Himano, se combattaient pour la prépotence, entraînant les autres provinces dans des alliances temporaires, dictées par les intérêts du moment, seul, le Chawa, avec ses annexes, séparé du reste de l’Éthiopie chrétienne par les Ilmormas du Wallo, vivait en paix. Le Polémarque de cette province portait le titre de Maridazmatch. Le dernier qui en avait été régulièrement investi, s’en étant déclaré roi, dès la chute de l’Empire, avait pu léguer le pouvoir à sa famille ; et, pour empêcher ses héritiers d’allumer la guerre civile par leurs rivalités, à l’exemple des Empereurs, il avait fait adopter l’usage de tenir en captivité perpétuelle tous les parents mâles du prince régnant. Mais quoique le Chawa fût la seule portion de l’ancien Empire, où l’autorité eût une base un peu stable, les espérances nationales se concentraient ailleurs.

Les derniers Atsés avaient pris l’habitude de donner en apanage au Ras bitwodded ou Grand Connétable, la province du Bégamdir et ses dépendances, comprenant tout le pays borné au Nord par la chaîne de collines où est situé le col de Farka, à l’Ouest par le lac Tsana, au Sud par l’Abbaïe et son grand affluent le Bechelo, et à l’Est par le Takkazé. Sa position centrale, ses avantages au point de vue stratégique, le caractère belliqueux de sa population nombreuse, son voisinage de Gondar et le précédent établi en faveur de sa suprématie, contribuèrent à faire de cette province comme la capitale politique de la nation et le point de mire de toutes les ambitions. Aussi fut-elle conquise successivement par les Polémarques du Tegraïe, du Gojam, du Wora-Himano et de l’Idjou ; le vainqueur se faisait nommer Ras bitwodded par le titulaire de l’Empire, qui croupissait dans le palais démantelé de Gondar, ou bien, plaçant quelque nouvel agnat sur ce trône dérisoire, il s’inclinait devant sa propre créature et se relevait Grand Connétable.

Vers la fin du siècle dernier, le chef d’une famille musulmane de l’Idjou, nommé Gouangoul, Ilmorma d’origine, s’empara de l’autorité dans sa province ; son fils Guelmo lui succéda, puis Ali, surnommé Tallag (le Grand). Celui-ci soumit les provinces de Tohelederi, Dawont, Kallou et Delanta, voisines de l’Idjou ; il marcha contre le Bégamdir et le conquit en une seule bataille, sur une armée cinq ou six fois plus nombreuse que la sienne. Dédaignant de se faire nommer Ras, il s’intitula Imam ; en conséquence, il voulut imposer l’Islamisme à ses sujets du Bégamdir, mais cette tentative faillit le perdre ; il y renonça ; et après quelques années de règne qu’il passa toujours à cheval, guerroyant contre ses rivaux, il mourut, recommandant à sa famille de respecter la foi de son peuple. Cette famille fut refoulée en Idjou où elle maintint son indépendance pendant quelques années, sans pouvoir ressaisir le Bégamdir d’une façon durable ; un accident de la fortune le rendit à Gouksa, troisième successeur d’Ali-le-Grand. Pour se faire mieux agréer de ses sujets, Gouksa adopta le christianisme, mais resta, dit-on, musulman par ses sympathies. Prudent, cauteleux, rancunier, économe, habile à dissimuler et à contenir ses ennemis les uns par les autres, il dut, quoique peu guerrier, faire très-souvent la guerre, et, grâce à son habileté à choisir ses lieutenants, elle tourna constamment à son avantage. Son règne d’une trentaine d’années fut regardé comme un règne de paix, de sécurité et d’ordre relatif.

Dès le début des guerres civiles, la noblesse et les paysans avaient uni leurs intérêts ; le clergé leur était acquis, et les communes s’étaient réveillées de leur léthargie ; la noblesse combattit pour elles, et les paysans soutinrent leurs seigneurs, lorsque ceux-ci opposaient quelque résistance aux volontés des Dedjazmatchs. La féodalité reprit de la force de l’union sincère de ses deux éléments essentiels.

Afin de mieux réduire ses sujets, Gouksa s’appliqua, comme les Empereurs, à désunir les paysans et les nobles ; mais il s’y prit en sens inverse. Les Empereurs avaient rendu la noblesse insolente en favorisant son luxe et ses empiétements sur les communes ; à l’exemple d’Ali-le-Grand, Gouksa affecta au contraire une simplicité égalitaire et une rusticité de mœurs, qui flattaient le peuple et provoquaient les dédains de la noblesse. Au lieu d’employer les sommes provenant des impôts à augmenter le luxe de sa cour, il les entassait dans ses monts-forts. Il aviva les rivalités entre les chefs des grandes familles, afin de se ménager des prétextes de les réprimer et de réduire leurs prérogatives. Il tint le clergé à l’écart des affaires, usa envers lui de formes respectueuses, mais ne laissa échapper aucune occasion de discréditer ses principaux membres par une indulgence dédaigneuse. Lorsqu’il crut avoir gagné le peuple, il résolut de déposséder ouvertement la noblesse et inaugura cette politique par un ban resté célèbre, qui a fait donner à la dynastie de Gouangoul et d’Ali-le-Grand le nom de dynastie de Gouksa. Ce ban était ainsi conçu :

