El Arab, l’Orient que j’ai connu/L’Edough

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Lugdunum (p. 72-77).

L’Edough

Je n’oublierai jamais un seul détail de notre voyage entre Aïn-Draham et Tabarka. Dans la diligence qui nous emmenait et qui n’avait plus que trois chevaux, le quatrième venant, en pleine route, de mourir de misère sous son harnais, nous avions en face de nous un prêtre, noire soutane et bréviaire attentivement lu. Nous sortions peine de table, et, de l’affreuse gibelotte qui composait ce dernier déjeuner, moi seule j’avais mangé, non sans hésiter à chaque bouchée, tant me semblait inquiétant le goût de ce lapin-là.

Il n’y avait pas deux heures que nous étions en route, des douleurs intolérables me prirent. Le fait est que j’étais tout simplement empoisonnée.

Du paysage nouveau que nous traversions, je puis avouer que je ne vis absolument rien. Courbée en deux et gémissante aux côtés de mon compagnon désolé, je savais que, d’une part, la diligence ne pouvait pas rebrousser chemin puisqu’elle était courrier postal, donc astreinte à une exactitude féroce, et, d’autre part, que descendre où nous étions voulait dire pour nous rester tous deux abandonnés en pleine forêt, loin de toute habitation, avec nos mallettes et valises à nos pieds.

En proie à ma longue torture cahotée, je ne pus même pas m’intéresser à l’aventure qui tout à coup nous advint au bas de cette côte pourtant si peu rude : les trois haridelles, d’un commun accord, s’arrêtant net et refusant absolument de faire un pas de plus.

Vociférations et coups de fouet n’y changèrent rien. Le cocher, menacé d’une forte amende s’il manquait la correspondance prévue pour les lettres, finit par descendre de son siège et prit alternativement ses bêtes à la bride, avec coups de manche de fouet et coups de pied dans le ventre. Rien. Peut-être les pauvres trois rosses aimaient-elles mieux mourir sur place comme leur camarade que de tenter le petit effort qu’on leur demandait.

Je vis, à travers ma souffrance horrible, mon mari descendre de la voiture, puis l’abbé. Ce dernier releva sa soutane dans sa ceinture, et tous deux se mirent à pousser à la roue avec la dernière énergie, pendant que le cocher, à la tête de l’attelage, continuait sa manœuvre.

Combien de temps dura leur tentative ? Tout à coup je relevai la tête. La diligence venait de repartir, et au grand galop.

Empoisonnée ! Je ne me rendais même pas compte que les chevaux avaient la bride sur le cou, que le cocher n’était plus sur son siège, que je restais seule dans cette diligence emballée, allant immanquablement vers la catastrophe. Tout m’était égal. C’est ce qui arrive quand on souffre trop. Je regardai d’un œil morne le cocher, le prêtre et mon mari courir comme des fous derrière cette voiture en perdition. La poussière, autour d’eux, soulevait d’énormes nuages. La soutane de l’abbé volait jusque par-dessus ses épaules.

Il faut croire qu’ils arrivèrent à rattraper les chevaux puisque, sans nul retard, nous faisions au soleil couchant notre entrée dans Tabarka, ville sablonneuse, poudre d’or au bord d’une Méditerranée dont la couleur ne saurait être traduite que par le mot bleu-paon.


Avant d’aller vite me coucher dans le lit d’enfant, beaucoup trop court pour moi, mais le seul dont disposât le meilleur hôtel de la ville (et qui ne fut toute la nuit qu’un orage de moustiques), j’eus le temps d’apercevoir, assise sur le seuil de cet hôtel, la patronne en pleurs berçant dans ses bras une petite fille de deux ou trois ans, en train de mourir de la malaria.

Ce ne fut qu’au bout de quelques jours passés dans la ville de Bône, où nous nous étions rendus en hâte, qu’après diète complète et soins vigoureux, je commençai tout doucement à reprendre pied dans la vie, c’est-à-dire le voyage.

Satisfaite de faire la connaissance de l’Algérie, j’eus à m’émerveiller avant tout de ce cimetière musulman de Bône qui, tout blanc et tout bleu de faïences intactes, est un des plus ravissants que j’aie connus.

C’est là qu’est enterrée la mère d’Isabelle Eberhardt. J’ignorais en visitant sa tombe que nos nomadismes nous mèneraient un jour à celle de sa fille, cavalière héroïque restée célèbre dans tout le sud-saharien et que la France même est loin d’ignorer.

À travers les couches d’ouate d’une brume invétérée nous voici maintenant engagés dans l’Edough, montés sur de nouveaux chevaux dont la sellerie arabe déteint, rouge, en plein pelage blanc. Novembre commence. Il fait froid. Nos vastes capes de caoutchouc ne nous empêchent pas de frissonner.

Il s’agit pour nous d’atteindre avant la nuit complète je ne sais quel village dont le nom français est pour moi perdu dans l’oubli.

Mais, qui ne s’y est pas perdu, c’est le souvenir de l’auberge où nous arrivâmes enfin, juste comme le soleil venait de se coucher.

