Encyclopédie anarchiste/Prière - Prise

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2132-2143).


PRIÈRE n. f. La prière est une supplication adressée aux puissances extra-naturelles afin d’en obtenir une grâce ou pour les honorer.

Par son apparition dans le culte, la prière marque une évolution du sentiment religieux. Dans la période du fétichisme primitif, il n’existe ni temples, ni rites, ni prières. Le fétiche étant considéré comme un dieu portatif, un porte-bonheur, il suffit donc de l’avoir constamment avec soi pour être préservé des accidents et des contrariétés.

La divinité, quelque forme qu’elle prenne, est toujours la réalisation inconsciente des sentiments mêmes de l’homme, une projection spontanée de ses conceptions et de sa propre mentalité. On conçoit que la nature brutale du primitif, à peine accessible aux sentiments altruistes (compassion, reconnaissance, bienveillance, etc.), ne le porte guère à prêter aux dieux des sentiments qu’il ne possède pas lui-même. L’idée de prier les esprits, afin de les émouvoir et de les disposer favorablement, ne saurait donc, dans le principe, se présenter à lui. Il communique naturellement aux dieux l’égoïsme féroce que lui impose la lutte pour la vie et les terribles difficultés qu’il trouve à satisfaire ses besoins. Ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard, quand il commence à s’humaniser, qu’il devient capable de comprendre que la prière, les offrandes, les génuflexions sont susceptibles d’avoir d’heureuses répercussions sur l’esprit du fétiche protecteur. Cette extension anthropomorphique de la conception religieuse coïncide avec l’apparition de l’idolâtrie. Le même enchaînement d’idées qui donne au fétiche l’apparence humaine conduit tout naturellement à lui prêter des sentiments humains. Du jour que les hommes ont cru pouvoir, par des prières, déterminer, chez leurs semblables, une modification avantageuse pour leurs désirs, il eût été étrange qu’ils n’eussent point usé de cette ressource à l’égard d’êtres qui leur apparaissaient comme plus ou moins semblables à eux-mêmes, sauf cette différence qu’ils les croyaient plus puissants et que, par conséquent, ils avaient d’autant plus intérêt à s’assurer leur bienveillance.

Aussi la prière, comme le sacrifice religieux (voir ce mot), a-t-elle toujours présenté deux caractères significatifs, caractères dont elle n’a jamais pu, quel que soit le degré d’évolution du sentiment religieux, se débarrasser.

D’abord, elle n’a jamais d’autre but que l’obtention d’un avantage matériel déterminé ; ensuite elle suppose que l’entité à laquelle elle s’adresse ne peut être sensible qu’à un intérêt du même genre. En conséquence elle s’accompagne généralement d’une offrande qui lui donne l’apparence d’un marché. Donnant, donnant ! C’est toujours le paiement anticipé d’une grâce ou d’une protection. C’est avant tout un échange proposé par l’homme à des puissances qu’il a douées d’appétit et de volonté, de sens et de raisonnement humain. L’homme ne traite pas d’égal à égal avec les dieux qu’il s’est donnés. En les créant, il s’est acquis des maîtres redoutables, le plus souvent malveillants et susceptibles, et qu’il est aisé d’offenser. Devant eux, il est comme le serf devant le baron féodal, comme le sujet devant le maître capricieux. Il ne doit pas seulement négocier les bienfaits qu’il implore, mais alléger le joug que la divinité fait peser sur lui. Il doit éloigner de lui et des siens les catastrophes suspendues sur sa tête : famines, maladies, fléaux divers, calamités, désastres publics et privés. De plus, il doit encore implorer la remise plus ou moins coûteuse des péchés commis. C’est pourquoi la prière restera toujours, même aux époques où la conception de la divinité se sera affinée, « spiritualisée », un marché, un contrat express ou sous-entendu. La prière implique la conviction que les dieux sont obligés par l’offrande des mortels. Humble « transaction » entre l’homme et la divinité, elle s’est élevée peu à peu au rang suprême, parce qu’elle engage les dieux. Prononcée à l’heure favorable, formulée selon les rites prescrits, elle évoque et maîtrise les dieux qui ne seraient pas sans elle. Le prêtre qui les dicte, s’est fait de sa puissance un monopole ; connaissant les formules sacrées et l’art de les appliquer, il s’empare ainsi de la direction du ciel et de la terre, il domine les dieux eux-mêmes, et parvient même, miracle inespéré ! à les incarner à son gré dans un fétiche solide ou liquide, en bois, en pierre, en métal ou en farine ! ! Il les gouverne donc à sa guise et peut parler sans crainte du moindre démenti, en leur nom ! A l’influence sacerdotale, à l’ignorance soigneusement entretenue et prolongée, l’expérience semble, hélas, apporter son vivant témoignage. La prière est presque toujours exaucée des dieux, car l’homme ne leur demande que ce qu’il veut et peut se procurer lui-même !

Quand l’événement espéré ne se produit pas, de deux choses l’une : ou bien le dieu est irrité ou mécontent, ou bien il manque quelque chose au mérite, à la pitié du croyant. Un échec répété ne nuit aucunement à l’efficacité de la prière, ce n’est qu’une invitation nouvelle à plus de ferveur, de piété agissante ! La prière s’avère donc tribut et rachat, hommage forcé autant que volontaire, moyen d’expiation et de rédemption… Ajoutons que la prière répond, pour les faibles, à un besoin de s’appuyer sur autrui (à plus forte raison si on lui accorde des pouvoirs étendus, miraculeux) de faire appel à des interventions extérieures dans les heures de désarroi et d’angoisse d’abord, puis en face de menues difficultés et de mésaventures puériles.

Tous les peuples ont prié. De l’Orient à l’Occident, en Amérique comme en Océanie ; dans les solitudes glacées du Nord comme dans les plaines torrides de l’Equateur, les hommes ont adressé des hymnes, des supplications aux puissances extra-naturelles. En des termes sinon identiques du moins similaires, en de courtes oraisons ou de longs palabres, les peuples ont demandé ce dont ils ont besoin : beau temps, bonne chasse, santé, victoires sur les ennemis, longue vie et prospérité pour eux et leurs alliés. Mieux même, certains ont porté, cousues dans leurs vêtements ou dissimulées dans de petits sacs de cuir, des formules regardées comme les plus efficaces versets de la Bible, citations du Coran, etc. Rappelons les « moulins à prières » des bouddhistes, les gestes accompagnés de paroles machinales ou saugrenues ; les litanies murmurées par des milliers d’humains égrenant des chapelets, petites boules assemblées en colliers ; les incantations des sorciers, les oraisons toujours récitées au XXe siècle, grimoires qui guérissent les brûlures, le charbon, les chancres, arrêtent l’incendie et le mal de dents ! et nous aurons alors une idée plus nette de l’universalité de la prière.

Mais, à côté de ces suggestions mesquines de l’égoïsme, se situent des inspirations plus élevées et plus larges. A mesure que se formaient les conceptions de vertu, de probité, de justice, l’illusion religieuse s’en emparait pour en faire l’attribut des dieux. Ceux-ci devinrent les dispensateurs et les juges des instincts et des actes moraux, les arbitres des infractions aux lois qui règlent les heurts résultant de l’antagonisme des intérêts. C’est pourquoi l’homme finit par demander aux dieux des qualités morales autant que des biens physiques. Et le prêtre, affermissant encore sa puissance, suggéra aux foules que les dieux s’offensaient des crimes, des fautes commises sur la terre et qu’ils pouvaient, à leur gré, les absoudre ou les punir. Ainsi les dévots s’habituèrent à demander aux dieux et à leurs interprètes des absolutions complètes qui leur permirent de recommencer indéfiniment les mêmes actes répréhensibles, ceux-ci étant assurés d’une rémission plus ou moins onéreuse. L’introduction dans la prière, des scrupules moraux et du repentir a plus contribué à l’asservissement des foules, à la puissance sacerdotale, qu’au perfectionnement des croyants.

La prière conserve toujours la faveur des masses, parce qu’elle est avant tout la résultante d’une croyance invétérée à la puissance du hasard. La généralité des hommes est convaincue qu’il existe dans l’enchaînement rigoureux des phénomènes de la nature, un certain flottement, un je ne sais quoi qui permet d’échapper, dans une certaine mesure, à l’ordre des choses. Et pourtant la conception de la divinité s’oppose à la puissance de la prière. Toute oraison échoue devant un dieu omniscient, infaillible et immuable. Dès le principe, Dieu a tout ordonné, tout prévu. L’induire à changer, c’est l’outrager, car que penser d’un infaillible qui se dément ? Comment accorder sa suprême justice, son infinie bonté avec une partialité passagère ? Et que penser d’un être qui, vivant sur une des plus infimes planètes d’un univers gigantesque, peuplé de milliards de mondes, implore une divinité définie comme un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ? Comment se reconnaît ce dieu, parmi la clameur sans fin, les désirs contradictoires et opposés des 1.800 millions d’hommes parlant plusieurs milliers de langues ou idiomes différents ?

La prière, tard venue dans l’arsenal des conceptions mythiques, est une arme d’une efficacité surprenante entre les mains des clergés. C’est un appel renouvelé à la résignation passive, une bastille de l’initiative et de l’activité. Puisqu’il suffit de marmotter quelques paroles pour changer du destin les décrets imminents, pourquoi s’évertuer à faire preuve d’énergie et de volonté ? De plus, puisque la prière du simple croyant a déjà tant de vertu, car elle suffit souvent à déterminer chez les dieux un changement favorable à l’intéressé, quelle ne doit pas en être sa puissance quand elle passe par la bouche du prêtre ! De là, à remettre la direction de tous les actes de la vie entre les mains du prêtre, il n’y a qu’un pas qui est vite franchi (voir prêtre).

Et si la raison humaine ne s’était révoltée à temps, faisant crouler les théologies, en se rangeant du côté de la science, nous risquerions beaucoup de n’être plus que des caricatures d’hommes ne sachant plus que réciter des oremus et balbutier des pâtenôtres du lever au coucher du soleil, pour le plus grand profit des « majordomes du ciel ! ». — Ch. Alexandre.

Bibliographie. — Lefebvre : La religion. — Le Clément de Saint-Marcq : Histoire générale des religions. — Véron : Histoire naturelle des religions. — Salomon Reinach : Orphéus. — Tylor : Civilisations primitives, etc…


PRIMAIRE Adjectif qui vient de primus et de primarius (le premier dans le temps, dans le lieu). Il indique ce qui est au commencement, au premier degré. (Terrain primaire, enseignement primaire, etc.)

