Encyclopédie anarchiste/Révolution

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Collectif
Texte établi par Sébastien FaureLa Libraire internationale (p. 2374-2395).


RÉVOLUTION (du latin : revolutio ; de revolvere, retourner). Ce mot, qui est employé dans des acceptions très diverses, possède, en matière de sociologie, un sens très précis, en conformité, d’ailleurs, tant avec son étymologie, qu’avec la signification qui lui est communément attribuée. Une révolution, c’est une transformation considérable et soudaine, opérée dans la société, par le moyen de la violence et du renversement de l’ordre établi. Employer au propre, dans le langage sociologique, le mot révolution, en lui accordant un sens différent, c’est prêter à la confusion.

Il n’est, certes, pas interdit de s’en servir au figuré, mais à condition, si l’on veut demeurer clair, de le compléter par un terme explicatif, ne laissant subsister aucune ambiguïté, On pourra dire ainsi : une révolution dans les esprits, ou les arts, ou la mécanique, lorsqu’on voudra qualifier le changement profond, brusquement survenu, soit dans notre conscience par une révélation inattendue, soit dans nos méthodes par la vulgarisation d’une formule nouvelle. Mais il doit être bien entendu qu’il s’agit là de l’exploitation d’une analogie, qui ne doit pas servir de prétexte à l’altération du véritable sens du mot qui retient notre attention.

Prétendre que « la Révolution, qui a commencé avec le premier geste de révolte d’un esclave, et ne se terminera qu’avec le trépas du dernier tyran, s’opère sous nos yeux tous les jours », c’est sans doute faire surgir, dans l’esprit de ceux qui nous écoutent, une impressionnante image, et donner à leur soif de réalisations un peu d’apaisement. Mais ceci est plus littéraire que scientifique, et constitue un abus. Il est incontestable que la société est en travail de modification permanente. Cependant, lorsque, durant de longues périodes, le progrès ne s’y effectue qu’avec lenteur, de façon presque insensible, il est excessif de présenter ceci comme un des aspects de la révolution. Il est, pour désigner de telles phases, un autre terme, qui a bien son utilité, et cet autre terme est « l’évolution ».

Affirmer que celle-ci est une révolution au ralenti, et que, par contre, cette dernière est une évolution brusque, est une thèse qui, à la rigueur, peut se soutenir, Mais il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de deux choses bien différentes, et qui ne doivent pas être confondues. La révolution est à l’évolution ce que l’accouchement est à la gestation ; ce que la rupture d’une digue est à l’accumulation des eaux ; ce que l’éclatement de son enveloppe est à l’éclosion parfaite de la fleur. Et ce n’est qu’en accordant à la définition du mot ce caractère que l’on peut, non seulement être bien compris d’autrui, dans un exposé de propagande, mais encore se soustraire personnellement aux mirages de certains concepts abstraits.

La tempête qui, de 1789 à 1793, a renversé, en France, la monarchie, détruit les privilèges de la noblesse et du clergé, et permis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen représente bien une révolution. La multiplication des grèves corporatives et des meetings, durant une période troublée de la république bourgeoise, n’en constitue certainement pas une.

Si nous recherchons quels sont, dans l’histoire, les événements qui ont présidé à l’accomplissement des révolutions, nous découvrirons qu’il s’agit de faits se présentant d’une manière à peu près identique : des philosophes et des hommes d’action isolés ont conçu ce que pourraient être une constitution politique ou un ordre social plus justes que ceux qui existent. La grande masse du peuple demeure indifférente à l’exposé de leurs doctrines, qu’elle juge utopiques, jusqu’au jour où, surexcitée par l’extrême misère, ou l’invasion, les humiliations d’une défaite, elle perd confiance dans le gouvernement qu’elle honorait la veille, et s’insurge contre lui, non seulement par désir de vengeance, mais aussi dans l’espoir d’obtenir à son sort des améliorations, avec l’établissement d’un régime nouveau.

Si les insurgés possèdent, dans leurs rangs, des hommes de volonté tenace, de conscience droite et de culture suffisante ; si l’armée – ou, du moins, la plus grande partie de l’armée – fait avec eux cause commune, ils ont toutes chances de renverser le pouvoir. Dans le cas contraire, avec des effectifs et un armement inférieurs, des directives à peu près nulles, leur mouvement est condamné à périr à très bref délai, sous les coups d’une barbare répression. Que la victoire soit à eux, par suite de la capitulation ou de l’exode des classes dirigeantes, et la tâche n’est point pour cela terminée. Attaqués de toutes parts : à l’extérieur par les armées des nations demeurées fidèles aux règles du passé, à l’intérieur par les menées secrètes et l’espionnage de la contre-révolution, les insurgés victorieux, mais non pour cela à l’abri de tout péril, sont contraints, sous peine d’être les victimes de la terreur blanche, de prendre, sans défaillance, toutes les mesures défensives justifiées par la nécessité, de tenir en respect tous les ennemis, cependant que se réorganise, sur d’autres bases, la société.

En somme, s’inspirant des observations les plus récentes, on peut dire que toute révolution suppose trois phases pour être un fait accompli : 1° Une période préparatoire, durant laquelle nombre d’esprits sont séduits par des doctrines nouvelles, et la révolte collective s’annonce par des mécontentements de plus en plus nombreux ; 2° Une période insurrectionnelle, durant laquelle des combats sont livrés entre les forces révolutionnaires armées et les troupes affectées à la défense de l’ordre établi ; 3° Une période consacrée à la défense des conquêtes de la révolution et à l’instauration de l’ordre nouveau lorsque, le pouvoir ayant été renversé par l’insurrection triomphante, il s’agit de conserver des positions chèrement acquises, et de réorganiser la production, la consommation, les transports, et les multiples services d’utilité publique durement éprouvés par la guerre civile.

Dans l’histoire contemporaine, deux bouleversements requièrent surtout notre attention : la Révolution française de 1789, et la Révolution russe de 1917. L’une et l’autre présentent des phases en conformité de la règle établie ci-dessus. La Révolution française est préparée par les écrits des Encyclopédistes, le mécontentement grandissant du peuple et de la bourgeoisie. Elle éclate alors que se trouve porté à son comble le scandale du dérèglement de la noblesse, contrastant avec la misère du peuple. La royauté abolie, la révolution doit faire face à l’Europe aristocratique coalisée, et prendre des mesures répressives contre les tentatives révolutionnaires des chouans. La Révolution russe est préparée, pendant plus d’un demi-siècle, par des écrivains persécutés et des terroristes. Elle éclate par suite des souffrances et de la famine, que complètent les horreurs de l’invasion, et les deuils de la grande guerre. Le pouvoir impérial renversé, presque sans lutte, grâce à la fraternisation du peuple et d’une grande partie de l’armée, les batailles les plus dures s’organisent à l’occasion des rivalités politiques, et des compétitions économiques. Menacé de sabotage et de destruction, à l’intérieur, par les menées des russes blancs, l’État socialiste est attaqué sur tous les fronts, sans déclaration de guerre, par les nations capitalistes, et soumis à un blocus ouvrier.

Ce n’est donc que, lorsque tous ses objectifs sociaux ayant été atteints, la sécurité se trouve, par surcroît, assurée désormais, à l’intérieur et à l’extérieur, qu’il est possible de prétendre qu’une révolution est complètement victorieuse. C’est dire que, pour qu’une révolution coïncidât, sans risques de mort, dès la chute du pouvoir établi, avec le licenciement des troupes, et l’abolition de toute contrainte, comme de toute surveillance, à l’égard des citoyens, il faudrait de toute nécessité qu’elle fût, non seulement universelle, c’est-à-dire réalisée en tous pays, dans le même temps, mais encore suffisamment avantagée par les circonstances de la vie économique et de l’éducation sociale, pour qu’aucun motif de compétition grave ne pût être à redouter, par la suite, entre les hommes. — Jean Marestan.

RÉVOLUTION. Bouleversement profond d’un pays tendant à remplacer un régime par un autre.

Il y a différentes sortes de révolutions, de la révolution de palais à la révolution sociale. La révolution de palais s’observait surtout autrefois dans les pays barbares. Le monarque était assassiné par une conjuration et remplacé par un autre. De nos jours, le Mexique a été troublé par des révolutions assez fréquentes de cet ordre. La révolution de palais et le pronunciamiento, chose à peu près analogue, affectent peu le pays, Tout se passe entre les dirigeants et leurs armées, qui sont des armées de métier, c’est-à-dire des bandes d’assassins à gages prêts à toutes les besognes au service de qui les paye.

Plus large est la révolution politique, par exemple la grande Révolution française. C’est à tort qu’on a distingué la révolution politique et la révolution sociale. Toute révolution, les révolutions de palais mises à part, comporte un facteur économique. Le peuple ne marcherait pas si une déficience économique ne l’y poussait pas. Un peuple qui mange à sa faim ne fait pas de révolution, du moins généralement, car il ne faut pas oublier le boulangisme qui a presque été une révolution et qui était un mouvement purement idéologique, où il y avait du patriotisme, du désir de revanche, de la colère à propos de scandales (affaire Wilson), etc…

Jamais, ni les socialistes, ni les anarchistes ne sont parvenus à susciter dans le peuple un mouvement pareil. Les socialistes ont enseigné que la révolution venait toute seule, lorsque les circonstances économiques la commandaient. C’était pour ne pas avoir à la préparer. On peut dire que la plupart des chers socialistes ont été sinon des traîtres au sens exact, du moins des profiteurs. C’est une profession que d’être un chef socialiste. Elle comporte des aléas : on peut aller en prison, mais on peut aussi devenir ministre. Le prolétariat a ainsi des avocats professionnels qui défendent sa cause, et de même qu’un avocat, même habile, ne croit pas nécessairement ce qu’il dit, de même un leader d’extrême gauche peut défendre fort bien l’intérêt des ouvriers et y être tout à fait indifférent, au fond de lui-même.

Il en va autrement des théoriciens, de ceux qui ont institué et formulé la doctrine, comme Karl Marx, Bakounine, Blanqui, Kropotkine, etc. Pour ceux-là, le socialisme et l’anarchie étaient bien la pensée véritable.

Le dogme de la révolution automatique favorise les chefs du socialisme. Si la révolution vient toute seule, point n’est besoin de la préparer, et ils s’empressent de ne pas le faire. Il est plus facile et moins dangereux de préparer des électeurs qui les porteront au Parlement que des révolutionnaires qui ne les mèneraient qu’à la prison ou à la mort.

Il est curieux d’observer que la révolution a toujours surpris ceux qui étaient censés la préparer. La révolution de 1848 surprend Proudhon qui, toute sa vie, avait écrit sur elle. Celle de 1871 surprend les militants de la Ire Internationale ; elle les surprend si bien qu’ils se révèlent incapables de l’organiser. Le socialisme, doctrine froide, hérissée de formules, n’arrive jamais à passionner le peuple. Il sait que la révolution est dans ces formules, mais elle y est contenue comme l’un des éléments d’un corps très complexe dont l’analyse ne se fait pas dans son esprit.

Aujourd’hui, en Allemagne, une grande crise industrielle, causée par la surproduction, crée une situation révolutionnaire. Le vieux parti socialiste ne sait ni ne veut en profiter ; il s’est usé au pouvoir et son idéologie est vidée de tout contenu vital. Le peuple, sous-alimenté, manquant de travail, ne va pas vers lui ; il va à Hitler, le fasciste, qui, comme Boulanger, a le don de le faire vibrer, hélas ! Avec du chauvinisme et de la réaction.

« Il n’est pas de sauveur suprême,
Ni dieu, ni César, ni tribun ;
Prolétaires, sauvons-nous nous-mêmes, etc…

Évidemment, si le prolétariat était capable de se passer de sauveurs, ce serait mieux, mais les sauveurs sont malheureusement indispensables. D’abord, un mouvement suppose une organisation, c’est-à-dire des organisateurs. La moindre réunion comporte quelqu’un qui trouvera le local, qui traitera un sujet, qui ouvrira une discussion. Les cellules communistes sont mortes, faute de leaders. On avait pensé que c’était préférable de faire réunir les ouvriers tout seuls, pensant que, mieux que les intellectuels, ils connaissent leurs souffrances. Les réunions se sont dispersées, faute d’entente. Il ne suffit pas d’être exploité et de le savoir. Sans l’excitation de l’intellectuel qui connaît les sujets, la théorie, l’ouvrier, même révolutionnaire de sentiments, retombe vite à la conversation banale sur les événements de la vie quotidienne. Le « sauveur » n’est pas forcément un intellectuel diplômé, il peut être un ouvrier intelligent. Malheureusement – je ne veux citer personne –, les événements nous ont montré que les « leaders » ouvriers ne se comportent pas mieux que les fils de la bourgeoisie. Pour se passer de « sauveurs », il faudrait un prolétariat intelligent et instruit, capable de comprendre les questions sociales. Alors, les leaders ne pourraient pas devenir dangereux, car ils seraient étroitement contrôlés. Malheureusement, il est très loin d’en être ainsi et, lorsque le prolétariat critique ses chefs, c’est, le plus souvent, à tort, il ne fait que donner cours à sa jalousie.

La bourgeoisie est, dans l’ensemble, plus intelligente. Aussi a-t-elle réussi à faire des révolutions préparées : Portugal, Turquie, Espagne. Le peuple lui a servi de tremplin. Elle l’a trompé par des promesses fallacieuses qu’elle a oubliées après sa victoire.

La Révolution russe a eu des leaders sincères, ou plutôt : ils l’étaient avant la révolution. Malgré ce qui peut nous choquer dans la conception de Lénine sur le révolutionnaire professionnel, on peut dire que si lui et les siens exerçaient un métier, c’était un métier dangereux. Ils ne pouvaient pas espérer le pouvoir, ni même un simple mandat législatif, ils risquaient la prison, parfois la mort, et contre un standard de vie plutôt faible. Mieux valait être fonctionnaire du tsarisme.

Après la révolution, les choses ont changé. Les anciens révolutionnaires sont devenus une sorte de noblesse, avec les défauts de la noblesse d’ancien régime. Les années de prison subies sous le tsarisme sont comptées comme les faits d’armes de la noblesse monarchique. Au fond, cela est juste ; ce qui l’est moins, c’est l’hérédité et le népotisme. Car si on mérite, par son travail, son dévouement et ses souffrances passées, on ne mérite nullement du fait d’être le fils, la femme ou le père d’un militant de premier plan.

La Révolution russe porte une part de mal, en ce qu’elle a découragé les militants du monde entier, en leur montrant que l’homme est partout le même et que le drapeau rouge, comme les drapeaux tricolore et blanc recouvrent la lutte éternelle de chacun contre chacun et contre tous pour la meilleure place dans le régime qui a triomphé.

Cependant, la Révolution russe, pour une part, n’est pas retombée dans les hontes de la Révolution française. Les dictateurs moscovites se sont entre évincés du pouvoir, mais aucun n’a trahi, au sens exact du terme. Pas de Directoire, pas de Bonaparte, jusqu’ici du moins. On n’a pas rappelé les anciennes classes privilégiées et, quoi qu’il soit atténué, c’est toujours le bolchevisme qui régit la Russie.

Faut-il désirer la révolution ou doit-on plutôt lui préférer l’évolution ?

La révolution est une chose barbare. La brute humaine y est lâchée et elle commet les pires excès, des excès inutiles. Des milliers de gens qui, jamais, avant les événements, n’avaient pris le moindre intérêt aux questions sociales, ne voient dans le désordre que l’occasion de piller, de tuer, de violer et de se griser. Ils font tout cela sans l’ombre d’un principe ; si la révolution est vaincue, ils passeront au vainqueur. Des gens du peuple, dit-on, lors de la répression versaillaise, urinaient sur les cadavres des fédérés morts pour une cause qui était la leur. La révolution tue des quantités de gens qui, souvent, le méritent moins que leurs bourreaux. Le créancier profite de la révolution pour faire exécuter son débiteur, le débiteur son créancier, l’homme dont un autre a pris la femme s’en venge par une dénonciation. On dénonce pour voler, pour prendre la place d’un autre, etc. Devant la mer d’injustices, de turpitudes et de crimes, les gens honnêtes et paisibles appellent l’ordre, même si cet ordre doit être un ordre réactionnaire et contraire à leurs idées.

La révolution sociale amène bien plus de trouble que la révolution purement politique. Les citoyens qui, la révolution victorieuse, font leur travail au mieux dans le nouvel ordre de choses, forment la minorité. La majorité, au contraire, tente d’échapper au travail, d’usurper les fonctions qu’elle est incapable de remplir. Il faut des années pour mettre debout un commencement d’organisation.

On compare souvent la révolution à un accouchement qui se fait dans le sang et la douleur. Il n’y a là qu’une image ; le progrès devrait se faire sans qu’il fût nécessaire de tuer des milliers de personnes.

Est-ce alors l’évolution qui est à poursuivre ? L’évolution existe-t-elle ? Rien n’est moins certain. En tout cas, elle n’est pas fatale. Pour qu’elle le fût, il faudrait qu’il y eût une volonté organisatrice extra mondiale qui ait donné un but à l’Univers. Rien de semblable n’existe. Sans parler des êtres vivants, en général, qui sont forcés de s’entre-détruire pour vivre, nous voyons dans l’humanité les choses les plus hétéroclites. Dans tel pays, on tue les vieillards ; les enfants mangent leurs parents ; les parents mangent leurs enfants encore en bas âge. Notre morale est chose bornée dans le temps et l’espace. Le progrès est aussi très relatif. Bien des peuples dits sauvages en sont encore à une vie presque animale. Logés dans des huttes, incapables de se soustraire aux maladies, la recherche de la nourriture quotidienne est pour eux le grand problème, comme chez les animaux.

C’est à tort qu’on parle de peuples jeunes, ces primitifs existent depuis des milliers d’années ; ils sont aussi vieux que nous. On peut dire qu’il n’y a, sur la surface du globe, que des îlots de progrès, un progrès précaire. Des civilisations, après avoir progressé pendant des siècles, ont disparu. L’évolution ne se fera donc pas toute seule. D’ailleurs, les profiteurs de l’ordre de choses actuel font tout pour l’empêcher et ils y réussissent fort bien. En ce moment, une crise économique sans précédent bouleverse le monde. Il pourrait sembler que la fin du capitalisme, prédite par Karl Marx, soit enfin arrivée. Jamais les contradictions économiques du monde moderne ne sont apparues avec une plus aveuglante clarté. Les progrès du machinisme, la rationalisation ont amené la surproduction, c’est-à-dire l’abondance. Et cette abondance amène partout la misère des millions de chômeurs en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, où le gouvernement s’astreint à les nourrir tant bien que mal, depuis dix ans, pour éviter la révolution. Cet état de choses ne peut pas être durable. Quelle fin aurait-il ? On ne peut le savoir. Il est possible que le capitalisme finisse par trouver une issue et dure encore des siècles. Il est possible aussi que le couvercle de la marmite de Papin éclate et que ce soit la révolution. — Doctoresse Pelletier.