Le mot « coupe-gorge » que j’ai employé dans mes Mémoires n’est pas trop fort pour dépeindre un lieu pareil.

Terre battue, chandelles, recoins sombres, meubles boiteux, lits suspects sous lesquels on avait envie de regarder, surtout la mine sinistre du couple qui nous reçut, ménage espagnol à la Zuloaga, rien n’y manquait. Impossible, en outre, de nous faire comprendre, ces gens-là ne parlant ni le français ni l’arabe.

J’ai dit aussi dans mes Mémoires comment, au milieu d’un tel décor, je me souvins que c’était mon anniversaire de naissance. Mais je n’ai pas raconté cette chose à classer dans ce que j’appelle « aventures sans explication ». Redescendue seule dans la salle d’en bas, j’y fis soudain cette incompréhensible découverte : un piano droit Erard flambant neuf, richement pourvu d’éditions jamais ouvertes encore de Bach, Beethoven, Schumann, Chopin — de quoi pour mli passer une soirée enchantée, après tant de mois où je n’avais pu faire aucune musique.

Des deux ou trois nuits dormies au hasard des postes forestiers qui nous recueillaient de leur mieux, je ne garde qu’un néfaste souvenir de puces, punaises et autres bestioles. Il faut accepter tout quand on a choisi l’inexploré. Mais notre hébergement le plus inédit fut celui de l’école de Marabouts pour laquelle nous nous étions mis en route.

Nous arrivons avec la nuit dans ce creux de forêt où nos chevaux avancent sans aucun bruit sur des matelas de feuilles déjà pourries. Au lieu de la demeure cubique et blanche, bien arabe, à laquelle nous nous attendions, c’est une petite bicoque de banlieue parisienne qui nous apparaît dans le clair-obscur, murs en nougat et toit de tuiles rouges toutes neuves. Et, dès les premiers mots du chef marabout accouru pour nous recevoir, il est facile de deviner qu’il est excessivement fier d’avoir fait construire cette triste chose.

Officiellement prévenu de notre visite car c’est un personnage influent au point de vue français, il a commandé dîner et chambre, et ses serviteurs, ainsi que son frère, un solide gaillard comme lui-même, tous sont présents à notre entrée dans la maison. Salle à manger à l’européenne, couvert à l’européenne. Nous sommes chez des musulmans tout à fait francisés en dépit de leurs drapés blancs et de leur turbans immaculés.

Nous nous mettons à table ; mais, malgré son couvert préparé, le chef marabout refuse obstinément de s’asseoir parmi nous. Il tourne autour de la pièce, parlant si fort et avec de tels gestes que je m’informe à mi-voix ; « Qu’est-ce qu’il a ?… Qu’est-ce qu’il dit ? » — car il me fait presque peur.

— Un affreux cabot, me répond tranquillement mon mari. Il dit que le jeûne est sa meilleure nourriture, qu’il n’a pas besoin de manger, car Allah est dans son ventre.

Pendant ce temps, le frère, complètement emberlificoté, tenait sa fourchette-à l’envers et aussi son couteau l’index tout au bout de la lame et se coupant le doigt.

Pour ne pas le gêner, je regarde autour de moi. Je m’aperçois alors que les fenêtres, bien que pourvues de vitres et de rideaux en fausse dentelle, ont été percées tellement haut que, même en montant sur une chaise, il serait impossible de les atteindre. Cette maison n’a pas été construite par des Roumis.


Cependant une longue conversation coranique s’était à présent engagée dont je ne pouvais rien saisir, et fatiguée, je sentais le sommeil sournois m’engourdir de plus en plus. Heureusement l’heure du coucher ne tarda pas trop. Mais, dans la chambre qu’on nous donnait, les draps de nos deux lits avaient été tellement imbibés d’eau de Cologne qu’ils en étaient encore trempés, odeur intenable qu’il fallut bien supporter, pourtant. Et pas moyen d’ouvrir ces fenêtres inaccessibles.

Le lendemain matin, nous fûmes invités à visiter l’école maraboutique. Elle consistait en sept ou huit idiots ou fous occupés à faire des grimaces, affalés dehors sur des bancs. Le plus saint de tous se tenait beaucoup plus loin, debout au milieu d’une mare, les cheveux poussés jusqu’à la taille, le corps dans l’eau jusqu’aux genoux, nu, sordide, à peine un être humain. On nous apprit qu’il n’avait jamais bougé de cette mare depuis deux ans, ni changé de pose, et qu’on lui tendait à manger au bout d’une perche presque tous les jours, bien qu’il ne demandât rien, pour la bonne raison qu’il était incapable de parler.

Je quittai sans regret le chef marabout et son école. Au moment où nous nous mettions en selle, il fit des efforts inouïs autant que vains pour nous faire accepter (bagage très commode, n’est-ce pas ?) une affreuse moquette qu’il avait dans sa maison ridicule, avec le visible espoir de recevoir en échange une de nos capes de caoutchouc qu’il croyait être la peau d’un grand poisson inconnu.