« Entends, pays, entends, entends ! Que l’épée décide contre les ennemis de notre maître ! La terre est à Dieu ; l’homme n’en saurait être qu’usufruitier. Il la féconde par ses efforts ; il passe ; la terre l’engloutit et reverdit au soleil. Qu’est-ce qu’un propriétaire dont l’objet est plus fort que lui ? Détenteurs de terres nobles et tenanciers de fiefs, il n’y a pas de droit de suzeraineté héréditaire. Dieu le donne à qui il lui convient ; il me l’a donné, à moi, Gouksa ! Je suis le seigneur du sol : toute terre relève de moi, et c’est moi seul qui la dispense à mon gré ! Femmes nobles et seigneurs, tenanciers de fiefs, présentez-vous ; je confère rang et investiture ! Que ceux qui ne m’aiment pas s’éloignent dès cette heure ! Laboureurs, labourez ; trafiquants, continuez votre trafic. C’est moi qui suis votre droit et votre force ! Hommes et femmes nobles, cavaliers et gens de guerre, venez vous ranger autour de moi ! »

On comprend difficilement que Gouksa ait osé proclamer ainsi par ban, en Bégamdir, où sa puissance n’avait aucune racine, et où les populations étaient encore frémissantes, que le droit de propriété était révocable. Mais que ne peut-on pas faire d’un peuple divisé ! Gouksa avait eu soin de faire répandre la croyance qu’une certaine classe de propriétaires faisait seule obstacle à la bonne administration de ses États et au bonheur régulier des cultivateurs, et que ses sujets seraient heureux, le jour où ils deviendraient tous égaux devant lui. Cette classe se composait des propriétaires de terres allodiales, nobles ou roturières, parmi lesquelles les unes étaient censables, les autres censéables. Ces propriétaires formaient la classe la plus indépendante de la nation et la plus nombreuse après celle des laboureurs, dont ils partageaient les préoccupations et les intérêts, et dont souvent même ils épousaient les filles. Malgré le droit d’aînesse, l’admission de plus en plus fréquente de la femme à l’héritage territorial tendait à restreindre leurs héritages, et, par la modicité croissante de leur fortune, à les faire rentrer dans la catégorie des paysans, à la circonstance près que leurs terres restaient allodiales, quelquefois même saliques. Cet état de choses leur donnait sur le paysan une influence qui leur permettait de l’entraîner à résister avec eux aux exactions des seigneurs de grands fiefs que les empiétements des Atsés avaient rendus amovibles, et qui, depuis la chute du trône, tenant leur investiture annuelle des Dedjazmatchs, étaient devenus les instruments de leurs maltôtes. D’autre part, ils étaient les meilleurs soldats des Dedjazmatchs et Polémarques ; la plupart servaient quelques années, ne fût-ce que pour acquérir l’expérience des affaires et ce relief que confère aux yeux du peuple la qualité d’ancien militaire ; beaucoup vivaient dans les cours des Dedjazmatchs, où ils occupaient les plus grandes charges. Depuis la chute de l’Empire, cette classe d’hommes qui formait comme le cœur de la nation, a fourni un grand nombre de chefs de guerre célèbres et de Polémarques. En assimilant leurs terres allodiales aux terres de fiefs amovibles, Gouksa augmentait ses revenus d’un chiffre considérable et brisait la dernière et la plus redoutable résistance que le Bégamdir pût opposer à la domination d’une famille impatiemment supportée, surtout à cause de son origine et de ses traditions musulmanes.

Le paysan applaudit : il ne sentait pas encore que cette mesure égalitaire empirait sa situation, puisqu’elle lui enlevait ses derniers défenseurs, qui allaient naturellement grossir le nombre de ses tyrans, les anciens titulaires de grands fiefs dont les Atsés et les Polémarques avaient déjà fait des exacteurs en rendant leur existence précaire. Ces derniers représentants de la véritable noblesse territoriale indépendante crurent prolonger leur existence en se prêtant à leur propre abaissement. Il y a manière de faire accepter aux hommes ce qui leur est le moins profitable, et ces possesseurs de fiefs inaliénables, de terres libres à divers degrés, devinrent les courtisans de Gouksa. Une première année, il maintint le statu quo, en confirmant les investitures aux titulaires ; puis, tous les ans, sous quelque prétexte, il en dépouilla un certain nombre, et, à la fin de son règne, il avait ruiné ou dispersé les grandes familles de ses États, dépossédé les seigneurs et notables qui lui portaient ombrage, augmenté considérablement ses revenus, annulé l’action politique du clergé, rétréci les libertés des communes, tout en augmentant leurs impôts, et concentré presque tous les pouvoirs en ses mains.