RÉVOLUTION [morale] (point de vue du socialisme rationnel.) « Si, dans l’ordre physique, tous les phénomènes obéissent aux lois de la fatalité, il en est autrement dans l’ordre social où les conséquences générales se déroulent selon le rythme de la liberté exclusive à l’homme qui en assume la responsabilité. » Avant d’entrer dans le développement de la pensée qui nous a incité à choisir ce titre, pour exposer nos idées sur l’opération à laquelle nous faisons allusion, afin d’atteindre le but de paix morale et économique auquel nous aspirons, il convient de préciser qu’il est nécessaire que chacun de nous commence par faire sa révolution morale et spirituelle.

Cette révolution, s’opérant volontairement dans le cadre de la science et de la libre discussion, doit avoir pour mission sociale de montrer, à chacun de nous, les liens généreux d’indéfectible solidarité unissant les divers membres de l’humanité dans une œuvre morale de coopération sociale profitant également à tous et à chacun.

Après ce préambule, il pourra paraître à plusieurs que nous voulons enfoncer une porte ouverte depuis l’origine des espèces. Aussi, des deux côtés politiques de la barricade, chacun nous traitera d’intrus, disant bien haut : c’est nous qui détenons la vérité, qui la propageons et qui voulons, sous tous les rapports, la justice pour tous, pendant que, sur la crête, les profiteurs jubileront. L’évangile matérialiste de Marx, aussi bien que celui de Jésus portent à faux expérimentalement dans l’ordre social.

Il ne suffit plus de continuer à endormir le peuple, soit au nom de la fatalité d’une science plus spécieuse que réaliste, soit au nom de la grâce et de la foi. Le mysticisme, divin ou matérialiste, sombre devant l’expérience et le raisonnement qui est la source des sciences. Avec quelques variantes d’académie plastique, l’empirisme décrète, des deux côtés de la barrière, les méthodes d’un passé d’ignorance susceptibles d’entretenir une agitation sociale artificielle, aboutissant à l’ultime postulat de l’exploitation des masses par des minorités considérées comme élites et qui ne sont que les profiteurs de l’ignorance sociale.

Les uns, au nom d’un dieu de paix et de miséricorde – fort et jaloux –, s’efforcent de rançonner, le plus possible, leurs semblables et de se créer des privilèges à leur détriment ; alors que les autres, au nom d’un déterminisme mystique, se contentent, même en chantant la « Carmagnole », d’obéir aux puissances du mal, à la force qui écrase la misère et qui reste sourde aux appels confus de la solidarité humaine.

Dans nos sociétés, et depuis que l’humanité a une histoire, il a été question d’un droit qui s’est toujours confondu avec la force. Quant à l’application, les droits se fondent sur la règle d’action que chacun accepte ou qu’il s’est faite. Socialement parlant, la force qui se fait appeler droit, s’établit et se maintient en se cachant derrière un sophisme qui, plus ou moins bien formulé, prend le nom de loi.

Du moment que l’on vit sous l’incohérence ou sous le despotisme, ce qui signifie époque d’ignorance, comme c’est encore le cas, le droit dérive nécessairement de la loi. Si nous étions en époque de connaissance de la vérité et que la justice soit impartiale, toute loi qui ne pourrait pas être ramenée, par enchaînement de propositions identiques, au principe même du droit serait nulle. Pratiquement, équitablement, le droit est le corrélatif du devoir. Chacun a droit à ce que tous lui doivent et chacun a pour devoir de satisfaire aux droits de tous quand l’ignorance a disparu.

Ainsi, parler de droit, c’est dire qu’il existe, c’est en ressentir le besoin, c’est en exprimer la manifestation pour l’harmonie sociale, c’est l’extérioriser du chaos où il est en puissance plus ou moins contenue, c’est en faire le conducteur de la vie sociale.

Jusqu’à maintenant, la société n’a pas analysé la valeur sociale du droit. La masse n’aborde pas cette question, et ce qui constitue l’élite ne croit pas avoir un intérêt immédiat à définir ce principe social. Le droit de notre époque ressemble à une girouette tournant tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, alors que si le droit était le principe fondamental de la société, il serait la manifestation permanente de la justice.

De cet état de confusion des idées sur le principe d’harmonie sociale pour sortir notre humanité du chaos où elle se débat, le désordre devient la règle. Du fait d’une instruction autrement illusoire que réelle et d’une éducation qui lui fait suite, l’équivoque s’élargit dans tous les domaines, et les contradictions sociales et économiques compliquent une situation instable qui menace de nous engloutir.

Sous l’empire des contradictions multiples qui naissent mécaniquement de notre état social, l’individu et la société se meuvent « circonstanciellement » dans l’incohérence et le despotisme qui créent, pour les travailleurs plus ou moins déshérités, le paupérisme moral aussi bien que le paupérisme matériel. Et cet état dure depuis l’origine des sociétés, se perpétuant à travers le temps et l’espace, parce qu’à toute époque « les bergers » chargés d’éduquer et de diriger le troupeau de travailleurs ont enseigné une morale spéciale à leur intérêt particulier et à celui de leur entourage. La structure de la société est, pour chaque époque, l’image de ceux qui l’administrent ; et ceux-ci, prévoyant pour leurs intérêts particuliers, ont modelé la société en raison de leur appétit économique. Pour arriver à ces fins particulières, des religions et des morales ont été répandues adroitement pour expliquer qu’il y aura toujours des pauvres, cependant que le despotisme et le désordre fournissaient aux bergers et à leurs suites les privilèges qui faisaient ou font leur puissance. Ce qui s’est passé, il y a des siècles, se reproduit sous un aspect nouveau et durera éternellement, si l’humanité ne s’avise de comprendre que, comme l’écureuil dans sa cage, elle tourne dans un cercle vicieux de déisme et de matérialisme, toujours rajeunis selon les époques, pour conserver à ceux qui se réclament de ces deux morales les avantages de certaines révolutions circonstancielles, en égarant la pensée du but vers lequel elle doit logiquement et équitablement tendre, c’est-à-dire à l’harmonie sociale donnant à chacun et à tous la liberté et le bien-être par le travail. Si, dans l’état chaotique, « les bergers » tirent des événements le meilleur parti des hommes et des choses qu’ils dirigent et administrent, cet avantage n’est pas orienté vers le progrès moral et le bien-être généralisé, mais vers le profit exclusif de quelques individus, usant et abusant de leurs connaissances et de leurs richesses pour faire battre, s’entre-dévorer des hommes qui n’ont aucune bonne raison pour agir ainsi. L’immoralité suinte de tous les pores de la société. Par quelle amère ironie du destin faut-il que l’action oriente les travailleurs vers des productions nouvelles, vers des créations toujours opportunes ? Que, de ce fait, les richesses se multiplient à l’infini avec le développement du machinisme, et que la plupart des producteurs nécessaires, indispensables, se trouvent (par rapport au développement général de leur intelligence) de plus en plus privés des richesses qui s’amoncellent chez quelques individus, voilà l’immoralité du régime !

Remarquons que ces faits ne se produisent que par une fausse éducation des masses auxquelles on promet toujours… pour… demain le paradis économique, à moins qu’on enseigne aux travailleurs que le produit de leur effort se mesure à la valeur de leur apport financier et non à celui de leur activité.

En résumé nous souffrons surtout d’une crise morale, génératrice de crises multiples. Pourquoi faut-il que l’enseignement et la pratique de la vie ne nous démontrent pas qu’il n’y a de progrès social durable et juste que par le progrès moral ? Qu’il est juste et nécessaire que l’homme ne soit pas un loup ? Qu’il doit être l’ami de son semblable, son collaborateur dans la vie pratique parce qu’il y a intérêt social aussi bien qu’avantage particulier à agir ainsi ? Telles sont les données du double problème moral et économique qui reste à résoudre.

Il faut que l’homme – tous les hommes – sache qu’il a une œuvre d’entraide à accomplir sur la Terre et qu’il se pénètre bien qu’il est intéressé ; que c’est de la pratique de son devoir que son droit peut et doit être fait et respecté. Il faut qu’il comprenne que si le dévouement est une duperie dans la période de contradiction des intérêts de notre époque, ce même dévouement serait profitable à soi aussi bien qu’à la collectivité en période d’harmonie sociale.

Dans ce monde, où, malheureusement, l’hypocrisie est le fondement de la morale courante, Paul Brulat écrit, avec infiniment d’à-propos, dans un article du « Petit Méridional » : un être bon, généreux, humain est un homme d’élite… Arrivons à placer ces vertus au-dessus même du génie qui peut être néfaste s’il ne rêve que de dominer, de conquérir et d’écraser, comme c’est trop souvent le cas.

Mais si l’homme n’est, comme disait Proudhon, qu’une machine construite par un créateur ou par dame nature, est-il possible que l’individu soit autre qu’il ne l’est ? N’est-il pas un automate ? Ici se pose la question du déterminisme sous ses multiples aspects, en contradiction avec la raison, impersonnelle par essence, qui nous montre les contradictions multiples auxquelles la logique se heurte dans la pratique de la vie physiologique.

L’homme peut-il, par lui-même, par son intelligence, par ses efforts, briser les liens qui l’enchaînent au social, à cette structure économique organisée uniquement pour le profit particulier de l’élite qui le façonne méthodiquement et mécaniquement vers la renonciation de son moi et l’abdication de sa volonté, comme cela se pratique par les méthodes d’appropriation, de production et de travail anglo-saxonnes ou françaises qui conduisent à la ploutocratie la plus puissante et la plus arbitraire que l’humanité ait connue ? L’expérience comme le raisonnement démontrent que oui, et nous prouvent, à l’évidence, que l’homme n’est déterminé que dans la mesure où sa volonté ne peut s’affranchir d’un état social ne lui laissant pas la liberté de son activité. Le déterminisme, dans les actions humaines, est fonction du régime qui l’abrite, mais n’a rien d’immuable. N’est-ce pas un effet de la liberté inhérente à l’homme, exclusivement, que la prise de possession de la richesse primitive ? De cette richesse qu’il n’a pas créée mais qu’il exploite – en dehors et au-dessus de ses intérêts ? Et cette liberté n’est-elle pas génératrice de responsabilité ?

Mais qu’est-ce que l’homme ? Y en a-t-il de diverses espèces ? Les hommes sont-ils, tous, doués de sensibilité réelle, d’intelligence réelle ? Pour entrer dans le développement de ces questions, il faudrait une place qui nous manque. Nous nous résumerons en disant que : seul, dans l’immense série des êtres, l’homme témoigne de sensibilité et d’intelligence réelles, et que tous les hommes, sans exception, ont la même caractéristique. Le social est leur œuvre. Sollicitée par les tendances de passion et de raison qui caractérisent l’humanité, selon qu’elle s’oriente vers le despotisme ou la liberté, l’humanité crée un social en rapport de l’une ou l’autre tendance.

Pratiquement, quand le troupeau broute l’herbe du pré où il est conduit, pour s’y alimenter selon la volonté du berger, le maître s’intéresse de trouver de nouveaux pâturages offrant plus de ressources alimentaires qu’il canalisera à son profit exclusif. Mais, socialement, appliqué à la vie humaine, qu’est-ce qu’un berger ? Qu’est-ce qu’un troupeau ? Le premier est le maître, les seconds, dans l’ordre de production générale, sont des esclaves qui ne reçoivent, pour prix de leur travail, que la part qu’il plaît au maître de leur attribuer. Le premier est libre, socialement et économiquement, les autres sont esclaves, socialement et économiquement, du seul fait de l’organisation de la propriété commandant la distribution des richesses aux individus et la constitution de monopoles de rapport. Mais la structure sociale n’est pas fatalement déterminée dans un sens plutôt que dans un autre, et l’organisation actuelle de la société, et par voie de conséquence celle de la propriété, n’est pas immuable.

À travers les âges, bien des modifications d’ordre social se sont produites. La structure économico-sociale est toujours en harmonie avec l’éducation générale qui en a imposé le mécanisme. Ainsi, tout paupérisme est fruit de l’éducation. Rien de surprenant que les masses laborieuses ressemblent à des groupements d’automates. Les élites leur ont-elles expliqué et démontré que leur esclavage économique était fonction du régime de propriété ? Si l’humanité est divisée en maîtres et en esclaves c’est qu’il n’a pas encore existé d’élite réelle d’une part, et, d’autre part, c’est que les travailleurs, généralement ignorants en économie sociale, manquent d’énergie consciente, cependant que leur passivité est habilement entretenue par ceux qui les exploitent. Mais du fait que l’homme, en général, raisonne mal depuis qu’il a une histoire, s’ensuit-il qu’il doive éternellement mal raisonner ? Ne finira-t-il pas par s’apercevoir, dans un moment de claire vision des faits, qu’il est le jouet de l’empirisme où se complaisent les classes possédantes et dirigeantes qui oppriment les déshérités, sous un masque de libération sociale ? Le paupérisme matériel des masses laborieuses a son origine dans le paupérisme moral et intellectuel qui l’affecte et ne peut ni ne doit durer éternellement, ou il n’y aurait pas de justice possible. Il n’y a pas de déterminisme économique au sens propre du mot, Redisons-le, le social est ce que le législateur le fait.

Quoique présentement mal éduqué par les politiciens socialistes, un jour viendra où le dormeur s’éveillera, où il jugera les faits intelligemment et s’apercevra enfin, comme dit Marguin, que « si l’homme est beaucoup déterminé par le social, il est aussi beaucoup déterminant » par sa volonté quant aux actions présentes comme celles à venir. Il est responsable du présent comme de l’avenir et ne peut récolter que ce qu’il sème.

Le jour où l’homme aura réalisé sur lui-même, par sa capacité, la première et la plus importante des révolutions qui lui ouvrira les portes d’une rénovation sociale bienfaisante et durable, il y a aura harmonie sociale. Que l’homme apprenne qui il est, et, quand il le saura, il voudra être lui-même, c’est-à-dire libre et juste. Mais les maîtres de l’heure ne paraissent pas disposés à lui en faciliter le chemin. — Elie Soubeyran.

RÉVOLUTION (sociale). Considérations générales. — La loi de l’Évolution trouve, à peu près en tout et partout, son application. La valeur et le sens des mots n’y échappent point et la signification exacte, la portée précise d’un terme varient selon les temps et les lieux : dans le même lieu, selon le temps ; et dans le même temps, selon les lieux.

Le mot « Révolution » est, à coup sûr, un de ceux qui ont le plus emprunté leur exacte signification aux circonstances de temps et d’espace. C’est ainsi que tel événement qui, à une époque déterminée et au sein de circonstances définies, eût constitué une révolution, ne saurait être tenu pour tel à toute autre époque et au sein de toutes autres circonstances.

Les études qui vont suivre et qui portent les signatures de Barbedette, Méric et Voline ne manqueront pas de faire éclater l’évidence de ces modifications plus ou moins profondes, introduites dans l’exacte définition du mot révolution, par l’époque et le milieu où se sont produits les événements historiques auxquels Barbedette, Méric et Voline conservent l’appellation courante et justifiée de « Révolution ».

Durant des millénaires, il suffisait d’une modification tant soit peu importante dans la constitution politique d’une nation, d’un changement brusque dans le haut personnel gouvernemental, ou encore de l’introduction dans la législation d’un pays de certaines dispositions concernant les règles essentielles du Droit, les assises de la Morale ou les principes de la Religion prédominante, pour que cette transformation, bien qu’elle ne portât pas atteinte aux fondements mêmes du régime social en cours, fût considérée comme une révolution.

Ce temps n’est plus.

L’Histoire a enregistré nombre de faits qualifiés « Révolution ». Il n’était pas déraisonnable de les désigner ainsi, étant donné le bouleversement plus ou moins considérable qu’ils engendraient à l’heure et dans les conditions où ils éclataient. Les mêmes faits, ou des faits analogues, s’ils se produisaient à notre époque, passeraient pour de simples et peu profondes réformes subies par l’ordre social actuel.


L’erreur des révolutions passées. — L’expérience a établi que ces événements sans profondeur réelle, sans résultats positifs, n’ont été que des crises passagères provoquées par un état de fièvre momentané, et que, la fièvre étant tombée et la crise ayant pris fin, l’état de choses antérieur s’est plus ou moins promptement rétabli, sans qu’il ait été sérieusement transformé. Nombreuses, dans le passé, ont été les révoltes, les insurrections, les soulèvements populaires dirigés contre les principes et les institutions régissant l’ordre existant ; mais la presque totalité de ces mouvements s’est avérée impuissante à réaliser le but visé, parce que ces révoltes, ces insurrections, ces soulèvements populaires s’en prenaient aux effets apparents et négligeaient la cause, alors ignorée, de ces effets ; en sorte que, la cause n’étant pas supprimée, les effets ne tardaient pas – et c’était inévitable – à réapparaître.

De nos jours, pour constituer une révolution, il est indispensable que la transformation vaste et profonde que comporte un tel événement ne s’attaque pas seulement au mal qu’une révolution entend atténuer ou vaincre, mais à la cause même de ce mal. Si les révolutions passées, jusques et y compris les plus considérables (Révolution française de 1789 et Révolution russe de 1917, pour ne citer que ces deux-là), n’ont abouti qu’imparfaitement et partiellement aux résultats qu’on en attendait. C’est qu’elles se sont arrêtées à mi-chemin et n’ont pas poursuivi jusqu’au bout les fins qu’elles s’étaient assignées. Il était fatal qu’il en fût ainsi, parce que, le mal se manifestant en pleine lumière, tandis que la cause de ce mal restait dans l’ombre, on croyait – de bonne foi, peut-être – avoir mis un terme à l’infection qu’il s’agissait de faire disparaître, alors que, le foyer d’infection restant intact, celle-ci ne tardait pas à renaître.

En France, les révolutionnaires de 1789 ont pensé qu’en remplaçant la monarchie par la république, et en substituant les droits de l’homme et du citoyen aux devoirs du sujet, leur tâche serait accomplie ; depuis, l’insuffisance d’un tel résultat se manifeste de plus en plus clairement et fortement. En Russie, les révolutionnaires de 1917 ont estimé que, en remplaçant la dictature des Romanov et de la noblesse russe par celle des paysans et des ouvriers, ils fonderaient, sur les ruines d’un régime social de despotisme politique et d’exploitation économique, un État géré – du moins en apparence – par le prolétariat des villes et des campagnes, et que, concentrant entre les mains de ce pouvoir dit « prolétarien » toute la puissance politique et économique, ils doteraient le peuple russe d’un régime social mettant fin aux scandales, aux abus, aux inégalités et aux iniquités du tsarisme ; or, les masses ouvrières et paysannes de la Russie restent, seize ans après les journées révolutionnaires d’octobre 1917, courbées sous un joug et soumise à une exploitation qui ne sont pas sensiblement moins durs qu’avant.

