En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Le Désert de Retz
LE DÉSERT DE RETZ
n bloc de l’édifice chinois vient de tomber, le reste va
s’effritant… Faut-il intervenir ? Alors qu’on se hâte.
Il ne s’agit pas de mes vues personnelles sur l’Extrême-Orient
belliciste. Simplement je reviens du Désert de Retz.
La curiosité pouvait me mener vers Ermenonville, vers les
fabriques du château de Méréville ; mais l’appel du Désert
est plus pressant que celui des autres vestiges de jardins
paysagistes. Son classement, qu’il devra au maître architecte
Jean-Charles Moreux, arrivera-t-il à temps ? Sauvera-t-on
le dernier témoignage d’une fantaisie picturale et architecturale
qui chérissant la ruine, son lierre, sa chèvre brouteuse et
son pont rompu, bâtissait le débris avec des matériaux neufs
et ébréchait exprès la tour ? Voué aux degrés descellés, à la
demi-chapelle rustique, au quart de donjon, le site inspiré
d’Hubert Robert valait par l’ordonnance végétale et l’utilisation
des plans. À Retz, il encadre une étrange colonne toscane,
qui naquit tronquée et le crâne en biseau, et revendiqua dans
sa nouveauté son nom : la Colonne Détruite. Si l’effort de
J.-C. Moreux donne ses fruits, il faudra des mains assurées pour toucher à la laborieuse ruine, conception d’un architecte
anglomane, expert à pincer la harpe et à tirer de l’arc, qui
s’appelait Racine de Monville.
Il est patent que la colonne à usage d’habitation, édifice qu’envierait le surréalisme, s’émiette, que la gracieuse maison chinoise va fondre au sein de l’étang comme sucre mouillé, que ses panneaux de bois ajouré éclatent sous la poussée de l’églantier et des sureaux. Il est certain que la singularité d’esprit attestée par une architecture audacieuse, que la distribution magnifique des essences dans le parc ont droit à une durée, à une préservation qui les égale à telle église villageoise, tel monument citadin. Mais pour avoir connu le Désert sous un jour orageux de juin, voilà que je tremble de le voir changé, relevé de ses décombres et offensé par l’éclat de son propre renouveau.
Enfreignant la « défense d’entrer » qu’oppose une issue veuve de vantaux, j’ai passé la limite idéale, l’accès béant décoré de deux pilastres — dominos de pierre en chemin de choir, penchants et blancs — sommés d’un lierre qui les écrase et les soutient.
Je ne saurai sans doute jamais ce que l’hiver fait du Désert. Comme à certaines anses marines que chaque flux dote d’un miroir, d’un embarcadère, d’une eau verte et bleue mesurée juste pour couvrir le limon, le mois de juin, en marquant sur Retz la plus haute marée de la végétation, en effaçant la présence de ses possesseurs indifférents et découragés, dépasse l’espoir, achève l’œuvre de Racine de Monville, qui voulait le neuf foudroyé et centenaire le baliveau. On ne fauche ni n’élague, à Retz. Peu d’entre nous sont au fait de la puissance qu’assume la vie végétale sur un sol nourri de la chute des feuilles caduques, de la macération annuelle de l’herbe. L’abondance de Retz est celle d’un songe, d’un conte fantastique, d’une île imaginaire.