Les Polémarques de sa mouvance suivirent son exemple, ainsi que les Polémarques du reste de l’Éthiopie, à l’exception, toutefois, de ceux de l’Agaw-Medir, du Damote et du Gojam. Ces provinces, gouvernées par des princes cognats de la famille impériale, conservèrent, en grande partie, les libertés traditionnelles. Quant à la province de l’Idjou, berceau de la dynastie de Gouksa, chaque fois que ses maîtres ont voulu attenter à ses franchises, elle a répondu par des rebellions énergiques, et c’est jusqu’à ce jour le pays de l’Éthiopie où le peuple jouit du plus de liberté. Presque partout ailleurs, le sort des populations fut livré à l’arbitraire d’un système féodal mutilé en ce qu’il pouvait avoir de bon. Les nobles dépossédés se firent tous soldats de fortune ; les Polémarques mirent de l’émulation à les retenir à leur service, au moyen de dignités et d’investitures annuelles, et ces seigneurs temporaires exploitent et pressurent aujourd’hui à ruine les contribuables de leurs fiefs sans avenir pour eux. La rapacité de ces tyranneaux pousse les cultivateurs à un désespoir tel, que parfois des communes entières préfèrent abandonner leurs terres et émigrer dans les États voisins. À la mort ou à la chute du Polémarque, ils reprennent leurs héritages, si le règne de son successeur est plus équitable. Ceux qui se sentent de l’énergie s’enrôlent dans les bandes de soldats, préférant à la servitude de la vie des champs, les périls et l’indépendance de la vie militaire, et dans chaque province, le camp du Polémarque regorge de soldats turbulents et avides, vivant gaîment au jour le jour, tandis que les contribuables des villes, et surtout ceux des campagnes, vivent furtivement, en proie à toutes les craintes, et réduits à ruser pour dissimuler même leur pain quotidien. La puissance des Polémarques est elle-même précaire : sujets aux retours qu’entraîne la fréquence des guerres, aux trahisons de leurs alliés, aux désertions de leurs soldats, peu d’entre eux peuvent se vanter d’avoir reçu le pouvoir de leur père, presque aucun n’est assuré de le léguer à son fils. Quelque soldat de fortune, parti quelquefois des rangs les plus humbles, recueille son héritage.

Comme on l’a vu, d’après la constitution antique, le droit de justice n’émanait pas des Atsés ; ils l’exerçaient, il est vrai, mais dans des cas définis et rares ; ils en étaient surtout les gardiens, les dépositaires. La nation exerçait ce droit elle-même : le chef de famille, la commune, les tribunaux improvisés entre citoyens, la noblesse territoriale, représentaient autant de juridictions, qui dispensaient ordinairement d’avoir recours au tribunal suprême des Atsés, et, quoique vaincue, après une lutte contre eux, plusieurs fois séculaire, pour la conservation de ce droit, la nation n’a jamais perdu complètement l’habitude de l’exercer. Les Polémarques, qui avaient tout fait pour accaparer ce droit au bénéfice des Empereurs, eussent voulu le garder pour eux-mêmes, lorsque l’Empire tomba ; mais, à cause de la nature précaire de leur autorité, ils n’osèrent pas affronter en ce point jusqu’au bout le sentiment intime de leurs sujets ; les circonstances leur vinrent bientôt en aide.

Les communes reprirent leur juridiction primitive ; mais lorsque des conflits s’élevèrent entre elles, comme il ne se trouvait plus aucun pouvoir judiciaire intermédiaire entre elles et le pouvoir central représenté désormais par les Dedjazmatchs, ou autres Polémarques, héritiers de fait, et chacun dans ses États, du pouvoir impérial, elles comprirent alors la faute qu’elles avaient commise en laissant déraciner ce qui restait de la noblesse territoriale, et elles durent subir en tout la juridiction des Polémarques. Ceux-ci empiétèrent de plus en plus, jusqu’à absorber toutes les causes entre citoyens, en répartissant toutes les communes de leurs États en fiefs qu’ils distribuaient annuellement à leurs hommes d’armes. Chaque Dedjazmatch, depuis ce temps, entretient quelques hommes de loi, pour interpréter au besoin le texte du code de Justinien ; mais, si ce n’est pour les causes criminelles, il est rare qu’on y ait recours, ce recours dépendant des parties qui se réclament presque toujours des lois coutumières. Les Polémarques et leurs délégués jugent d’après elles, mais, à l’exemple des hommes de loi des Empereurs, ils prélèvent des frais de justice, qui ruinent les plaideurs et constituent leurs principaux bénéfices. Dans les causes civiles, ces frais montent souvent jusqu’à la moitié des valeurs en litige. Depuis que la justice coutumière a cessé d’être gratuite, sa vénalité est devenue notoire. Néanmoins ces tribunaux dégradés subissent encore la pression de la conscience publique, qui leur apparaît comme un fantôme et donne encore assez souvent le spectacle consolant des embarras de la force injuste aux prises avec le droit et la faiblesse qu’elle opprime. Il s’est bien trouvé, tantôt dans une province, tantôt dans une autre, quelques Polémarques qui se sont efforcés de relever l’autorité de la justice et de la morale. On cite parmi eux, le Ras Woldé Sillassé, qui gouverna le Tegraïe pendant plus de vingt ans ; les Ras Haïlo et Méred, Gouverneurs du Gojam et du Damote ; le Dedjadj Sabagadis, en Tegraïe ; le Ras Haïlo, dans le Samen, et plusieurs Polémarques de moindre importance dont la mémoire est bénie. L’action de ces hommes de bien, quoique bornée à l’étendue de leurs domaines, a exercé néanmoins sur le reste du pays une influence salutaire. Malheureusement, dans la longue lutte que le droit indigène avait soutenue contre le code byzantin, il avait subi des altérations dans ses parties essentielles, celles qui règlent la famille, la propriété et le mariage : la famille est restée démantelée ; le mariage et la propriété n’ont plus rien de stable, et n’était l’esprit chrétien planant au-dessus de cette nation désorientée, et qui, bien qu’altéré, l’illumine encore quelquefois, elle aurait atteint depuis longtemps le dernier degré de la déchéance et de l’abaissement.