L’erreur dans laquelle sont tombées toutes les révolutions passées, c’est d’avoir limité leur effort à un objectif partiel, alors qu’il était indispensable de l’étendre à un objectif total. Exclusivement morales ont été les unes ; spécifiquement politiques ou uniquement économiques ont été les autres. Toutes ont négligé de briser, dans une organisation sociale où toutes les institutions, qu’elles procèdent de l’ordre moral, politique ou économique, sont indissolublement associées, le lien qui les unit étroitement les soude, les ajuste en un tout homogène et compact. De cette erreur, il est résulté que, affaiblie sur certains points, l’organisation sociale existante s’est trouvée dans la nécessité de se fortifier sur les autres points, afin que, plus ou moins longtemps et plus ou moins fortement rompu par l’ébranlement révolutionnaire, l’équilibre indispensable à la vie de toute société, soit rétabli.


La Révolution « sociale ». — Des constatations qui précèdent, et en appliquant ces observations aux temps actuels, il ressort que, présentement, toute révolution qui, abattît-elle une partie de la structure sociale, en laissera debout l’autre partie, ne sera qu’une demi révolution, une révolution manquée.

Ce n’est pas sans motif que, dans cet article, le mot révolution est accompagné de l’adjectif « sociale ». Cet adjectif a pour objet de qualifier en un terme précis la révolution qui est en voie de préparation, d’acheminement. Répondant aux nécessités de l’heure, s’inspirant des besoins, des aspirations et de la volonté de l’humanité parvenue au vingtième siècle, découlant d’un état social où les problèmes politiques, économiques et moraux s’enchevêtrent à tel point qu’ils ne sauraient être séparés que pour les nécessités d’une classification artificielle, destinée tout uniment à en faciliter l’étude, la révolution qui s’impose sera sociale ou elle ne sera pas. Cette révolution sociale aura pour but et devra avoir pour résultat de déchirer le contrat social qui, présentement, codifie les rapports de toute nature que la complexité de la vie individuelle et collective impose à chacun et à tous et de rédiger un contrat social entièrement nouveau, aux fondements totalement opposés à ceux du contrat actuel. Ce serait faire preuve d’une impardonnable inexpérience ou d’une inexcusable candeur que d’imaginer et d’admettre qu’il en sera autrement.

Quand je dis que cette révolution sera et qu’il faut qu’elle soit sociale, faute de quoi elle ne sera pas, j’entends affirmer par ce qualificatif qu’il faudra qu’elle soit à la fois politique, économique, intellectuelle et morale. J’entends soutenir qu’elle ne devra négliger, respecter, épargner aucune partie de l’édifice social qu’elle aura pour fin de ruiner de fond en comble, afin qu’il n’en reste pas pierre sur pierre.


Le mot Révolution est galvaudé. — Je me rappelle – ô temps de ma jeunesse, comme tu es déjà loin ! – l’impression de terreur que le seul mot de révolution jetait dans le monde bourgeois, il y a une cinquantaine d’années. Ce mot avait alors une signification sur laquelle il n’était pas possible de se méprendre. « Révolution sociale », cela signifiait : confiscation pure et simple, sans indemnité d’aucune sorte, des fortunes particulières ; suppression de tous les privilèges que la naissance, l’instruction, les protections influentes, la richesse et le pouvoir confèrent injustement à une poignée d’individus ; destruction de cette armature de violence collective, de répression systématiquement organisée qui va de l’infect mouchard qui dénonce à l’ignoble bourreau qui exécute, en passant par le policier ou le gendarme qui arrêtent, le magistrat qui condamne et le gardien de prison qui enferme ; abolition de l’État et de toutes les institutions de duperie, d’oppression, de brigandage, de spoliation et d’iniquité qui en découlent et le soutiennent : gouvernement, parlementarisme, magistrature, police, armée ; anéantissement des impostures juridiques, patriotiques, familiales, religieuses, intellectuelles et morales qui paralysent l’essor et entravent le libre développement de l’individu ; disparition de toutes les tyrannies, exploitations, flibusteries, inégalités, fourberies, compétitions, haines et scélératesses sans nombre, qui portent le sceau de tout milieu social dans lequel il y a, en perpétuel et fatal conflit, des riches et des pauvres, des salariants et des salariés, des gouvernants et des sujets, des maîtres et des serviteurs, des chefs et des subordonnés. Tel était, alors, le contenu du mot « révolution ».

On n’abusait pas de ce mot, tant ceux qui se risquaient à le prononcer ou à l’écrire – quelques unités dans la foule immense– se sentaient faibles à la pensée des forces incalculables dont il évoquait la violente irruption, l’explosion brutale et le déchaînement tumultueux dans la vie des hommes. Ceux qui avaient l’audace de le proférer publiquement avaient conscience que ce mot est de ceux qu’on se doit de ne pas prononcer à la légère, parce qu’il synthétise tout un monde de destructions et de bouleversements destinés à ensevelir à jamais sous les décombres la misère et l’esclavage, et à faire jaillir de ces ruines nécessaires une vie nouvelle faite de bien-être de liberté et d’harmonie. Aussi, fallait-il voir le frisson d’épouvante que suscitait dans le monde des privilégiés ce mot terrifiant et lourd de catastrophes : « Révolution » ; mais aussi, et par contre, l’émotion profonde et le tressaillement d’espérance que ce mot magique faisait descendre dans le cœur des déshérités !

Il n’en est – hélas ! – plus ainsi. Tous les écrivassiers qui déposent dans les journaux leurs petites ordures et tous les sonores et vides bavards de parlement et de réunion publique prodiguent, à plume et à bouche que veux-tu, ce mot : « Révolution », si riche, pourtant, de menaces contre les uns et de promesses pour les autres. Tous l’emploient ou, plus exactement, l’exploitent frauduleusement et à tout propos.

Les royalistes ne dédaignent pas d’y recourir quand ils proclament l’urgence et la nécessité d’en finir avec le régime républicain et la démocratie qu’il est censé incarner. Lorsque, pour électriser leurs éléments jeunes, pour entretenir la ferveur, qui fréquemment se décourage, de leurs partisans, pour faire cracher au bassinet de l’Action française les riches douairières, et pour calmer l’impatience des imbéciles qui sont las d’attendre sous l’orme « le retour du noble héritier des quarante rois qui ont fait la France », lorsque, dis-je, les Maurras et les Daudet déclarent, en termes rudes, violents, incendiaires, que l’heure est venue « d’étrangler la Gueuse », ils n’hésitent pas à se servir du mot révolution en déclarant que, pour arracher la France aux maîtres qui, actuellement, la déshonorent, la perdent et la poussent aux abîmes, il faudra employer les moyens violents et les méthodes illégales.

Les flagorneurs du suffrage universel qui se prétendent « radicaux-socialistes » et, par-dessus le marché, « démocrates », sont rongés d’un si violent désir et d’un si pressant besoin de capter la confiance et de piper les suffrages de tous les travailleurs, qu’ils abusent, avec une déconcertante désinvolture, du terme « révolution », dont ils torturent cyniquement le sens, à l’occasion de la moindre réforme proposée ou introduite dans la mécanique juridique, fiscale, militaire, diplomatique ou scolaire, ces charlatans présentent cette insignifiante et stérile mesure comme une sorte de révolution dans le fonctionnement des lois dans l’administration des finances publiques, dans l’organisation des armées, dans le jeu des relations diplomatiques ou dans les principes de l’enseignement et les méthodes pédagogiques. En réalité, c’est tout juste une manœuvre, à l’aide de laquelle ces politiciens sans scrupules s’ingénient à masquer la ridicule timidité de leurs programmes et la stérilité des améliorations qui y sont inscrites. Par l’audace volontairement outrée du mot « révolution » qui les pose en champions du progrès, résolus à ne reculer devant aucune mesure, dût-elle appeler, voire nécessiter, le recours aux moyens extrêmes, ils espèrent se préserver de l’accusation d’insuffisance ou de lâcheté dont les électeurs déçus sont enclins à les accabler.

Le Parti socialiste (S.F.I.O.) est né, il a grandi, il vit encore à l’ombre du mot superbe de « révolution ». Il serait comique d’entendre les Blum, les Déat, les Paul Faure, les Marquet, les Renaudel, les Vincent Auriol, les Moutet, les Compère-Morel, les Varenne et les autres premiers sujets de cette troupe lyrique et dramatique s’affirmer révolutionnaires ; oui, ce spectacle serait d’un comique irrésistible, d’un grotesque hilarant, si ces cabotins n’étaient pas pris au sérieux et crus sur parole par les prolétaires naïfs, crédules, gobeurs, médusés, à qui leurs déclarations emberlificotées – ils se disent révolutionnaires, sans l’être, tout en l’étant – finissent par persuader que les discoureurs du parti socialiste sont les fourriers de la Révolution sociale.

Toutefois, c’est aux incomparables bluffeurs du Parti communiste (S.F.I.C.) que revient la palme dans l’art de faire subir les pires outrages au mot « révolution ». S’ils ont la plume en main, ils n’écrivent pas vingt lignes, et, s’ils tiennent le crachoir, ils n’enfilent pas cinq phrases sans que, de leur encrier ou de leur bouche ne s’échappe le mot « révolution ». Ils le glissent partout, à qui mieux mieux, à tout bout de champ. Et ils ne se contentent pas d’en user et d’en abuser à propos de tout et de rien ; ils entendent, en outre, l’accaparer à leur exclusif profit et en interdire l’emploi à tous autres. C’est comme une firme qui leur appartiendrait, comme un brevet d’invention, une marque de fabrique ou une raison sociale déposée que, seuls, ils auraient le droit d’exploiter : la Révolution est à eux, toute à eux, rien qu’à eux. Et pourtant !… Le pire est que d’assez nombreux prolétaires, à l’esprit simpliste et totalement ignorants du problème social, se laissent prendre au mirage de cette mystique grossière que les dictateurs et les roublards du parti communiste ont élevée à la hauteur d’une religion.

Ainsi : royalistes, républicains, démocrates, socialistes, communistes, les gens de toutes opinions et les partis politiques de toutes nuances trafiquent impudemment le mot « révolution », dans lequel ils incorporent des idées non seulement très différentes, mais encore contradictoires. L’ensemble d’idées et de faits que devrait signifier de nos jours le mot « révolution », et qu’il devrait sembler impossible de détacher de ce mot, s’en est, comme on le constate, plus que sensiblement éloigné.

Révolution ? — Pour les gens du Roy, c’est l’estourbissement de la Gueuse et le retour à la monarchie. Quelle absurdité !…

Révolution ? — C’est, pour les radicaux et les partis de gauche démocratique, l’ensemble disparate, incohérent et inefficace des mesures de détail et des modifications de surface qu’impliquent, dans le domaine juridique, fiscal, militaire, diplomatique ou scolaire, des abus par trop révoltants et des pratiques par trop scandaleuses. Quelle sottise !

Révolution ? — Pour le parti socialiste, c’est, au prix de l’abandon du programme socialiste et au mépris des doctrines propagées par les penseurs et théoriciens socialistes eux-mêmes, la montée vers le gouvernement d’une équipe de conseillers d’État, avocats, journalistes, universitaires, médecins, vétérinaires et ex travailleurs, dans l’estomac de qui l’exemple des Mac Donald, Ebert, Noske, Scheidemann, Vandervelde, Branting, Guesde, Sembat, Albert Thomas, etc., a porté jusqu’à ses limites extrêmes la fringale du pouvoir. Quelle trahison !…

Révolution ? — Pour le parti communiste, c’est, sous des masques nouveaux et sous des formes inédites, la continuation, plutôt aggravée, de ce qui est : l’État tyran, le bureaucratisme rongeur, la police et l’armée sanguinaires, les classes antagoniques, la hiérarchie scandaleuse des traitements et salaires, la prostitution et la mendicité, la répression, le marchandage, le brigandage légal et l’assassinat ; enfin, pour couronner dignement le tout : l’accord diplomatique, financier, industriel et commercial, et, pour tout dire, l’entente gouvernementale officielle – entente cordiale, persistante et de jour en jour plus étroite – entre l’État dit « paysan et ouvrier » et les États bourgeois, entre le prolétariat dit : « communiste » et les États capitalistes. Quelle infamie !…

Révolution ? Les ambitieux, les intrigants, les bateleurs de la politique et leurs laquais ont fait de ce mot un vocable qui ne signifie plus rien, voué aux interprétations les plus diverses et les plus opposées, dont ne s’effraient pas plus les dirigeants que ne s’enthousiasment les dirigés.

Seuls, les anarchistes – parce que, seuls, ils sont révolutionnaires – ont conservé au mot « révolution » et à l’idée fondamentale que, dans le temps et le lieu où nous sommes, il exprime, sa signification haute, pure, large, profonde, inaltérable. Salie, déshonorée, odieusement galvaudée, l’idée de révolution sociale doit être purifiée, réhabilitée et remise en pleine lumière. C’est à quoi tend, dans cette Encyclopédie, cette étude qui est consacrée à la Révolution sociale.


Ce que sera la Révolution sociale. — Revenons maintenant au sens exact du mot « révolution » et à la portée positive de l’idée qu’il exprime par rapport au milieu social contemporain : économiquement capitaliste, politiquement autoritaire. J’ai dit plus haut ce que, il y a quelque quarante il cinquante ans, on entendait par « la révolution sociale », En dépit des multiples altérations, dont j’ai cité les principales et qui sont imputables surtout aux pseudo révolutionnaires de la social-démocratie et du parti communiste, l’ensemble des faits sociaux qui se trouvent inclus et réunis dans l’idée de révolution est resté le même, et qui, peu ou prou, s’en éloigne, devient, ipso facto et quoi qu’il s’en défende, tout ce qu’on voudra, mais cesse d’être un révolutionnaire.

Il est possible de glisser dans les institutions actuelles quelques modifications de détail ; on peut même multiplier ces changements et les pousser jusqu’à l’extrême limite, ces institutions sont, quant au fond, inaméliorables ; elles engendrent inévitablement, c’est-à-dire tant qu’elles seront maintenues et sans qu’une mesure quelconque puisse écarter ce résultat fatal (fatal parce qu’il leur est inhérent] : la misère et la servitude, d’une part, l’opulence et la répression, de l’autre. On peut introduire dans le mécanisme économique, qui caractérise l’époque capitaliste que nous traversons, toutes les modifications possibles et imaginables ; aussi longtemps que le principe même qui actionne ce mécanisme sera maintenu, les inégalités et les conflits se perpétueront. C’est en vain que l’État se substituera, comme propriétaire et patron, aux patrons et aux propriétaires actuels, la gérance du premier aboutira aux mêmes conséquences que celle des seconds : faveurs et profits renaîtront inéluctablement sous des espèces et apparences nouvelles et amèneront fatalement le retour à l’existence des deux classes en lutte : celle des employeurs privilégiés, et celle des employés déshérités.

Il en est de même du mécanisme politique qui caractérise le régime d’autorité que nous subissons. On peut y faire pénétrer tous les changements que concevront l’homme d’État le plus subtil et le réformateur le plus sagace, rien, absolument rien, n’enlèvera à cette institution malfaisante – l’État – son caractère essentiel, son trait fondamental qui, dans la pratique, est de légiférer, de réglementer, d’imposer, d’interdire, de prohiber et de châtier quiconque ose entrer en lutte contre lui. Et comme, pour faire respecter la loi et observer la réglementation imposée, l’État est dans l’obligation de sévir contre les individus réfractaires ; comme, pour soumettre et faire rentrer dans l’ordre les collectivités qui s’insurgent, l’État est dans la nécessité de recourir à la force publique, il est indispensable que l’État, quel qu’il soit et puisse être, ait à sa disposition magistrats, policiers, gendarmes, soldats, gardiens de prison, fonctionnaires et employés de toutes sortes, attachés au fonctionnement de l’appareil administratif, judiciaire et répressif. C’est donc, fatalement encore, sous des espèces et des apparences nouvelles, la survivance des deux classes en opposition : celle des maîtres qui commandent et celle des sujets qui obéissent.

En conséquence, prise dans son ensemble et sans restriction ; je veux dire : envisagée dans sa plénitude réelle, dans sa totalité positive, la lutte des classes, dans ses rapports avec la Révolution sociale, ne comprend pas seulement la lutte de la classe économiquement exploitée par la classe capitaliste, mais encore la lutte de la classe politiquement asservie, dominée par la classe gouvernante. Sous peine d’être mutilée et, partant, stérile, la lutte des classes, ainsi comprise – et c’est ainsi que nous la révèle une observation attentive, minutieuse, impartiale et complète –, a pour conséquence de dresser ceux qui sont exploités et opprimés contre ceux qui les exploitent et les dominent ; elle doit être à la fois politique et économique. Ils se trompent lourdement ceux qui, tels les républicains, les démocrates, les radicaux-socialistes, prétendent liquider le problème social par une solution purement politique. Ils ne tombent pas dans une erreur moins grossière ceux qui, tels les adeptes du parti socialiste et du parti communiste, comptent résoudre la question sociale par une solution purement économique. La solution uniquement politique laisserait subsister tout entière la lutte entre exploiteurs et exploités (la Révolution française en administre une preuve indéniable), et la solution uniquement économique laisserait subsister tout entière la lutte entre oppresseurs et oppressés (la Révolution russe dépose avec force en faveur de cette assertion). Au lendemain d’une demi révolution, à laquelle survivrait ou le capitalisme ou l’État, on constaterait, promptement, que, en réalité, tout resterait à faire, parce que le maintien de la propriété capitaliste, c’est-à-dire de l’exploitation économique, conduirait fatalement au retour de la domination politique et parce que la survivance de l’État, nécessairement oppresseur et répressif, conduirait fatalement à la résurrection de l’exploitation économique.


La Révolution sociale devra en finir avec le capitalisme et l’État. — Je touche, ici, à un point d’une importance capitale, d’une extrême délicatesse et d’une incomparable complexité. C’est pourquoi, au risque d’encourir le reproche de me répéter ou de paraître insister plus que de raison, je tiens à replacer, ici même, sous les yeux du lecteur, ce passage que je détache de mon article sur « l’Anarchie », paru (pages 64 et suivantes) dans cette Encyclopédie :

« Les partis socialiste ou communiste de tous les pays affirment d’abord qu’une société ne peut pas vivre sans le principe d’autorité, qu’ils déclarent indispensable à l’entente et à l’organisation. La liberté de chacun, disent-ils, doit s’arrêter où commence la liberté d’autrui. Mais, en l’absence de lois, de règles qui fixent cette limité entre la liberté de chacun et celle des autres, chacun sera naturellement porté à étendre sa propre liberté aux dépens d’autrui. Ces empiètements seront autant d’abus, d’injustices, d’inégalités, qui provoqueront des conflits incessants et, à défaut d’une autorité ayant qualité pour résoudre ces conflits, c’est la force seule, la violence qui décidera. Les plus forts abuseront de leur force contre les plus faibles ; et les plus rusés, les plus coquins, abuseront de leur astuce contre les plus sincères et les plus loyaux.

