Elisa Fleury, Brodeuse (Baillet)
Mme Élie DELESCHAUX, Fleuriste
Chers confrères et amis lecteurs, nous allons dans ce chapitre nous occuper de deux sœurs en poésie, qui toutes deux n’ont jamais eu d’autres ressources que le travail manuel.
Douées l’une et l’autre d’un véritable talent poétique, elles ont laissé des œuvres remarquables tant au point de vue de la pensée que de la forme elles appartiennent de droit à notre galerie.
C’étaient deux enfants de Paris, deux vraies Parisiennes, natures gaies et sensibles, courageuses et parfois un peu insouciantes.
Ce ne sont pas les seules femmes dont les voix se soient mêlées au concert vibrant que, les poétes-ouvriers ont l’ait entendre. Les départements en ont vu se produire un certain nombre : Reine Garde, la couturière d’Aix ; Rose Harel, la servante de Lisieux ; Antoinette Quarré, la lingère de Dijon, et plusieurs autres à qui nous consacrerons un article spécial.
Parlons d’abord de Mme Elisa Fleury, à qui nous devons toute une série de jolis petits poèmes chantants dont plusieurs ont eu les honneurs de la popularité, car la chanson n’est point une muse ingrate, elle procure à ceux qui l’aiment une bien douce récompense : celle de s’entendre chanter. Le poème reste dans le livre, la chanson s’envole et court les rues et les champs. Vive la chanson et qu’on l’avoue ou non, on est toujours heureux d’entendre un gamin qui passe près de vous en fredonnant un refrain dont vous êtes l’auteur.
Nous connaissons tous une ravissante chanson, que Villé, un artiste de beaucoup de talent, chante souvent aux soirées classiques de l’Eden-Concert : le Réveil-matin ; toute la France la sait :
Ma vieille tante Gribiche,
En fermant les yeux,
Ne laissa, n’étant pas riche,
Rien de précieux.
Hier on fit le partage
Du pauvre butin,
Et j’eus pour tout héritage
Son réveil-matin.
Or, cette samaritaine
Vient mal à propos :
Il faut à ma soixantaine
Beaucoup de repos.
Pour que le sommeil m’abrège
Un triste destin,
Voyons à qui donnerai-je
Mon réveil-matin ?
Ce petit clerc de notaire,
Que je vois là-haut,
A, dit-on, beaucoup à faire,
C’est ce qui lui faut.
Mais il lorgne la voisine,
Brune a l’œil mutin,
Qui lui tient lieu, j’imagine,
De réveil-matin.
Plus bas, quelle joie éclate ?
Bon, j’ai deviné
L’heureux ménage d’Agathe
Compte un premier né.
Dieu, quand il met sur la terre
L’ange ou le lutin,
Attache au cœur d’une mère
Un réveil-matin !
Il y a comme cela huit couplets où le sujet se déroule en rendant hommage aux meilleurs sentiments, cela est fort joli de composition et de poésie.
Comme je l’ai dit, Mme Elisa Fleury était, née à Paris, le 10 février 1795. Elle était, par sa mère, la petite-fille, de Vadé, non devant la loi, mais devant la nature. Vadé eut un fils naturel qui se maria et devint le père de la mère à Mme Fleury. Il n’était donc pas étonnant qu’elle eût le caractère enjoué et qu’elle fût d’un naturel caustique, elle savait de qui tenir.
Vers sa douzième année, une voisine intelligente, dont elle ne parlait qu’avec des larmes dans la voix, lui apprit à écrire ― elle savait lire ― et la prit comme apprentie de son métier de brodeuse, métier lucratif en ce temps-là.
La jeune tille devint bonne ouvrière ; elle demeura avec sa mère, qu’elle aidait de son travail, jusqu’en 1821. Un prétendant à sa main se présenta : il fut accepté. Mais ce mariage ne fut pas heureux, le mari manquait de conduite, il fallut se séparer. Déjà Elisa Fleury avait aligné des rimes, mais pour elle seule.
Une circonstance se présenta à qui lui fournit un emploi au Théâtre des Variétés. Voilà cette jeune femme enjouée au milieu d’un monde d’artistes capables de juger et heureux d’entendre les vers et les couplets qu’elle écrivait chaque jour.
Ses premières chansons furent applaudies par Vernet, Odry, Brunet, Lefèvre et autres joyeux artistes de ce bon temps où le vaudeville plein de rire et d’esprit eut tant de succès.