Nous ne nous occuperons de ce mot qu’au sens figuré qui en a fait un substantif pour dire d’un individu : « C’est un primaire ». Son usage est récent ; il est ignoré des dictionnaires. Il s’est établi dans les mêmes circonstances et le même milieu de sottise nationaliste que celui du mot « intellectuel », employé comme terme de mépris ironique contre les professeurs et écrivains « dreyfusards ». Si « intellectuel » est périmé, dans ce sens péjoratif, depuis « l’affaire », « primaire » est devenu d’emploi courant, entretenu par le snobisme de « gendelettres » pour la plupart illettrés, mais dont la vanité primaire s’exerce dans un pédantisme de façade, en admiration devant les porteurs de reliques universitaires qui « pensent bien » et dont la situation est plus souvent le résultat de l’intrigue et de l’esbroufe que du savoir.

Car le savant, celui qui sait véritablement, est modeste. Il n’étale pas sa science à la foire aux vanités. Il sait surtout qu’il a encore plus à apprendre qu’il n’a appris et, devant la qualité et les moyens de ceux qui parviennent, devant leur bourdonnante affectation, il se dit, autant pour ne pas être ridicule que pour conserver sa propre estime, le mot d’Elisée Reclus : « Gardons-nous de réussir ! » Mais le pédant s’estime trop pour ne pas se croire au-dessus du ridicule, car il sait tout, il connaît tout. Volontiers, il déclarerait que le monde a tout appris par lui et n’aura plus rien à apprendre après lui. Il est l’alpha et l’omega, le commencement et la fin, comme Dieu le Père ; mais pas plus que lui il ne compte ses sottises qu’il déifie en multipliant son besoin de paraître. Il regarde du haut de ses échasses quiconque n’est pas trois fois docteur, grand-maître ès-sciences et ès-arts ; il méprise le « primaire » qui n’est rien, ou si peu de chose, « pas même académicien », et dont les médiocres diplômes, quand il en a, ne font jamais qu’un parent pauvre dans l’illustrissime famille des dindons savantissimes et doctorissimes.

Le « primaire » c’est l’aliboron dont se gaussait feu M. Barrès, et dont s’égaient toujours les héritiers de son narcissisme d’esthète poseur et de politicien roublard. C’est l’autodidacte instruit à l’abri de la férule universitaire, ignoré de ses palmarès, dont l’indépendance indigne la confrérie des bonnets carrés ou pointus, s’il ne s’abaisse pas à solliciter leur sympathie par des platitudes. Car, s’il n’y va plus de sa vie, comme pour un Galilée obligé, afin d’échapper au bûcher, de déclarer que la Terre était immobile, il y va toujours de sa tranquillité et de sa réputation. Ce « primaire » pourra posséder à lui seul plus de science et de talent que tous les Trissotins académiques réunis ; il pourra être un de ces génies qui, en vingt ans, font parcourir au savoir humain plus de chemin que les milliers de ses professionnels diplômés ne lui en ont fait faire en vingt siècles ; il sera toujours un suspect, un indésirable dans la République des roussins d’Arcadie qui remâchent le chardon sacré. Quand il sera mort, les roussins se vêtiront de sa peau pour se donner l’air du lion et mépriser les « primaires » avec plus de superbe.

Est-il nécessaire de dire que le mépris du « primaire » est d’origine essentiellement aristocratique et réactionnaire ? II est, transporté sur le plan intellectuel, ce qu’est le mépris du roturier sur le plan social. Mais il n’y a pas toujours concordance entre les deux ; il y a souvent contradiction, l’aristocratie n’ayant pas plus l’exclusivité de l’intelligence que la roture n’a celle de la sottise, et la distinction entre aristocratie et roture étant une des pires sottises de ceux qui prétendent à l’aristocratie. Ce n’est pas la contradiction la moins bouffonne de la prétendue élite aristocratique que d’appeler « primaire » le novateur scientifique, le pionnier social qui cherche à faire avancer le monde hors des voies de la tradition routinière où elle veut le maintenir, car, sans ce novateur, ce pionnier, la civilisation serait depuis longtemps enfouie, comme les ruines des Babylone et des Ninive, sous les sables de l’oubli. Il y a une forme de gâtime totalement opposée à toute manifestation supérieure de l’esprit dans la prétention de ramener l’humanité à des temps comme ceux de Charlemagne, voire des Pharaons, et une ironie dont les anthropopithèques attelés à cette besogne ne se rendent certainement pas compte lorsqu’ils appellent « primaires » ceux qui s’y opposent. Or, ces fossiles ont le mépris du « primaire » social comme ils ont celui du « primaire » universitaire et du « primaire » politique.

Le mépris du « primaire » est d’autant plus absolu pour l’aristocrate que, politiquement, ce « primaire » ne peut être à ses yeux qu’un homme de « gauche ». On voudra bien reconnaître en lui, le cas échéant, une neutralité politique qui n’en fera plus qu’un « demiprimaire ». Tels furent, pour les Doumic de leur temps, les Balzac, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, et nombre d’autres indépendants de l’académisme. Mais les Vallès, Zola, Mirbeau, portèrent le double anathème comme « primaires » académiques et politiques ; des badernes, tel M. F. Masson, des rinceurs de bidets armoriés, tel M. P. Bourget, des bedeaux, tel M. Bazin, des fumistes, tel M. Barrès, donnèrent contre eux le grotesque spectacle de leur mépris au nom de l’intelligence souveraine. Actuellement, M. F. Brunot, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et professeur d’Histoire de la Langue française, ayant présenté des Observations irrévérencieuses sur une Grammaire que l’Académie Française a mis trois cents ans à enfanter, les « pets de loup » de la compagnie n’ont pas osé le traiter de « primaire » ; mais l’élégant M. Abel Hermant, qui joue les Pétrone sous le manteau quelque peu rongé des mites de Lancelot, l’a délibérément taxé de « cuistrerie » pour lui apprendre qu’un professeur n’a pas de leçons à donner aux « gens de qualité », quand ils daignent, pour un moment, s’occuper de la langue française. Car les « gens de qualité », même à l’Académie française, savent tout, sans avoir rien appris, par cette faveur héréditaire qui les faisait, jadis, rois, barons, colonels, quand ils venaient au monde, avant d’avoir mouillé leur première braguette. Ils sont ainsi à l’inverse des « primaires » qui ne savent rien, même en ayant beaucoup appris. Cet avantage, essentiellement aristocratique, crée pour les « gens de qualité », c’est-à-dire les gens de « droite », un privilège d’intelligence qui rend adorable chez eux tout ce qui est méprisable chez les autres. C’est ainsi qu’il ne peut pas y avoir de « primaires » de « droite ». Par contre, un roturier, un homme de « gauche », fût-il un Pasteur, un Curie, un Edison, est incontestablement un « primaire » malgré son savoir, sa naissance n’ayant pas été marquée par le miracle aristocratique. Il demeurera un « primaire » tant qu’il n’aura pas reçu le signe de la grâce qui en fera un homme de « droite ». Sottise, ignorance, malhonnêteté, mensonge, grossièreté, ne peuvent être que de « gauche », comme barbarie ne peut être qu’allemande. Intelligence, savoir, honnêteté, vérité, délicatesse, ne peuvent être que de « droite », comme gentillesse ne peut être que française.

Si un malheureux Bourneville s’avise de commettre un jour ce tripatouillage ridicule :

« Petit poisson deviendra grand
pourvu que l’on lui prête vie… »

immédiatement, tous les cuistres d’académie, tous les bedeaux de sacristie, tous les jésuites de presse, tous les politiciens de la « droite » parlementaire, jettent feu et flamme contre ce « primaire », ce « vandale », ce « dépeceur de chefs-d’œuvre », ce « salisseur de la beauté », etc. Mais qu’un nommé Hervo se permette d’ « adapter spécialement », à l’usage des séminaires, les Plaideurs, de Racine, et en fasse une tartufiante mélasse, les mêmes cuistres, bedeaux, jésuites et politiciens de cette « droite » qui fit marcher les naïfs « primaires », en 1914, pour « la défense de Racine » (sic), lui donnent leur patronage, leur publicité et leurs encouragements, tenant Racine lui-même pour un « primaire », puisqu’il s’est mis dans le cas de se faire tripatouiller pour ne pas troubler les chastes méditations des puceaux de séminaire. Les disciples de M. Barrès, à qui on doit toujours revenir quand on requiert des exemples d’imbécillité supérieure et de tartuferie souveraine, sont dans un état de gaieté délirante lorsqu’ils réussissent à faire marcher un « primaire » parlementaire, de « gauche » bien entendu, pour la libération du noble peuple des Poldèves, habitants de la Lune ; mais ils rentrent dans les profondeurs les plus hermétiques de leur confusion lorsqu’on rappelle que leur « Maître », affamé de publicité comme le plus « primaire » des politiciens, se laissa prendre à célébrer « l’illustre » Hégésippe Simon que de joyeux lurons révélèrent à la poésie française pour mystifier le niguedouille académique et national. Un homme de « droite » peut-il être mystifié, étant un « couillon » supérieur, ou un « coïon », comme écrivent ces Messieurs de l’Académie Française qui s’y connaissent particulièrement ?