« Cela posé, les socialistes et communistes autoritaires ajoutent qu’il est insensé de concevoir une organisation sociale sans lois ni sanctions. Ils s’appuient surtout sur les nécessités de la vie économique. Si chacun est libre de choisir son genre de travail, disent-ils, de travailler ou de ne rien faire, les uns travailleront beaucoup, les autres moins et d’autres pas du tout ; les paresseux seront donc avantagés au détriment des laborieux. Si chacun est libre de consommer à son gré, sans contrôle ni vérification, il y en a qui s’installeront dans les somptueux appartements, prendront les plus jolis meubles, les plus beaux vêtements et les meilleurs morceaux, et les autres seront obligés de se contenter de ce que ceux-ci leur laisseront. Ça n’ira point ; ça ne peut pas aller comme cela. Il faut des lois, des règlements qui fixent la production que chacun doit obtenir, en tout cas le nombre d’heures de travail qu’il doit accomplir et la part de produits qui lui revient. Sinon, ce seront le gâchis, la disette et la discorde.

« Les autoritaires disent enfin : si chacun est libre de faire ce qui lui plaît, tout ce qui lui plaît et rien que ce qui lui plaît, ce sera le débordement des passions sans frein, le triomphe de tous les vices et l’impunité de tous les crimes. Et ils concluent que l’Autorité est nécessaire, qu’un gouvernement est indispensable, qu’il faut, de toute rigueur, des lois et des règlements, et, par conséquent, une force publique pour arrêter les coupables, des tribunaux pour les juger et des châtiments pour les punir. Toutefois, comme les anarchistes combattent cette doctrine et cette organisation, les autoritaires concèdent qu’un jour viendra où les hommes, s’étant graduellement transformés, deviendront raisonnables et fraternels et que, à ce moment-là, l’Autorité, ayant cessé d’être indispensable, disparaîtra, pour céder la place au communisme libertaire, c’est-à-dire à l’Anarchie, qui est l’idéal le plus juste et le plus élevé.

« Ils concluent : commençons par culbuter le régime capitaliste. D’abord, exproprions les bourgeois et socialisons les moyens de production, les transports et les produits. Nous verrons ensuite.

« À ce réquisitoire dirigé contre l’anarchisme, les libertaires répondent : la société capitaliste repose sut la propriété individuelle et l’État. La propriété privée serait sans force et sans valeur si l’État n’était pas là pour la défendre. C’est une grave erreur que de croire que le capitalisme est le seul agent de discorde entre les hommes vivant en société ; le pouvoir les divise tout autant. Le capitalisme les sépare en deux classes antagoniques : les possédants et les non possédants. L’État les divise aussi en deux classes ennemies : les gouvernants et les gouvernés. Les détenteurs du capital abusent de leur richesse pour exploiter les prolétaires ; les détenteurs du pouvoir abusent de leur autorité pour asservir le peuple.

« Supprimer le régime capitaliste et maintenir l’État, c’est faire la révolution à moitié, et, même, ne pas la faire du tout. Car le socialisme d’État ou le communisme autoritaire nécessiteront une armée formidable de fonctionnaires dans les services législatifs, judiciaires et exécutifs. L’organisation que préconise ce socialisme-là entraînera des dépenses incalculables dont le plus clair et le plus certain résultat sera de prélever sur la production des travailleurs des champs et des villes de quoi entretenir (assez grassement, sans doute) cette multitude de parasites et d’improductifs. Par suite, ne seront abolis ni les classes, ni les privilèges.

« La Révolution française a cru supprimer les privilèges de la noblesse ; elle n’a fait que les transmettre à la bourgeoisie. C’est ce que ferait tout système socialiste ou communiste s’inspirant du principe d’autorité ; il arracherait aux bourgeois leurs privilèges et les transmettrait aux dirigeants du nouveau régime. Ceux-ci formeraient une nouvelle classe de favorisés chargée de faire les lois, d’élaborer les règlements d’administration publique et d’en punir la violation ; la foule des fonctionnaires, dont ce serait l’occupation, formerait une caste à part ; elle ne produirait rien et vivrait aux crochets de ceux dont le travail assurerait la production. Ce serait une ruée d’insatiables appétits et de convoitises se disputant le pouvoir, les meilleures places et les plus grasses sinécures. Ce serait la curée. Quelques années après la révolution, ce seraient les mêmes désordres, les mêmes inégalités, les mêmes compétitions et, finalement, sous prétexte d’ordre, le même désordre, le même gâchis. Il n’y rien de fait et tout serait à recommencer, avec cette différence que le régime capitaliste est disqualifié, affaibli, vermoulu et à la veille de la banqueroute, tandis que le socialisme d’État ou le communisme autoritaire qui le remplacerait, aurait pour lui la jeunesse et devant lui l’avenir.

« Les anarchistes ajoutent : « Toute l’Histoire est là pour prononcer la condamnation sans appel du principe d’autorité. Sous des formes, des appellations et des étiquettes différentes, l’autorité a toujours été synonyme de tyrannie et de persécution. Non seulement elle n’a jamais protégé, défendu, garanti la liberté, mais encore elle est toujours méconnue, violée, outragée. Confier à l’autorité la charge d’assurer la liberté de chacun et de la contenir dans les limites de la pure équité, c’est une folie. »

« Et, pour finir, les libertaires disent aux partisans des régimes d’autorité : il y a entre vous et nous un abîme, non seulement en ce qui concerne la préparation et la réalisation de la révolution sociale, mais encore l’organisation de la vie individuelle et collective, au lendemain de cette révolution. Vous voulez, la révolution faite, tout imposer par la contrainte ; nous voulons tout demander à la bonne volonté et à la raison ; vous ne croyez qu’à la force, nous n’avons confiance qu’en l’entente. Vous concevez l’ordre par en haut, nous le concevons par en bas. Vous entendez que tout soit centralisé, nous voulons que tout soit fédéralisé. Votre méthode consiste à aller du composé au simple, du général au particulier, du nombre à l’unité, du tout à la partie, c’est-à-dire de la société à l’individu ; nous appliquons, nous, la méthode opposée : nous partons du simple pour aller au composé ; nous allons du particulier au général, de l’unité au nombre, de la partie au tout, c’est-à-dire de l’individu, seule réalité tangible, vivante, palpable, à la société, total des individus. Vous fondez la liberté commune sur l’asservissement de chacun ; nous fondons la liberté collective sur l’indépendance de chacun. Quand nous serons en mesure de renverser la société bourgeoise, nous détruirons du même coup le capital et l’État. Ce ne sera pas besogne plus difficile que de culbuter l’un et pas l’autre, puisqu’ils se tiennent, sont solidaires et ne forment présentement qu’un seul et même bloc, l’État n’étant, en fait, que l’expression politique de la dictature des puissances d’argent, dont le capitalisme exprime la dictature économique.

« Et, puisque vous reconnaissez que la liberté est désirable, que le communisme libertaire est l’idéal le plus noble et le plus équitable, le meilleur et le plus sûr moyen de réaliser cet idéal, c’est de combattre et de ruiner, et non de consolider et de renforcer, le principe d’autorité qui en est la négation. »


Aucun parti politique n’est révolutionnaire. — On peut reprocher à cette citation sa longueur. Elle est longue, en effet ; mais j’ai tenu à n’en rien retrancher, afin de lui conserver sa netteté, sa précision et sa force. Elle a, au surplus, le grand avantage de conduire le lecteur à une conclusion qui s’impose et qui, sans cette citation, pourrait paraitre inexacte. Cette conclusion, la voici :

Étant donné que tous les partis politiques, sans aucune exception, ont pour but non pas de briser le pouvoir, mais de l’arracher – légalement ou illégalement, pacifiquement ou par la violence – à ceux qui le détiennent, afin de l’exercer à leur tour, on peut et, logiquement, on doit affirmer qu’aucun parti politique n’est, à proprement parler, révolutionnaire et que, quels qu’ils soient, tous les partis politiques, absolument tous, sont contre-révolutionnaires, puisque tous sont opposés à une révolution qui ferait table rase de toutes les institutions procédant d’un pouvoir central ou dont la fonction serait une survivance, même affaiblie, du principe d’autorité, si un parti politique a l’impudence de se qualifier de révolutionnaire, c’est donc une flagrante imposture.

Seuls, les anarchistes déclarent que, sans un bouleversement social détruisant jusque dans leurs racines le capitalisme et l’État, c’est-à-dire l’autorité sur les personnes ; la propriété et l’autorité sur les personnes, le gouvernement, il n’y a pas, il ne saurait y avoir de révolution véritable. Seuls, ils enseignent, loyalement et sans peur, cette vérité capitale ; et c’est pourquoi, d’un bout du monde à l’autre bout, ils sont combattus et persécutés avec l’acharnement que l’on sait, par tous les gouvernements existants et par tous les partis qui ambitionnent de s’emparer de l’État. Le verbalisme dont se sert un parti politique et les moyens qu’il emploie ou conseille n’ont, en soi, aucune signification consistante et positive ; le but qu’il se propose, même quand il le passe sous silence, importe seul. Le prêtre réactionnaire peut utiliser la terminologie la plus violente et la plus subversive ; ce verbiage ne l’empêche pas de demeurer réactionnaire. César peut dissimuler son despotisme sous le magnifique manteau de l’ordre, de la paix et de la liberté ; il n’en reste pas moins César. Un parti de dictature peut exalter l’usage des méthodes révolutionnaires pour conquérir le pouvoir ; il n’en est pas moins un parti de dictature et, par conséquent, de despotisme et de contre-révolution. Le langage employé et les moyens d’action utilisés ou préconisés ne sont souvent que des fictions ; le but poursuivi est la seule réalité qui compte. Il y a des siècles, en voulant exprimer cette opinion, le poète latin s’est écrié : « Sunt verba et voces ; prœtereaque nihil ! » ( « Ce sont des mots, des paroles et rien de plus ! » ) Cette citation s’applique avec une sévère et rigoureuse exactitude, aux déclamations socialistes et communistes, qui dénaturent le sens actuel du mot « Révolution » et mentent à l’idée fondamentale que ce mot exprime de nos jours.

Cette idée est que, à l’heure qui sonne au cadran de l’Histoire, dans les pays où le capitalisme et l’État en sont arrivés au stade actuel de leur course évolutive, il n’y a de révolution véritable, au sens exact et complet de ce mot, que lorsqu’il y a bouleversement de fond en comble, lorsqu’il est fait table rase des principes en cours et de leurs applications, lorsqu’on adopte un point de départ tout à fait nouveau, lorsqu’on opère sur une base et une pratique non seulement différente, mais encore diamétralement opposée. Or, j’ai démontré de la façon la plus irréfragable (voir le mot Anarchie) que la structure sociale repose tout entière sur le principe d’autorité et sur les institutions qui en découlent. L’idée de révolution sociale comporte donc nécessairement : 1° l’abandon total, l’effondrement définitif de toute architecture sociale ayant pour fondement le principe d’autorité ; 2° l’adoption et la mise en pratique du principe et des méthodes diamétralement opposées : le principe et les méthodes de liberté.

Les anarchistes ont l’inébranlable conviction que l’avenir leur appartient et justifiera leur doctrine. Ils ont la certitude que, tôt ou tard, après avoir épuisé, dans la douleur, toutes les méthodes et formes d’organisation sociale qui procèdent du principe d’autorité, les humains en arriveront à les repousser avec horreur et à tenter, confiants et résolus, l’essai des méthodes et formes d’organisation qu’engendre le principe diamétralement opposé. Alors, mais alors seulement, l’idée de révolution sociale, comme ils la conçoivent, triomphera et se développera sur le plan des réalités. Alors, et seulement alors, le « tout appartient à quelques-uns » de la période capitaliste, ayant fait place au « tout est à tous » des temps libertaires, et le « tous obéissent à quelques-uns » des époques autoritaires ayant été remplacé par le « personne ne commande et personne n’obéit ; ni maîtres ni serviteurs » de l’ère anarchiste, tous les individus, sans distinction de sexe et de nationalité, vivront dans le bien-être et la liberté qu’ils auront conquis par la Révolution véritable.


Les anarchistes prennent part à tous les soulèvements populaires de tendance révolutionnaire. — Gardons-nous de tirer de cette affirmation la conclusion que les anarchistes restent et doivent rester indifférents aux tentatives de révolution qui – cela n’est que trop certain – précéderont la mise en route et le triomphe des multiples et grandioses réalisations qui dériveront d’une libération à la fois politique, économique, intellectuelle et morale, issue de la révolution sociale selon leurs conceptions. Si optimistes que nous puissions être, nous ne nourrissons pas l’espoir de parcourir d’un seul élan, de franchir d’un seul bond la distance qui nous sépare encore de ce magnifique résultat. Nous ne nous faisons pas d’illusions à ce sujet. Nous nous rendons compte que, entre l’ordre social – je devrais dire « le désordre social » – que nous subissons et l’ordre social que nous voulons fonder, il y a tout un monde d’idées, de sentiments, de traditions et d’habitudes qui est à transformer du tout au tout, et nous n’ignorons pas qu’une transformation aussi formidable ne peut pas être accomplie en un laps de temps très court. Il est donc hors de doute que l’humanité n’atteindra le but que je précise ci-dessus que par étapes ; il est certain que nombre de petits et moyens combats seront livrés avant que ne soit engagée ce que l’Internationale de Pottier appelle « la lutte finale » ; il n’est pas douteux que la victoire sera le couronnement d’une série de rencontres heureuses et de défaites plus ou moins cuisantes.

Eh bien ! Les anarchistes n’attendront pas, pour agir, que la bataille décisive s’engage ; ils prendront part aux escarmouches qui y conduiront. Ils se mêleront à toutes les campagnes, à toutes les agitations, aux vastes mouvements de grève, aux soulèvements populaires, dirigés contre le régime capitaliste et s’inspirant de la haine de l’autorité. Partout, ils seront au premier rang des révoltés, des insurgés, des révolutionnaires, aux postes de combats qui exigeront le plus d’intrépidité et de sang-froid ; ils seront les animateurs et les auteurs des coups de main les plus hardis, des initiatives les plus audacieuses, des actions les plus risquées, des gestes les plus téméraires, poussant l’assaut aussi loin et aussi haut que possible.

Qu’on n’en doute pas : les anarchistes seront de ceux – car j’espère qu’ils ne seront pas les seuls – qui, aux postes les plus responsables et au contact des passions les plus violemment déchaînées, garderont toute leur présence d’esprit et ne perdront pas de vue le but à atteindre. Je dis, ici, sans exagération ni romantisme, ma profonde pensée : je suis, convaincu que, toutes les fois que débutera et se dessinera une fermentation insurrectionnelle, toutes les fois que l’effervescence populaire prendra une tournure révolutionnaire, les anarchistes se jetteront au cœur même de la mêlée ; d’abord, parce qu’ils n’ignorent pas que, quand ces mouvements commencent, on ne sait jamais où ils s’arrêteront ; ensuite, parce que, fussent-elles vaincues, noyées dans le sang et suivies d’une répression féroce – rançon de la peur qui aura secoué les entrailles de la classe possédante et gouvernante –, les insurrections de cette nature laissent toujours quelque chose après elles et que le terrain conquis se mesure à l’impétuosité du flot populaire et au chemin parcouru par la vague révolutionnaire ; enfin, parce que leur tempérament et les forces intérieures qui les animent leur interdiraient toute possibilité d’assister, impassibles et les bras croisés, au duel tragique, dressant l’un contre l’autre : le présent qui ne veut pas succomber, et l’avenir, qui veut naître et vivre.


À propos du fatalisme historique de certaine école marxiste. — Le marxisme a donné naissance à une école socialiste qui, prenant à la lettre la thèse fondamentale du marxisme, prétend que la révolution se fera toute seule, automatiquement, fatalement, à la façon d’une révolution géologique, que rien ne saurait empêcher, ni même retarder, quand le travail (parfois, et le plus souvent même, imperceptible, inobservable en raison même de sa lenteur), qui prépare ce bouleversement géologique, est parvenu à son point culminant, décisif, terminus. J’ai entendu des adeptes de cette conception s’exprimer ainsi : « Lorsque le fruit a atteint sa pleine maturité, de lui-même il se détache de l’arbre ; en tous cas, il ne reste plus qu’à l’en détacher, et il cède doucement à la main qui le cueille, ce qui ne nécessite aucun effort appréciable. » Multipliant les comparaisons de cette nature, il en est qui disent : « Quand les neuf mois de la gestation maternelle sont révolus, l’accouchement se produit de lui-même et, parvenu à terme, l’enfant vient au monde automatiquement, fatalement. »

Ces comparaisons sont ingénieuses et ne manquent pas de quelque justesse ; mais elles ne sont pas totalement exactes. Ce qu’il y a d’exact, c’est que, comme pour le bouleversement géologique, parvenu au point terminus de son évolution, pour le fruit mûr et pour l’enfant à terme, la transformation sociale ne s’opérera normalement, et dans des conditions favorables, que lorsque les éléments constitutifs de ladite transformation auront pris, au cœur même de la société capitaliste, un développement les acheminant de plus en plus vers la formation d’une société nouvelle et tendant de plus en plus à ruiner les fondements et les principes qui servent de base au régime capitaliste. Alors, l’édifice étant intérieurement ébranlé, lézardé, miné, rongé, ruiné, il ne restera plus qu’à provoquer l’ultime secousse qui, ayant raison des résistances toujours plus affaiblies de l’édifice, déterminera son écroulement. Mais il y a assez loin de cette prévision, rigoureusement certaine et, pour ainsi dire, scientifique, à ce fatalisme historique qui, même en l’absence de l’ultime secousse, c’est-à-dire de l’intervention brusque et violente d’une action, d’une force révolutionnaire, certifie que l’édifice croulera de lui-même, automatiquement, fatalement. Rien ne justifie une telle conception, inspirée d’un matérialisme historique poussé jusqu’à l’absolu et dégénérant en fatalisme.

La foudre n’éclate pas dans un ciel serein, l’orage est précédé d’indices précurseurs, de phénomènes annonciateurs qui ne trompent pas l’observation et renseignent celle-ci sur la violence de l’orage qui vient, sur son imminence, sur les circonstances que le déchaîneront et sur les conséquences qu’il entraînera. Il en sera de même de la Révolution sociale. Pas plus que la foudre, la révolution n’éclatera dans la sérénité d’une époque paisible et sans nuages. De même que l’orage, elle sera annoncée par des symptômes révélateurs d’une fermentation inusitée, d’un trouble fonctionnel, d’une lésion organique, d’un désordre mettant en cause la vie même du corps social. Elle ne surprendra que ceux qui ferment les yeux pour ne rien voir et se bouchent les oreilles pour ne rien entendre.

