En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Paradis terrestre
PARADIS TERRESTRE
es marronniers et les pommiers normands passent fleur
en même temps. Comme la semaine a été froide et sans
vent, chaque arbre a répandu autour de son tronc un tapis
circulaire de pétales, ici pâle, ailleurs rose vif. Une brise
haute émeut à peine les cimes des bosquets, des charmilles
taillées, des cépées plus que cinquantenaires, distribués sur l’herbe profonde d’un parc bien dessiné, barré d’eaux courantes,
éclairé d’un étang. L’herbe, qui mûrit tard cette
année, n’est que fleurs, le bouton d’or fait place aux flaques
rondes de la véronique petit-chêne, dont chaque fleur est
bleue comme un œil bleu. Il a fallu beaucoup de lustres pour
hisser jusqu’à vingt mètres en l’air le feuillage des hêtres sanguins
sur lesquels la lumière ruisselle, comme mouillée…
Un petit trot de sabots fins crible l’allée voisine. Un front fauve entr’ouvre près de nous les troènes : la corne, l’œil souligné, la pelucheuse oreille de l’antilope ne se dérobent pas à notre regard. Décochés par leurs longues cuisses vigoureuses, deux petits kangourous jaillissent de l’herbe profonde, traversent en trois foulées une pelouse. Ils ne fuient pas, ils se déplacent, pour le plaisir. Leur bond est si long qu’il paraît lent et que nous avons tout le temps, comme s’ils rêvaient suspendus dans l’air, de fixer en nous le souvenir de leur moment aérien, des petites pattes antérieures ramenées sous le poitrail, et d’un nourrisson kangourou, son doux museau hors de la poche maternelle…
Quelqu’un, sur nos têtes, vient de rire, dans l’arbre ? Vert, une tache écarlate au flanc et sur la tête, un perroquet se moque de nous. Et pour que nous ne puissions douter ni de la sociabilité, ni de la raillerie qui nous accueillent, le grand sifflement, le chant modulé et puissant des gibbons éclate.
C’est à cet enclos que dut ressembler le premier Éden. En lieu et place de l’homme, on y voyait le singe, son long ventre, ses épaules un peu remontées, son langage hurleur, sifflé, chuchoté, ses petites incisives blanches et bien rangées, son imitation de chevelure, ses yeux dorés qui savent verser des larmes, son ombre à forme humaine, énorme derrière le gorille, minuscule à côté du petit atèle-araignée. Dans l’Éden comme à Clères, il y avait des gazelles naines, si fragiles qu’elles peuvent se briser sur les rochers, et des troupeaux d’antilopes blondes qui sautent des quatre pieds par-dessus un ruisseau ; des grues de Numidie, d’un gris céleste, et de flamants roses, mêlés aux touffes roses des pivoines… Comme à Clères un casoar, le premier casoar, se levait d’un buisson d’églantines et montrait que vêtu de soies tubulaires, ni poil ni plume, il gardait sur son col et son front un assez beau reflet du premier arc-en-ciel…
Il m’est doux qu’à Clères le casoar ne s’occupe pas des herbivores. Les kangourous ne regardent pas le vol, de branche à branche, qui emporte les gibbons chanteurs. Quelle meilleure garantie de la paix que l’indifférence ? Personne n’exigea, de la colombe édénique, un baiser à l’aigle, et l’agneau ne cherchait pas la chaleur contre le flanc de la lionne. Chacun se fait, du Paradis mésopotamien, c’est-à-dire de la féerie, l’idée qui lui plaît le mieux. La mienne ne saurait se passer des animaux. Et lorsque M. Jacques Rouché me demanda d’écrire un divertissement féerique, je m’empressai de donner la parole non seulement aux bêtes, mais encore à un monde familier qui sort du silence à la faveur de l’hallucination.