Mais un jour la direction du Théàtre des Variétés changea. L’emploi d’Elisa Fleury fut supprimé. Reprendre l’affouille et le chemin de l’atelier, était le moyen le plus honnête de se tirer d’affaire : c’est ce que fit Elisa Fleury. Puis, à quelque temps de là, nous la voyons femme de confiante dans une maison bourgeoise. Ses « maîtres », c’est le terme consacré, sont des gens intelligents et de bonnes manières ― elle est matériellement heureuse ― mais elle ne sent pas moins le collier si lourd de la domesticité qui lui pèse. Alors elle écrit, et, croyante, elle exprime en bons vers les pensées consolatrices de la vie future, comme opposition à sa vie présente :
Oui j’ai besoin d’une riante image
Vienne parfois retremper mes esprits.
Ouand les chagrins énervent mon courage
J’élève au ciel mes regards attendris.
Pauvre isolée, au bonheur étrangèr,
Oui, l’amitié là-haut me tend les bras…
Je reverrai mes amis et mà mère :
C’est mon espoir, ne le détruisez pas !
Quand fatigués de la misère humaine
Nous murmurons contre un destin fatal,
Si nous cédons à l’envie, à la haine,
D’où vient la voix qui nous dit : tu fais mal ?
L’homme de bien, fort de sa conscience,
S’il a lutté peut sourire au trépas…
Il est au ciel un Dieu qui récompense :
C’est mon espoir, ne le détruisait pas !
Vers 1832 Mme Fleury reprend son aiguille de brodeuse puur ne plus la quitter. En 1834 elle se présenta à la Lice chansonnière, une Société littéraire et chantante qui venait de se former et comptait parmi ses membres les plus joyeux et les meilleurs chansonniers de ce temps.
Mais une femme, une seule, dans une société d’hommes ! les sociétaires étaient fort embarrassés. Le règlement n’avait pas prévu ce cas. Mme Fleury vint un soir à une réunion et dit : « Messieurs, acceptez-moi, je suit un bon garçon et il n’y aura qu’un camarade de plus parmi vous. » Elle fut admise, par acclamation et pendant, vingt-ans, c’est-à-dire jusqu’à sa mort, le 28 dévembtre 1862, elle a tenu parole. Elisa Fleury n’était ni jolie ni coquette : elle avait les trais masculins ; seuls ses yeux ataient beaux d’expression et d’intelligence. Quant à sa toilette, c’était la grande simplicité des ouvrière de 1840. Elle figure au milieu du groupe de la Lice chansonnière de 1862, coiffée de son bon beau bonnet des dimanches.
Comme on l’a vu, Elisa Fleury eut l’existence mouvementée et parfois très dure des femmes du peuple. Dans ses dernières années elle gagnait péniblement sa vie, cependant elle vivait de peu. Quand le travail manquait elle dévenait morose et soucieuse mais devant un visage ami, une bonne parole, sa philosophie reprenait le dessus, puis elle confiait ses peines à la fée Poésie et cela lui procurait la consolation et le courage.
Les œuvres de Mme Elisa Fleury se composent de plusieurs poèmes intitulés : Veillées chez ma grand mère, le Havre, et d’une cinquantaine de chansons. Une partie en a été réunie en un volume-album publié en 1854 par l’éditeur-artiste Gahriel de Gonet. L’autre partie se trouve dans les volumes de la Lice chansonnière et dans les Poésies sociales des ouvriers.
Ce bagage littéraire est important quand ou pense que son auteur l’a produit au milieu de la perpétuelle lutte pour la vie.
Voici encore une de ses jolies chansons qui a été fredonnée un peu partout :
Doux chantres de la nature,
Petits oiseaux, tout l’été,
Je vous donnais la pâture,
Vous m’apportiez la gaîté.
Les beaux jours vont disparaître
Mais mon cœur vous est connu :
N’oubliez pas ma fenêtre
Quand l’hiver sera venu.
Nous avions de douces choses
Pour déjeuner sans façons,
Vous du pain frais sous mes roses,
Moi des fruits et vos chansons.
De notre commun bien-être
Pour toucher le revenu,
N’oubliez pas ma fenêtre,
Quand l’hiver sera venu.
Que de fois, pauvre malade,
J’ai quitté mon oreiller
Pour vous payer d’une aubade
Qui m’aidait à travailler !
