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En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Au coin du feu

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AU COIN DU FEU


Vous n’avez pas de cheminée.

Il n’a pas de cheminée.

Ils ou Elles auraient bien voulu une cheminée.

La prochaine fois nous exigerons des cheminées…

Voilà où nous en sommes. Je pense à un mot de précurseur, que m’a dit autrefois Charles Saglio :

— Chère amie, je suis forcé de vous désinviter à dîner, les travaux que je fais exécuter chez moi en vue de perfectionner le chauffage ne sont pas finis.

— Vous avez inventé un nouveau système de chauffage ? On peut le connaître ?

— Certainement. Il est nouveau autant que hardi. Je fais mettre partout des cheminées à feu de bois.

Dans la « lanterne » d’où vont me chasser le froid, le bruit, les vents coulis, j’ai fait construire, moi aussi, une cheminée. Quelque chose d’indéfinissable fait qu’elle ressemble, dans sa blancheur de sucre, à une cheminée de théâtre. Sa susceptibilité est grande, et elle fume à tous les vents. Son tuyau extérieur bée au ciel comme un crapaud qui happe la pluie. À l’intérieur, elle me souffle tantôt le chaud, tantôt le froid… Mais c’est tout de même une cheminée. Elle seule me dispense une lumière qui n’est pas fixe, une dansante lueur. Elle seule consomme une matière encore presque vivante, dont l’odeur parle de forêt. Une aurore ne recommence pas l’aurore, un nuage ne sera jamais pareil à un nuage, deux feux de bois ne sauraient darder la même flamme. À la faveur d’un âtre bien nourri, je ne revois que des images qui sont lointaines, heureuses, graves profondément, qui dépendent du feu. Pourtant je ne brûle que le bois qu’on achète ici, des bûches cylindriques et inexpressives comme des drains. Où est le temps d’automne qui nous menait, ma mère et moi petite fille, choisir, parmi les souches des vieux pommiers et des poiriers morts, les grosses racines cornues, caverneuses, à nœuds de serpent, à bec d’encornet, à dos de chameau ? Elles étaient le bois noble, la parure et l’aliment de l’hiver. Ces monstres agréables, bien assis au fond de la cheminée, brûlaient vingt-quatre heures, percés de plaies bleues, pointant des lances rouges, des comètes d’étincelles, puis assoupis lentement sous une cendre blanche, hantée de larves ignées…

Construire le feu, l’allumer, faire prospérer le feu, couvrir le feu : vieille science de sauvage, de paysan et de vagabond. Que ne suis-je celui-ci, celui-là et cet autre !… À leur exemple, j’administre sans faute le feu, avec joie, avec amitié. Et même je l’exploite. Il n’est pas tellement ingrat, mon feu citadin, que je n’y glisse, confiées à sa cendre, la châtaigne profitable au cerveau de l’écrivain, — et à son embonpoint — une pomme cachée que son arome acide dénonce, une poire à grosse peau qui se confit au bord des braises en versant un pleur caramélisé… Qu’un coup de fortune me vienne, et j’y mets des truffes, les plus belles, grenues comme un nez de chien, noires, habillées de papier huilé, enlisées dans la cendre chaude.

Cendre presque blanche, frimas de feu intime, âme refroidie des brandons, pelure veloutée de l’ardeur, par quoi vous remplacerais-je dans l’âtre ? Une de mes amies, au lieu de feu, emplit sa cheminée de houx et de feuillages stérilisés. Une autre dispose, entre les trois parois du petit temple, un mobilier complet de chambre de poupée dix-huit cent trente. Une troisième, relevant la trappe, démasque shakers, flacons d’alcool et verrerie… Tout cela est très triste.

— Voulez-vous, me propose la plus prodigue, que je vous allume une flambée ?

Mais non, je ne veux pas. Je n’aime que les magnificences qui durent, et le feu qui s’endort pour renaître de lui-même. Votre flambée, elle est à la mesure et à l’image de l’histoire que l’on conte devant elle, potins, scandales, histoire juive, marseillaise ou belge : dix lignes pour la préparer, un gros éclat pour la finir, puis tout redevient glacé… La conversation que je tiens au coin du feu, je l’ai commencée il y a un demi-siècle et plus, avec des interlocuteurs qui sont devenus, pour la plupart, impondérables. Transparents, ils ont prêté, sans la quitter, leur place à des vivants éphémères, qui ne les gênent pas. D’ailleurs, de s’asseoir au coin de mon feu, les vivants s’amendent, s’apaisent, se font plus lents, mentent moins. Qui parle au coin du feu parle en regardant le feu, cesse de refléter la changeante créature humaine. Un flamboyant dédale, l’architecture des braises sont des spectacles qui purifient l’esprit. Le chien les contemple, et s’élève jusqu’à la méditation. Le chat y lit l’avenir et le présent, les dit à qui sait l’entendre… Soirs d’hiver, longs, épurés, où les éléments parlent le même langage : le feu imite le bruit de la pluie ; dehors la pluie crépite sur le balcon, et le vent halette comme la flamme… Un jet de gaz fuse bleu, d’une bûche qu’a trouée le ver. Une étincelle singulière s’élance hors de la cheminée, plane un instant dans l’air comme une petite foudre errante, s’éteint en faisant le bruit d’une aiguille d’acier qui se rompt :

— Ah ! aurait dit autrefois l’un de ceux qui lisaient dans le feu de ma maison natale, vous avez vu l’étincelle des âmes ? C’est un de nos morts qui pense à nous et nous rend visite.

Mais « Sido », ma mère, châtiait à coups de pincettes son feu expansif, qui lui obéissait miraculeusement, et elle pourchassait dans l’air l’étincelle éteinte : « Heureusement, disait-elle, je quitterai, en quittant ce monde, le souci que j’ai de vous tous ! » De l’œil elle nous comptait, nous quatre qui l’avions épuisée sans l’attrister, puis elle regardait mon père.

Et bien que Sido m’ait cent fois enseigné que, la porte franchie, il n’y a ni tendres retours, ni jonctions vindicatives, ni signaux, je ne manque jamais de faire place, quand elle s’élance de mon feu, à l’étincelle singulière, qui zigzague et semble rencontrer sur son chemin des relais aériens. On ne sait jamais…