J’exprime ici une certitude que tout le monde admet. Comme il y a loin de cette certitude à l’idée d’une Révolution sociale s’accomplissant d’elle-même, par la seule force des choses, automatiquement, fatalement, sans l’intervention violente et brusquée d’une action organisée, volontaire, déterminée par l’état de conscience des masses excédées !


Évolution et révolution. — On oppose souvent l’évolution à la révolution. Des protagonistes de cette opposition, les uns invoquent la raison, les autres le sentiment. Plaçant leur confiance entière dans l’évolution proprement dite, les premiers prétendent que celle-ci suffit aux transformations les plus profondes, qu’il convient de s’en remettre aux conséquences intrinsèques de l’évolution, et que, le point terminus de toute évolution se confondant avec le point initial de l’évolution qui suit, ce que nous appelons improprement « révolution » n’est pas autre chose que le passage normal et spontané d’un régime social qui s’achève à un régime social qui commence. Et ils concluent à l’inutilité de la Révolution. Ils vont même jusqu’à soutenir que, ne pouvant viser qu’à précipiter imprudemment le rythme de l’évolution, parvenue presque à son terme naturel, la révolution ne peut avoir pour résultat que de ralentir ou d’entraver la marche de l’évolution, voire d’en compromettre peut-être et d’en retarder sans aucun doute la marche. À l’appui de cette affirmation, ils appellent l’exemple des insurrections, des soulèvements populaires, des révolutions avortées ou vaincues, mouvements qui ont été suivis d’une répression sauvage et d’une réaction plus ou moins longue.

Je fais tout d’abord remarquer que l’arrêt ou le recul de l’évolution en cours, dont ces adversaires de la révolution font état pour combattre l’idée même de la révolution, ne sont consécutifs qu’à des tentatives prématurées de révolution ou à des révolutions en déroute. Ces arrêts, pas plus que ces régressions, ne sauraient s’appliquer aux mouvements révolutionnaires victorieux, lesquels, s’ils n’ont pas recueilli tous les fruits de la victoire remportée, ont, tout au moins, brisé les obstacles et triomphé des résistances qui leur étaient opposées. J’écarte, ainsi, le reproche fait à toute révolution de retarder le rythme de l’évolution ou d’en compromettre, par avance, les heureux résultats. Ce reproche étant écarté, il s’agit de savoir si une évolution qui s’achève donne, spontanément et nécessairement, naissance à l’évolution souhaitable. Est-il certain que cette évolution, qui arrive a son terme naturel, sera le point de départ d’une évolution nouvelle concordant avec la nécessité d’une évolution en désaccord avec celle qui disparaît dans le gouffre du passé et en harmonie avec celle dont le besoin s’affirme et qui répond à la fois aux exigences de l’heure et aux possibilités du lendemain ? C’est le cas, ou jamais, de dire que poser la question, c’est la résoudre. J’insiste néanmoins.

Exemple : dans les profondeurs de la mer, ou dans les entrailles de la terre, un bouleversement géologique est en préparation ; il suit sa marche, lente mais régulière : des excavations se creusent, des éboulements se succèdent, des infiltrations amènent des déclivités, des affaissements, des déplacements ; des blocs s’effritent et d’autres blocs s’agglomèrent. L’ensemble de ces phénomènes conduit, à ne s’y point tromper, au cataclysme qui peut être retardé par certaines circonstances ou accéléré par d’autres, mais qui, de toutes façons, est devenu inévitable. À la minute précise où toutes les résistances sont emportées, le bouleversement prévu se produit. Rien ne peut s’y opposer, l’empêcher, pas même l’ajourner, si peu que ce soit. Dans cet exemple, la révolution géologique se confond avec la fin de l’évolution qui l’a précédée et déterminée. Mais il s’agit, ici, d’une matière s’assouplissant, sans opposition possible, aux lois de l’évolution ; cette matière n’est mue par aucun intérêt in se ; elle ne possède aucune volonté ; elle n’a, à aucun degré, le sens de la responsabilité ; elle est sans conscience.

En est-il de même quand il s’agit non plus d’une révolution géologique, aveugle, inerte, passive, irresponsable, inconsciente, mais d’une révolution sociale, où sont engagés des êtres clairvoyants, mouvementés, agissants, responsables, susceptibles de faire un choix, dont les volontés et les résistances s’opposent, en fonction même des intérêts qui les divisent et de la barricade qui s’élève entre eux et les sépare en deux camps, celui qui attaque et celui qui se défend, celui qui donne l’assaut et celui qui le repousse ? La comparaison, l’analogie par laquelle on tente d’assimiler la révolution sociale à un bouleversement géologique est-elle admissible ? Évidemment, non.

Les autres protagonistes de la conception qui oppose l’évolution à la révolution invoquent le sentiment. Ils insistent sur les atrocités de ce qu’ils nomment la guerre « civile » ; ils se complaisent dans l’évocation des luttes fratricides (qu’ils disent), qui mettent aux prises les habitants d’une même nation, d’une même région, d’une même commune ; ils assombrissent à l’envi l’aspect douloureux de ces mouvements historiques. Ils avancent que, trouvant leur application dans l’adaptation graduelle des constitutions politiques et des formes économiques aux besoins de chaque époque, aux aspirations et au tempérament de chaque peuple, à l’épanouissement progressif des civilisations, les lois de l’évolution président, seules et d’elles-mêmes, aux améliorations désirables, aux perfectionnements possibles, à l’édification, trop lente peut-être, mais certaine de la justice, de la liberté, de la paix et du bien-être pour tous. « Faisons, à tout prix, concluent-ils, l’économie d’une révolution. »

Le sentiment qu’ils expriment part d’un bon naturel, mais il ne trouve pas sa place ici ; et nombre de considérations ruinent la solidité de l’échafaudage fragile que ce sentiment s’ingénie à édifier. Et je réponds : « Tout beau, mes bons apôtres ! Vous prétendez vouloir faire l’économie d’une révolution. Ce désir vous honore. Mais permettez-moi de trouver contradictoire que vous ayez à ce point l’horreur du sang versé, des larmes répandues, des excès révolutionnaires, alors que vous avez à cœur de maintenir le plus longtemps possible – car c’est à ce résultat que, de toutes façons, aboutit votre manière de voir– le régime social qui, à l’heure où j’écris ces lignes, condamne au chômage plus de trente millions de sans-travail. Songez-vous, cœurs compatissants, non seulement aux privations dont ces trente millions de chômeurs pâtissent, mais encore à la détresse dans laquelle se trouvent plongés les cinquante ou soixante millions de pauvres êtres qui composent la famille de ces chômeurs : vieux parents, femmes et enfants privés des ressources que le travail des adultes leur assure à l’ordinaire ? Songez-vous, âmes sensibles, aux fleuves de sang, aux ruines, aux dévastations, aux deuils, et, pour tout dire, aux abominations de la Grande guerre qui, durant plus de quatre ans, a ensanglanté la Terre et déshonoré l’humanité ? Songez-vous au désastre incalculable et sans précédent que serait la guerre de demain, cette guerre que, dans les salons diplomatiques, dans les sphères financières, dans les officines militaires et dans les sentines parlementaires, on prépare de sang-froid, soit dans l’intention de ramasser des millions et des millions, soit dans l’espoir de faire échec à la révolution ?

Songez-vous que, seule, la révolution peut mettre fin tant au chômage qu’aux cupidités, aux convoitises et aux ambitions des malfaiteurs qui, plutôt que de renoncer au pouvoir et à la fortune, sont prêts à précipiter leurs semblables dans l’abîme d’une nouvelle guerre ? Songez-vous à tout cela, dites, y songez-vous, et, si vous y songez, n’estimez-vous pas que la révolution n’accumulera jamais la millième partie des souffrances dont la société actuelle porte la responsabilité ? »


La guerre et la révolution. — Il est certain que si votre sensibilité s’émeut à la pensée de la révolution, elle s’accommode de la guerre, cent fois plus meurtrière et sauvage. Mais je vous entends : vous prétendez que la guerre a des excuses et que la révolution n’en a pas, parce que la guerre met aux prises des nations étrangères l’une à l’autre, tandis que la révolution – la guerre civile – dresse les unes contres les autres des personnes appartenant à la même nation, des frères. Ce qui fait que, dites-vous, la guerre et la révolution sont deux choses bien différentes et qui ne peuvent être confondues. Eh bien ! Je suis, sur ce point précis, de votre avis. Guerre et révolution portent en elles deux contenus non seulement différents, mais opposés. La guerre arrache, de gré ou de force, à son travail, à son foyer, à la paix qui lui est chère, le travailleur de France. Elle lui enjoint de s’armer et de tuer le plus possible d’Allemands, d’Italiens ou de Marocains. Ces prétendus ennemis, qu’il faut massacrer sans pitié, le travailleur de France n’a rien à leur reprocher ; ils ne lui ont fait, et ne lui font aucun mal ; il n’a à relever de leur part nul défi, il n’a aucune insulte à venger, aucune haine à assouvir, aucun intérêt personnel à défendre. Qu’il soit vainqueur ou vaincu, ce travailleur de France a tout à perdre et rien à gagner. En vain objectera-t-il qu’il ne connaît pas ceux qu’on lui fait un devoir de combattre avec frénésie ; on ne lui demande pas son avis ; on l’oblige, sous la menace des sanctions les plus sévères, à se battre contre des travailleurs comme lui, des ouvriers et des paysans victimes de la même exploitation que lui, courbés sous le même joug que lui, souffrant de la même oppression que lui : donc, ses frères de misère et de servitude.

« Vient la révolution. Celle-ci dit au même travailleur : « Te laisseras-tu toujours tromper par les imposteurs de la politique et pressurer par les capitalistes ? Ta patience n’est-elle pas à bout ? L’occasion s’offre, à toi et à tes compagnons, victimes comme toi d’une organisation sociale fondamentalement inique, de briser tes chaînes et de devenir un homme libre.

« Veux-tu ne plus être opprimé par l’État et exploité par le capitalisme ? Si oui, lève-toi, joins ton effort de libération à celui des opprimés et des exploités comme toi : tes frères ; et, tous ensemble, d’un bras robuste, d’une volonté ferme, d’un cœur fervent, affranchissez-vous par la révolution. Celle-ci t’appelle ; mais elle ne te contraint pas, à toi de décider ! »

Sans qu’il soit nécessaire que je m’étende longuement sur la différence qui existe entre la guerre et la révolution, on en distingue l’opposition. Guerre à l’intérieur ou à l’extérieur, guerre d’une ou plusieurs nations contre une ou plusieurs autres nations, ou guerre au sein de la même nation ; guerre tout court ou guerre civile, c’est toujours la guerre, me dira-t-on. Soit, je le concède à ceux à qui il plaît, afin de jeter de la confusion dans un débat pourtant si simple et si clair, d’employer le même mot pour exprimer deux choses qu’ils déclarent eux-mêmes très différentes. Différentes à tel point que, hormis le même terme qui les rapproche et les unit, tout les éloigne et les sépare. Qu’on en juge :

a) La guerre ne laisse à personne la faculté de « marcher » ou de « ne pas marcher » ; la révolution laisse à chacun l’entière liberté d’y prendre part ou de n’y point participer ;

b) La guerre oblige à se battre des hommes qui ignorent pour quels motifs ils vont tuer ou être tués, car le combattant ne sait jamais quelles sont véritablement les origines et les fins de la guerre ; il ignore toujours les véritables intérêts qui sont en jeu ; et si on demandait aux soldats pour qui et pour quoi ils font la guerre, aucun d’eux ne pourrait répondre à cette simple question. Le révolutionnaire, lui, connaît les origines du conflit et le but que vise la bataille à laquelle il participe. Il sait contre qui et pour qui, contre quoi et pour quoi il prend les armes ;

c) Le travailleur qui consent à « marcher » n’a rien à reprocher à l’ennemi qu’on lui ordonne d’assassiner ; il ne le connaît pas, il ne l’a jamais vu ; en conséquence, il n’a et ne peut avoir aucune haine contre lui ; tandis que le révolutionnaire ne se décide à s’insurger contre l’État social qu’il veut détruire, que lorsqu’il est las d’être tenu en servitude par les gouvernants, lorsqu’il en a assez de subir l’exploitation des possédants ;

d) En cas de guerre, l’ensemble des déshérités d’un pays combat l’ensemble des déshérités d’un autre pays ; la voilà, la guerre fratricide, celle qui pousse à s’entrégorger des hommes unis par des liens fraternels autrement réels et puissants que ceux qui unissent mensongèrement, au nom d’une patrie commune, des hommes qui, en temps de paix, forment des castes, des catégories et des classes aux intérêts foncièrement et irréductiblement opposés. Qu’ils soient de France, d’Italie, d’Allemagne, du Maroc ou d’ailleurs, tous les déshérités communient dans la fraternité de l’oppression, du travail avili et exploité, et de la pauvreté. Or, la guerre jette ces frères les uns contre les autres et leur fait une obligation matérielle et un devoir moral de s’entretuer. Par contre, la révolution range du même côté les combattants de la même classe, les champions de la même cause, et les appelle à lutter, tous ensemble, contre les forces que leur oppose le gouvernement, défenseur de la classe ennemie ;

e) Quel que soit l’enjeu de la guerre, il est nul, il est sans valeur aucune pour le combattant pauvre qui, la paix rétablie, et s’il a été épargné, retournera à l’usine ou à la terre, Grosjean comme devant ; tandis que l’enjeu de la révolution est d’une importance capitale pour le combattant révolutionnaire qui, celle-ci étant victorieuse pourra avec raison entonner l’hymne de la délivrance, parce qu’il verra la félicité remplacer la souffrance, le paradis succéder à son enfer ;

f) L’idée de patrie (voir ce mot), qui arme les peuples et les jette, dans un heurt monstrueux, les uns contre les autres, est une idée artificielle, inconsistante et criminelle ; tandis que l’idée de révolution, qui part de la volonté instinctive et profondément humaine de faire, au bénéfice des multitudes spoliées et asservies, la conquête du bien-être et de la liberté, cette idée est naturelle, positive, juste, généreuse et sainte.

En vérité, pour la révolution, même quand on l’appelle la guerre civile et qu’on l’assimile à la guerre proprement dite, prétendre que c’est toujours, qu’on le veuille ou non, la guerre, et conclure de cette assimilation erronée que si l’on condamne l’une, il faut logiquement condamner l’autre, c’est une inadmissible aberration. Je pense l’avoir, ci-dessus, très suffisamment démontré. On s’expliquerait difficilement, on ne s’expliquerait même pas du tout cette aberration, si l’on n’était pas informé des motifs qui poussent certains milieu à utiliser les affinités d’apparence qui existent entre la guerre et la révolution, pour se prononcer contre l’une et l’autre et combattre celle-ci et celle-là avec une égale énergie.


La thèse de la non-violence. — Ces milieux, quels sont-ils ? Ils sont de deux sortes et ils sont opposés. Ceux qui composent le premier de ces milieux sont de mentalité pacifico-bourgeoise ; ils sont, en tant que pacifistes, contre la guerre, et, en tant que bourgeois, contre la révolution. Ceux qui composent le second milieu sont d’esprit tolstoïen ou gandhiste. Ils se déclarent irréductiblement hostiles, quelles que soient les circonstances, à l’emploi de la violence, et, pour cette raison, ils se campent en adversaires inflexibles et de la guerre et de la révolution qu’ils se plaisent, eux aussi, à qualifier de « guerre civile », parce qu’ils ne conçoivent la révolution que sous la forme d’attaques violentes et meurtrières, d’une part, et de résistances brutales et sanglantes, d’autre part.

La position que prennent les pacifico-bourgeois est purement absurde : pacifistes, ils abominent la guerre et se refusent à la faire ; mais, bourgeois, ils entendent maintenir et défendre le régime capitaliste qui, comme nul ne peut le méconnaître, porte la guerre dans ses flancs ; en sorte que – inconcevable stupidité ! – ils défendent la cause de l’effet qu’ils condamnent. Je ne juge pas utile de discuter davantage cette inconséquence.

La thèse qui, au nom de la non-violence, repousse avec la même fermeté la révolution et la guerre, est plus aisément soutenable et infiniment plus séduisante. Elle est même si attirante que pas un révolutionnaire ne refuserait d’y souscrire, s’il dépendait de son vouloir que la transformation sociale, qu’il juge nécessaire et urgente, se réalisât sans violence. Rappelons-nous qu’il ne s’agit point d’un changement de détail ou de surface. Mettons-nous bien dans la tête que modification, réforme, amélioration ne sont pas synonymes de transformation. Ne perdons pas de vue qu’il ne saurait être question de replâtrage, de ravalement, de réparations, de rafistolages, de dégagements, de rafraîchissements et de décorations destinés à rajeunir, à étayer, à embellir la vieille maison et à lui donner un aspect extérieur moins repoussant ; mais qu’il s’agit de procéder d’abord à une complète démolition et de réédifier ensuite, sur des bases opposées, avec des matériaux neufs et selon un plan entièrement nouveau, un édifice vaste et confortable, élégant et solide, salubre et majestueux. Et cela étant posé et convenu, examinons, consciencieusement et sans esprit préconçu, s’il est possible de concevoir l’action révolutionnaire s’engageant, se poursuivant et atteignant son but sans l’intervention de la violence. Est-il certain que toute révolution, et, notamment, la révolution libertaire, c’est-à-dire l’affranchissement intégral, l’émancipation définitive – celle dont nous nous occupons dans cette étude – ne peut s’accomplir que dans la violence ? Cette révolution sera-t-elle accompagnée et suivie de ces attentats dirigés contre les choses (vandalisme, destruction) et contre les personnes (brutalités, assassinats), qui caractérisent la violence ? La question est là. Étudions-la attentivement.