Vous qui jeûneriez peut-être
Sous les yeux d’un parvenu,
N’oubliez pas ma fenêtre,
Quand l’hiver sera venu.
Votre gaîté vive et franche
Peut combattre les autans.
Mais moi dont le front se penche
Verrai-je encor le printemps ?
J’attends l’arrêt du grand maître.
S’il ne m’est pas parvenu,
N’oubliez pas ma fenêtre,
Quand l’hiver sera venu !
Causons maintenant de Mme Elie Deleschaux, dont le souvenir est encore si jeune dans la famille des poètes de l’atelier.
Mme Elie Deleschaux est née au centre de Paris dans une maison de la cour Batave, dans le quartier joyeux, turbulent, et travailleur des Halles, le 25 septembre 1824.
La cour Batave était un passage où l’on arrivait d’un côté par un escalier étroit et tortueux qui formait l’extrémite de la rue de Venise, un nom bien joli pour une rue bien laide, et où l’on entrait de plain-pied par la rue Saint-Denis.
Cette cour était toujours pleine d’enfant qui jouaient, criaient et, couraient au milieu des caisses de marchandises quee déballaient ou emballaient les nobmreux négociants dont était peuplé ce coin pittoresque et typique du vieux Paris.
La petile Deleschaux n’était pas la moins gamine de ces groupes. Grimper sur les voitures à bras, y déchirer ses jupes était sa principale occupation, puis vint l’heure de l’école primaire et celle de l’apprentissage, qui, alors, sonnait toujours, pour les enfants de la classe ouvrière, entre la onzième et la douzième année. L’enfant devint une ouvrière habile, et, un jour, étant jeune fille, un hasard lui mit sous les yeux les Pensées d’Alfred de Musset. Ce fut pour elle une révélation. Traduire sa pensée en vers, communiquer ses impressions, comment arriver à cela ? et je commençai à noircir du papier, dit-elle.
Mais ses essais étaient informes, elle le sentait bien. Pauvres enfants du peupel, que de peines ils se donnent pour vaincre dans ce combat aux prises avec l’idéal qui les tourmente et l’impuissance des moyens que l’institution ne leur a pas donnés.
Ce ne fut que vers sa trentième année que Mlle Deleschaux, devenue Mme Elie Hirtz, se trouva dans un milieu où tout lui fut enseigné : les règles de la versification et l’art de tourner le couplet, feu sacré qui ne demandait depuis longtemps que l’étincelle de la circonstance pour se produire. Ce milieu, c’était la goguette.
La goguette, ou plutôt les goguettes étaient des cabarets où l’on ne venait pas pour boire, mais pour chanter ou entendre chanter. Il y avait là toute une pléïade de poètes-chansonniers qui ont laissé des œuvres populaires et littéraires. Ils se nommaient Charles Gille, Guslave Leroy, Victor Rabineau, Alexandre Pister, Joseph Evrard, Hippolyte Ryon, René Ponsard, Bonnefond, etc. Chacun de ces auteurs travaillait avec conscience et, dans la mesure de ses moyens, mettait toujours sur pied des chansons d’une certaine valeur. Cette façon du produire est l’opposé de celle des chansonniers des concerts d’aujourd’hui : ces derniers ne s’occupent, que de savoir si leurs couplets rapporteront des droits d’auteur, le côté littéraire leur importe peu.
Mme Elie, dès qu’elle parut à la goguette, y fut bien accueillie et ses succès y furent rapides, elle avait tout pour cela : un aspect agréable, une voix bien timbrée, un entrain endiablé dans la conversation, un sourire qui fait naître la gaîté partout où il s’arrêtait, et, complément plein de charmes, les chansons qu’elle chantait étaient jolies, citons :
Sous un vieux marronnier respecté par le temps
Jadis se rassemblaient les enfants d’un village.
La doyenne y tenait la veillée au printemps
Et du bel âge d’or renouvelait l’image.
Près de son banc d’honneur se groupait une cour
Qui n’avait pour tapis qu’un tertre de verdure.
Amour, joie, amitié régnaient en ce séjour,
C’est que la présidait maman Bonne-Aventure.
Maman Bonne-Aventure avait quatre-vingts ans,
Par un constant labeur, sa taille était ployée
Un bâton servait d’aide à se pas chancelans
Point de fils pour marcher à son bras appuyée.
On l’aimait, la plaignait elle plaisait à tors.
Elle avait douce voix et plus douce figure.