Comme dans toute société anarchique, la carrière des armes offre le seul refuge à ceux qui ont souci de leur dignité ; aussi les camps renferment-ils, à quelques exceptions près, l’élite de la nation. Les cognats de la famille impériale dont le nombre est grand, se font presque tous soldats. Leur origine leur assure la considération, et, pour peu qu’ils déploient des qualités personnelles, les plus brillantes perspectives s’ouvrent devant eux. De cette classe sont sortis la plupart des Ras, Dedjazmatchs ou autres Polémarques remarquables, comme aussi les femmes les plus célèbres par leur beauté, leur esprit et, il faut le dire aussi, par leurs désordres. À ces princes et princesses on donne le titre qualificatif de Waïzoro, de même qu’aux agnats impériaux des deux sexes, et leurs concitoyens traitent encore avec une déférence marquée ceux qui ont droit à ce titre, quoiqu’ils l’aient vulgarisé en le donnant à presque toutes les femmes, tout comme en Europe on l’a fait de Madame.

Les agnats impériaux ne pouvaient avoir aucune dotation territoriale. Ils ne possédaient la terre que par héritage maternel ou du chef de leur femme, et dépendaient, par conséquent, des libéralités de l’Empereur régnant. La chute de l’Empire les a mis dans un dénûment complet. Les plus dignes et les plus heureux sont ceux qui vivent de la culture d’un matrimoine d’ordinaire fort restreint. D’autres ornent de peintures les murs des églises ou les livres de piété, ou copient des livres d’heures, les relient même ; d’autres encore sculptent de petits objets en bois ou peignent des diptyques. Ils vivent petitement du produit de ces industries, les seules qui, aux yeux de leurs compatriotes, ne les fassent pas déroger. D’après la croyance populaire, quand la famille impériale aura satisfait à la justice divine par son humiliation prolongée, un de ses membres relèvera, avec le trône de ses ancêtres, les anciennes lois et les constitutions, et les malheurs de la nation auront leur terme. Par suite de cette croyance, aucun chef ne voudrait accepter dans ses troupes un prince agnat. Aussi, parmi ces princes, ceux qui laissent soupçonner quelque ambition ou quelques qualités supérieures, sont-ils les plus malheureux. Les hommes au pouvoir étouffent leur fortune par tous les moyens et les réduisent à se considérer heureux de pouvoir s’assurer le pain quotidien. La principale ressource de ces agnats consiste actuellement dans les aumônes qu’ils reçoivent de quelques Dedjazmatchs. Quelques-uns se tiennent à l’affût des évènements politiques et se font comme les clients de quelque Polémarque, tel que celui du Tegraïe, du Bégamdir, du Samen ou du Gojam, dans l’espoir de leur voir acquérir un jour la prépotence, à l’abri de laquelle ils pourront remplacer le simulacre d’Empereur qui siége à Gondar.

Sahala Dinguil, dont je venais de guérir la femme, et qui portait le titre d’Atsé depuis quelques années déjà, lors de mon entrée dans le pays, avait été deux fois détrôné, sans bruit, par son patron le Ras Ali, Gouverneur de Bégamdir, dont relève la ville de Gondar ; mais, chaque fois, il avait été rétabli dans sa majesté dérisoire, grâce à la croyance populaire que tant qu’il serait Atsé, il ne devait y avoir ni peste ni famine, et que la famille de Gouksa se maintiendrait au pouvoir.

Gondar, dernière capitale de l’Empire, a été fondée par l’Atsé Facilidas, peu de temps après l’expulsion de la Mission portugaise. Quelques érudits indigènes prétendent que le mot gondar n’est autre que le mot Tegraïen, qui signifie ténia ; les savants gondariens repoussent avec indignation cette étymologie et font observer que dans l’idiome Félacha, encore parlé dans quelques villages aux environs de la ville, dar signifie gouvernement et gon, côte. À l’appui de cette explication, ils comparent à un os costal le prolongement montueux qui, partant du mont Atanaguer, s’avance vers le S. en dominant la plaine de Dambya, dont il est séparé par les ruisseaux Angareb et Kaha, lesquels se joignent au Magatch, un des principaux tributaires du lac Tsana. C’est sur le sommet plat de ce prolongement que Gondar est assise, avec ses dix-neuf églises ; les indigènes affirment qu’elle en contient quarante-quatre, mais ils comptent celles des faubourgs presque abandonnées et toutes du côté de l’Est. De quelque côté que l’on arrive, on ne découvre Gondar que lorsqu’on en est déjà près. Les hauts murs blafards du palais impérial frappent d’abord la vue ; le ton bistré des maisons basses et couvertes en chaume, les larges espaces hérissés de ruines, les églises blotties çà et là, dans leurs bosquets d’arbres élancés et verts, le ciel toujours bleu, l’atmosphère limpide, les alentours nus et accidentés, tout concourt à donner à la ville une physionomie attrayante, paisible et réjouie, malgré son délabrement. Le sol rocheux et couvert de pierres n’offre aucun vestige de ces travaux habituels en Europe, dans les centres populeux, tels que fontaines, aqueducs, égouts, enceintes, places régulières, promenades et édifices décoratifs ; il est raviné par les eaux pluviales ; la nature de ses rugosités dénote partout que des mains industrieuses n’ont jamais cherché à le modifier, et que les hommes y ont posé mais non fixé leurs demeures. Du reste, la féodalité semble être peu favorable à la formation de grandes villes : sous ce régime, la famille constituée fortement, offre partout un abri et un aliment au besoin de sociabilité ; de plus, l’homme ne prenant de valeur que par la terre, c’est dans les campagnes que s’établissent les ambitieux, les puissants et les forts ; les villes restent alors le refuge des déclassés, des artisans et de la population flottante et de peu d’importance.