Mais voici que M. Pierre Lasserre, peu suspect, croyons-nous, de ce que nous appellerons le « primariat », aux yeux des « gens de qualité » et de « droite », a bouleversé sans aucun égard la conception aristocratique, mais trop primaire du « primaire », en situant sa véritable position universitaire et politique, dans deux articles des Nouvelles Littéraires (30 novembre 1920 et 4 janvier 1930). Il l’a d’abord défini ainsi : « Un « primaire », c’est un livresque et un dogmatique. C’est un esprit qui a vieilli, sans dépasser, en son développement, le stade scolaire. C’est un adulte resté écolier, mais sans la fraîcheur, qui ne fait pas la différence entre les questions réelles que la vie nous donne à résoudre et les questions conventionnelles, artificiellement simplifiées, qui font l’objet des travaux de collège. » M. Lasserre a ensuite démontré que ce « primaire » est aussi bien de « droite » que de « gauche », chez ceux dont l’esprit de parti l’emporte sur une science mal digérée ou dont la malhonnêteté intellectuelle et morale est incompatible avec le respect de la vérité. Le « primaire », a déclaré M. Lasserre, « peu pourvu de cet esprit de finesse qui fait pressentir la complexité des choses, assimile naïvement les cas concrets aux cas abstraits ». Il arrive à voir la solution de toute chose dans certains principes absolus. C’est ainsi qu’il forme, à « gauche », le troupeau des Homais « qui, comme on dit, font « dater la France de 1789 » et saluent dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen l’avènement de la vérité politique absolue ». Mais le « primaire » est aussi à « droite », dit M. Lasserre, chez celui qui voit dans les maximes des Homais « l’erreur politique absolue », les considère « comme un poison que la France s’est mis, voici déjà cent quarante ans, dans les veines », et veut « détruire méthodiquement et pièce à pièce l’œuvre de 1789 ». La haine et le mépris aristocratiques du présent sont autant des sentiments de « primaire » que la haine et le mépris démocratique du passé. Le « primaire » est « l’homme pressé qui court aux formules » ; il est celui qui a gardé l’habitude de penser que « la vie se laisse régler, bien ou mal, mais docilement, par des dogmes », et comme il y a les formules et les dogmes de « droite » et de « gauche », il y a les « primaires » de « droite » et de « gauche ». Si évidentes que soient ces choses pour tout esprit clair et indépendant, il était nécessaire qu’elles fussent précisées, et il est nécessaire qu’elles soient répétées, tant les notions les plus simples de l’intelligence et du savoir ont été bouleversées et faussées par les abstracteurs de quintessence et les alchimistes sociaux.

Non moins utilement, M. Lasserre, passant de la politique à la philosophie, a encore montré les « primaires » du néo-thomisme actuel, essentiellement de « droite », à l’origine tout au moins. Car ce néo-thomisme fait de plus en plus, parmi les « primaires » de « gauche », de singuliers progrès, grâce au ramollissement de leur « tripe laïque » par l’eau bénite où ils la trempent. Si les « primaires » de « gauche » ne virent, jadis, dans le thomisme, que la manifestation d’une époque de mort où ils englobèrent tout le moyen âge avec ses grandeurs comme avec ses hontes, ils voient de plus en plus, aujourd’hui, dans le néo-thomisme auquel ils s’adaptent opportunément, la planche de salut de leur muflisme menacé par la justice sociale. La conclusion de M. Lasserre est que « l’esprit primaire, qu’il soit de gauche ou de droite, est le fils dégénéré, pauvre et plat, de l’esprit apocalyptique ».

La question du « primariat » est ainsi honnêtement fixée mais elle ne l’est pas complètement. Il reste à juger, en dehors de la politique et de la philosophie, l’attitude de l’individu échappé au « primariat » scolaire devant « les questions réelles que la vie nous donne à résoudre », à l’opposé des « questions conventionnelles » de collège. Le « primaire » est alors intéressant à observer comme type social. Il se dresse au-dessus de toutes les haines de partis, des braiements des porteurs de reliques, des fureurs des carnassiers dévorateurs de la substance humaine. Il est l’homme anti-conformiste dévoué à la liberté de l’esprit et à la révolte consciente, l’homme de la guerre à l’oppression, de la protestation contre le mensonge et l’iniquité, contre l’imposture et le crime, contre toutes les falsifications, si souveraines et si sacrées qu’elles soient devenues par les traditions et les usages de la vie sociale. Et, bien loin de s’affliger de la qualification de « primaire ». quand on la lui donne, cet homme la revendique, au contraire, comme un honneur de la part de ceux qui ne reconnaissent d’autre supériorité que la sottise d’un monde où tout ce qui pourrait faire la vie utile et belle pour tous les hommes est transformé en turpitudes accablantes.

Cette qualité de « primaire », il l’accepte avec l’orgueil de se voir écarté et méprisé par « l’élite » de sac et de corde, de brutes et de queues-rouges, de catins et de valets, de malfaiteurs et de proxénètes qui font l’ornement civique, intellectuel et moral de ce monde. Ce « primaire », tenu socialement comme « espèce inférieure », est fier de porter la tête haute et d’avoir les mains nettes parmi tant d’espèces supérieures aplaties et rampantes, souillées de sportule, de boue et de sang. Le « primariat » est la légion d’honneur de ceux dont la conscience n’est pas à vendre. Si le « primaire » a la tristesse de voir se manifester contre lui la haine des imbéciles — ils ne savent ce qu’ils font ! — il est heureux de soulever celle des coquins ; elle le soulage, l’encourage, l’exalte. Elle lui donne ses diplômes, ses titres, ses décorations. Les crachats de cette haine sont des étoiles sur sa poitrine comme sur la face du Christ aux Outrages, et ses compissements sont, sur son front, l’eau lustrale du plus merveilleux baptême.

Aussi, en dehors de toutes les distinctions universitaires et politiques, le « primaire » est-il, avant tout, par dessus tout, indiscutablement et intégralement, le Pauvre. C’est le « névrosé » de Lumbroso, qui porte dans son organisme l’incapacité morbide de s’enrichir. C’est le loup affamé à qui les chiens de l’Ordre donnent la chasse. C’est le « vagabond », comme disent la loi et les gendarmes, le « bandit », comme éructe farouchement le bourgeois ému pourtant quand :

« … le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles. »

(Verlaine.)

C’est celui qui « trouble la fête » rien que par la vue de sa silhouette miteuse à travers une glace de restaurant, et qui sème la terreur dans une société dont il atteste, par sa seule présence, l’indiscutable infamie. C’est celui qui ne sait pas, ou ne veut pas, s’adapter au muflisme, faire un « babbitt » ou un « gangster », collaborer avec la triple pègre aristocratique, démocratique et ochlocratique dans le « resquillage » social. C’est celui qui, par impuissance ou volontairement, demeure le « cochon de payant », la « poire », le « gogo », le « cavé », devant la f1ibusterie érigée en système universel. C’est celui qui conserve quelque politesse, quelque aménité dans les rapports humains, qui voit chez les hommes autre chose que des concurrents qu’il « faut avoir », chez les femmes autre chose que des « poules », dans la nature autre chose que des animaux et des objets à abattre, à exploiter, à vendre et à acheter.

« Primaire » est celui qui ne sait pas, ou ne veut pas convenir que « sans argent l’on n’est rien, avec de l’argent on est tout », et que « c’est l’argent qui fait l’homme », comme déjà le proclamait la démocratie athénienne qui tuait Socrate, poussait Démosthène au suicide et voyait dans les Coty de son temps des « amis du peuple » ! Le banquier Paul Laffitte, disciple de Guizot, qui disait à ses amis : « Enrichissez-vous ! » avait observé qu' « un idiot pauvre est un idiot ; un idiot riche est un riche. » Il avait vérifié que si l’argent ne rendait pas l’idiot intelligent, il ne lui fournissait pas moins le moyen d’imposer son idiotie au pauvre. Celui-ci reste un « primaire » qui ne veut pas s’enrichir, par scrupule, parce que la fortune ne vient jamais sans quelque chose de pas très propre fait à propos. Il est un malfaiteur dangereux, plus subversif de l’ordre social que tous les iconoclastes, les hérétiques, les révolutionnaires, car il insulte la plus souveraine des puissances, celle qui est au-dessus des dieux, puisqu’elle les fabrique à son gré : la phynance, sans laquelle Dieu lui-même, l’Unique avec une majuscule, n’existerait pas, sauf pour le « primaire » qui porte son Dieu dans son âme et non dans son portefeuille.

Aucun « primaire » ne fut plus voué aux gémonies que Proudhon quand il dit, et démontra d’ailleurs irréfutablement, que « la propriété c’est le vol ». On le lui fit bien voir, et il le voit toujours, bien qu’il soit mort et qu’une certaine « élite », non « primaire », prétende lui rendre hommage.

Il écrivait : « Eh bien ! oui, je suis pauvre, fils de pauvre, j’ai passé ma vie avec des pauvres et selon toute apparence je mourrai pauvre. Que voulez-vous ! je ne demanderais pas mieux que de m’enrichir ; je crois que la richesse est bonne de sa nature et qu’elle sied à tout le monde, même au philosophe. Mais je suis difficile sur les moyens, et ceux dont j’aimerais à me servir ne sont pas à ma portée. Puis, ce n’est rien pour moi de faire fortune tant qu’il existe des pauvres… Quiconque est pauvre est de ma famille… De toute cette misère, je n’eusse dit jamais rien, si l’on ne m’eût fait une espèce de crime d’avoir rompu mon ban d’indigence et de m’être permis de raisonner sur les principes de la richesse et les lois de sa distribution. » Il disait aussi : « Pour se tirer d’affaires dans le monde actuel, il faut certains talents et certaines complaisances que je n’ai pas. »

Paul de Koch raisonnait en « primaire » quand il disait : « Il n’y a que les imbéciles que la fortune peut changer. » Il ne savait pas qu’en régime de muflisme la fortune rend intelligents les imbéciles alors que la pauvreté rend imbéciles les intelligents.

« Primaire » était Boileau disant aux poètes :

« Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain
Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain. »

« Primaire » était Stendhal quand il disait : « L’homme d’esprit doit s’appliquer à acquérir ce qui lui est strictement nécessaire pour ne dépendre de personne — (ce nécessaire, pour Stendhal, était 6.000 francs de revenu annuel) — mais si, cette sécurité obtenue, il perd son temps à augmenter sa fortune, c’est un misérable. » Baudelaire n’était pas moins « primaire » en commentant ainsi l’opinion de Stendhal : « Recherche du nécessaire, et mépris du superflu, c’est une conduite d’homme sage et de stoïcien. » M. A. Suarès a été un « primaire » doublé d’un blasphémateur quand il a écrit : « Un des mensonges les plus corrupteurs, entre ceux qui font lupus sur l’âme moderne, consiste à donner pour de grands esprits ces faiseurs d’argent qui pullulent partout, qui fondent d’énormes fortunes dans tous les désordres publics, qui finissent en prison quand ils n’ont pas eu assez de bonheur, et au prytanée de l’admiration générale, quand ils réussissent. Il n’y a que le succès entre Rochette et Rockefeller… Il faut une merveilleuse bassesse pour qu’on les appelle « grands capitaines d’industrie » et qu’on les admire (les hommes d’argent). Leur habileté tient par toutes sortes de moyens et de pratiques à celle des voleurs. Il y a de l’ignoble dans tout ce qu’ils font, dans tout ce qu’ils sont, et dans tout ce qu’ils disent comme dans leur figure. Ces museaux vous ont un air respectable et cynique, où se composent les forces inégales du bagnard, du clergyman et du prêteur romain. »

« Primaire » est celui qui se fie aux apparences, aux paroles, aux promesses. Il est comme l’animal confiant à qui des coups sont nécessaires pour apprendre à se méfier.