On vantait son esprit sans en être jaloux
Car l’amour guidait maman Bonne-Aventure.
Maman Bonne aventure, on la nommait ainsi,
Car ses prédictions étaient autant d’oracles ;
Commandait le respect, le méritait aussi,
Et conciliatrice elle fit des miracles.
Elle donnait espoir aux pauvres amoureux,
Saluait leur projets d’un favorable augure,
Ceux qu’elle avait unis se disaient tous heureux
Et chacun consultait maman Bonne-Aventure.
Maman Bonne-Aventure avait de gros trésors,
De trésors de récits des légendes bien sombres ;
Et quand elle contait il arrivait alors
Que l’esprit évoquait de fantastiques ombres.
On voyait s’approcher l’effrayant loup-garou
Dont elle dépeiganit les traits et la tournure ;
On entendait le cri du funèbre hibou
Elle contait si bien, maman Bonne-Aventure.
Maman Bonne-Aventure était très pauvre, hélas !
Malgré sa bonne humeur, un jour, c’est triste à dire,
Elle manqua de pain on ne le savait pas
Car fière elle cachait la faim sous un sourire.
On aurait pu prévoir, éviter ses douleurs,
Pourtant on se souvint qu’enfant de la nature
Elle avait adore quatre-vingts ans les fleurs,
Et sous les fleurs on mit maman Bonne-Aventure.
Voilà de la grâce dans le sentiment. Le sentiment est la note dominante dans les œuvres de Mme Elie. Ses principales chansons sont : Enfants, voici Noël ; Pomme et Raisin ; Ni jamais ni toujours ; Conseils à mon fils ; Seize ans ; Ouvrez votre porte aux amours. Cette dernière est une villanelle loute poétique, elle commence ainsi :
J’ai pour vous dès l’aube, ma belle,
Ravagé les épais buissons,
Et dans l’aubépine nouvelle
J’ai déniché de gais pinsons.
Pauvres petits ils vous appèlent,
Votre cœur est-il sans pitié ?
Et dans les notes qu’ils épèlent,
Ils vous diront mon amitié.
C’est le premier mai, douce amie,
Ah ! revêtez vos blancs atours,
En vain vous faites l’endormie,
Ouvrez votre porte aux amours.
Comme Mme Fleury, c’est dans les heures volées au travail que Mme Elie écrivait, car son métier de fleuriste demande beaucoup d’assiduité pour procurer la vie ; ces habiles ouvrières, qui font concurrence au printemps en produisant des fleurs aussi jolies que les siennes, vivent péniblement du produit de leur travail.
Mme Elie était d’un caractère très enjoué, lutlant contre les mauvais jours, qui ne manquent jamais à l’ouvrier, avec une philosophie sage, où l’uspoir du lendemain perçait toujours. La poésie, fut sa grande consolatrice, c’est, à elle qu’elle a dû les heures les meilleures de son existence. Le contact de ses confrères en couplets était son grand bonheur, elle était, pour tous un bon cammarade. Dire une de ses chansons, serrer une main anie, elle était riche ! Il faut que le pauvre crée son bonheur.
Le plus dur moment de la vie de cette aimable femme fut l’année 1871. Mme Élie avait un fils, il avait fait son devoir de citoyen pendant la guerre ; la Commune arriva, il fut mêlé au mouvement… puis arrêté. Pauvre mère ! que de tristesse, que de souffrances !
Le fils était brave, fier de ses convictions, il les défendit devant le Conseil de guerre. Une condamnation s’ensuivit et les douleurs de la mère grandirent encore dans ce cœur déjà si éprouvé.
Ah ! si l’on ne meurt pas sur le coup de ces brutalités du sort, on n’en est pas moins frappé mortellement !
À cinquant ans, Mme Elie écrivit la chanson suivante, sous le modeste titre de :
Je vous fait part d’une nouvelle
Oui ne vous étonnera pas
J’ai cinquante ans ! la chose est telle.
J’y veux croire. Il le faut, hélas !
L’âge vient réclamer sa dette
Il faut l’acquitter simplement.
Et bon mal gré (c’est charmant !)
Sous son ordre courber la tête.
Ah ! que vous durez peu d’instant,
Jeunesse, grâce, insouciance !
La vieillesse, sans qu’on y pense.
Vient nous dire : Il est cinquante ans.
Donc je vais devenir maussade,
Ne plus m’amuser de vos jeux.
