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En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Hirondelles

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HIRONDELLES…


Ces cris sifflés n’appartiennent qu’à elles, qu’à eux, martinets et hirondelles. Comme elles sont venues tard ! Mais les voici. Percé, repercé par tant de pointes d’ailes, tant de sifflements acérés, l’air est déjà plus léger. J’ai souvent parlé des hirondelles ? Bien sûr. De l’amour aussi. Et tous les ans je reparle du printemps ? Certes. Avec joie, avec mélancolie. À le voir revenir si souvent, vous lassez-vous du printemps ? Moi non plus. On ne se lasse du printemps qu’à l’école, le jour où la composition française doit s’inspirer, fatalement, du renouveau.

Pendant que j’écris elles me sifflent presque contre l’oreille, parce que la fenêtre est ouverte et qu’il fait doux. Quand elles veulent, elles font presque peur. Une vieille dame du Palais-Royal, qui ne se déplace plus que de son entresol à l’un des piliers de la façade sud, s’est couvert la tête d’une serviette. Contre le soleil ? Point. Contre les hirondelles, leur vol de haut en bas, leur virages, leurs rase-mottes, leurs becs, tout ce qui dans leur corps miraculeux évoque et résume la pointe, l’angle, l’aiguillon, la strideur, la perforation. De dessous le linge déployé part une petite voix affaiblie : « Ah ! ces hirondelles ! J’en suis comme une écumoire ! » Ne vous moquez pas, un tel mot vient de la poésie. Environnée d’oiseaux, la vieille dame plaintive et bienheureuse, criblée comme saint Sébastien, ne quitterait sa place pour rien au monde : elle s’offre en cible aux flèches du printemps.

Un jour que j’étais à Ostie, — dans le temps où l’univers et ses routes nous étaient ouverts — sur les bords de la grande mosaïque exhumée, décorée de monstres magnifiques, le printemps abattait sur l’Italie ses nuages venus du Sud, chargés de pluies chaudes, de papillons et d’hirondelles. Quelques-unes de celles-ci, exténuées d’avoir passé la mer, en demeuraient presque évanouies. Une atterrit sur les reptiles figurés de la grande mosaïque et ne bougea plus. Une autre échoua à portée de nos mains, sur une pierre sculptée, et j’eus peur de la voir mourir là, inclinée sur le flanc et palpitante. Mais elle n’était que fourbue, et ses yeux d’un noir bleu, écartés l’un de l’autre par l’attache large du bec, ne se voilèrent pas, restèrent occupés de tout ce qui cheminait dans l’air au-dessus d’elle, nuages, mouches, éphémères, vibrants élytres. Elle tressaillit douloureusement lorsque deux lézards surgirent près d’elle d’une fente de la pierre. Ils ne la virent même pas. C’étaient deux mâles, en proie à la férocité des rivaux, deux beaux mâles verts et resplendissants, la tache bleue sur la tempe. Le temps de gonfler la nuque, de parader en imitant les voltes du serpent, de se hausser sur les extrêmes phalanges de leurs pattes de devant, et ils se prirent, corps à corps, avec une fureur qui les fit rouler dans la poussière sans que leur étreinte en fût relâchée. Rassurée, l’hirondelle sur le socle sculpté se reposa, en étirant alternativement chacune de ses ailes courbatues.

À nos pieds, sur nos pieds, les lézards se battirent, dans un petit nuage, et du vert passèrent au blond poudreux. Quand je vis que l’un d’eux tenait l’autre, la bouche refermée sur la naissance charnue de la queue, je les empoignai pour les séparer. Mais ce ne fut pas sans peine, ni sans péril pour mes doigts ; car j’avais perdu, aux yeux de ces possédés, mon prestige de créature géante. Je n’étais plus qu’une force irrévérencieuse assez pour contrecarrer les décisions de la puissance solaire, qui commande aux lézards l’amour et le combat.

L’affaire provisoirement réglée, nous ne vîmes plus l’hirondelle. Elle aussi, ranimée, était allée où l’appelait l’urgence. Il lui fallait, l’aile à peine reposée, boire en volant la goutte d’eau au jet de la fontaine, reconnaître sous quelque bandeau de marbre travertin le nid de l’an passé ou sa ruine utilisable. Il lui fallait construire un foyer, le défendre, au besoin périr pour lui, ainsi qu’en avaient décidé, encore une fois, dans tous les pays du monde, tous les printemps et toutes les amours.