« Primaire » est celui qui s’étonne que le commandement : « Tu ne tueras point ! » veuille dire : « Tu tueras patriotiquement ! », que le crime heureux soit juste et que la friponnerie devienne une vertu quand elle est pratiquée dans le grand.

« Primaire » est celui qui ne comprend pas que les bonnes œuvres ne comptent point sans la grâce, et qu’il y a plus de place au ciel pour un Cartouche dévot que pour un Socrate. (Voltaire.)

« Primaire » est celui qui croit que « les hommes sont égaux par l’âme (Renan), qui « veut organiser la conscience dans la démocratie » (Pressensé), et pense qu’il peut être un gouvernement incitant les hommes à autre chose qu’à monter de la pègre d’en bas à celle d’en haut.

« Primaire » est celui qui recherche dans l’art la nature et l’humanité et ne sait pas, comme les « intelligents critiques », trouver du génie dans l’insanité.

« Primaire » était Rabelais disant que « science sans conscience est la perte de l’âme », et « primaires » sont les savants qui représentent le savoir et le travail intellectuel parmi le peuple et non parmi le snobisme académique.

« Primaires » sont les peuples primitifs qui n’ont pas inventé le canon, les gaz asphyxiants, la conscription, le suffrage universel, le sex-appeal, et pour qui Mme Baker est une vulgaire négresse.

On n’en finirait pas d’énumérer les exemples du « primariat ». Il est innombrable, comme le muflisme dont il est la contrepartie, car, socialement, sont des « primaires » tous ceux qui ne sont pas des mufles, ne cherchent pas à arriver, à paraître par de vilains moyens. Il peut se faire qu’un « primaire », universitaire ou politique, soit un mufle ; il est aussi impossible à un « mufle » d’être un « primaire » social qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. Maxime Gorki, un « primaire » lui aussi, a posé aux « maîtres de la culture » cette question : « Avec qui êtes-vous ? Avec la force laborieuse de la culture pour créer de nouvelles formes de vie, ou contre cette force pour maintenir la caste de rapaces irresponsables, caste à la tête pourrie, qui ne continue plus à agir que poussée par la force d’inertie ? » Les « maîtres de la culture » risquent de se laisser mourir, comme l’âne de Buridan, parce qu’ils ne voudront pas choisir par affectation aristocratique. Pour nous, « primaires », notre choix est tout fait ; nous sommes avec la force laborieuse de la culture créatrice de nouvelles formes de vie, contre la caste des rapaces, contre la caste à la tête pourrie. — Edouard Rothen.


PRIMITIF adj. Qui est à l’origine. Mot primitif : qui a donné naissance à des mots dérivés. Langue primitive : qui aurait été formée la première (mais y a-t-il eu une langue primitive ?) Ignorance toute primitive : qui a la simplicité des premiers âges. (Larousse) Couleurs primitives (en peinture) : qui, par leurs combinaisons, peuvent produire les autres couleurs (rouge, jaune, bleu, blanc et noir) ; (en physique) couleurs du spectre solaire : violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge. Terrains primitifs (géologie) : les plus anciens qui soient accessibles à notre investigation. « Le terrain primitif est privé de fossiles, mais il est « très difficile de le distinguer de certaines formations sédimentaires que le métamorphisme a rendues cristallines et chez lesquelles il a détruit les fossiles. Le terrain primitif paraît devoir être représenté par le gneiss et le micaschiste et par quelques autres roches cristallophylliennes. » (Ency.)

Nom m. Les primitifs, artistes, peintres et sculpteurs, qui ont précédé les grands maîtres. La primitive Église : celle des premiers siècles du christianisme (voir ces mots). Nom ancien des Quakers qui prétendaient faire revivre cette Église primitive. Les primitifs (ethnolog.) : peuples qui sont encore au degré le plus bas de la civilisation. Homme primitif : ancêtre qui est à l’origine de l’Humanité.

Les recherches sur l’homme primitif ont porté un coup mortel au dogme de la création. L’origine de l’homme (voir ce mot), remonte, non à 6.000 ans environ, comme l’indiqueraient les évaluations fantaisistes de la Bible, mais à plusieurs centaines de mille, sinon à des millions d’années. L’homme fossile a vécu à l’époque quaternaire. Il a été prouvé, par de multiples découvertes, que l’homme a été le contemporain, en notre pays, du Mammouth et du Renne. La science officielle a longtemps raillé Boucher de Perthes avant de s’incliner devant les preuves indiscutables qu’il apportait. Selon l’opinion de certains auteurs il ne serait pas impossible même que l’homme ait vécu à l’époque tertiaire (périodes pliocène). La découverte de silex ouvragés et d’ossements d’animaux entaillés rencontrés dans des gisements très anciens en seraient une preuve (mais non décisive). D’après l’examen des squelettes et surtout des crânes (race de Néanderthal) l’homme primitif était d’une extraordinaire bestialité et d’une robusticité très grande. Crâne très aplati, front fuyant, arcades sourcilières volumineuses, région occipitale projetée et en arrière, marche légèrement fléchie sur les jambes, etc., tous caractères qui placent l’Ancêtre entre le Singe et l’Homme actuel. (Pithécanthrope). Puis, les races se sont mélangées, de nouvelles ont surgi et l’homme, peu à peu, par son intelligence, est sorti de l’animalité primitive. A l’âge de la pierre (période quaternaire et début de la période actuelle) « nos ancêtres en sont arrivés à un degré de civilisation qui ne permet plus de les considérer comme des primitifs ». (Histoire des Peuples, Maxime Petit-Larousse, édit.).

L’Homme subit autant l’influence du passé que celle du milieu dans lequel il vit. C’est pour cela que dans la mentalité des hommes d’aujourd’hui on constate, en maintes occasions, la survivance de la mentalité primitive. Le vernis de la « civilisation » — très superficiel — laisse apparaître les rudes instincts de l’Anthropoïde, et tel acte qui peut sembler grossier, « immoral », hors-nature, n’est que la répétition de milliards d’actes semblables commis dans les temps reculés. — Ch. B.


PRINCIPE (n. m. du latin principium, origine, commencement). Les sens de ce mot sont nombreux. Il est parfois synonyme de source première, de raison d’être. On l’applique aux éléments constitutifs des corps. Il convient aux règles de la morale, de la science, de l’art. Une sèche énumération des principes secondaires qui dirigent l’activité humaine, dans les multiples domaines où elle s’exerce, serait fastidieuse. Elle serait, en outre, bien difficile à établir, les principes ne cessant de varier avec l’état de nos connaissances. Nous parlerons seulement des suprêmes règles auxquelles toute pensée logique obéit et dont l’ensemble constitue la raison.

