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Elegie à M. le duc de Retz, sur la Solitude

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ELEGIE[1]

À Monseigneur le Duc de Rets, sur ce que l’on avoit mal imprimé ma Solitude.


Helas ! quand je vous voy, mes vers, mes chers enfants,
Vous que l’on a trouvez si beaux, si triomphants,
Errer parmy le monde en plus triste equipage
Qu’un prince mal-aisé qui marcheroit sans page ;
Quand je voy vos pieds nuds, vos membres mutilez,

Et vos attraits sans pair flestris et desolez
Par l’avare desir d’un infame libraire,
Qui, mus l’espoir du gain, pour chanter me fait braire,
J’avoue, en la douleur de ma tendre amitié,
Que j’ay de vostre estat une extresme pitié,
Ou plustost qu’en tel poinct j’ay peine à reconnaistre,
Vous voyant si changez, que je vous ay fait naistre.
VoÔ grand, ô rare duc, qui, prenant leur party,
M’avez de leur désastre aussi tost averty,
Vistes-vous sans regret l’honneur de mon estude,
Mon noble coup d’essay, ma chère Solitude,
Ainsi défigurée en ses traits les plus beaux,
Trotter comme une gueuse en de sales lambeaux,
Elle que l’univers a veue avec extase
N’aller jamais qu’en pompe à cheval sur Pégase ?
Non, je croy que son sort toucha vos sentiments,
Que le cœur vous saigna de voir ses ornements,
Confondus en maints lieux, à la honte des Muses,
Avoir en leurs deffauts besoin de vos excuses,
Et que, si vous teniez le maraut d’imprimeur
Qui resveille en mes sens la bilieuse humeur,
Vous luy feriez dancer, à l’ombre d’une eschelle,
Le bransle qu’on prépara aux gens de la Rochelle.
Pour moy, je luy promets que sur son hocqueton
Mon bras fera pleuvoir tant de coups de baston,
Qu’il croira que du ciel, qu’à sa perte j’oblige,
Il pleuvra des cottrets, par un nouveau prodige.
Il Ha ! je m’apperçois bien que, malgré ma raison,
Qui vouloit que mes vers gardassent la maison,
Sans se prostituer aux yeux du populaire,
Il faudra qu’à la fin je me force à luy plaire ;
Que de mon cabinet je les fasse partir,
Que j’endure la presse aussi bien qu’un martir,
Qu’on barbouille mon nom, qu’on m’imprime sans boire,
Si ce n’estoit du jus de l’encre la plus noire ;

Que je devienne livre, et que mon casaquin
Soit de peau de mouton, ou bien de marroquin ;
Qu’on me crie au Palais comme un autheur insigne,
Que d’un bruit immortel tout le monde croit digne ;
Et qu’après, d’un badaut, pour moins d’un quart d’escu,
J’aille courir hazard d’estre le torche-cu.
Miserable destin bien souvent d’un Virgile,
Voire mesme par fois de la saincte Évangile,
Chose qu’avec horreur en maint infâme lieu
J’ay veue, ô sacrilège ! au grand mespris de Dieu ;
Ce qu’on devroit punir comme le plus noir crime
Dont l’enfer par nos mains contre le ciel s’escrime.
DoEt toutesfois encore estimeroy-je autant,
Dans le soucy d’honneur qui me picque en chantant,
Voir mes vers au privé, que les voir en la bouche
D’un censeur ignorant, qui, pour pierre de touche,
N’aura rien que le goust de son cerveau mal-sain,
Ou de quelque envieux, qui, cherchant à dessein
Quelque chose à reprendre aux plus parfaits ouvrages,
Leur fera, quoy qu’à tort, de sensibles outrages ;
Car je cannois un peu nos petits rimailleurs :
Ils s’aheurtent toujours aux endroits les meilleurs ;
La raison n’est jamais de leur intelligence ;
La richesse d’autruy choque leur indigence ;
Leur lousche entendement est un traistre animal.
Pour avilir un vers, ils le prononcent mal ;
Ils ont l’oreille fausse à la juste harmonie ;
Leur esprit est crevé sous le faix du génie ;
L’excez de la splendeur leur offusque les sens,
Et, bien que criminels, ils sont fort innocens.
Aussi leur pardonnay-je en quoy qu’ils veuillent dire,
Faisant désormais vœu de n’en faire que rire,
Il est bien vray, mon duc, mon souverain appuy,
Que je ne pense pas qu’il se trouve aujourd’huy
Rien qui puisse ternir ma gloire legitime,

Puisque j’ay le bon-heur d’estre dans votre estime.
Conservez-y moy donc, soyez mon protecteur,
Et je vous feray voir que, sans estre flatteur,
Publiant vos vertus, je sçay rendre le change,
Avec double interest, d’une juste louange.
Peut-estre dira-t’on que je suis bien hardy
D’entreprendre le chant du haut nom de GONDY,
Veu qu’Appollon luy-mesme auroit assez à faire,
Dans les plus graves airs que sa lyre profère,
De parvenir au but d’un si divin projet,
Manque de suffisance, et par trop de sujet ;
Mais j’aime mieux qu’on voye aux fruits de mon estude
De la temerité, que de l’ingratitude.


  1. « Il y en a qui font différence entre epistres et elegies ; à la vérité, si l’epistre est en prose et l’elegie en vers, il y a différence ; mais si toutes deux sont en vers, il n’y en a point… Voyons si Ronsard faict difference entre l’epistre et l’elegie : non, car il nomme tout elegie… Or donc l’epistre et l’elegie n’est qu’un. Elle se faict coustumierement en rime platte, et si elle est en autre rime, c’est plutost epigramme ou ode que epistre ou elegie. Les vers de dix syllabes y sont fort propres, et pour cet effet sont appeliez elegiaques, combien que aussi on use de vers alexandrins. » (L’Art poétique françois, de Pierre Delaudun Daigaliers. Paris pour Auth. du Breuil, M.D.XCVII, in-12, liv. 2, chap. 8.) — Furetière (Dict.) réclame pour l’élégie le vers alexandrin, et le distingue de l’épître par le sujet. Le P. Mourgues (1729) dit que « il n’y a rien encore de bien établi sur le caractère de l’élégie françoise. » (P. 271.)