La théière bien corsetée, le fauteuil ventru qui tend les bras, le cadran-visage de la « comtoise », les Chiffres tourmenteurs de l’Enfant, je les ai jugés dignes de donner la réplique aux Seigneurs Chats, d’applaudir le Feu dans sa danse et la Princesse mélodieuse. Mais je ne savais pas que mon désir d’illusion, un conte inoffensif, une valse de libellules, le crissement de la chauve-souris et la lamentation des arbres blessés recevraient l’aide éblouissante de Maurice Ravel. M. Jacques Rouché, à qui revient tout l’honneur d’avoir, le premier, espéré une collaboration géniale et proposé le nom de Ravel, pouvait lui-même en douter, puisque le compositeur de L’enfant et les sortilèges travailla quatre ans dans le silence, sous le regard nyctalope et bleu de ses chats siamois. À vrai dire, les amis les plus proches de Ravel ne se doutaient pas de ce que serait le résultat de ces quatre années de retraite, troublées par la guerre. Personne ne savait qu’en faveur d’un petit poème, — je l’avais étourdiment intitulé Divertissement pour ma fille, jusqu’au jour où Ravel me dit, avec un sérieux de glace : « Mais je n’ai pas de fille » — un grand compositeur allait s’élever, d’un bond, au-dessus de la science et de l’humour, laisser parler une sensibilité que l’on niait.
Découverte retardée, comme presque toutes les découvertes, c’est la musique de L’enfant qui met, à l’Opéra, des larmes émues dans les yeux, cependant que dansent les sortilèges, parés, humanisés à dessein de faire rire. Les grenouilles coassent et sautent, les chauves-souris crissent, les libellules valsent… La petite magie gaie qu’a voulue le librettiste n’avait pas prévu qu’une vague orchestrale, constellée de rossignols et de lucioles, conduirait si haut son œuvre modeste. Le retour à la sagesse d’un turbulent enfant, le murmure réconcilié des bêtes devenues tutélaires parce qu’elles ont été secourues, j’ai bien vu, j’ai bien éprouvé que c’est le tendre Ravel qui y chante dans l’admirable chœur final, et mouille les yeux oublieux du spectacle…
Ainsi le « créateur en chef » d’une œuvre gagne sa vraie place et son empire. Giraudoux, avec Ondine, relègue La Motte-Fouqué à l’arrière-plan, et la féerie, conçue pour le plaisir des yeux, atteint les cœurs. Il est de bon augure que le public surpris donne son suffrage à L’enfant et les sortilèges et à Ondine. Le possible, la future réalité, c’est ce qui n’existe pas encore, ce que la raison humaine n’ose pas nous promettre. Pour avoir tardé à être réellement amphibie, Ondine n’en est pas moins la plus réelle des héroïnes théâtrales. Elle existe désormais en nous, jusqu’au jour, cent fois prédit, cent fois imaginé, où sa vie officielle de nymphe des eaux ne dépendra plus du nombre de ses témoins, mais de la foi qu’elle inspire.
À Clères, dans le parc zoologique, il est aisé de perdre le sens mélancolique de ce qui est certain. Le maître d’un parc magnifique ne prétend qu’à acclimater, moyennant un minimum de séquestration, des espèces venues de loin, à les multiplier. Il est l’homme d’une science, d’un sport généreux, d’une féconde curiosité. Mais il ne sait pas combien certains de ses visiteurs ont le trouble facile et prompte l’obéissance aux sortilèges qui naissent d’un cri intelligible sous d’autres latitudes, d’une empreinte onglée singulièrement, d’une main postérieure. Pour bouleverser la notion que nous avons de notre hémisphère, ne me suffit-il pas qu’à Clères, dans l’air étouffant et vert d’une serre chaude où s’était glissé notre papillon commun, la piéride du chou, j’aie vu l’oiseau-mouche, l’impondérable tout ailes et tout rubis, effrayé par la piéride plus grande, presque, que lui-même ?
Visité récemment par le feu qui mordit le château et ne toucha pas aux bêtes, il arrive que le parc de Clères lance vers le monde banal, par-dessus ses murs, une penne de pourpre et d’azur, l’oiseau d’un nid australien, qu’une antilope barre la route à un camion. J’aime à penser que dans un bocage normand, si je tendais la main vers le ciel, mon bras servirait prodigieusement de perchoir à des miracles ailés comme le lophophore, le goura coiffé de dentelle, un ara hyacinthe, le faisan de Chine et son armure d’or. Ce serait là un présage de merveille, l’approche seulement d’une porte au delà de laquelle rencontrer, amical et oublieux de sa puissance, ingénu et portant dans ses yeux son arrière-sourire indicible, marchant parmi la rumeur de moulin que fait son ronronnement, celui que l’on dit inaccessible, le méconnu que sous tous ses noms de félin, sous toutes ses robes de fauve je reconnais et nomme : le Chat.