Nos opérations intellectuelles ne s’accomplissent pas au hasard, elles sont régies par certaines lois très générales et d’une évidence immédiate qu’on appelle les principes directeurs de la connaissance. Ossature profonde et intime de l’esprit, c’est eux qui nous permettent d’organiser l’expérience, d’établir des rapports nécessaires entre les choses et les idées. Mais la conscience, interrogée à leur sujet, reste muette ; nous les découvrons grâce seulement à l’analyse des opérations psychologiques, en particulier du raisonnement. « Les principes généraux, constatait déjà Leibniz, entrent dans nos pensées dont ils font l’âme et la liaison. Ils y sont nécessaires comme les muscles et les tendons le sont pour marcher, quoiqu’on n’y pense point. L’esprit s’appuie sur ces principes à tous moments, mais il ne vient pas si aisément à les démêler et à se les représenter distinctement et séparément, parce que cela demande une grande attention à ce qu’il fait, et la plupart des gens peu accoutumés à méditer n’en ont guère. » Ajoutons que ces principes ne sont pas immuables. C’est l’opinion de Levy-Bruhl, qui attribue aux primitifs une mentalité prélogique et mystique, dominée, non par le besoin de rester d’accord avec elle-même, d’éviter la contradiction, mais par la loi de participation. « Dans les représentations collectives de la mentalité primitive, écrit Levy-Bruhl, les objets, les êtres, les phénomènes peuvent être, d’une façon incom préhensible pour nous, à la fois eux-mêmes et autre chose qu’eux-mêmes D’une façon non moins incompréhensible, ils émettent et ils reçoivent des forces, des vertus, des qualités, des actions mystiques, qui se font sentir hors d’eux, sans cesser d’être où elles sont. » Les représentations collectives exercent une profonde action sur le primitif ; il éprouve un attachement mystique pour son groupe et pour son totem. C’est par des causes surnaturelles qu’il explique tous les phénomènes ; aux données immédiates de la perception, il ajoute des pouvoirs occultes, des forces invisibles, des réalités impalpables ; entre l’au-delà et le monde sensible, il ne distingue pas. Un homme meurt-il, fut-ce de vieillesse ou par accident, il suppose que l’événement est dû à un sorcier ou à l’esprit d’un mort ; le maléfice lui semble évident, même si la mort est provoquée par la chute d’un arbre ou d’un objet inanimé. « Des préliaisons, qui n’ont pas moins de force que notre besoin de relier tout phénomène à ses causes, établissent, pour la mentalité primitive, sans hésitation possible, le passage immédiat de telle perception sensible à telle force invisible. Pour mieux dire, ce n’est pas même un passage. Ce terme convient pour nos opérations discursives ; il n’exprime pas exactement le mode d’activité de la mentalité primitive, qui ressemblerait plutôt à une appréhension directe ou à une intuition. Au moment même où il perçoit ce qui est donné à ses sens, le primitif se représente la force mystique qui se manifeste ainsi. Cette sorte d’intuition donne une foi entière en la présence et en l’action des forces invisibles et inaccessibles aux sens, et cette certitude égale, si elle ne la dépasse pas, celle des sens eux-mêmes. » S’ils admettent des rapports de cause à effet, les primitifs se les représentent donc autrement que nous. Mais, grâce à une épuration progressive, les deux grands principes qui dominent la pensée scientifique actuelle, le principe d’identité et le principe de causalité, furent mis finalement en pleine lumière. Chez les anciens et même chez quelques modernes, la notion d’identité garde un sens réaliste et substantiel. Pour eux l’essence des choses correspond à l’idée qu’en possède l’esprit : raisonnements, démonstrations portent, non sur des connaissances relatives, mais sur les choses elles-mêmes, identifiées avec leurs représentations. Immuables comme leurs concepts, les choses restent éternellement conformes à ce qu’elles sont. Changement, devenir s’avèrent simple apparence sensible, vaine illusion. Si un liquide se solidifie, c’est qu’une essence nouvelle a pris la place de l’ancienne. D’où les innombrables entités que l’on retrouve encore dans la physique du moyen âge : elle réduit la nature à une collection de substances. A l’inverse, la science moderne a vidé de tout sens réaliste le principe d’identité ; elle n’accorde aucune place à la notion de substance ; ses démonstrations reposent sur un principe purement logique, privé de tout contenu imaginatif. Les relations d’identité, établies entre les divers phénomènes, portent sur les connaissances de notre esprit, non sur les choses elles-mêmes. Par ailleurs le concept de causalité s’est transformé profondément ; peu à peu, il a perdu son caractère subjectif et anthropomorphique pour aboutir à l’idée d’un rapport constant. Loin d’être le résultat d’une vue intuitive, un don gratuit de la nature, la croyance en une loi d’universelle causalité fut une acquisition tardive, le fruit d’une laborieuse conquête de l’esprit. Elle reste encore ignorée de la grande majorité des hommes : à preuve l’importance que gardent, même chez les peuples civilisés, les notions de miracle et de hasard. « Le miracle, écrit Th. Ribot, en prenant ce mot non au sens restreint, religieux, mais dans son acception étymologique (mirari), est un événement rare, imprévu, qui se produit en dehors ou à l’encontre du cours ordinaire des choses. Le miracle ne nie pas la cause, au sens populaire, puisqu’il suppose un antécédent : la divinité, une puissance inconnue. Il la nie au sens scientifique, puisqu’il admet une dérogation au déterminisme des phénomènes. Le miracle, c’est la cause sans loi. Or, pendant bien longtemps, nulle croyance n’a semblé plus naturelle. Dans le monde physique, l’apparition d’une comète, les éclipses et bien d’autres choses étaient considérées comme des prodiges et des présages ; beaucoup de peuples sont encore imbus d’imaginations bizarres à ce sujet (c’est un monstre qui veut avaler le soleil ou la lune, etc.) et même, parmi les civilisés, il y a des gens que ces phénomènes ne laissent pas sans inquiétude. Dans le monde de la vie, cette croyance a été bien plus tenace : des esprits éclairés au xviie siècle admettaient encore les errores ou lusus naturæ, considéraient la naissance des monstres comme d’un mauvais augure, etc. Dans le monde de la psychologie, c’est bien pis. Sans parler des préjugés si répandus dans l’antiquité (et qui n’ont pas disparu) sur les rêves prophétiques, présages de l’avenir, du mystère dont on a entouré si longtemps le somnambulisme naturel ou provoqué et les états analogues, des spéculations contemporaines sur l’occultisme, de ceux qui considèrent la liberté comme un commencement absolu, etc. ; il y a, même dans le cercle restreint de la psychologie scientifique, si peu de rapports de cause à effet bien déterminés, que les partisans de la contingence s’y trouvent à l’aise pour tout supposer. » Le hasard n’est pas invoqué moins souvent que le miracle et, pour ceux qui ne réfléchissent pas, il suppose une entité mystérieuse, impénétrable, ou se ramène à un événement sans cause ni loi. De cette notion du hasard, je crois avoir donné une analyse plus complète et plus poussée que celle de Cournot et de ceux qui l’ont suivi, dans Vouloir et Destin. Aucun des faits attribués à cette occulte et redoutable puissance n’échappe à la loi d’universelle causalité. Notre ignorance des antécédents, leur complexité, la tangence de phénomènes qui, primitivement, ne semblaient point destinés à se rencontrer, voilà la triple source d’où ils proviennent. Si étranges que paraissent certaines coïncidences, le passage d’un homme par exemple au moment précis où un mur s’écroule, elles seraient prévisibles pour qui connaîtrait avec exactitude les forces en présence, leur valeur et leur direction. La collision d’autos, que les conducteurs ne soupçonnent pas prochaine, un observateur la prévoit d’un lieu suffisamment élevé. Les idées de miracle et de hasard écartées, il importe d’éliminer aussi du rapport causal toute notion de fin, de direction intentionnelle. Pour les philosophes grecs, la nature possède des aspirations, des désirs aveugles qu’elle veut réaliser ; d’où la notion de cause finale, reste indéniable de l’anthropomorphisme primitif. A l’univers ils prêtent des intentions, un but comme à un vivant. Mais les découvertes scientifiques des xvie et xviie siècle conduisirent à ne plus tenir compte de la finalité, « cette vierge stérile », selon le mot de Bacon ; la matière inorganique fut conçue comme déterminée et de nature strictement mécanique. Beaucoup, néanmoins, continuèrent de croire que si la matière est inerte en elle-même et dépourvue d’intentions, elle est mue, du dehors, par une intelligence supérieure : Dieu, qui lui impose un but et des lois. Avec des variantes, cette doctrine resta celle des philosophes spiritualistes du xixe siècle. Lachelier a même voulu faire du principe de finalité le vrai fondement de l’induction scientifique. D’après lui, les rapports de causalité, dont les savants se contentent, s’arrêteraient à la surface des choses, sans rendre compte de l’extrême complexité des lois naturelles. Actions et réactions des forces cachées sont trop nombreuses et trop profondes pour être saisies même par la plus subtile des intelligences. En vertu du principe du déterminisme, nous ne pourrions formuler que des lois hypothétiques, ne sachant pas si se réaliseront de nouveau les conditions requises pour que les phénomènes observés se reproduisent. Or nous énonçons des lois catégoriques ; ce qui démontrerait notre croyance en un principe d’ordre au sein des choses, en un but grâce auquel les phénomènes naturels se groupent et présentent constamment des successions identiques : « L’accord réciproque (éléments constants et uniformes) de toutes les parties de la nature ne peut, affirme Lachelier, résulter que de leur dépendance respective à l’égard du tout ; il faut donc que, dans la nature, l’idée du tout ait précédé et déterminé l’existence des parties ; il faut, en un mot, que la nature soit soumise à la loi des causes finales. » Mais les efforts des spiritualistes n’ont pu empêcher la ruine du principe de finalité ; aucun penseur impartial n’admet aujourd’hui qu’il s’applique au monde de la matière inanimée, et, même dans le domaine restreint de la vie, il appert qu’il est inutile et dangereux. Selon l’expression d’Hamelin, la finalité serait une « détermination par l’avenir » ; or, l’avenir, qui n’est pas encore, ne saurait manifestement agir. On a été jusqu’à prétendre que, si le melon avait des côtes, c’était par un providentiel dessein de Dieu, afin qu’on puisse le manger en famille. Et certains continuent d’affirmer que tout, dans la nature, même les astres les plus lointains, furent créés pour l’homme. Vaniteuses prétentions que la science infirme depuis longtemps ! La finalité n’a d’existence que chez les êtres doués d’un rudiment au moins de vie psychologique. Chez l’homme, elle devient la causalité de l’idée ; chez l’animal, elle n’est d’ordinaire que la causalité du besoin. D’après Goblot, elle serait mise en évidence « quand il est établi que le besoin d’un avantage détermine une série d’effets tendant à réaliser cet avantage ». Le même auteur admet l’existence d’une finalité sans intelligence, conciliable avec une nature rigoureusement dominée par des lois inflexibles, et complètement aveugle. Quoi qu’il en soit, la finalité des anciens, définitivement éliminée par la science, a cessé d’être un principe pour les penseurs contemporains.

Après rejet des vieilles notions de substance et de finalité, nous restons en présence de deux principes très généraux et vraiment constitutifs de la raison : le principe d’identité et le principe du déterminisme, magnifique et suprême formule de la loi de causalité. Au premier se rattachent le principe de contradiction, simple expression négative de la loi d’identité, et le principe du tiers exclu, conséquence directe de la même loi. Base fondamentale de la logique formelle et des mathématiques, le principe d’identité légitime le raisonnement déductif. Le principe du déterminisme représente le terme ultime de l’évolution subie par l’idée de cause : il affirme la stabilité, la permanence du rapport qui unit l’antécédent au conséquent. Sur lui s’appuie l’induction scientifique ; il est la clef de voûte de nos connaissances expérimentales ; sa disparition entraînerait la ruine de toutes les lois naturelles, découvertes dans le monde de la vie aussi bien que dans celui de la matière inerte. Ces principes apparaissent, du point de vue psychologique, comme des instincts très profonds ou des habitudes mentales indéfectibles, contractées grâce aux millénaires expériences de l’humanité et sans cesse fortifiées par les progrès de la science. « Nos adaptations les plus nouvelles et les plus hardies elles-mêmes, écrit Ruyssen, ne réussissent qu’autant qu’elles répètent pour une large part des adaptations antérieures, des habitudes… Et l’on pourrait définir le principe d’identité, l’habitude de fonder toute pensée sur une habitude, l’habitude même de l’habitude… C’est encore en vertu d’une habitude que, dans la succession des phénomènes, notre attention se porte, de préférence, sur certains phénomènes et prépare la voie à la perception claire des suivantes, ou même à des adaptations prévoyantes, utiles entre toutes… En d’autres termes, les affirmations que l’on ramène communément au principe de raison suffisante (ou de causalité) n’énoncent rien de plus que des dispositions acquises qui nous portent à accueillir, autant que possible les expériences futures avec les mêmes modes d’attention et les mêmes gestes que les expériences passées. » Durkheim et ses disciples veulent expliquer ces habitudes par des facteurs d’ordre sociologique. Ils prétendent que la raison est un simple produit de la vie sociale et religieuse, et que les principes qui la constituent se ramènent à des règles collectives dépassant la mentalité des individus. Exagérations manifestes, nées du désir d’accroître démesurément l’importance de la société. C’est de la structure de notre cerveau, de notre organisation nerveuse et mentale que les grands principes de la connaissance dépendent en dernier ressort. La vie sociale présuppose des dispositions individuelles qu’elle développe seulement. Quant à la valeur de ces lois rationnelles, certes elle est relative ; mais en sa faveur plaident tout le passé de l’univers et tous les faits que l’expérience nous offre actuellement. C’est une preuve d’importance capitale, on en conviendra ; surtout si l’on songe que les doctrines, qui dénient à ces lois toute vraie valeur, apparaissent comme absolument arbitraires et sans appui dans le réel. — L. Barbedette.