L’inquiétude du visiteur commence dès les chancelants pilastres, dès leur « défense » moribonde. Dès le seuil la plante, usurpant la solidité du minéral, est massive plus que ne se permet ailleurs l’exubérance saisonnière. L’herbe a crû d’un mètre partout où l’ombre des arbres ne l’a pas refoulée. Sous un orage immobile, bas et bleu, sa maturité fermente, compose un redoutable parfum, humus frais et pétales mi-morts, mélilot, menthe et troène, un peu le parfum qui s’attarde derrière les enterrements trop fleuris. Le parfum monte avec nous dans le chemin encore carrossable, fortifié d’arbres qui ont des troncs comme des tours, la tête à soixante pieds du sol, une jupe intacte de branchages jusqu’à terre, et dont l’austérité, la vierge verdure en cascades nous étonnent. Car presque tous, le temps aidant, se marcottent et rejaillissent du sol. Quand ils s’écartent, une vaste et moelleuse clairière dégage un vallon, un étang dont les eaux sont vives et nettes ; mais les roseaux le gagnent. Un étang supérieur n’est plus que lances de joncs, glaives d’iris, pièges humides et peuplés…
Point n’est besoin de guide pour monter jusqu’à la métairie qu’effondrent ses parures de roses et de vigne. De là le regard visite, comme un beau corps se lit sous une fourrure épaisse, le dessin naturel du Désert, l’heureux vallon dont se servit un homme de cour qui par chance fut un homme de goût. Montueux, varié, ouvert en son centre à la lumière et à la course des eaux, percé d’allées qu’on devine, là blanchi de houx panachés, rougi de hêtres pourpres, le domaine est seulement épaissi de végétation déchaînée. Le reste est harmonie, car la Colonne Détruite n’est qu’une fantaisie sans portée. Son seuil franchi, l’escalier central tourne ingénieusement, les salons rouent autour de sa cage, distribués en pièces ovales, en boudoirs qui s’agencent sans mièvrerie…
Ce n’est pas sans effort d’esprit que nous tâchons à déchiffrer, dans les appartements de la Colonne, son premier destin de demeure élégante, accueillante et diverse, qui marie aux rectangles la mollesse de sa courbe extérieure. Actuellement on respire, entre ses murs cintrés, autant de plaisir que de légitime appréhension. Un rôdeur armé n’oserait pas, de nuit, séjourner ici. Pas plus que nous il n’aimerait le chaos mobilier, ni la présence d’un rideau sombre qui ne tient au mur que par deux plis funéraires. Comme nous il préférerait, à cet injustifiable et expressif rideau, n’importe quelle paisible chauve-souris éployée. Un malfaiteur ordinaire consent à trouver, derrière les battants d’un placard, quelque squelette, mais non point une chaise haut pendue, penchée sur le vide, et qui a cessé d’appeler au secours. Qu’est-ce qu’une couleuvre effrayée, au prix des yeux blancs d’un vieux serpent qui nous regarde, mort, bercé dans son bocal ? Comment se convaincre que dans cette ombre de geôle un dossier de lit en palissandre, un fauteuil décharné et les débris d’une machine à coudre ne sont pas maléfiques ?
Ovales, ménagées dans les profondes cannelures de la Colonne, les fenêtres ont éclaté. Rien ne résiste à la plante croissante. Devant une vitre en morceaux, je songe qu’un moment vint où la vitre céda, avec fracas, sous la muette insurrection de la glycine. Les mêmes sarments ont d’abord étouffé, il y a plus d’un siècle, les aloès frileux, les acacias de Farnèse et ces « grenadilliers » qui n’étaient pas des grenadiers, mais bien la passiflore grimpante, en espagnol « granadilla »… Maintenant le lierre, la treille sauvage et sa fleur cotonneuse qui sent le réséda barrent, à toutes les fenêtres, l’aimable vue. Deux rejets de vigne, animés de l’hostilité végétale qui semble viser l’homme, tendent des crochets si significatifs que je m’écarte : ils m’ont peut-être vue…
L’orage peu à peu alourdi se colle à l’étang. C’est pourtant vers l’eau que nous descendons, à cause du murmure, à cause du frisson, à cause de ce qu’une source porte en elle d’intelligible et de rassurant. Car la bouche ébréchée de la glacière sous son tumulus pyramidal, son entonnoir et son silence ne nous valent rien ; aussi bien la journée décline. Un crépitement d’oiseaux annonce le soir. Avec lui vient le vœu de laisser dormir, de laisser périr ce passé que la saison seule gorge de vie. Encore un peu de temps, et le Désert de Retz ne sera plus qu’un poème à l’image d’une époque. Mais n’est-ce pas déjà beau que d’une époque on sauve un poème ?…