Les quartiers les mieux conservés sont : au S., non loin du palais, le quartier dit de l’Itchagué et le Salamgué ou quartier musulman, situé au pied de la colline en dedans de l’Angareb et du Kaha ; à côté se trouve une place où se tient un marché important de mules et de chevaux. Au S.-E., le quartier de Dinguiagué (pays de pierres), habité par les trafiquants chrétiens ; à côté se trouve aussi une grande place irrégulière et pleine de roches, où se tient un marché hebdomadaire important. Au N., et au pied du mont Tegraïe-Mutchoaya, le quartier de l’Aboune ou légat du patriarche cophte d’Alexandrie, à demi séparé de la ville par un ravin profond ; et près du palais, la maison du Ras bitwodded ou Grand Connétable, joli castel en ruine, surmonté d’une tour. À l’E., le quartier de Bâta. Au N.-O., au-delà du Kaha, sur la lisière d’une petite plaine, le faubourg ombreux de Kouskouam, où l’on voit les jolies ruines de l’église, de l’habitation et de la grande tour bâties à la chaux, vers 1720, par l’Itiégué Mintwab, femme et mère d’empereur, célèbre par ses vertus autant que par sa subite fortune ; on découvre au S. la plaine de Dambya, et au loin, à l’E., le bord du plateau du Wogara. Les autres quartiers épars au milieu des décombres sont insignifiants.

Le faubourg de Kouskouam n’est habité que par des cultivateurs. Le quartier de Bâta tire son nom de sa grande église investie du droit d’asile et renommée par son clergé nombreux, instruit et remuant ; il est surtout habité par des cultivateurs aisés ; en temps de troubles, les paysans y déposent de préférence leurs réserves de grains. Le quartier de l’Aboune, habité par quelques trafiquants et de petits propriétaires, jouit également d’un droit d’asile, peu respecté lorsque le légat est absent, mais qui, lorsqu’il y réside, attire une population indécise composée de réfugiés, de clercs et d’étudiants. Les trafiquants chrétiens forment presque à eux seuls le quartier de Dinguiagué. Le Salamgué, habité exclusivement par des musulmans, tous trafiquants ou tisserands, passe pour la réunion mercantile la plus considérable de l’Éthiopie par ses relations lointaines et ses richesses en numéraire. Ce quartier, un des plus populeux de la ville, en est cependant le moins salubre, tant à cause de sa situation basse, du voisinage immédiat de l’Angareb et du Kaha, que des épidémies qu’y apportent souvent les caravanes d’esclaves. Le quartier de l’Itchagué, le plus peuplé de tous, est en quelque sorte comme le cœur de la ville. Il doit son importance à son droit d’asile qui est presque toujours respecté. Le Dedjadj Oubié, le Ras Ali, et beaucoup de leurs notables, y possédaient des maisons où ils amassaient des provisions, et où leurs partisans se réfugiaient en temps de disgrâce. Ce quartier, ceint d’un haut mur, est peuplé de gens de toutes les classes : on y trouve des princes et des seigneurs déchus ou réduits au repos par l’âge ; des femmes de hauts personnages venues pour faire leurs couches ou pour s’abriter avec leurs enfants, pendant que leurs maris sont en expédition ; des femmes divorcées ; des matrones célèbres par leurs aventures, leur beauté passée ou leur esprit ; quelques trafiquants, des moines, des religieuses, des nécessiteux, des soldats mutilés, des rebelles, des voleurs de grande route et des meurtriers ; des gens fuyant la vindicte des lois ou les persécutions ; quelques artisans et même quelques musulmans, car le clergé éthiopien recueille et protége sans distinction dans ses asiles les nationaux, les étrangers ou les ennemis de sa foi.

L’Atsé, dépouillé de tout pouvoir et de toute autorité, vivait abandonné dans l’isolement de son palais ; néanmoins, la salle des plaids, de loin en loin, retentissait de la voix des avocats, qui, grâce à l’empire des us et coutumes, venaient plaider en dernier appel quelques procès d’une nature spéciale, devant l’antique tribunal suprême, présidé par l’Atsé, et composé comme on sait des quatre Likaontes et de leurs quatre Azzages, auxquels s’adjoignaient dans certaines occasions quelques prudhommes de la ville.

L’Itchagué, chef révocable du clergé régulier, était nommé par le Ras Ali, sur la présentation du clergé ; sa juridiction attirait à Gondar des abbés et des moines des provinces éloignées, ainsi que beaucoup de membres du clergé séculier. Toutes les causes civiles qui prenaient origine dans son quartier ressortissaient également de sa juridiction ; quant aux causes criminelles, instruction faite, il les renvoyait en cour du Ras.

L’Aboune partageait avec l’Itchagué la juridiction sur le clergé séculier, et exerçait également le droit de basse justice sur les habitants de son quartier.

Le Négadras (tête des trafiquants), chef de la gabelle, jugeait au civil tous les musulmans du quartier dit Salamgué ; quant au criminel, il instruisait les causes et renvoyait en cour du Ras. Il connaissait également des causes commerciales entre chrétiens et musulmans, et de tous les délits contre la douane. Ce fonctionnaire, ordinairement musulman, était nommé pour trois ans par le Ras, auquel il payait une ferme en échange de la perception des droits de douane.