PRINCIPE n. m. Le principe est une proposition qui sert de fondement à d’autres. Le principe tient, à l’origine, au début d’un acte, d’un fait ; il est la première cause, la raison, la base, la source. Par extension, on donne quelquefois le nom de principe à l’opinion, ce qui revient à dire que ces principes ne sont pas immuables ni guère scientifiques. Comme le principe signifie, au propre, la source, l’origine, il s’ensuit que, lorsqu’il ne s’agit pas d’une cause, il n’y a principe qu’au figuré.

Selon le sens d’une proposition, le principe signifie le commencement, représente le point de départ d’un raisonnement, d’une règle de conduite, comme il peut signifier ce qui n’a pas de source, de commencement.

Une expression qui a des valeurs si différentes, si opposées même, ne peut qu’embrouiller les questions qu’elle devrait aider à faire résoudre. A cet effet, Cicéron dit que : le principe est ce qui n’a pas d’origine, car c’est du principe que tout vient, et le principe, lui, ne saurait venir de nulle autre chose…

Si on donne au mot principe le sens figuré, on ne trouve de concevables, comme tels, que la force et la sensibilité ; le principe de mouvement et le principe de la connaissance. M. L. De Potter dira : les deux seuls ordres de faits, dont nous nous rendons compte, ne peuvent dériver d’ailleurs.

La première connaissance qu’acquiert la sensibilité est celle de la force qui la modifie, celle du mouvement, de la matière. Il lui reste à déterminer si elle est, elle-même, un résultat de ce que cette connaissance lui a servi à constater, ou si, indispensable à cette constatation, elle est antérieure à son objet. Au premier cas, la force existe seule ; au second, il y a de plus la sensibilité qui parvient à la conscience d’elle-même et établit, par la perception de modifications diverses, sa réalité immuable qui représente le principe.

A un moment où il n’y a plus de foi, encore pas de certitude du fait, que la vérité d’aucun principe ne peut être démontrée et pratiquée socialement, rien de plus incohérent que la question de principe. Aussi, malgré ou avec les prétendues lumières de l’époque, toutes les questions morales et sociales se réduisent à des questions d’ordre public, de nécessité temporaire, et les questions de principe ne comptent guère. — Elie Soubeyran.


A PRIORI (locution latine signifiant de ce qui précède). Cette expression est d’un usage courant dans le langage philosophique et scientifique ; elle s’applique aux pures créations de l’intelligence qui ne s’appuient sur aucun fait positif. Inversement, on déclare a posteriori(d’après les conséquences), raisonnements et systèmes basés sur la réalité observable. En effet, deux méthodes opposées s’offrent à l’esprit. Ou bien l’on part d’un principe posé d’avance, pour en tirer les conséquences et en prévoir les répercussions dans le monde expérimental ; ou bien des phénomènes particuliers l’on s’élève aux causes qui les engendrent, aux lois qui les gouvernent. La première méthode est a priori, la seconde a posteriori. Séduisante et facile d’aspect, la méthode a priori n’est pas soumise aux lenteurs de l’observation et de l’expérimentation ; elle assure plus d’unité et d’harmonie aux systèmes qu’elle élabore. Mais, réduite à elle-même, elle ne donne que des résultats hypothétiques, des constructions sans solidité. Avant de s’élever aux vues générales, aux formules d’ensemble, il importe d’examiner avec attention les faits particuliers. Dans sa recherche des causes et des lois, l’esprit doit s’appuyer, pour prendre son essor, sur le terrain solide de l’expérience. La méthode a priori trouvera sa place légitime, quand les principes seront bien établis. Alors seulement elle permettra d’aboutir à des conséquences d’une certitude absolue. En mathématique, la méthode a priori ou déductive est devenue essentielle de bonne heure, parce que cette science ne requiert qu’un nombre très limité de principes fort simples, et qu’elle entreprend de construire un monde abstrait, non d’expliquer le monde réel. Dans les sciences expérimentales, physique, biologie, psychologie, sociologie, histoire, qui se proposent de nous faire connaître l’univers tel qu’il est, la méthode a posteriori ou inductive s’avère d’une importance primordiale au contraire ; la déduction intervient seulement lorsque ces sciences, déjà très évoluées, peuvent exprimer leurs lois en langage mathématique. (Voir les articles Mathématiques et Physique.) Nombre de philosophes ont utilisé la méthode a priori pour édifier leur système. Ce fut le cas de Spinoza, de Fichte, de Hegel et de bien d’autres. Le premier procéda même à la façon des mathématiciens par axiomes, définitions, corollaires, etc. ; sa doctrine reste le type par excellence des métaphysiques déductives. La connaissance expérimentale n’a d’autre raison de nous intéresser, d’après Spinoza, que son utilité pratique ; c’est grâce à la déduction seulement que nous trouvons une vérité indépendante des hasards qui déterminent l’existence des objets. Erreur et vérité résultent d’un certain rapport entre les idées, nullement de la non constatation ou de la constatation d’un fait. Le concept de sphère, obtenu en faisant tourner un demicercle autour de son diamètre, est vrai ; pourtant, dans la nature, aucune sphère n’a été formée de la sorte et aucune n’est parfaitement conforme à la figure conçue par notre esprit. Une déduction, plus ou moins correcte, voilà ce qui sépare l’idée vraie de l’idée fausse. Si je déclare qu’un homme est brusquement transformé en rocher, je suis en présence d’une idée fausse, d’une fiction, non parce qu’expérimentalement je n’ai jamais rien constaté de pareil, mais parce que je n’arrive pas à me représenter réellement qu’un homme soit transformé en rocher. Je pense à un homme, puis à un rocher ; je ne vois pas comment l’événement s’accomplit. C’est de la manière dont on le pense que résulte la vérité d’un concept. Pour avancer sans crainte d’erreur dans la connaissance des choses un peu compliquées, il faut procéder comme le géomètre. La déduction correcte nous montrera comment telle chose est engendrée par une autre, qui l’est elle-même par une troisième et ainsi de suite. Mais comme il n’est pas possible de remonter indéfiniment de cause en cause, l’on aboutit à une vérité première, qui rend possible la déduction. Une connaissance intuitive et immédiate de chaque essence déterminée, voilà ce qui intervient constamment. L’erreur résulte de ce que nous avons des idées incomplètes ; le faux n’implique en soi rien de positif ; il n’est tel que pour nous et discursivement. En fait, Spinoza nous a donné une métaphysique, admirable de force déductive et de rigueur logique, mais dont la base fragile ne résiste pas à un sérieux examen.

C’est a priori que procèdent aussi, dans l’ensemble, les théoriciens de la politique. Ils posent d’abord une fin suprême, très variable selon les idées de l’auteur : intérêt national, triomphe de l’élite ou du prolétariat, égalité, justice, etc. Puis de l’idéal admis, ils tirent déductivement les règles concernant le travail, la propriété, le commerce, etc. Platon situe la fin de la société dans la vertu ; et, comme il n’y a de vertu solide que dans et par la philosophie, il importe, pour juger une collectivité, de savoir si la philosophie y règne ou non. Et, puisque la vertu consiste essentiellement dans l’unité, la cité idéale dont il rêve devra être une. En conséquence il condamne la propriété individuelle et l’esprit de famille ; il réclame la communauté des femmes et des enfants. Mais Platon ignore complètement la tolérance et ne prend aucun souci de la liberté individuelle. Il livre les citoyens pieds et poings liés à l’État, dont il fait une personne, un organisme ayant une tête, un cœur, un estomac. Thomas Morus, à l’époque de la Renaissance, rappelle Platon et se montre même plus hardi sur quelques points. Bien que de tendance sensualiste et matérialiste en philosophie, Hobbes utilise la méthode a priori en politique. Il part de l’idée que l’état de nature est l’état de guerre de chacun contre tous, que l’homme est un loup pour l’homme et conclut à la nécessité d’un gouvernement très fort, d’un monarque absolu qui dispose souverainement de la pensée et de la vie de ses sujets. Rousseau estime, au contraire, que les hommes naissent bons. Il veut « trouver une forme d’association, affirme-t-il, qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à luimême et reste aussi libre qu’auparavant ». De déductions en déductions, le philosophe de Genève arrive à préconiser la république comme le seul gouvernement légitime et naturel. Le système des petits Etats confédérés lui semble particulièrement favorable à la liberté. De Maistre raisonne déductivement ; et A. Comte opère de même en politique, bien qu’il s’imagine faussement faire œuvre positive. A notre époque, des penseurs d’opinions très opposées : un Maurras à droite, de nombreux socialistes à gauche, restent dans le domaine de l’a priori. Ils s’indignent, pourtant, lorsqu’on les qualifie d’idéologues, et se proclament hautement des réalistes, soucieux avant tout des leçons de l’histoire et des possibilités sociales. C’est en partant des aspirations de l’individu pour la richesse, et de la concurrence qui s’établit entre les égoïsmes individuels, que les économistes libéraux ont construit leurs systèmes. Karl Marx, reconnaissons-le, a eu le souci d’analyser les faits sociaux et de donner une base expérimentale à sa doctrine ; mais ses conclusions se perdent dans les nuages d’une idéologie qui n’a plus rien de scientifique.

Dans l’antiquité, Aristote voulait déjà procéder inductivement et faire œuvre de naturaliste en politique ; chez les modernes, beaucoup sont animés des mêmes intentions. Mais ceux qui ont le culte de l’Etat, qui respectent par principe l’autorité, ne garderont jamais, dans les recherches sociologiques, l’impartialité requise par le véritable esprit positif. Ils seront toujours victimes de leurs idées préconçues, comme on le constate chez Durkheim et ses élèves. Parce qu’il écarte toute considération d’opportunisme, rejette toute autorité autre que celle de la raison appuyée sur l’expérience et se déclare pour une critique intégrale ne respectant aucun tabou, l’anarchisme permettra de dégager inductivement des principes que la déduction utilisera ensuite pratiquement. Mais il faut qu’il adopte des méthodes vraiment scientifiques. — L. Barbedette.


PRISE (au tas) n. f. Cette expression, « la prise au tas », appartient au vocabulaire révolutionnaire et, plus particulièrement, anarchiste. Il faut entendre par là l’action de puiser librement, en dehors de toute réglementation, dans l’ensemble des produits obtenus par le travail de tous. C’est la faculté laissée à chacun de se procurer tout ce dont il a besoin, sans qu’il en soit matériellement empêché par autre chose que par l’absence ou l’insuffisance des ressources et produits qu’il désire. C’est, pour tout dire, la consommation libre.

