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En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Découvertes

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Œuvres complètes de Colette (éd. Le Fleuron) tome XIVFlammarion (Le Fleuron)14 (p. 387-391).

DÉCOUVERTES


Pourquoi ne pas nommer luxe ce qui est inusité ? Il y a bien quinze ans que je n’avais pas passé le mois d’août à Paris. Cet août-ci n’est point féroce. Que Paris cesse de signifier foule, et mouvement, et même labeur, c’est déjà une surprise. Je ne néglige pas de m’en ménager d’autres, aussi bien elles viennent à ma rencontre.

N’étaient les insanes, dont la fêlure s’élargit selon que monte le thermomètre, Paris d’été garde de quoi réjouir ses captifs. Les sons qu’il répercute cessent d’être les mêmes. Une grande voix d’orage, perdue d’habitude parmi roulements et klaxons, le secoue d’importance, se prolonge en échos, nous rappelle au sens de l’orientation et de la marche du vent : « Ça va sur Rambouillet… Chantilly prend quelque chose ! » Détachés de la hâte, d’une sorte de souci militaire qui nous vient des feux verts et rouges, des doubles rangs de clous et des agents-vigies, il est agréable d’aller tête levée, de découvrir les vastes ciels ballonnés, la menace bleue de la grêle, une roide averse d’argent, le déclin du soleil entre deux ourlets de feu, et souvent, au-dessus du pont Royal, vers six heures, l’arc-en-ciel qui enjambe la Seine.

Une somnolence de mail s’empare des lieux plantés. Serai-je bientôt, aux Tuileries, la seule dame de province sur son fauteuil de fer jaune ? Il s’en faut de peu. Les chow-chows à langue noire, le cocker qui couve une inguérissable peine de cœur ont-ils concerté leur absence avec celle des fougueux joueurs de ballon ? Un beau jeune homme pauvre, qui déjeunait à cheval sur un banc de pierre, et mordait son pain avec une sorte de fureur, a donc pu quitter Paris, lui aussi ? Mon invariable récréation matinale connaît les coutumes et les secrets des sédentaires qui se reposent de midi à une heure et demie, et déjeunent à l’écart pour cacher qu’ils ne déjeunent pas beaucoup. C’est entre les bordures d’héliotropes, les larges anthémis jaunes, derrière les géraniums d’un rouge frénétique, à l’abri de la fleur fastueuse et des statues, qu’il faut chercher ceux qui, ne pouvant se résigner à manquer de tout à la fois, exigent pour leur halte un reliquat des demeures et des parcs royaux. Ils n’y rencontrent — nous n’y rencontrons — que les enfants assagis, oubliés par l’été dans Paris, quelques demi-extravagants qui n’ont encore commis aucun crime et parlent aux nuées. Midi et demie… Une heure… Une heure un quart… À La Rochelle, à Lons-le-Saunier, les arcades nombreuses ne sont ni plus désertes ni plus muettes que celles de la rue de Rivoli. J’aimerais savoir qui joue du piano, là-haut, sous un toit caparaçonné de zinc…

Car Paris nous transmet, dans le milieu du jour, ses harmonies limpides : un roucoulement de pigeon et le chant d’un piano âgé. Ah ! voici les pique-niqueurs du quartier : une jeune femme, une moins jeune, — sa mère — deux petits garçons, une fillette. Ils vont « déjeuner à la campagne ». C’est-à-dire que vêtus, chaussés de toile, chargés de sacs de plage, de pains-baguettes, de fruits et d’œufs durs, ils s’avancent en conquérants, traversent les Tuileries et s’établissent près du Mur de l’Orangerie. Car le Bois de Boulogne est loin, à cinq tickets en autobus. Au-dessus de leurs têtes, l’autre jour, un petit chat-huant, dans le plus épais d’un arbre, en boule et la tête dans les épaules, subissait péniblement le milieu du jour. Sa présence m’avait été révélée par une flaque de fiente blanche sur le sol. Je lui gardai le secret, et l’un des petits pique-niqueurs s’y trompa : « Tu vois, c’est quelqu’un qui a vomi son lait… »