La ville avait aussi un Gouverneur qui prenait le titre spécial de Kantiba : il était nommé chaque année par le Ras, et était chargé de la police de toute la ville, de la direction des marchés et de la perception de certains impôts ; il recrutait pour ce service une troupe dont le chiffre variait de soixante à trois cents lances.

Gondar, un des centres commerciaux les plus importants, est également un centre d’industrie. La simplicité des besoins des Éthiopiens ne rend nécessaire qu’un nombre restreint de métiers : des tisserands, tous musulmans, des corroyeurs, des maroquiniers, des lormiers, des forgerons et des fabricants de javelines, de sabres et de couteaux ; des selliers, des sandaliers, des relieurs, des clercs, copistes et apprêteurs de diphthère ou parchemin grossier ; des gaîniers, et tous ceux qui cousent le cuir ; des orfèvres, des fondeurs et ouvriers en cuivre ; ceux qui brodent les pretintailles pour les selles des mules ou les amulettes que portent les femmes, les hommes et les chevaux, comme aussi ceux qui brodent en soie de couleur les stoles ou longues chemises des femmes, leurs burnous et ceux des prêtres ; des fabricants de boucliers, des charpentiers, des tourneurs, ceux qui mettent en bois les carabines, ceux qui façonnent les cornes à boire, les femmes qui confectionnent des ustensiles de vannerie faite en paille et celles qui font du bouza, de l’hydromel et de l’eau-de-vie pour la vente de détail. La poterie est faite par les femmes félachas ou juives, et leurs maris maçonnent en bousillage ; ces sectaires sont établis dans les villages aux environs de la ville. L’industrie de potier est partout frappée d’infamie, ainsi que celle de tisserand, de corroyeur et d’ouvrier en fer. Tous ces ouvriers travaillent chacun pour leur compte, mais avec mesure. Lorsque le désir de voyager les prend, ils vont s’établir dans d’autres villes ou se laissent embaucher par les seigneurs ou les princes et font quelquefois le tour de l’Éthiopie à la suite des armées.

Le clergé de Gondar fournit toujours quelque célèbre professeur de grammaire, de droit ou de théologie, qui attire les étudiants de provinces éloignées. Ces étudiants se partagent en deux classes : l’une d’hommes de tout âge se destinant à la vie monastique ; l’autre, plus nombreuse, composée de jeunes gens aspirant à la prêtrise ou à la cléricature. Ils manifestent envers leurs professeurs cet attachement profond, qui existait dans l’antiquité et le moyen-âge entre les maîtres et leurs élèves ou disciples. Il est touchant de voir les soins pieux dont ils entourent leurs professeurs, qu’ils choisissent librement ; l’émulation qu’ils mettent à les servir en toutes choses, et l’on ne peut s’empêcher de regretter que ce culte filial, qui n’est que la reconnaissance envers ceux qui se consacrent à nous enseigner à penser, à croire, à vivre enfin, se soit refroidi parmi nous. Beaucoup de ces étudiants mendient leur subsistance, fabriquent des parasols en roseau et en cœur de jonc, ou bien se louent une partie de la journée pour divers services. Des anachorètes, désireux de s’édifier sur quelque point de dogme, viennent se réfugier pour quelques jours dans les églises les moins fréquentées ; en tout temps d’ailleurs, on voit en ville beaucoup de moines mendiants et gyrovagues.

La ville de Gondar, grâce à sa situation centrale, à la présence des deux plus grands dignitaires de l’Église d’Éthiopie, grâce aux lumières et à la prépondérance de son clergé, à sa vigilance à maintenir son droit d’asile, à ses deux marchés hebdomadaires, à son commerce, à ses diverses industries et enfin à la puissance de la tradition, se maintient, depuis l’abaissement du pouvoir impérial, comme une sorte de terrain neutre où les hommes de tous les partis se rencontrent, et quoique les arbitres de l’état politique n’y résident plus, elle n’en reste pas moins moralement la véritable capitale de l’Éthiopie. La population, que Bruce évaluait à 30,000 âmes, est aujourd’hui de 11 à 13,000 ; en temps de trouble, cette population s’accroît de réfugiés dans la proportion d’un tiers environ. Comme la ville est assise sur un terrain d’une altitude moyenne, situé entre les basses terres et les hauts plateaux, on y jouit d’une température assez douce dont la moyenne est de 20° centigrades.

En arrivant en pays étranger, le voyageur est tout d’abord impressionné par la nouveauté des choses extérieures. Malgré leur vivacité, ces sensations s’atténuent d’ordinaire et s’effacent peu à peu, surtout s’il séjourne et pratique lui-même les mœurs nouvelles ; et c’est en fixant et en coordonnant ces premières impressions avec les observations qu’il aura faites dans la suite, qu’il arrivera à déterminer le mieux la véritable physionomie du peuple qu’il étudie. Les allures de la population gondarienne saisissent de prime abord par leur caractère biblique ; elle apparaît ce qu’elle est en réalité : impressionnable, hasardeuse, nonchalante, vaniteuse, légère parfois, factieuse, pleine d’humour, et presque toujours avenante et charitable.

Le matin, elle est réveillée par les chants religieux ; dans chaque église, il ne se dit qu’une messe ; elle est chantée et commence bien avant le jour. Dès cette heure, les affligés et les dévots courent à l’office ; les autres n’y vont qu’au moment de la consécration : au soleil levant. Les jours de fête, les fidèles visitent plusieurs églises, surtout celle de Saint Tekla-Haïmanote, qui possède les reliques vénérées de ce saint.