Ainsi conçue et appliquée, la prise au tas présuppose nécessairement l’abolition du régime capitaliste et autoritaire et l’instauration effective du communisme libertaire. Elle ne peut trouver place que dans un milieu social débarrassé de l’État, de ses institutions et de ses survivances. S’il est vrai que, dans un tel milieu social, les exigences de la consommation seront appelées à déterminer et orienter l’effort de la production, il est également vrai que les exigences de la consommation auront pour limite les possibilités de la production ; et c’est en fin de compte — la production étant portée au maximum — la somme des produits obtenus qui fixera le caractère de la consommation.

La consommation, sous régime libertaire, ne peut être que limitée ou libre, et c’est la somme des produits obtenus, par rapport au chiffre de la population consommatrice, qui servira à déterminer le caractère de la consommation : rationnement ou prise au tas.

Exemples : les produits alimentaires sont-ils tous en quantité insuffisante ? Comparée aux besoins de la population, la somme de chacune de ces denrées alimentaires est-elle déficitaire ? Dans ce cas, le rationnement s’impose sur l’ensemble de ces denrées et sur chacune d’elles.

Y a-t-il insuffisance sur quelques-unes seulement de ces denrées, par exemple : le lait, la volaille, le poisson, les œufs, tandis qu’il y a surabondance sur les autres produits : pain, vin, viande de boucherie, légumes, fruits, etc… ? Dans ce cas, le rationnement joue sur les denrées en insuffisance et les autres : celles qui sont en excédent, bénéficient du régime dit de « la prise au tas ».

Il est à prévoir que, au début du régime communiste libertaire, le rationnement existera sur la totalité ou la presque totalité des produits : alimentation, logement, vêtement, mobilier, outils, machines, etc. Mais il sera facile d’accroître la production et de la régulariser. Allant au plus pressé, c’est-à-dire compte tenu des besoins les plus essentiels et de l’urgence à les satisfaire, les efforts de la production se porteront tout d’abord sur les produits de première nécessité. Quand l’équilibre sera réalisé entre les exigences de la consommation et les possibilités de production sur ces produits de toute urgence et de nécessité primordiale, les efforts de la production se porteront sur les produits d’une nature moins indispensable ou moins urgente, jusqu’à ce que, de progrès en progrès, la production générale, déficitaire d’abord, suffisante ensuite, finisse par devenir surabondante.

Chaque pas en avant dans ce sens éliminera le nombre des produits à consommation limitée, et il n’est pas chimérique de prévoir qu’un moment viendra où le régime de la consommation libre dit de « la prise au tas » s’appliquera : 1° au nécessaire ; 2° à l’utile ; 3° au confortable.


Ce système de « la prise au tas » laissant à chacun la faculté de prendre librement et sans restriction ce qu’il veut, tout ce qu’il veut et autant qu’il veut, choqua si fortement les idées et les habitudes ayant cours à notre époque ; il est tellement en contradiction avec la mentalité actuelle et les règles présentement établies, que je crois devoir entrer dans le détail et fournir aux lecteurs de cet ouvrage des explications de nature à les renseigner et des précisions capables de les convaincre

Nous allons supposer une ville d’environ cent mille habitants. Ce n’est pas une de ces cités qui comptent une population considérable. Ce n’est pas non plus une localité dont la population se chiffre par quelques milliers de personnes. Je prends un centre moyen, une commune tenant le milieu entre la grande et la petite ville. Mes précisions s’appliqueront ensuite avec plus de simplicité à une agglomération plus importante ou à une population moins élevée.

Cette ville de cent mille habitants est divisée en dix secteurs, chacun d’eux comprenant, en moyenne, une dizaine de milliers de personnes. Dans chacun de ces dix secteurs se trouvent divers entrepôts dans lesquels sont centralisées les fournitures nécessaires à la satisfaction des besoins de ces dix mille personnes. Chacun de ces entrepôts a une destination spéciale : dans celui-ci, l’alimentation ; dans celui-là, le vêtement ; dans ce troisième, le mobilier et les articles de ménage, et ainsi de suite.

Nous voilà dans le pavillon de l’alimentation. Très spacieux, très clair, excessivement propre, ce pavillon est séparé en deux parties. Dans l’une, tout ce que chacun peut prendre et emporter librement, c’est « la prise au tas ». Dans l’autre, les diverses denrées dont la répartition ne se fait que limitée et contrôlée, c’est le rationnement. Des affiches bien en vue indiquent la quantité de chaque produit attribuée, ce jour-là, à chaque habitant, et des personnes de l’un et l’autre sexes, placées derrière un comptoir qui court le long de chaque étalage procèdent à la répartition et prennent note des quantités distribuées.

Auprès de moi se trouve un jeune homme pour qui ce spectacle est tout nouveau. Il me questionne et je lui réponds :

Moi. — Ce qui t’étonne, c’est que, de ce côté-ci, les comptoirs soient à l’abandon et que chacun s’y serve soi-même et sans aucun contrôle ; tandis que, de ce côté-là, on soit servi et rationné.

Lui. — Oui ; explique-moi ça.

Moi. — C’est bien simple : il y a des denrées qui sont en abondance ; celles-là, on laisse à chacun le soin d’en prendre autant qu’il lui plaît. Mais il y a des denrées qui sont en insuffisance ; et celles-ci, il faut que chacun en ait la part qui lui revient.

Lui. — Mais comment sait-on d’avance que tel produit est en excédent et tel autre en déficit ?

Moi. — Tu vas comprendre ; ce pavillon d’alimentation dessert les habitants d’un secteur qui comprend environ dix mille personnes. C’est ici, pas ailleurs, que sont déposés les produits destinés à l’alimentation de ces dix mille personnes, et que celles-ci viennent s’approvisionner. Il n’est pas difficile d’évaluer à peu de chose près ce que cette population, composée de tant de vieillards, tant d’adultes et tant d’enfants, peut consommer en pain, viande, légumes, beurre, lait, vin, bière, huile, sucre, café, fromage, salade, fruits, épicerie, pâtisserie, etc. Il n’est pas plus difficile de savoir de quelle quantité on peut disposer de pain, de viande, de légumes, etc. Y a-t-il du pain plus qu’il n’en faut ? C’est la prise au tas.

Y a-t-il du café moins qu’il n’en faut ? C’est le rationnement.

Lui. — Je comprends.

Moi. — Et ne vas pas croire que ce sont toujours les mêmes denrées qui sont en trop et toujours les mêmes qui sont en trop peu. Ici, il y a des produits qui ne manquent jamais ; ce sont ceux que la région fournit et qu’on a, pour ainsi dire, sous la main et à volonté. Mais il y a des produits moins abondants et moins réguliers, d’autres qui viennent de loin ; et ce sont ces produits-là — je citerai le sucre, le café, les pâtes alimentaires, les conserves — qui sont, parfois, en déficit.

Lui. — Eh bien ! Sur quelle base établissez-vous la répartition de ces produits déficitaires ?

Moi. — Sur la base de la population de ce secteur : dix mille bouches à nourrir. Il suffit, par conséquent, de diviser par dix mille le produit à répartir ; et le quotient de cette division fixe la quantité qui revient à chacun. À chaque famille, à chaque groupe de consommateurs, il est attribué un nombre d’unités à répartir correspondant au nombre des membres de chaque famille ou groupe. Voici que, aujourd’hui, le sucre manque. Eh bien ! Lis cette affiche placée au-dessus du rayon : sucre. Qu’y lis-tu ? 40 grammes, n’est-ce pas ? Cela veut dire que, pour aujourd’hui, chacun doit se contenter de 40 grammes de sucre. Chez moi, nous sommes cinq : on me donnera 200 grammes de sucre et cela fera mon compte. Est-ce clair ?

Lui. — Très clair et très simple. Mais, dis-moi : pour ces produits qu’on prend à volonté, sans contrôle, n’arrive-t-il pas que certaines personnes, peu consciencieuses, s’en attribuent plus que de raison et n’est-ce pas la source d’un gaspillage qu’il conviendrait d’empêcher, dans l’intérêt commun ?

Moi. — Au commencement du régime communiste-libertaire, la production étant, dans son ensemble, déficitaire, les moyens de transport insuffisants ou défectueusement organisés et le mode de répartition mal défini, le système du rationnement fut appliqué à tous les objets de consommation. Mais ce ne fut qu’une période assez courte de transition. Réglée sur les besoins de la consommation, la production s’éleva graduellement et assez vite au niveau de ces besoins, le service des transports s’améliora et la répartition se fit de mieux en mieux. Puis, certaines denrées — ce furent, tout naturellement, celles qu’on obtient sur place et le plus facilement — dépassèrent peu à peu les besoins de la population. On eut aussitôt l’idée de substituer, pour ces denrées-là, le système de la prise au tas à celui du rationnement. L’essai — c’était prévu et fatal — donna, les premiers jours, quelques mécomptes. Il n’y eut pas, à proprement parler, gaspillage ; seulement, par crainte de manquer, un certain nombre de personnes crurent prudent de se constituer des réserves ; mais ces réserves furent consommées les jours suivants et, lorsque la crainte de manquer disparut, personne ne s’avisa plus de prendre au tas abusivement. Tu parais surpris ? Et pourtant : réfléchis. Nous sommes cinq chez nous ; il nous faut, en moyenne, trois kilos de pain par jour ; cela fait six cents grammes par personne ; c’est largement suffisant. Pour quelle raison et dans quel but emporterais-je d’ici, où je viens m’approvisionner tous les jours, plus de trois kilos ? Demain, je prendrai encore mes trois kilos et j’aurai ainsi du pain frais. Si j’en emportais aujourd’hui cinq kilos , il m’en resterait deux demain. Je n’en prendrais demain qu’un kilo et, demain, nous aurions à manger un kilo de pain tendre et deux kilos de pain rassis. Chacun s’arrange comme il l’entend. Mais, encore une fois, il ne vient aujourd’hui à l’esprit de personne de gaspiller. J’ai cité le pain ; j’aurais pu citer toutes les autres denrées et mes explications eussent été les mêmes. On peut affirmer que, d’une façon générale, le gaspillage provient, soit de la privation, soit de l’insécurité du lendemain. On est tenté de se précipiter gloutonnement sur un produit dont, d’ordinaire, on est privé, lorsque, par hasard et exceptionnellement, on a l’occasion de s’en gaver. On est porté à en mettre de côté lorsqu’on appréhende d’en manquer. Mais quand on a la possibilité et la certitude de s’en procurer régulièrement, demain comme aujourd’hui, et après-demain comme demain, on ne songe ni à gaspiller ni à se constituer des réserves. N’es-tu pas de cet avis ?