On peut, théoriquement, admettre l’idée de la révolution non violente. — Rien n’est plus facile que de concevoir théoriquement une révolution s’effectuant sans combat brutal, sans bataille de rue, sans effusion de sang ; et, pourtant, l’idée de révolution s’accompagne, dans l’esprit de presque tous, de scènes de carnage et de meurtre. Dès que ce mot « révolution » est prononcé, il évoque, instantanément et sans réflexion, le tableau désolant du pillage, du désordre et de l’assassinat ; il projette dans l’imagination l’impression brusque et irréfléchie d’une bataille acharnée, dans laquelle font rage les haines à assouvir, les vengeances à satisfaire, les représailles à exercer. Pourquoi ? Parce que, jusqu’à ce jour, il en a été de la sorte au cours des événements que l’Histoire enregistre au chapitre des révolutions. Les annalistes et les historiens impriment à ces événements, qui ont plus ou moins fortement creusé leur empreinte dans les siècles révolus, un caractère dramatique, un aspect tragique et, parfois, horrifiant. Ils en mentionnent les origines et ils en dégagent les résultats, même quand ceux-ci ont constitué un progrès incontestable, avec moins d’insistance qu’ils n’en mettent à fixer l’attention du lecteur sur les passions déchaînées à ces époques de bouleversement et sur les débordements et les excès qui s’en sont suivis. Et la mémoire des hommes ayant gardé le souvenir de ces tragédies, leur imagination ayant conservé l’impression de ces récits dramatiques et leur sensibilité naturelle restant sous le coup des émotions suscitées en eux par ces relations de saccages et de crimes, il est naturel que, dans leur pensée, l’idée de violence reste indissolublement attachée à celle de révolution.

Toutefois, cela ne signifie pas que la révolution sociale dont il est question ici sera nécessairement, inéluctablement, violente et que la naissance du monde nouveau, dont nous pressentons la venue, se fera fatalement dans la douleur des combats, dans la brutalité des chocs, dans les larmes, le sang, les excès et les haines qui escortent la violence. Car, je le répète, on peut parfaitement admettre, du moins en principe, que la révolution sociale aura lieu pacifiquement, et les anarchistes seraient les premiers à s’en réjouir et, de tous, les plus heureux qu’il en fût ainsi. Il suffit de les connaître, de les bien connaître, pour n’en pas douter.

On se plaît à représenter les libertaires sous les traits d’êtres durs, insensibles et cruels, et, sans effort, on discerne dans quel but les dirigeants, qui nous ont en haine, ont tracé de nous un portrait aussi contraire à la réalité. La vérité est que nous sommes profondément humains, tendres, doux et pitoyables, et que, si nous exécrons l’esclavage, la servilité, la laideur, la fourberie, l’injustice et l’inégalité, nous ne connaissons pas la haine des personnes. Bien des fois, j’ai dit — et j’affirme que c’est vrai — : « Je puis descendre dans mon cœur et je n’y trouverai aucun nom détesté. » Sévère aux institutions, notre philosophie est, à l’égard des personnes, d’une extrême indulgence, parce que l’expérience nous prouve chaque jour que l’individu pense, sent, veut et agit en fonction de la situation qu’il occupe, du métier qu’il exerce, des influences héréditaires qui l’impulsent, de l’éducation qu’il a reçue, de la mentalité et des mœurs de l’ambiance dans laquelle il est né, il a grandi, il vit (je ne tiens pas compte, ici, des quelques exceptions qui, au surplus, ne font que confirmer la règle). Il faut qu’on sache que si nous nous tenons rigoureusement éloignés des compétitions électorales, ce n’est pas seulement parce que la politique, ce qu’on appelle couramment la politique, est malpropre et malhonnête, et parce que les Parlements sont des antres de corruption et de duplicité, mais encore parce que nous sommes des hommes, rien que des hommes, et nous savons que, sujets aux défaillances, à l’erreur, à la lâcheté, exposés comme le commun des mortels aux morsures de la cupidité et de l’ambition, si nous commettions la faute de solliciter, et si nous avions la malchance de conquérir le pouvoir, nous y serions aussi impuissants pour le bien que les autres et ne pourrions nous y conduire mieux ni autrement qu’eux.


Si la révolution est violente, les maîtres en seront seuls responsables. — J’ai indiqué plus haut ce que les anarchistes attendent de la révolution sociale, ce qu’ils lui demandent, ce qu’ils en exigent : que cette révolution clôture le régime néfaste de l’autorité et inaugure l’ère bienfaisante de la liberté, c’est, pour eux, la seule chose qui importe.

Si ce résultat peut être le fruit de la persuasion, de la douceur et de l’entente entre capitalistes et prolétaires, entre gouvernants et gouvernés, personne n’en éprouvera une joie comparable à la leur ; mais s’il est absolument indispensable de faire appel à la violence pour atteindre ce but, les libertaires n’hésiteront pas à y recourir. Eh bien ! De qui dépend-il que la transformation sociale soit pacifique ou violente ? Je n’hésite pas à dire que cela ne dépend pas de la classe ouvrière, mais de la classe capitaliste : pas des peuples, mais des gouvernements.

Supposons que la classe dirigeante ouvre enfin les yeux et, à la clarté de plus en plus vive des événements, se rende compte que ceux-ci sont faits pour lui inspirer cette crainte salutaire qu’on dit être « le commencement de la sagesse ». Supposons que les bourgeois les plus avertis et les mieux informés – il n’y a pas, chez eux, que des aveugles et des borgnes – finissent par prendre conscience du grave danger suspendu sur leurs têtes. Supposons que les plus avisés de ces représentants et porte-parole du grand capitalisme, alarmés d’une situation qui s’aggrave de jour en jour, d’un bout du monde à l’autre bout, en viennent à penser que la catastrophe est imminente. Supposons qu’ils en arrivent à grouper tout ce qui suit en un sombre tableau qui ne manquerait pas de les impressionner : irritation des masses laborieuses odieusement affamées par le manque de travail ; inquiétude des autres travailleurs que le chômage a jusqu’ici épargnés, mais qui vivent dans la navrante incertitude du lendemain ; angoisse poignante des peuples qui entendent rouler sur leurs têtes le grondement sinistre du tonnerre, qui va s’abattre sur eux sous la forme d’une guerre dont l’horreur dépassera l’imagination ; mécontentement grandissant de l’innombrable foule des contribuables sur qui pèse le poids de plus en plus écrasant des impôts ; malaise et colère suscités dans la petite et moyenne bourgeoisie par la paralysie générale des affaires, la baisse graduelle des valeurs, la débâcle bancaire, le détraquement des monnaies. Supposons que les grands capitalistes qui, présentement, règnent sur l’humanité et président à ses destinées, aient enfin la claire vision des graves dangers que l’ensemble de ces inquiétudes, irritations, mécontentements, angoisses, colères et révoltes latentes fait courir à leurs richesses et, pis encore, à leurs personnes. Ne pourrait-on pas, si improbables que soient, pratiquement, ces suppositions, en admettre la possibilité et, dans ce cas, prévoir que, cédant à la peur de se voir enlever, par la révolution, leurs biens et la vie, les détenteurs du capital et du pouvoir estiment prudent et sage de renoncer aux profits du capital et aux avantages du pouvoir, plutôt que de courir le risque d’en être dépossédés par la violence révolutionnaire ?

Le champ des hypothèses est incommensurable ; ne nous arrêtons pas sur cette voie. Poussons plus avant nos pas dans le domaine des conjectures. Nous venons d’attribuer de l’intelligence aux puissants et aux fortunés. Soyons généreux : accordons-leur aussi de l’équité, de la mansuétude, de la bonté. Les voici équitables : à comparer l’oisiveté opulente dans laquelle ils sont installés à la vie de travail et de privations à laquelle se trouve inexorablement condamnée la fraction, de beaucoup la plus nombreuse, de la population, les privilégiés finissent – supposons-le – par être frappés de cette inégalité par trop choquante. S’ils réfléchissent quelque peu, ils découvrent, non sans une certaine honte mêlée de quelques remords, que leur oisiveté et leur opulence sont faites de l’activité et de l’indigence des travailleurs. Leur cœur s’émeut, le sens de la justice s’éveille en eux. Ils tentent de soulager les infortunes qui les avoisinent. Mais ils ont tôt fait de constater que l’effort de leur charité ne parvient pas et ne saurait arriver à étouffer, même faiblement, les lamentations et les cris de détresse qu’exhale le gouffre trop large et trop profond de la douleur humaine. Sous le coup de ces désolantes constatations, leur cœur d’abord pénétré de l’amour de la justice, ouvert ensuite à la pitié, incline enfin vers la bonté. D’une part, l’esprit de justice qui gît au fond d’eux-mêmes les a conduits à reconnaître qu’il est monstrueux que certains jouissent du superflu, tandis que d’autres sont privés du nécessaire, que le droit à la vie est imprescriptible et que la vie exige que chacun mange à sa faim, soit proprement vêtu, confortablement logé, convenablement cultivé et pourvu d’une part suffisante d’affection et de tendresse ; d’autre part, les sentiments de bonté, qui sont le complément de ceux d’équité, et qui, peu à peu, envahissent leur cœur, les amènent à voir dans tous les hommes leurs frères, dans toutes les femmes leurs sœurs, dans tous les vieillards leurs parents, dans tous les petits leurs enfants, et à remplir envers eux les devoirs de solidarité que comportent les liens unissant tous les membres de la même famille. Ils s’élèvent ainsi peu à peu jusqu’au niveau de la plus haute moralité. Cette ascension les éclaire sur l’immoralité foncière d’une organisation sociale qui accorde tout aux uns et refuse tout aux autres, qui permet à une poignée de privilégiés de confisquer à leur profit tous les avantages que confèrent le Pouvoir et la Fortune, tandis qu’elle accable les seconds sous le fardeau des servitudes et des spoliations. Le jour, enfin, se lève où, écoutant les conseils – mieux : les ordres – de leur conscience éprise de justice et cédant aux appels de la bonté dont la douceur fait tressaillir leurs entrailles, ils abandonnent solennellement et d’un commun accord les richesses qu’ils possèdent et l’Autorité dont ils sont investis. L’abdication des intelligents a été dictée par la crainte de se voir emportés, eux, leurs richesses et leur pouvoir, sous le souffle irrésistible de la tempête révolutionnaire, le renoncement des bons a été dicté par la justice et la mansuétude, le résultat est le même : c’est la transformation sociale s’accomplissant sans l’intervention de la force brutale et sanguinaire ; c’est la révolution pacifique se réalisant sans violence, en douceur, puisque tout ce qu’ils réclament leur étant bénévolement accordé, les mécontents, obtenant pleine et entière satisfaction, n’auront pas à employer la violence pour le conquérir.

Malheureusement, des hypothèses ouvrant de si magnifiques perspectives ne sont que des conjectures gratuites qui ne résistent pas deux minutes à l’épreuve de l’expérience et de la raison. L’expérience dépose contre leur vraisemblance et la raison proclame leur inadmissibilité. Aussi, ne me suis-je laissé aller à formuler ces suppositions que dans le but de faire remonter – comme il est juste de le faire – la responsabilité de la violence en cas de Révolution jusqu’à ceux desquels, seuls, il dépend que celle-ci soit ou pacifique ou violente. Que les défenseurs du capital consentent à restituer à la communauté le sol, les moyens de production, de transport et d’échange qu’ils ont accaparés par la rapine, la conquête, le vol, la fraude, l’exploitation du travail d’autrui, le détroussement méthodique de l’épargne, la spéculation et les mille autres formes de la spoliation, et il ne sera pas nécessaire de recourir à la violence pour les leur arracher. Que les gouvernants, et tous ceux qui en sont les serviteurs, les soutiens et les partisans, se résignent à abandonner volontairement les postes qu’ils occupent, qu’ils renoncent aux fonctions qu’ils remplissent, qu’ils cessent de se raccrocher à l’Autorité qu’ils détiennent, et point ne sera besoin, pour les en déposséder, de faire appel aux moyens violents.

Le problème si délicat et si controversé de l’emploi de la violence en période de transformation, c’est-à-dire de révolution sociale, se trouve ainsi posé dans les termes les plus simples et les plus précis, et sa position établit, de la façon la moins contestable, que sa solution tout entière se trouve, non pas, comme on est porté à le croire, entre les mains du prolétariat qui réclame le bien-être et la liberté auxquels il a droit, mais entre les mains de la bourgeoisie possédante et gouvernante qui peut, à son gré, accorder ou refuser l’exercice de ce droit au bien-être et à la liberté. Est-ce clair ? Comprend-on que si, au lieu de se faire sans effusion de sang – ce qui est désirable, mais me semble impossible – la révolution sociale s’accompagne de violence, la véritable responsabilité de cette violence sera imputable à ceux qui, par leur manque de lucidité et d’altruisme, auront rendu nécessaire le recours à celle-ci ?


La Révolution sociale exige une préparation sérieuse. — Toute Révolution doit être l’objet d’une préparation méthodique et de durée plus ou moins longue. Plus est considérable l’œuvre à accomplir, plus est élevé l’enjeu révolutionnaire et plus cette préparation exige de soins et de temps. Les conspirateurs qui ourdissent un complot ont le devoir de prévoir le plus et le mieux possible tout ce qui peut advenir. Cette tâche leur est rendue possible par le fait que le complot se limite ordinairement à un petit nombre de conspirateurs dont les principaux s’érigent en chefs, ont à prendre toutes décisions, dispositions et mesures propres à en assurer le succès. Le jour, l’heure, les mots d’ordre, les lieux de concentration, la répartition des forces, la distribution des postes, les mouvements à exécuter, les précautions à prendre, les modifications à prévoir, les manœuvres à contrecarrer, les résistances à briser, les complicités à s’assurer, les concours à acquérir, tous ces détails sont l’objet, de la part des promoteurs et des bénéficiaires éventuels du complot, d’une étude attentive aboutissant à un plan qui, autant que faire se peut, doit tout régler, tout prévoir, et ne rien abandonner au hasard, à l’imprévu. C’est pourquoi toute conspiration a, pour condition essentielle de la réussite, le secret scrupuleusement gardé et l’obéissance passive des troupes engagées dans le complot.

Tout autre est une révolution, et notamment la Révolution sociale, que nous étudions dans cet article. D’une part, impossible de tenir secrète la préparation, sous son aspect général et dans ses grandes lignes, de l’action révolutionnaire ; d’autre part, impossible d’exiger des masses insurgées une obéissance passive, une soumission aveugle qui ne sont, au surplus, aucunement désirables. Peut-on entourer de secret la propagande par la parole et l’écrit, indispensable à l’esprit de révolte qu’il faut propager au sein des masses pour espérer et obtenir d’elles qu’elles se décident à engager, l’heure venue, l’action décisive ? Peut-on organiser dans le mystère l’apprentissage de la multitude et son entraînement à ce qu’on a appelé « la gymnastique révolutionnaire ? ». Peut-il être question par avance d’une date fixe, d’une heure précise, d’un lieu de concentration déterminé, d’un plan ne varietur, de coups de main concertés, d’attaques brusquées, de manœuvres improvisées, de mouvements spontanés, etc., quand il s’agit d’une révolution qui, pour atteindre son but, doit prendre, dès le commencement et garder jusqu’à la fin, la tournure d’un formidable soulèvement populaire ?

Je n’envisage pas la révolution comme un mouvement chaotique, désordonné, partant au petit bonheur et se continuant de même ; je la conçois moins encore en dehors d’un plan étudié. Un plan discuté, conçu, tracé d’avance est utile : il est nécessaire. Mais ce plan ne doit comporter que les lignes essentielles ; il doit rester plastique et souple ; il doit être d’une grande mobilité, laisser la porte ouverte aux initiatives ; il doit s’adapter facilement et rapidement aux changements et retouches que conseillent ou ordonnent les circonstances et les conditions variables de la lutte ; car, excellente en certains cas, telle stratégie révolutionnaire peut être détestable en d’autres.

L’heure de la révolution sociale ne peut être fixée à l’avance par aucun devin ni prophète. C’est comme une traite sans échéance fixe, que le prolétariat tirera sur la bourgeoisie capitaliste et gouvernante, avec mise en demeure de payer. Cette traite ne sera utilement présentée que lorsque le porteur et bénéficiaire de cette traite sera en mesure, en cas de non-paiement, de saisir, d’expulser et d’exproprier le Capital et l’État, débiteurs associés et solidaires. Mais s’il n’est au pouvoir de personne d’assigner à l’échéance de cette traite une date précise, il n’en reste pas moins nécessaire de prévoir cette échéance et d’être en état d’exiger le paiement de cette lettre de change. C’est ainsi que je comprends la préparation de la Révolution.

Cette préparation implique la réunion de trois éléments nécessaires, qui sont : l’éducation, l’organisation et l’action, et il convient d’attacher d’autant plus d’importance à chacun de ces trois éléments et à leur ensemble que le sort de la Révolution sociale – sa défaite ou sa victoire – sera conditionné par la faiblesse ou la vigueur de chacun de ces éléments, et par l’insuffisance ou la force de leur réunion. Pour donner à cette préparation, gage du succès, l’importance décisive qu’elle possède, il serait donc utile de nous arrêter à chacun de ces éléments et d’établir le lien qui les rassemble, sans oublier un seul instant que la révolution sociale doit être anarchiste, sous peine d’être une révolution manquée ; que, conséquemment, anarchiste doit être l’éducation, anarchiste l’organisation et anarchiste l’action, et cela tout de suite, puisque nous sommes, d’ores et déjà, en pleine période de préparation et puisque ce travail préparatoire consiste à hâter l’éclosion de la phase révolutionnaire proprement dite et à assurer à l’Anarchisme, dès son avènement, la plus puissante vitalité et les meilleures conditions de développement.

Mais, à propos de mon étude sur « l’Anarchisme » (voir ce mot), j’ai copieusement insisté sur le rôle de chacun de ces trois éléments et sur le total de conditions favorables que leur ensemble assure, en tant que préparation, au triomphe de la Révolution sociale. Aussi, ne voulant pas me répéter, je renvoie aux pages 73 et suivantes de cette Encyclopédie le lecteur que ces multiples indications ne manqueront pas d’intéresser. Je me borne à ajouter que plus vigoureux et fécond aura été, au cours de la phase préparatoire, l’effort d’éducation, d’organisation et d’action libertaires, plus tôt éclatera la Révolution elle-même, plus brève et moins violente sera l’œuvre de destruction, et plus rapide et plus sûr le travail d’édification d’un milieu social ayant pour fondement la liberté sans autres limites que l’impossible.


La Période transitoire. — La Dictature. — On discute, ou plutôt on ergote à perte de vue, dans les partis socialiste et communiste, sur ce que ces partis qualifient de période transitoire. Les théoriciens et leaders de ces deux courants du socialisme autoritaire entendent par là ce laps de temps indéterminé durant lequel la Révolution, comme ils la conçoivent, étant un fait accompli, il s’agira : d’une part, de repousser les tentatives de retour offensif auxquelles, disent-ils, ne se feront pas faute de se livrer les forces concertées du Capital et de l’État, et, d’autre part, de procéder à la mise sur pied, au développement et à la stabilisation définitive de la nouvelle organisation sociale. Ils font partir cette période transitoire de l’époque à laquelle le mouvement insurrectionnel aura triomphé, et l’étendent jusqu’à celle où le nouveau régime, s’étant débarrassé de ses ennemis intérieurs et extérieurs, s’attellera effectivement à l’instauration d’un milieu social socialiste ou communiste. Ces deux fractions férues de la notion de l’État socialiste vont même jusqu’à préconiser, au lendemain immédiat du triomphe de leur Révolution, un régime de Dictature farouche et absolue, qu’ils ont l’effronterie de baptiser « Dictature du Prolétariat ». Cette dictature, ils ont l’hypocrite impudence d’affirmer qu’elle est indispensable à la sauvegarde de la Révolution et à la défense des conquêtes révolutionnaires. Le tout est de savoir de quelle nature est la marchandise que couvre un tel pavillon.