L’horizon s’éclaire à peine, que tous, aux portes, dans les rues et aux carrefours, échangent le salut du matin. Les travaux et les affaires commencent partout ; les voyageurs, les soldats de passage se mettent en route ; les pâtureurs, au pied des collines, réunissent les vaches, les veaux et les bêtes de somme qu’on voit dévaler dans toutes les directions ; des femmes et des jeunes filles, munies d’amphores, descendent ça et là, en babillant, puiser de l’eau au Kaha et à l’Angareb, où sont déjà établis des hommes à demi-nus, lavant leurs toges et celles de leur famille, en les piétinant dans l’eau. Sur la place du marché, les acheteurs assiégent l’étal des bouchers, les chiens se hargnent autour, au-dessus plane une volée d’éperviers guettant l’occasion de happer quelque lambeau de viande ; des enfants, encore engourdis de sommeil, se rendent à l’école ; les oisifs, les nouvellistes de profession, groupés aux carrefours, épluchent déjà les nouvelles, brocardent les passants ou bien confèrent d’un air de mystère, selon que les temps leur paraissent calmes ou difficiles.

Bientôt, le soleil devient incommode ; chacun rentre chez soi pour la grande affaire du déjeuner, et Gondar redevient silencieuse jusqu’à deux ou trois heures de l’après-midi.

Les Éthiopiens observent plusieurs jeûnes longs et rigoureux, indépendamment de celui du mercredi et du vendredi. En temps de jeûne, les offices ne commencent pas avant deux ou trois heures de l’après-midi, et les habitants attendent, pour faire l’unique repas de la journée, que les carillons aient annoncé la communion.

Ne connaissant ni sablier, ni clepsydre, ni horloge d’aucune sorte, ils divisent la journée en six parties qui ont leurs dénominations consacrées, d’après la hauteur du soleil sur l’horizon. Le clergé et les hommes instruits usent d’une chronométrie un peu moins grossière : le dos au soleil, ils mesurent, par semelles et demi-semelles, la longueur de leur ombre. La durée quotidienne de chacun de leurs jeûnes équivaut à tel nombre de semelles et demi-semelles ; quelques-uns se prolongent jusque peu avant le coucher du soleil.

Pendant les longues matinées du mercredi et du vendredi, Gondar présente sa physionomie la plus animée. Les églises restent ouvertes : on y voit, au milieu de désœuvrés et de chercheurs d’aventures, des vieillards, des femmes, des soldats et des clercs faisant leurs méditations, leurs prières ou causant paisiblement à l’ombre des arbres du pourtour. Vers huit heures, les habitants se portent aux divers plaids de l’Atsé, de l’Itchagué, de l’Aboune, du Négadras, du Kantiba ou des prudhommes : les délibérations de quelque importance et les procès étant remis de préférence à ces jours. Comme les maisons n’offrent que très-peu de salles spacieuses, la plupart du temps, ces plaids se tiennent en plein air ; l’été, juges et assistants sont ordinairement munis de parasols. Ceux que les incidents judiciaires intéressent moins, vont badauder chez les ouvriers en réputation, où se réunissent quelques nouvellistes, des soldats et des étrangers. Les réunions choisies se tiennent chez l’orfèvre, le sellier et quelquefois chez le forgeron ; la préoccupation de ces ouvriers est de se défendre des importuns, mais ils n’y réussissent guère. L’un a quelque chose à faire à sa bague, à l’ornement de son bouclier, à son amulette, ou bien deux points seulement, dit-il, à sa selle ; l’autre, un ardillon ou une javeline à redresser ou quelque brèche à faire disparaître de son sabre ou de sa faucille ; si l’on veut seulement lui confier un outil, il le fera lui-même. Les ouvriers cèdent à ces instances et perdent ainsi leur temps, sans autre bénéfice que l’espoir de s’achalander par ces complaisances, tout en égayant leur travail des conversations qui s’établissent chez eux. Les hommes les plus considérables ne dédaignent pas de se rendre à ces cercles où se répètent les bons mots, les anecdotes, les scandales, les récits des derniers évènements ; où l’on fait la description des modes nouvelles, l’énumération des qualités et des défauts de tel cheval, de telle femme ; où l’on discute les héros d’amour, ceux de guerre et parfois même des points de théologie, pendant que les plus affamés s’assoupissent sur place ou vont dormir chez eux en attendant l’heure de rompre le jeûne. À mesure que l’ombre s’allonge, on entend les voix plaintives des moines, des lépreux et des étudiants, mendiant de porte en porte au nom du saint du jour, du Remède du monde (Jésus-Christ), de Saint Tekla-Haïmanote ou de Notre-Dame-de-Miel (la Sainte Vierge).

Les ecclésiastiques, en toge bien nette et en turban blanc, s’empressent vers leurs églises, où les clercs chantent déjà les offices à tue-tête. Les enfants sortent des écoles en criant. Aux divers plaids, les avocats plaident leurs derniers moyens, s’efforcent de retenir encore l’assemblée ; les juges s’empressent de prononcer la sentence ou la remise à huitaine. Le travail cesse partout. Sur les chemins qui conduisent à la ville, on voit arriver les voyageurs à pied, à cheval, et des femmes à la file, courbées sous des charges de ramilles ou de petit bois qu’elles ont passé la journée à ramasser. Le tintement des cloches annonce la fin des offices ; les rues se dépeuplent ; chacun s’est réfugié chez soi, pour y prendre sa première gorgée, son premier morceau. Il est quatre, cinq ou même six heures du soir. Les animaux reviennent des pacages et se dispersent joyeusement pour rentrer au logis, les bêtes de somme hennissant, les vaches beuglant à l’approche de leur géniture.