Lui. — Tu as raison. Encore une question : n’y a-t-il pas certains produits sur lesquels la consommation se porte de préférence, par exemple la volaille ? Il me semble que, pour permettre à qui le désire de venir chercher ici la quantité de volailles qu’il lui plaît d’emporter, il faut qu’on en apporte une quantité prodigieuse. Il est vrai qu’il y a le rationnement et, la volaille étant un produit très recherché, il est probable que ce doit être un de ceux qui sont rationnés fréquemment, pour ne pas dire toujours ?

Moi. — C’est ce qui te trompe. Il en a été de la volaille comme d’une foule d’autres produits qui, sous le régime capitaliste, étaient l’apanage des privilégiés du Pouvoir et de l’Argent. Autrefois, un poulet sur la table d’un prolétaire, c’était une rareté ; un poulet coûtait cher ; et pour une famille tant soit peu nombreuse, la portion de chacun n’était pas bien grosse. Aussi, la volaille était-elle considérée comme un régal, un luxe, un extra. Quand débuta le régime du communisme-libertaire, il fallut bien rationner ; sans quoi, pour satisfaire tout le monde, on eût été dans la nécessité d’abattre presque toute la gent volatile. Or, il fallait, tout au contraire, la multiplier. En conséquence, que fit-on ? Il fut convenu qu’on ne trouverait de la volaille au pavillon de l’alimentation qu’une fois par semaine. Ce régime dura au moins un an. L’année suivante, on put s’en procurer deux fois par semaine. Les amis de la campagne furent invités à pousser aussi activement que possible l’élevage des poulets ; de mois en mois, on améliora les conditions de cet élevage, en fournissant aux éleveurs tout ce qui facilitait leur tâche. Tandis que les hommes cultivaient les champs, les femmes donnaient leurs soins à la basse-cour. Si bien que, rapidement, le nombre des volailles augmenta à tel point que, depuis longtemps, on en trouve ici tous les jours.

Bien mieux : on a dû, depuis quelque temps déjà, restreindre l’effort de la production sur ce point, afin de le reporter sur d’autres points ; car, maintenant que tout le monde peut manger de la volaille à discrétion, personne n’en mange plus d’une ou deux fois par semaine. La consommation de la volaille a peu à peu diminué ; elle s’est stabilisée comme le reste et, si on ne réservait pas une partie de cette production aux vieillards, aux enfants et aux malades qui digèrent plus facilement du poulet que du bœuf ou du cochon, il y en aurait trop.

Lui. — C’est parfait. J’ai bien saisi tes explications. J’ai, maintenant, deux questions à te poser, si ce n’est pas abuser de ton temps et de ta complaisance.

Moi. — Vas-y, mon jeune camarade. Interroge tout à ton aise.

Lui. — Je voudrais d’abord savoir comment se trou-ici toutes les denrées que nous voyons. Car, enfin, elles n’y sont pas venues toutes seules.

Moi. — Très intéressante, la question, et j’y réponds avec plaisir. Il y a, dans ce pavillon, deux sortes de produits : les produits rapidement périssables et les autres. Les premiers exigent la plus grande fraîcheur ; il est désirable qu’ils soient consommés sans délai ; s’ils attendent, ils se flétrissent, deviennent trop durs ou trop mous, ils pourrissent, ils sentent mauvais, etc. Il faut donc qu’ils arrivent et partent chaque jour. Les autres produits peuvent attendre. Les denrées périssables sont apportées ici tous les matins, vers cinq heures ; les autres, tous les vendredis, vers quinze heures. Ce pavillon reste ouvert au public tous les jours de sept heures à seize heures, sauf le vendredi où la fermeture a lieu à midi. Tu me suis bien ?

Lui. — Parfaitement ; continue, je te prie.

Moi. — Toutes les denrées périssables arrivent aux halles centrales. Ces halles sont immenses ; elles sont reliées directement aux trois gares de chemin de fer, aux quatre gares de voitures et camions automobiles et au cours d’eau qui traverse la ville. De minuit à quatre heures du matin, elles présentent une animation extraordinaire. C’est une file ininterrompue de wagons, de camions, de véhicules de toutes sortes qui aboutissent au centre des halles. De ce centre, par des voies qui rayonnent en tous sens, chaque denrée est dirigée ensuite sur le pavillon destiné à la centraliser. Vers quatre heures du matin, la réception de ces denrées prend fin. Au fur et à mesure que wagons, camions-automobiles, charrettes et véhicules divers ont déversé leur contenu, comme note a été prise des quantités reçues, il ne reste qu’à totaliser pour savoir de quelles quantités on dispose globalement. C’est à ce moment que s’établit la distinction entre denrées à répartir sans contrôle (prise au tas) et denrées soumises au rationnement. C’est à ce moment aussi que, par un calcul que ferait un enfant de douze ans, est fixée, en cas de consommation limitée et contrôlée, la ration par tête d’habitant. Cela fait, il ne reste plus qu’à répartir les produits ainsi groupés entre les dix entrepôts d’alimentation installés dans les dix secteurs de la ville.

Ce n’est pas tout : ces entrées et sorties de denrées alimentaires, enregistrées chaque jour, établissent une sorte de comptabilité journalière. Mais, à la fin de chaque mois, on détermine, par l’addition, la consommation absorbée, denrée par denrée, par la population entière de la ville. Ce calcul s’établit, ensuite, par trimestre, par semestre et par annuité, ce qui permet de fixer, par l’expérience, la quantité de produits consommés, et de voir quels sont ceux qui sont en surabondance et ceux qui sont en insuffisance. On règle ensuite, sur ces données mathématiques, la production à obtenir, dans l’ensemble et dans le détail.

Lui. — Voici ma seconde question : parties des Halles Centrales, les denrées destinées au pavillon dans lequel nous nous trouvons y parviennent. Il faut, dès leur arrivée, les décharger, les classer, les grouper, les empaqueter, les étaler, les détailler si c’est de la viande. Qui s’occupe de ce travail ? À quelle heure et comment se fait cette besogne ?

Moi. — Vers quatre heures du matin, je te l’ai déjà dit, l’arrivée des produits alimentaires aux halles centrales prend fin. Le travail d’enregistrement et de comptabilité dont je viens de te parler est promptement expédié ; c’est l’affaire d’une petite demi-heure. Aussitôt, les camions automobiles sont chargés et, par les voies les plus rapides, arrivent à destination. Dès leur arrivée, c’est-à-dire vers cinq heures du matin, le travail dont tu parles est exécuté, dans chaque pavillon, par des camarades accoutumés à cette opération : bouchers, charcutiers, épiciers, boulangers, etc. De la sorte, lorsque, à huit heures du matin, ce pavillon est ouvert au public, tout est prêt, fait et en ordre.

Je t’ai dit que ce pavillon est ouvert chaque jour de huit heures à seize heures et que le vendredi il est fermé à midi. Voici pourquoi : on estime que, à seize heures, tout le monde a eu le loisir de s’approvisionner. On ferme donc et on nettoie de fond en comble, tandis qu’on transporte dans les sous-sols et dans les glacières les denrées périssables qui restent et qui partiront le lendemain. On arrose à grande eau ; les pompes balaient détritus, déchets, toutes les malpropretés. Et, vers dix-sept heures, tout est bouclé jusqu’au lendemain.

Le vendredi, la fermeture se fait à midi, parce que c’est ce jour-là qu’a lieu la réception des denrées qui ne sont pas, ou sont moins périssables, denrées qu’il n’est pas nécessaire de renouveler chaque jour : le sucre, le café, les légumes secs, etc. Les produits arrivent des halles centrales vers treize heures ; on les classe, on les groupe, on les range, on les empile bien en ordre dans les comptoirs qui leur sont réservés et, quand ce travail est achevé, on s’en va. Tu vois comme c’est simple et, ce système de répartition des produits donnant satisfaction à tous et s’effectuant dans la joie commune et le bien-être général, tu ne saurais croire avec quel empressement la population se conforme aux indications qui lui sont données. Pas de vol (pourquoi volerait-on, puisqu’on a la faculté de prendre librement ce dont on a besoin ?) ; pas de marchandage, dispute ou contestation, puisque chacun choisit lui-même ce qui lui plaît et puisque, lorsque la consommation est limitée, on sait qu’elle l’est pour tous et que c’est une nécessité passagère.

Lui. — Comme c’est beau et pratique !…

Moi. — Nous savons que, naguère, au temps du capitalisme exploiteur, voleur et affameur, quand toute l’économie sociale reposait sur le profit et la valeur marchande des produits, lorsque, entre le producteur et le consommateur, pullulait la bande peu intéressante mais sordidement intéressée des détrousseurs du trafic commercial ; lorsque, constitués en classe possédante et gouvernante, les accapareurs du Pouvoir et de la Fortune écrasaient de leur domination la classe gouvernée et dépouillée de tout, nous savons que, dans ce temps-là, plutôt que de renoncer au profit escompté ou de se résigner à la réduction de ses gains, les forbans du capital, sous la protection des bandits de l’État, leurs associés et leurs complices, n’hésitaient pas à précipiter dans la mer, à incendier, à jeter dans les égouts ou à laisser pourrir sur place les montagnes de produits qui ne s’écoulaient pas, tandis que des millions de femmes et d’hommes, de vieillards et d’enfants dépérissaient de privations et succombaient à la misère.

Et nous nous demandons aujourd’hui s’ils n’étaient pas frappés de démence, ces monstrueux criminels : ceux qui avaient accaparé ces produits et systématiquement les anéantissaient. Et s’ils n’étaient pas atteints d’inconscience, ou pétris de lâcheté, ceux qui, après avoir, par leur travail, créé tous ces trésors de vie, se laissaient stupidement mourir de faim, au lieu de se révolter et de s’emparer, de haute lutte, des biens qui, en toute équité, leur appartenaient.

Ah ! Si c’était aujourd’hui, de telles atrocités seraient absolument impossibles. Si des affamés, des sans-abri, des loqueteux, d’où qu’ils vinssent, et quelles que pussent être leur langue et la couleur de leur peau, se présentaient à nous, avec quelle joie nous leur dirions de prendre, à nos côtés, place au banquet de la vie et de se rassasier ! Avec quelle satisfaction, dussions-nous nous serrer un peu, nous leur offririons l’abri de nos demeures ! Avec quel bonheur nous les inviterions à prendre, dans notre pavillon du vêtement, de quoi se vêtir !… — Sébastien Faure.