Eh bien ! Cette marchandise n’est qu’une miteuse pacotille, et la Révolution dont les bénéficiaires de la dictature prétendent sauvegarder les conquêtes, n’est qu’une piètre contrefaçon de la Révolution sociale. Quelle est cette pacotille ? En quoi consistent ces conquêtes révolutionnaires ? Examinons ceci et cela froidement et du point de vue révolutionnaire qui est le nôtre, point de vue dont nul révolutionnaire conscient ne peut contester l’exactitude. Voici :

Grâce à de multiples circonstances convergentes qui ont frappé de discrédit les Pouvoirs établis, fait éclater la malfaisance et l’absurdité du régime capitaliste, provoqué dans les masses populaires une fermentation exceptionnelle, mis à nu l’incapacité des dirigeants ; pour tout dire : créé et révélé publiquement une situation catastrophique, une puissante insurrection a éclaté et, par son ampleur et son extension naturelles, a atteint brusquement les proportions d’une formidable Révolution. Les insurgés ont chassé du pouvoir les Gouvernants militaires et civils ; la force armée a été mise en déroute et les révolutionnaires sont restés maîtres du champ de bataille. Dans ce magnifique sursaut de colère et de révolte, toutes les forces prolétariennes se sont rassemblées et elles ont mis en fuite les Maîtres du jour et leurs défenseurs. Attaquée de toutes parts, prise d’assaut, la forteresse d’où, hier encore, partaient toutes les décisions de résistance et tous les ordres de massacre a dû capituler. Pris de panique, terrorisés, affolés, ceux qui l’occupaient se sont dispersés dans un sauve-qui-peut général et, faits prisonniers, pris comme otages, privés de toutes armes, ceux qui n’ont pas eu le temps de profiter de la débandade générale ont été réduits à l’impuissance.

Dans sa juste fureur, la masse révolutionnaire est résolue à mettre le feu aux quatre coins de cette forteresse maudite, centre et siège de toutes les Autorités : politiques, économiques et morales. Quand cette citadelle, devenue la proie des flammes vengeresses, aura été détruite de fond en comble, quand il n’en restera plus rien, la route, si longtemps obstruée, deviendra libre et, maître enfin de ses destinées, le prolétariat, dans un élan irrésistible d’enthousiasme, confiant en l’étroite union qui lui a valu la délivrance, restant solidement uni et solidaire, organisera, en hâte, pour répondre aux nécessités qui ne peuvent attendre, la vie égalitaire et fraternelle qu’ont entrevue les libertaires et à laquelle, par leur propagande active, persévérante et passionnée, ils ont préparé les esprits et les cœurs.

Mais cette radieuse perspective ne fait pas l’affaire des chefs que les partis politiques se sont donnés. Ces messieurs ont-ils écrit tant d’articles, prononcé tant de discours, bâti des philosophies et des systèmes d’une solidité qu’ils proclamaient scientifique et qu’ils disaient à toute épreuve ; se sont-ils poussés au Parlement et installés aux postes les plus avantageux, ont-ils acquis une notoriété si brillante ; bref, se sont-ils donné tant de mal, ont-ils pris tant de peine, se sont-ils imposé de si lourds sacrifices, ont-ils travaillé si inlassablement à soustraire les travailleurs à l’influence des mauvais bergers de la bourgeoisie et à les ranger sous leur propre houlette, ont-ils fait tout cela pour que, tout d’un coup, s’écroule le rêve de domination qui les hante depuis si longtemps ? Pour que de cette victoire qu’ils ont si fervemment préparée et dont ils ont attendu l’heure avec tant d’impatience, il ne leur reste personnellement aucun profit ?

Va-t-on se passer des conseils de sagesse (ou de lâcheté) qu’ils ont si généreusement prodigués, dans les jours les plus difficiles, au troupeau de fidèles qu’ils avaient embrigadés et qui, naguère encore, les suivaient aveuglément et leur obéissaient passivement, en application de cette discipline dont ils déclaraient sentencieusement qu’elle est la principale force des partis, tout comme les militaires professionnels affirment qu’elle est celle des Armées ?

Non et non ! Cela n’est pas possible.

Vite, les chefs et les sous-chefs se réunissent… pour aviser, étudier la situation et arrêter les mesures nécessaires. Ils se gardent bien de se faire les uns aux autres l’aveu des ambitions qui les rongent ; ils dissimulent de leur mieux la soif de domination qui les dévore. Tous ceux qui, au cours des années précédentes, se sont spécialisés : qui dans l’Agriculture, qui dans les Affaires étrangères, qui dans les Finances, qui dans l’Administration intérieure, qui dans l’Instruction publique, qui dans la Justice, qui dans la Guerre, la Marine ou l’Aviation, qui dans les Travaux publics ou les Postes, qui dans les Beaux-arts, le Commerce et l’Industrie, l’Hygiène et la Santé, le Travail ou toute autre branche de la vie nationale, font valoir leur compétences, attirent l’attention de leurs collègues sur les services qu’ils pourraient rendre ; chacun insiste sur la gravité des circonstances, sur l’urgence et la nécessité de parer aux exigences immédiates, de rétablir l’ordre, de rassurer les camarades, d’inspirer confiance à tous. Et les grandes périodes oratoires ronflent à qui mieux mieux. Chacun estime que l’heure est venue de prendre les plus écrasantes responsabilités ; et la main sur le cœur, des trémolos dans la voix, l’œil étincelant de la flamme du plus pur dévouement, chaque spécialiste se déclare prêt à sacrifier son repos, sa santé et jusqu’à son existence, pour défendre, au poste qui lui sera imposé par la confiance de ses amis, les intérêts sacrés de cette Révolution que le Peuple admirable a signée de son sang !

Tous sont, en outre, pénétrés de ce sentiment profond de leur supériorité que l’habitude de parler et d’agir en chefs écoutés et obéis a introduit et graduellement développé en leurs personnes ; ils sont, au surplus, à tel point convaincus que les masses sont incapables de se diriger elles-mêmes, de discerner la voie qu’il faut suivre, d’adopter des décisions raisonnables et d’y conformer sagement leur conduite, qu’ils en viennent insensiblement à se convaincre les uns les autres qu’ils ont le devoir de se constituer en une sorte de gouvernement provisoire, investi des pouvoirs les plus étendus.

Cette proposition est adoptée à l’unanimité. Le Gouvernement provisoire, dit « de défense révolutionnaire », se constitue par une répartition des attributions et des pouvoirs de nature à satisfaire toutes les ambitions et convoitises. Il s’agit, maintenant et sans perdre une minute, de porter cette grande nouvelle à la connaissance de tous. La nuit a suffi à l’accomplissement de tant de besognes. Le lendemain, les murs de la Capitale sont tapissés d’affiches annonçant, en formes lyriques, que les hommes les plus intelligents, les plus consciencieux, les plus probes, les plus compétents, ceux qui, par toute une vie consacrée à la défense des humbles, à l’éducation et à l’entraînement des classes laborieuses, en vue de l’instauration d’une société d’hommes égaux et libres, ont su mériter la confiance du peuple, ont consenti, à la requête des organisations révolutionnaires les plus puissantes, à assumer les lourdes responsabilités et les charges écrasantes du Pouvoir.

Cette proclamation ne manque pas d’affirmer que ce pouvoir sera doux à l’égard des bons, c’est-à-dire de ceux qui ont contribué à la victoire et seconderont l’effort du Gouvernement, mais qu’il usera des sanctions les plus sévères contre les méchants, c’est-à-dire contre tous ceux qui tenteraient de combattre, d’entraver ou de compromettre les conquêtes révolutionnaires. Elle déclare, enfin, de la façon la plus expresse, que le gouvernement provisoire limitera strictement sa durée à celle de la période transitoire.

Des avions, des automobiles, des trains rapides, lancés dans toutes les directions, le télégraphe, le téléphone et la T. S. F., fiévreusement utilisés, propagent cette information jusqu’aux plus modestes bourgades de la province.

Eh bien ! C’est à ce moment précis que se joue le destin de la Révolution victorieuse : si la population insurgée ne réagit pas incontinent, si elle n’a pas, sur l’heure, le sentiment que la constitution de ce Gouvernement provisoire équivaut à l’étouffement de la Révolution, si elle n’a pas immédiatement la conviction que ce Gouvernement, s’armant d’un pouvoir sans limite, va se transformer en une Dictature et que cette Dictature, c’est la confiscation, au profit exclusif des Dictateurs et de leur Parti, des Conquêtes révolutionnaires, la victoire des insurgés se trouve ipso facto pratiquement annulée. Si l’indignation des éléments véritablement révolutionnaires ne se traduit pas, à l’instant même, par une reprise du soulèvement populaire insurrectionnel, si ce soulèvement n’atteint pas la puissance d’une vague de fond brisant l’Autorité nouvelle, la Révolution est mortellement blessée et ne tarde pas à expirer, égorgée par la perfidie, l’orgueil et l’esprit de domination de ceux-là mêmes qui se proclament ses défenseurs.

Le moindre répit accordé aux nouveaux Maîtres leur permet de rétablir le fonctionnement des leviers de commande dont leurs prédécesseurs avaient été dépossédés et de s’en emparer, de remettre en action toute la mécanique gouvernementale, d’installer leurs créatures à la tête de tous les services de direction, de s’entourer d’une nuée de bureaucrates et d’une armée de fonctionnaires, de ressusciter la Magistrature, l’Armée et la Police que la Révolution avait écartelées, d’asseoir leur pouvoir sur le concours intéressé des uns, sur la servilité des autres et sur l’indifférence du plus grand nombre.

Une fois établie, la Dictature se fait de plus en plus intolérante et répressive ; elle égale en abus de pouvoir, en arbitraire et en férocité les régimes les plus abhorrés. Jamais les profiteurs de la Dictature – des Maîtres comme les autres, et parfois pires – ne reconnaîtront leur inutilité, encore moins leur malfaisance ; jamais, ils n’avoueront que « la période transitoire » est parvenue à son terme et que, ainsi, la mission qu’ils s’étaient donnée étant accomplie, leur rôle a cessé d’être nécessaire. Comme les Maîtres et les Chefs de tous les temps et de tous les lieux, ils se croient toujours nécessaires, ils ne jugent jamais arrivé le moment d’abdiquer, d’abandonner le pouvoir auquel leur despotisme, leur vanité et leurs appétits se raccrochent désespérément… Et il faut une nouvelle révolution pour leur faire lâcher prise.

Le programme des partis politiques, qui s’affublent de l’étiquette socialiste ou communiste, consiste à exproprier politiquement et économiquement la classe capitaliste. Chasser la Bourgeoisie du Gouvernement et s’y installer en son lieu et place : voilà ce qu’ils entendent par l’expropriation politique de la Classe capitaliste. S’emparer des richesses de toute nature que cette classe détient et, cette confiscation faite, étatiser la propriété, la déclarer nationale et en confier la gérance à l’État, leur État : voilà ce qu’ils entendent par l’expropriation économique de la bourgeoisie. Voilà leur Révolution !

Un tel concept de la Révolution conduit, par une pente naturelle, à la notion de la période dite « transitoire » ; et si on admet que, pour réduire au minimum la durée de cette « période transitoire », un Gouvernement fort, une Autorité intransigeante est indispensable, on est, par une pente non moins naturelle, amené à la notion de Dictature.

Seulement, ce concept de la Révolution n’est pas le nôtre. Il correspond à l’idée d’une Révolution politico-économique, mais pas à l’idée que nous nous faisons, de ce que sera, de ce que devra être, sous peine d’aboutir à un fiasco, la Révolution sociale, la nôtre, celle hors de laquelle l’Histoire n’enregistrera désormais aucune Révolution véritable.


La fameuse période transitoire n’est autre chose que la période préparatoire. — Les Anarchistes ne nient pas l’existence d’une période transitoire ; ils se montreraient dépourvus de tout jugement s’ils pensaient que, inopinément, sans transition, et, pour ainsi parler, du jour au lendemain, le Communisme libertaire va effectivement se substituer au Capitalisme et à l’État.

En matière de Révolution, on prête aux Anarchistes – si le proverbe est vrai, faut-il que nous soyons riches pour qu’on nous prête tant de choses ! – je ne sais quelle conception romantique, vieillotte et saugrenue. J’ai rencontré, par centaines, des gens qui, à brûle-pourpoint, m’ont posé cette ébouriffante question : « Si la révolution éclatait du soir au lendemain, que feriez-vous ? » Et il fallait voir sur quel air et de quel ton cette « colle » m’était poussée !

Eh bien, je ne réponds pas à une question aussi absurde. Oui, absurde est cette question, quand elle s’adresse à des anarchistes. Ah ! Je conçois qu’on la pose à des socialistes ou à des communistes. Pour eux, il suffit qu’ils s’emparent du pouvoir, qu’ils s’y installent, qu’ils y restent, et la révolution est un fait accompli : il n’y a plus qu’à instaurer la dictature pour défendre et stabiliser le nouvel État.

Mais, le lendemain, il y a, comme par le passé, des gouvernants et des gouvernés, des dictateurs en exercice, et une masse d’esclaves, des en haut et des en bas, des grassement rétribués et des maigrement payés, des fonctionnaires en foule, des bureaucrates en quantité, une multitude de « mouches du coche » qui bourdonnent et s’agitent d’autant plus qu’elles produisent moins ; il y a un État, avec ses lois, ses tribunaux et ses prisons, avec ses juges, ses gendarmes, ses diplomates, ses politiciens et ses soldats. Les bergers qui se repaissent de la chair et s’enrichissent de la laine du prolétariat troupeau ne sont pas les mêmes, c’est exact ; mais le troupeau n’en continue pas moins à être tondu et dévoré. Au fond, rien n’est changé, hormis l’étiquette et la couleur : témoins la Russie où le tsar s’appelle X…, Y… ou Z…, et les ministres commissaires du peuple, où les mouchards et les soldats sont rouges, où les agioteurs font leur beurre, où quelques-uns mangent plus qu’à leur faim, tandis que l’innombrable multitude des ouvriers et des paysans se serre la ceinture. Il n’est pas douteux qu’une révolution ( ?) de ce calibre peut éclater du soir au lendemain, par un simple coup de force adroitement préparé et heureusement exécuté.

Mais qu’y a-t-il de commun – qu’on nous la dise – entre ce changement d’étiquette ou de couleur et la Révolution sociale ? Sur l’étiquette que porte le flacon, je lis bien : « État ouvrier et paysan ; dictature prolétarienne ; gouvernement des soviets. » Je vois bien encore que l’étiquette et le flacon sont de couleur rouge ; mais le liquide contenu dans le flacon n’a pas changé et c’est toujours le breuvage empoisonné de servitude, de misère et de mensonge qui en sort.

J’entends bien proclamer avec obstination que, dans ce pays immense, la Dictature bolcheviste poursuit l’édification du Communisme et l’affranchissement des cent cinquante millions d’ouvriers et de paysans qui peuplent ce gigantesque territoire ; mais je sais que l’abolition du régime patronal et la suppression du salariat, qui sont l’a, b, c de toute mise en pratique du communisme, y sont encore à l’état de perspective et de promesse ; je sais que la prostitution et la mendicité, négation de tout milieu social en voie de réalisation communiste, sont des maux qui n’en ont pas été chassés ; je sais que les places les plus avantageuses, les situations privilégiées et les travaux les plus agréables et les moins pénibles sont accaparés par les membres du Parti Communiste. Je sais que quiconque s’écarte – si peu que ce soit – de la ligne tracée par la pseudo dictature du Prolétariat, est traité en criminel, en pestiféré. (Voir, plus loin, l’article de Voline sur la Révolution russe.) Je sais que les masses paysannes et ouvrières sont, là-bas, astreintes par la trique dictatoriale au travail forcé et condamnées aux privations les plus pénibles. Ce serait ça… la Révolution ?… Ça, l’édification du Communisme ?…

Notre révolution à nous bouleversera de fond en comble toute l’actuelle structure politique, économique et morale, et, sur cet effondrement, elle instaurera un milieu social qui assurera à chaque individu le maximum de bien-être et de liberté. Enfoncez-vous bien cette déclaration dans la tête ; pesez-en successivement et sans vous presser chaque terme ; suivez l’enchaînement rigoureux de la pensée exprimée, et vous saisirez tout le programme libertaire.

Voilà quelque quarante ans (1894) que j’ai écrit ces lignes dans mon volume d’essai de philosophie libertaire : « La Douleur universelle ». « Bien-être et Liberté ! » : Telle a été, hier, la devise des anarchistes ; telle est celle des libertaires d’aujourd’hui ; et, on peut hardiment le dire, telle sera celle des anarchistes de demain. Bien-être, par la suppression du Capitalisme, et Liberté par l’abolition de l’État.

« Bien-être et Liberté » assurés le plus largement possible à chaque individu, voilà le but constant vers lequel ont tendu et tendront, de toute leur volonté, les anarchistes de tous les temps. Une fois ouverte devant chaque individu, c’est-à-dire devant tous les êtres humains sans aucune exception, la voie qui conduit à un bien-être sans cesse accru et à une liberté toujours plus complète, la poussée se produira, la marche en avant suivra son cours aussi rapidement et aussi loin – donc toujours plus loin et sans arrêt — que le progrès indéfini.

Mais il est indispensable que, avant tout, la voie soit ouverte et, pour qu’elle le soit, il faut briser les obstacles qui l’obstruent. Ces obstacles sont, nous le savons, les obstacles de nature politique que rassemble l’État et les obstacles de nature économique que réunit le Capitalisme. Ces deux groupes d’obstacles ne peuvent être écartés que par l’effort victorieux des masses opprimées par l’État, et exploitées par le Capitalisme. Briser, détruire à jamais ces obstacles, c’est là, au premier chef, l’œuvre révolutionnaire ; mieux : c’est la Révolution même.

Un tel résultat — imbécile qui ne le conçoit — présuppose une période préparatoire dont nul ne peut fixer la durée, mais dont il est raisonnable de prévoir qu’elle embrassera un certain temps. Quand, d’une part, le gâchis politique, l’incohérence économique et les débordements scandaleux des classes dirigeantes auront mis le comble à l’indignation populaire ; quand, d’autre part, l’éducation des travailleurs aura porté leur compréhension au point où ils auront conscience et de l’incapacité de la classe bourgeoise et de la capacité de la classe ouvrière ; quand le prolétariat aura renforcé son organisation, multiplié et fortifié ses groupements de combat ; quand, enfin, il se sera entraîné à l’action par une série de luttes : grèves, émeutes, agitations de toute nature allant, en certains cas, jusqu’à l’insurrection ; alors, il suffira de la goutte d’eau qui fait déborder la coupe pour que la révolution éclate.

