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Drumont anarchiste

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Pierre Martinet - L. Ravaille
Drumont anarchiste

DRUMONT ANARCHISTE


SOUVENIRS DE SAINTE-PÉLAGIE

Sous le titre « Appel aux anarchistes », le compagnon Martinet a fait afficher un placard dans lequel il nous montre un Drumont tout à fait inattendu.

Qui l’eût cru ? Le grand chef de l’antisémitisme, le protégé des jésuites, fut pendant quelque temps un théoricien, et non des moins ardents, de l’anarchie.

C’était après un procès qui lui valut quelques mois de prison, que Drumont qui n’était pas encore le défenseur de l’État-Major et de la chose jugée, tourna au révolutionnaire.

Martinet qui fut son compagnon à Sainte-Pélagie, nous fait à ce sujet de piquantes révélations :

« À Sainte-Pélagie, dit-il, les anarchistes s’appliqueront à lui rendre la prison moins désolante. Moi, je peux dire que là, je l’ai sauvé de la folie. Sa cellule était au-dessus de la mienne. Chaque nuit, il frappait, avec le manche de son balai, à mon plafond, me criant :

« — Vous dont les fenêtres donnent sur la rue, ne voyez-vous pas des Juifs qui viennent brûler la geôle ?

« — Rassurez-vous, répondais-je, je ne vois que la sentinelle qui nous garde.

« Je le réconfortais, je le décidais à prendre un peu de repos, il me priait de l’éveiller s’il se produisait une alerte.

« Et chaque lendemain, les autres compagnons, par mille soins et des exhortations, et leur exemple, s’appliquaient à rassurer sa timide cervelle, à en chasser la peur.

« Pour continuer à être choyé par nous, il chantait Dame Dynamite, il donnait de l’argent pour répandre le goût de la bombe. Il paya pour que l’on tentât d’éditer l’ode du Père la Purgo, qui commence par cette strophe :

Puisque du Christ le sang, les pleurs,
Tyrans, n’ont pu fermer vos yeux
Aux sentiments de la colombe,
Gare la bombe !

Oui, il essayait de se montrer un fervent de la nitroglycérine. Et combien de fois n’insinua-t-il pas que ce n’était pas dans les maisons particulières qu’il fallait porter des engins, mais bien à l’une des deux cavernes du Sénat et du Palais-Bourbon ! Vous savez comme il déchanta quand ses désirs furent suivis par Vaillant. Il paraissait écrire pour la grâce de Vaillant, mais vingt fois, il imprimait que le fait de notre ami était un exécrable attentat.

« Dès ce jour, vous jugiez l’individu et ne voulûtes plus le connaître.

« Alors, la vilenie de celui qui, sans nous, n’aurait pu supporter la prison, se montra. Ses scribes, qui vous avaient fait des mamours, virèrent leur encrier, vous appelèrent mouchards et vous déclarèrent vendus aux juifs. »

Arrêtons là notre citation : elle nous montre la couardise de Drumont qui le poussa à chercher protection auprès des anarchistes, ses compagnons de geôle. Il est fâcheux que ceux-ci ne l’aient pas laissé complètement tourner au délire de la persécution. Ils nous auraient ainsi évité le spectacle d’autres palinodies.

Cependant, si Drumont a lâché ses anciens amis et renoncé à la bombe qu’il préconisait, il fit de l’anarchie à sa manière, en organisant, en Algérie, depuis des mois, le pillage et l’assassinat. Et cela, comme à Sainte-Pélagie, dans un but intéressé, pour entrer dans ce Palais-Bourbon qu’il rêvait de faire sauter.

Après avoir rappelé ses souvenirs de prison, Martinet affirme que les cléricaux dont Drumont est le porte-drapeau, sont bien plus dangereux pour la fortune de la France et l’avenir de la liberté que les Juifs qui travaillent, tandis que les prêtres, sans rien faire, fouillent et vident nos poches.

En terminant, il propose aux compagnons de se rendre à la gare, le jour du retour de Drumont, afin de faire à ce nouveau Scipion africain, une ovation qui ne rappelle en rien celles de la canaille algérienne, maltaise ou levantine, embauchée par l’Italien Louis Régis.

L. RAVAILLE.