Dans la dormante avenue de l’Opéra, je me colle à une vitre, pour regarder nager une quinzaine de petits chevaux marins. Le spectacle de leurs jeux verticaux, leurs promenades amicales, — ils vont par paires, se tenant par l’extrémité de leur queue — le frétillement de leurs petits gouvernails dorsaux n’ont requis, outre la mienne, que l’attention d’une vieille pauvresse couverte de joyaux. Elle se lasse plus tôt que moi et murmure en s’éloignant : « Milagros… »

La nonchalance, sinon le loisir d’août, a grand pouvoir sur un quartier aussi ancien que le premier arrondissement. Elle laisse sur place ce qui, au cours des siècles, change peu : l’édifice, le vieillard et l’enfant. Un concierge impotent et son fauteuil Voltaire émergent, l’un sécrétant l’autre, d’une porte cochère, comme si Balzac dût nous conter leur histoire. Ferragus, chef des Dévorants, eut peut-être l’un de ses repaires au sommet d’un escalier qui se visse à même le ciel noir d’un passage, derrière une petite fille d’ombre assise sur la première marche. Enfant et seuil sont un peu verts, et d’aspect fragile. Je pense malgré moi à ces fleurs minuscules qui se fixent aux parois moites des puits, et qui se nomment cymbalaires… La rampe est ancienne, non sans grâce, s’agrippe au mur comme une vigne de fer ; une pancarte écaillée proclame qu’ici on taille les diamants. Jusqu’ici les passants me cachaient tout cela. Ils m’ont caché aussi, dans une autre maison du centre, qu’au fond d’une cour s’ouvrait une seconde cour au delà de laquelle un mur, en voie de démolition, béait sur des jardins prisonniers… À qui le jardin, les marronniers, le perron moussu, le chat, les persiennes closes ? À moi, pour une bonne part, puisque tout est désert, ouvert, confiant, assoupi, puisque le maçon prend ses vacances, que le chat me parle et qu’une petite valériane rouge se laisse cueillir. À moi aussi tout ce que Paris élabore et expose, en vive saison, hors de ma portée ou de mon usage, et que mon respect humain me défendait de contempler. Je ne suis pas loin d’attacher de l’intérêt à ce qui m’est inutile. C’est étonnant, ces grandes cages à seins et à torses, ces armures roses appelées gaines, dont la partie supérieure comporte deux cônes en satin miroitant. Et toute la verroterie, ferronnerie, bimbeloterie, le faux jade, le faux corail, le faux émail, les épais cabochons, colliers-carcans, bracelets-manchettes d’argent et d’or à grosses tumeurs glauques, n’est-ce pas joli ? Non, ce n’est pas toujours joli. Mais ces parures détiennent un attrait de pierreries froides, de demi-transparence, de réfraction sous-marine. D’ailleurs leur nombre est une force. Certains étalages de chaussures s’élèvent, dans mon estime de va-nu-pieds, presque à la hauteur d’une tentation. Des talons drapés, ô rêve, ô folie ! Et des empeignes cornues ! Et d’étranges objets à ganter les pieds, des combinés de feutre, de liège, de filet de pêche, de caoutchouc et de cellophane !

À moi encore, et à vous, estivants de Paris, appartient la débâcle de pêches qui roule à travers la ville, après celle des cerises. Entre onze et treize heures, un furtif marché de pêches se tient, au long des trottoirs, rue Saint-Honoré et dans les rues transversales. Il le faut suivre au vol, ses marchands guettant eux-mêmes l’apparition d’un agent. Mais les pêches, cette année, valent la course, parfaites sous un velours fin. Que peut-on acheter d’aussi beau, de meilleur pour cinquante-cinq sous la livre ? Nous autres Parisiens d’août, qui prenons le frais sur les quais et le chaud sous les toits, n’oublions pas la gastronomie variée et délicate de Paris. Elle prend rang parmi nos justes compensations et nos plaisirs inespérés, rivalise avec l’agrément du balcon au bord de la nuit, l’averse opportune, les commodités d’une chambre aménagée pour le repos et pour le travail, la rencontre d’un visage connu que sa longue absence a rendu aimable. Patientons de bonne grâce. C’est demain peut-être qu’humide, prématurée, venue à pas nocturnes après une journée caniculaire, passera sur notre ville une sentimentale odeur d’octobre…