Tels sont les derniers bruits de la journée. Quelquefois, une bande de soldats arrive en logement : les habitants rentrent et barrent leurs portes ; la rue reste aux étrangers et à ceux qui se sentent disposés à la querelle.

Les premières clameurs partent ordinairement des maisons des courtisanes ou de celles des femmes qui débitent le bouza ou l’eau-de-vie ; les gens du Kantiba tentent quelquefois de rétablir l’ordre, mais lorsque les étrangers sont trop nombreux ou qu’ils relèvent de quelque favori du Ras, on les laisse s’arranger avec les habitants.

Après un peu de bruit, on finit par s’entendre et répartir les étrangers en logement.

Le soleil disparait ; la ville se repose ; seuls, les détrousseurs ou les coureurs d’aventures se glissent dans l’ombre ; bientôt, les hyènes leur succèdent, et, si l’on se réveille pendant la nuit, on n’entend que leurs hurlements sinistres mêlés à leur rire étrange.




  1. On comprend que dans un pays où la justice se rendait gratuitement, et où la connaissance de la loi était assez répandue pour permettre à chaque citoyen de remplir les fonctions de juge ou de défendre sa propre cause, la profession d’avocat, conséquence de l’introduction d’un nouveau régime légal, ait été accueillie défavorablement. Les avocats éthiopiens se recrutent parmi les hommes d’une réputation équivoque. Ils se font redouter par l’adresse avec laquelle ils aggravent les moindres accusations et égarent leurs adversaires dans les dédales de la chicane. Ils ne craignent pas de se porter comme délateurs ou comme dénonciateurs publics ; ils s’enrichissent, mais leur richesse passe pour n’être pas durable, et il n’est pas rare, du reste, qu’ils succombent sous la main de quelque victime de leurs accusations. Les Waïzaros ou nobles, et les gentilshommes, mettent de l’amour-propre à plaider leurs causes eux-mêmes et à plaider, gratuitement bien entendu, celles de leurs concitoyens inhabiles à présenter eux-mêmes leur défense. J’en ai vu se préoccuper, au détriment de leurs propres affaires, de la défense d’un accusé devant un tribunal, où le hasard les avait conduits. La qualification d’avocat appliquée à un homme qui ne fait pas métier de plaider est regardée comme une injure qui rend passible de dommages-intérêts.
  2. Je dois à l’obligeance d’un bibliophile, M. Gustave Grandin, la communication d’un Traité fort rare publié au dix-septième siècle, et dont voici un extrait :

    «… Muleasses, Roy de Tunis, avait érigé une très-splendide bibliothèque, au rapport de Louis d’Urreta, qui assure que Mena, Empereur d’Æthiopie, ayant entendu que l’armée de l’Empereur Charles V emportait cette despouille, il donna charge à des marchands égyptiens et vénitiens pour l’achepter à quelque prix que ce fût. Lesquels accomplirent une partie de son dessein, car, ils en obtindrent plus de trois mille, qu’ils lui envoyèrent. Ce prince les reçeut avec une grande ioye et les envoya incontinent dans la Bibliothèque Royale des Abyssins. Laquelle à présent ne cède à celle d’Alexandrie pour le nombre de ses livres ; selon Paul Iouc et Henry de Sponde, évesque de Pamiers, en ses Annales sacrez l’an 1535, num. 22… (Du Roy de Tunis, pages 50, 51.)

    … Louis Urreta, Espagnol, asseure qu’au monastère de Sainte-Croix, au mont Amara, il y a trois bibliothèques très-amples. Lesquelles contiennent dix millions cent mille volumes escrits en beau parchemin et conseruez dans des estuis de soye. Cette grande et imcomparable multitude de livres (comme l’on croit) commença d’être ramassée par Makada ou Nicaula, Reyne de Saba, et Melilek, son fils, qu’elle eut de Salomon. Duquel on dit que les œuures y sont conseruées avec celles d’Enoch, Noé, Abraham, et Job et des autres S.S. Pères : comme il appert par le catalogue fait par Antoine Bricus et Laurent Cremones. Lesquels par le commandement du pape Grégoire XIII et la prière du cardinal Guillaume Sirlet purent visiter ce miracle du Monde, pour les livres, que l’on appelle en langue Æthiopique ASSABRARIA. C’est une chose et très-digne de remarque que la pratique qui se prit dans le couronnement des Empereurs des Abyssiens ; qui est le don qu’on leur fait des clefs de cette Bibliothèque Royale du Mont Amara, pages 51, 52. »

    (Traicté des plus belles bibliothèques publiqves et particvlières, qvi ont esté, et qvi sont à présent dans le monde. Divisé en deux parties. Composé par le P. Lovys Jacob. À Paris, chez Rolet Le Duc, rue Saint-Jacques, près la Poste. M. DC. XLIV. Avec privilége du Roy.)

  3. En Europe, où les besoins et l’attirail de la vie se sont multipliés, on conçoit malaisément que des communes entières puissent effectuer de longs voyages et vivre longtemps à l’étranger, sans se dissoudre. J’ai été à même de voir fréquemment, sur une échelle réduite, ces migrations de communautés, et la constance avec laquelle elles gardaient leur organisation dans les pays, où elles avaient à vivre, m’a souvent donné lieu d’admirer ces effets de l’autonomie communale.