Mon esprit est déjà malade.
Mon regard a perdu ses feux.
Lus Ninons, rares en ce monde,
Ne laissèrent pas leur secret ;
Mais je vieillis sans le regret
D’une bouche plus ou moins blonde.
Je fais appel à ma mémoire :
Le passé remplit le présent :
L’avenir, qui donc ose y croire ?
On craint l’ennui que l’on pressent,
L’indifférence, ah ! triste chose !
Seule, tu pourrais m’attrister…
Mieux vaut encor te regretter,
Temps qui passas comme la rose.
Longtemps j’eus peur de la vieilless :
Je croyais (ce n’était pas bien)
Que, par égoïsme ou faiblesse,
Étant vieux, on n’aimait plus rien.
Mais j’aime encore un frais ombrage,
Un bon livre, un bouquet gentil,
Une soirée au franc babil :
J’aima surtout un gai visage.
Si, miracle ou métamorphose,
On m’offrait de me rajeunir,
Non, dirais-je, non, et pour cause :
Je veux encor, je veux vieillir.
Tout bonheur n’est éphémère.
Et j’aspire après le moment,
D’entendre d’un enfant charmant.
Ces mots si doux : « Bonjour, grand’mère ! »
Ah que vous durez peu d’instants,
Jeunesse, grâce, insouciance !
La vieillesse, sans qu’on y pense,
Vient nous dire : Il est cinquante ans.
Cett chanson n’est pus un chef-d’œuvre, mais elle porte en elle un ton de sincérité et de bonhommie qui la rendent intéressante.
J’aurais pu montrer le talent de Mme Elie sous ses côtés plus gais, mais je l’ai dit, sa dominante est le sentiment. Ce n’est pas la facilité qui lui manquait cependant, on peut en juger par cet extrait d’une fantaisie intitulée : La Moustache noire. C’est le portrait de celui qui la portait.
Il parlait d’amour à la diable
Commen on en parle au régiment.
Il était drôle et très aimable,
Et savait rire au bon moment.
Il folâtrait de l’une à l’autre,
Égrenant des propos joyeux,
Je craignais peu le bon apôtre
Et bravais l’éclair do ses yeux.
De ses yeux dont la folle ivresse
Promettait amour et bonheur,
Cherchant un retour de tendresse,
Qui faisait battre plus d’un cœur.
Chacune prenait pour soi-même
― On a son grain de vanité ―
Ce regard qui disait : je t’aime !
Tout innocemment… l’effronté.
Vous ai-je dit qu’il était brave,
Qu’il était fier comme un amant,
Ou’il était très gai, puis très grave,
Ou’il était… beau ? non… mais charmant.
Au commencement de l’hiver de 1886, Mme Elie, dont la santé était chancelante depuis longtemps, tomba malade. En même temps qui la maladie, la gêne vint s’asseoir au foyer de l’ouvrière. Mais la goguette est une famille qui prend soin des siens et elle vint au secours de la vieille camarade dans la mesure de ses moyens, on organisa plusieurs soirées à son bénéfice. Je relève sur un des programmes : La soirée sera, présidée par Eugène Maillet, assisté des chansonniers J. J. Evrard, Édouard Legentil, Hippolyte Ryon et Barbotin, maître des chants de la Lice chansonnière.
Aucun ne manqua au rendez-vous, plus de cinquante chansonniers étaient réunis ce soir-là dans la salle de la rue Saint-Maur.
Le 10 février 1887, Mme Elie mourait, elle avait soixante-trois ans. Le cortège fut nombreux à son enterrement, où, selon son désir formellement exprimé, en revenant du cimetière, un groupe d’amis se réunit et avant de se séparer chacun d’eux fit entendre une chanson de la vieille amie.
Voilà tout ce que nous avons à dire, chers lecteurs, touchant ces deux muses plébeiennes : Mme Elisa Fleury et Mme Elie Hirtz Deleschaux.
Elles ont vécu à Paris, où perdues au milieu des poètes-ouvriers qui sont en très grand nombre dans la capitale’, elles n’ont pu attirer sur elles les regards particuliers du public. Si elles eussent habité quelques petite ville de province, leur entourage leur eût certainement tressé les modestes couronnes de roses et de myosotis qui ont orné le front de leurs sœurs en poésie.
Leurs œuvres, à défaut de leurs noms, ont obtenu quelques succès, c’est la récompense la plus douce au poète !