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En pays connu (éd. Le Fleuron, 1950)/Province de Paris

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PROVINCE DE PARIS


Les déménageurs sont partis. L’échelle est repliée. Et mes amis, un à un montant l’escalier ancien, beau d’être nu, un à un rêvant devant la brume soleilleuse qui enchante, le matin, le jardin du Palais-Royal, me disent : « Ah ! vous avez trouvé encore une province ? »

Sur quoi, je fais l’œil faussement modeste, le menton rengorgé du collectionneur… Oui, j’ai trouvé encore une province, dans Paris où il y en a sinon pour tout le monde, du moins pour ceux qui prennent la peine de la chercher. Trouvé ? Et pourquoi pas retrouvé ? Le cœur recommence. Quarante-cinq ans de Paris n’ont pas fait de moi autre chose qu’une provinciale en quête, sur vingt arrondissements et deux rives de fleuve, de sa province perdue.

Mon avant-dernière province date des Champs-Élysées. Un si beau quartier est assurément une terre ingrate à qui cultive un certain songe, des habitudes régulières, traîne avec soi un mobilier entêté à son acajou, ses housses fleuries, et des constellations de verreries massives, inutiles, aux vives couleurs. Mais de pièces et de morceaux raboutée, ma Province renaissait dans le VIIIe. Un rideau descendait sur le mur trop blanc, à peine figé. Entre le fauteuil crapaud et l’austère bibliothèque, une entente s’était créée de bonne grâce. Quand la lampe de bureau s’allumait, son cirque de lumière ne rassemblait que juste ce qu’il fallait d’objets qui avaient plus d’âge que moi et autant de souvenirs. De peu, j’avais fait si bien, que lorsque le grand vent des cimes parisiennes poussait ma fenêtre, il apportait en mai, sur ma page bleue, une fleur de glycine, un papillon souci, une abeille. Car la faune et la flore des balcons, à Paris, mettent une extrême obstination à ne pas mourir. Pendant que j’habitais, au Claridge, une province composée d’un toit d’ardoise incliné, de deux étroits balcons fleuris et de deux petites chambres, le tout au septième étage, j’ai vu passer successivement dans la profonde gouttière un rat singulier presque jaune, une grenouille verte, un singe évadé, et par les nuits de fêtes je regardais au-dessous de moi, nageant dans l’air illuminé, le dos des oiseaux nocturnes.

Glycine en caisse, rouges géraniums, menthe crépue et mélisse des abeilles, chevelures de vigne vierge qui changiez le ciment armé en muraille de couvent, — gracieuse, précaire Province à abuser une captive de Paris, vous fûtes une part, et non la moindre, de ma pâture sentimentale.

C’est que je suis tellement exigeante… Si je n’ai pas sous les yeux la cime de l’arbre, il me faut un changeant de ciel. Ou bien des ailes peu farouches. Ou bien le silence. Ou bien un bruit humain aussi pressé, aussi caqueteur qu’une sortie de grand’messe au village. Et l’odeur du pain chaud. Et une voix qu’on jette, claire, aiguë, par la fenêtre, sur la tête d’une petite fille qui court… Il me faut mettre un nom sur des visages familiers, dussé-je, ce nom, l’inventer. Il me faut miraculeusement, dans mon sommeil, mêler mes provinces bien-aimées, la natale et les autres, et les palper à tâtons si je m’éveille en pleine nuit, interroger la sonnerie d’une grosse montre, — je sais pourtant bien qu’elle est en Provence — l’espagnolette d’une fenêtre qui n’existe plus que dans mon souvenir, une table de chevet captive en Bretagne, un bouton de cuivre qui brillait, il y a un demi-siècle, sur la porte de ma chambre d’enfant… Un mur lisse, une tenture rugueuse, un verre d’eau abolis, brisés, exilés, renaissent, le temps que je revienne à moi. Leur rencontre est un instant inestimable, aussi fugitif que le givre par un jour pur, le seul instant où je puisse sentir sous ma main, presque palpable, la fleur pulvérulente du passé, un don consenti par la mémoire des sens, invétérée en moi comme seraient le bégaiement et la claudication…

Oui, j’ai trouvé dans Paris encore une province. Chaque fois je crois que c’est la dernière. J’aime l’idée qu’il me faudra finir sous la garde de quelque clocher, de quelque lambris ancien, d’une colonnade, d’un reste de charmille qui ombragea des nonnes…

Mais la province n’est fidèle qu’à ceux qui savent au besoin la créer. Pareille tâche vous fait la main habile, et l’accoutumance têtue. Je les rapporte de loin, ces habitudes que vous trouveriez un peu ridicules. Je ne les tiens pas toutes, il s’en faut, de Sido ma mère, secrètement fantasque et qui n’aimait nulle règle. C’est qu’elle n’était qu’agreste, et non provinciale. L’imprévu, dans sa vie qu’un village ne parvenait pas à rétrécir, la rencontrait par prédilection, et elle lui sautait au cou. Que dirait-elle à me voir passer tous les matins ? Elle me dirait : « N’en as-tu pas assez de ce costume en tricot marron ? Et où t’en vas-tu, le matin, à la même heure ? Tu me rappelles le père Pimoulle, qui allait tous les matins à son jardin hors-les-murs. De le voir passer à la même heure, j’en avais des bâillements nerveux… »

Je me souviens fort bien du père Pimoulle. Je l’ai connu pendant dix-sept ans. Je l’ai vu assez vieux, plus vieux, très vieux. Ma mode est en effet la même, à peu près, que la sienne. Qui m’a façonnée à un emploi si modeste de mes loisirs, à un retour si quotidien vers ce qui m’attend ? Je pense que c’est la province, et sa naïveté à croire que la régularité a un pouvoir votif… Ce n’est pas qu’il me sourie tous les jours, mon enclos, — la table, la page inachevée, la lampe — ni qu’il me donne, tous les jours, ce que je lui demande. En cela, je suis moins heureuse que le vieil homme au jardin hors-les-murs. Tous les jours, lui, il avait à la bouche, en revenant, un brin de violette, un chèvrefeuille sucré, une fleur de cerisier double, et, toute la belle saison, une rose.