La voilà la véritable « période transitoire » . Elle n’e autre que la période préparatoire ; elle commence au moment où l’État et le Capitalisme, ayant atteint, dans leur marche évolutive, leur apogée, entrent dans la phase du déclin, s’affaiblissent graduellement, non seulement par le fléchissement auquel est soumis tout mécanisme atteint par l’usure, mais encore par suite du développement progressif des germes de mort qui l’envahissent, tandis que parallèlement, synchroniquement, s’élaborent et se fortifient les formes enbryonnnires du nouvel organisme social.

Qui oserait soutenir que, en ce qui concerne le Capitalisme et l’État, cette phase du déclin n’est, pas d’pres et déjà ouverte ? La crise sans précédent et sans égale que traverse le monde contemporain, crise politique, économique, intellectuelle et morale, crise qui atteint les sources de vie et paralyse les activités les plus nécessaires, crise qui s’étend au monde entier et frappe plus gravement que les autres les pays où le Capitalisme est le plus développé et l’État le plus solidement assis ; cette crise ne porte-t-elle pas en elle la révélation d’un monde vieux, quelque peu caduc déjà et qui marche à grands pas vers sa fin ? De cette crise elle-même, des traits spéciaux qui la caractérisent, des ravages qu’elle exerce, des misères qu’elle engendre, des contradictions aussi absurdes que criminelles dont elle porte la marque, du renversement de la table des valeurs qu’elle détermine, des paniques qu’elle suscite, des faillites qu’elle entraîne, des ruines qu’elle provoque, de la débâcle générale qui en est la suite, que n’a-t-on pas déjà dit et que ne dira-t-on pas encore ? Les finances des États les plus puissants et justement considérés comme les plus gorgés de richesses sont sur la pente de la banqueroute, le gâchis politique est porté à son comble, les monarchies s’écroulent, les républiques chancellent, le fascisme, triomphant ici et là, promène un peu partout son masque hideux de terrorisme sanguinaire ; le régime bancaire, industriel et commercial est menacé d’effondrement ; des millions et des millions de sans-travail, spectres blêmes et amaigris errent en bandes affamées ; partout et en tout s’avèrent, odieuses, intolérables, les conséquences d’une situation politique, économique, intellectuelle et morale de jour en jour plus catastrophique. L’humanité est aux bords du gouffre.

Telle est, actuellement, la situation que j’aurais pu, sans tomber dans l’exagération, dramatiser bien davantage ; tel est le stade auquel sont parvenus, en 1933, le Capitalisme et l’État. Cette situation ne peut se prolonger bien longtemps et, dans son ensemble, elle pose, en termes sans ambages un problème qui exige une solution à court terme. La phase dans laquelle nous nous trouvons ne peut être de longue durée. Le problème appelle, de toute urgence, une solution ; cette solution ne peut être raisonnablement et humainement qu’une transformation sociale ; cette transformation ne peut sortir que de la Révolution sociale. N’ai-je pas, en conséquence, raison de dire que la période transitoire a commencé, que nous y sommes en plein, que cette période transitoire n’est, en réalité, pas autre chose que la période préparatoire ?

« La période transitoire », c’est, en fait, une habile mais malhonnête invention imaginée par les incorrigibles partisans du principe d’Autorité qui ambitionnent, et pour cause, de maintenir ce principe au lendemain d’un mouvement révolutionnaire vainqueur. Placer cette période transitoire, ainsi que nous le faisons et avons raison de le faire, avant la Révolution sociale, c’est enlever à ces pseudo-révolutionnaires toute chance de confisquer à leur profit cette Révolution. L’unique moyen de conserver cette, chance consiste, pour ces escamoteurs, à situer la période mensongèrement appelée transitoire après la Révolution victorieuse. Il m’a paru nécessaire de démasquer cette manœuvre. Voilà qui est fait.

Notre Révolution. — La Révolution sociale que les libertaires ont en vue et à la préparation de laquelle ils consacrent le meilleur d’eux-mêmes sera précédée, je l’ai déjà dit, d’une période plus ou moins longue de gestation et son déclenchement ne se produira que lorsque les conditions suivantes seront réunies. Il faudra, avant tout, qu’un ensemble d’événements et un concours de circonstances créent une situation révolutionnaire. Je ne commettrai pas l’imprudence de prédire en quoi consisteront ce concours de circonstances et cet ensemble d’événements. Il se peut que ce soit un vaste mouvement de grève entraînant rapidement dans son orbite un nombre de plus en plus élevé de corporations et de grévistes et atteignant d’une façon effective les proportions d’une grève générale insurrectionnelle et expropriatrice jetant sur le pavé une multitude de travailleurs. Il se peut que ce soit une menace de mobilisation générale en vue d’une guerre imminente particulièrement impopulaire. Il se peut que ce soit une crise économique provoquant, de couche en couche, un malaise général, une inquiétude profonde et un mécontentement de plus en plus vif. Il se peut que ce soit un régime fiscal par trop manifestement inique, un gros scandale administratif ou judiciaire, une décision parlementaire heurtant violemment le sentiment public, un abus de pouvoir gouvernemental récoltant la conscience populaire. Toutes ces circonstances sont susceptibles d’allumer l’incendie et d’en faire, en un rien de temps, un brasier immense et ardent, pour peu que l’étincelle tombe sur une matière saturée de produits inflammables.

Il faudra, ensuite, que la situation générale soit à ce point grave et inextricable, qu’elle engage si profondément la responsabilité du régime social et qu’elle démontre si clairement l’incapacité des Pouvoirs publics à rétablir l’équilibre, a remédier au mal, à conjurer la catastrophe, que le peuple finisse par perdre toute confiance dans ceux qui le gouvernent.

Il faudra, enfin, la situation étant révolutionnaire, qu’il existe, dans les masses populaires, un esprit de révolte et une fermentation révolutionnaire suffisamment prononcés, pour qu’une minorité consciente, active, àclairée, et en contact avec ces masses, ait la possibilité de soulever celles-ci, à la façon du levain qui soulève la pâte.

Ajoutons à ces considérations primordiales :

a) Une rupture de plus en plus marquée dans l’équilibre politique, économique et moral du régime capitaliste ;

b) Une propagande active et persévérante, stimulant l’éducation révolutionnaire des travailleurs ;

c) Une organisation solide, puissante, capable de relier, à l’heure fixée par la gravité des circonstances, toutes les forces de révoltes constituées par des groupements nombreux et énergiques ;

d) Un prolétariat entraîné à l’action décisive par une série de troubles, d’agitations, de grèves, d’émeutes, d’insurrections.

Ces conditions étant réunies, on peut être certain qu’une révolution, éclatant à la laveur d’un de ces événements qui soulèvent, entraînent, passionnent les foules et les précipitent instinctivement, en une ruée tumultueuse, contre le régime qu’elles veulent renverser, ne s’arrêtera pas à mi-chemin. Ce mouvement, dans lequel les anarchistes auront été les premiers à se jeter avec la rapidité, l’élan, la résolution et la vaillance qu’on ne saurait leur contester, et dont ils continueront à être les animateurs, ira jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la victoire.

Cette phase plus ou moins longue du drame révolutionnaire en sera le point culminant et décisif. Elle ne prendra fin que lorsque le souffle pur et régénérateur de la révolution libertaire aura emporté toutes les institutions de despotisme, de vol, de déchéance intellectuelle et de pourriture morale qui sont à la base de tout régime social s’inspirant du principe d’autorité.

Cette révolution portera dans ses flancs tous les germes en développement du monde nouveau, qu’elle enfantera dans l’affolement apeuré des privilégiés et dans l’allégresse et l’enthousiasme des déshérités. Les anarchistes veilleront à ce que ce ne soit pas un avortement.

Ils sauront mettre à pront les rudes enseignements que comportent les mouvements révolutionnaires enregistrés par l’histoire. Ils demeureront, aussi longtemps qu’il le faudra, en état de permanente insurrection contre les tentatives de restauration autoritaire : politique, économique ou morale. Ils ne confieront à aucun pouvoir la sauvegarde des conquêtes révolutionnaires. Ils appelleront à la défense de ces conquêtes, contre toute dictature, la foule enfin libérée des esclaves.

Toutefois, demeurant, après la tourmente révolutionnaire comme avant et pendant celle-ci, les ennemis irréductibles du principe d’Autorité et de ses néfastes conséquences, ils se borneront à être les conseillers, les animateurs et les guides de la classe ouvrière. Ils orienteront et soutiendront les premiers pas de cette multitude dans la voie définitivement ouverte de l’organisation libre de la vie sociale.

Je résume et précise brièvement ma pensée sur ce point : en période révolutionnaire, les libertaires auront à détruire, à empêcher et à reconstruire. Ils devront faire tout ce qui dépendra d’eux pour que ces trois tâches soient entreprises, se succèdent, s’enchaînent et soient accomplies dans le laps de temps le plus court. Ils consacreront le plein de leurs efforts :

A détruire. Détruire quoi ? — J’aime à espérer que personne ne me fera l’injure de penser que j’entends par là la destruction des immeubles, des machines, des produits de toutes sortes, des chefs-d’œuvre entassés dans les bibliothèques, des trésors artistiques qui ornent les musées, de cette fabuleuse accumulation de richesses due au labeur opiniâtre des générations passées et présentes. La Révolution sur les ruines, alors ? Tandis que notre Révolution doit avoir pour résultat de restituer à La communauté humaine le magnifique patrimoine que son travail séculaire a institué et que les tyrans et les rapaces lui ont volé. Ce serait une folie et un crime de détruire ce patrimoine. Et puis détruire, les immeubles, ce serait priver la population des habitations dont elle aura besoin pour se loger, des lits, des meubles et des ustensiles qui lui seront nécessaires. Détruire les machines, briser ces ouvriers métalliques dont la mission sera, la Révolution faite, de supprimer presque totalement l’effort pénible des humains tout en multipliant à l’infini leur capacité de production, ce serait une monstrueuse stupidité. Détruire les produits de toutes espèces entassés dans les magasins et les réserves, alors que les besoins d’alimentation, de vêtement, etc… ne peuvent être satisfaits qu’à l’aide de ces innombrables produits, ce serait une inexplicable idiotie. Non. Toutes ces richesses devront être, au contraire, précieusement conservées et, dans toute la mesure du possible, soigneusement mises à l’abri ne toute destruction.

Mais détruire, et de fond en comble, sans la moindre hésitation ni restriction, toutes les abominables institutions qui, depuis des temps immémoriaux, ont fait le malheur des hommes : Propriété, État, Parlement, Armée, Magistrature, Police, Religion, Morale imposée ; toutes choses qui n’ont pris naissance et n’ont vécu qu’à la faveur du principe d’Autorité, fauteur des mensonges, des erreurs, des croyances absurdes, des préjugés, des lâchetés, des fourberies, des cruautés, des injustices, des inégalités, des haines qui ont fait de la Terre une planète constamment arrosée de larmes et de sang. Telle est la destruction à opérer.

A empêcher. Empêcher quoi ? — Empêcher, par tous les moyens et coûte que coûte, que le principe d’Autorité, que la Révolution sociale aura pour fin d’abattre, puisse se survivre ou renaître sous une forme nouvelle, ou une appellation inédite. Malheur à toute Révolution sociale qui, dans cette voie, n’irait pas jusqu’au bout de la route à parcourir ! Elle aura, dans ce cas, travaillé en vain. Aucune des Révolutions du passé n’a pleinement atteint le but qu’elle se proposait, parce que (je l’ai déjà dit, mais il y a des vérités qu’on ne répète jamais trop) toutes ne se sont attaquées qu’à une partie du mal qu’il fallait tuer totalement ; et, sous des formes nouvelles, insoupçonnées et imprévues, le mal a reparu. Victorieuse, s’étant assoupie à l’ombre de ses lauriers, confiante en sa victoire qu’elle avait cru définitive, la Révolution s’est réveillée prisonnière et vaincue : le mal qu’elle croyait avoir tué ne l’avait pas été ; grièvement blessé, il avait pansé ses blessures et il était insensiblement revenir à la vie : arbre, dont la Révolution avait coupé les branches et abattu le tronc, mais dont elle avait épargné les racines ; incendie, dont les insurgés avaient éteint les flammes, sans en éteindre complètement le foyer, sans inonder les cendres encore brûlantes ; mal, dont les révolutionnaires avaient combattu les manifestations extérieures sans en extraire le germe intérieur ; hydre de Lerne, dont le Peuple-Hercule avait coupé six têtes, mais négligé de couper la septième. Les racines de l’arbre qu’on voulait abattre n’ayant pas été extirpées, l’arbre a repoussé. Le foyer de l’incendie n’ayant pas été complètement éteint, les cendres encore brûlantes n’ayant été ni dispersées, ni noyées sous des torrents d’eau, l’incendie s’est rallumé ; le mal-autorité qui rongeait le corps social n’ayant été combattu que dans ses manifestations externes et visibles, mais le virus du mal n’ayant pas été arraché, le mal a recommencé et produit les mêmes ravages. C’est l’histoire de toutes les Révolutions qui ont secoué le monde et dont les résultats ont été annihilés par la suite.

La Révolution sociale, quelle que soit l’époque à laquelle elle éclatera, trouvera sur sa route de redoutables adversaires. Ces ennemis seront d’autant plus dangereux qu’ils se mêleront plus ou moins à la bataille (si ce n’est dans la personne de leurs chefs, du moins dans celles des militants). La vigilance des anarchistes ne devra pas so relâcher un seul moment. Si le mouvement révolutionnaire est vaincu, rien à craindre des manœuvres des chefs socialistes ou communistes. Mais si la Révolution l’emporte, attention ! L’action des anarchistes, des anarcho-syndicalistes, de tous ceux qui travaillent sincèrement et de tout cœur à la Révolution sociale, sera de surveiller jalousement, dans ce cas, les agissements des dits chefs, de dénoncer hardiment leurs manigances, de combattre intrépidement leur manège, de soulever contre leurs artifices la masse des insurgés, afin d’opposer à l’accomplissement de leurs criminels desseins une barrière infranchissable et d’empêcher ainsi toute survivance autoritaire, c’est-à-dire tout gouvernement provisoire, toute résurrection de l’État.

Voilà ce que j’entends par ce terme : « empêcher ».

A reconstruire. Ce mot est suffisamment clair et expressif pour que je me dispense de longues explications. Reconstruire, c’est la conséquence et la suite de détruire et empêcher. L’Autorité étant détruite, toute restauration du Capitalisme et de l’État étant empêchée, il est évident qu’il faudra reconstruire. Et cette reconstruction devra suivre d’aussi près que possible la destruction. L’œuvre positive devra succéder pour ainsi dire sans interruption à l’œuvre négative. Reconstruire immédiatement, ce sera une nécessité parce que la vie collective ne peut pas plus que la vie individuelle subir d’interruption prolongée, l’organisme social ayant à toute heure des fonctions à remplir et des besoins à satisfaire au même titre et pour les mêmes raisons que l’organisme individuel.

L’ensemble de ces besoins se résume en un mot : consommer ; mais comme on ne peut consommer que ce qui a été au préalable produit, on ne peut qu’associer ces deux actions pratiquement inséparables : produire et consommer. De savantes théories, d’ingénieux systèmes se sont attachés à préciser de quelle façon, dans quelles conditions et par quels moyens la production librement organisée et obtenue s’équilibrera et même dépassera la somme des besoins à satisfaire. Extrêmement complexe en apparence, ce problème apparaît, en réalité d’une solution simple et facile, quand on l’examine de près, la Révolution ayant totalement métamorphosé l’organisation du travail. Quant à la répartition des produits, le droit de chacun à la vie étant reconnu, respecté et pratiqué, il est plus simple encore et plus aisé de l’organiser et de l’assurer : équitable et fraternelle. La mise en train d’un monde entièrement nouveau et l’établissement de rapports individuels et de relations collectives en accord avec le principe de liberté donnant naissance à des conditions de vie opposées aux précédentes, provoqueront les tâtonnements, les essais, les échanges de vue qu’on devine. On ne rompt pas avec de vieilles coutumes et on n’en contracte pas de nouvelles sans éprouver quelques inquiétudes et difficultés. Timidité, habitude d’attendre des ordres, crainte de gaffer maladroitement et de faire rire de soi, il y aura à lutter contre bien des choses avant d’en arriver au fonctionnement régulier, méthodique, ordonné, normal d’un agencement social inaccoutumé. (Voir Anarchie, Travail.)

L’important sera de familiariser, aussi promptement que possible, les populations ayant brisé leurs chaînes avec les exigences de l’heure qui passe et les possibilités d’y faire face. Les anarchistes se dépenseront sans compter dans ce but.

Sur ce terrain, la tâche sera rendue relativement facile par les groupements et associations qui existent d’ores et déjà et qui vont se multipliant et s’élargissant de façon continue, en fonction même des besoins qui progressent. S’étendant aujourd’hui même à la plupart des manifestations de la vie en société, ces associations ont, depuis longtemps déjà, dépassé le cercle des besoins matériels ; elles embrassent la presque totalité des besoins intellectuels et moraux que ressent l’homme du xxe siècle. Elles brisent de plus en plus les limites locales, régionales et nationales et s’organisent internationalement.

Le sort de ces associations reste entre les mains de leurs membres ; le pacte sur lequel repose chacune d’elles est établi par les intéressés eux-mêmes. Leur développement se règle sur la libre volonté de leurs adhérents et n’est Conditionné que par la nécessité de leur extension. L’étude impartiale et rationnelle de ce vaste mouvement associationniste nous donne un aperçu suffisant du rôle qu’il est appelé à jouer dans un milieu social libertaire qui, dès les premiers jours de son avènement, saura utiliser, pour la bonne marche de la Société nouvelle, les associations existantes, telles que : les syndicats de producteurs, les coopératives de consommateurs, les sociétés nationales et internationales d’enseignement, d’hygiène, d’urbanisme, d’études scientifiques, de travaux artistiques, de tourisme, de sport, de musique, de gymnastique, etc…

Débarrassées des servitudes qui leur sont actuellement imposées par les difficultés financières, juridiques et nationales, ces associations seront tout naturellement indiquées pour jeter les bases d’une entente facile et d’une organisation pratique correspondantes à la satisfaction de tous les besoins de l’individu et de la collectivité. Dans « Mon Communisme » (Le bonheur universel) j’ai minutieusement décrit comment je conçois, pratiquement, la reconstruction sociale dont je parle ici. J’engage le lecteur que ce problème intéresse, à consulter ce volume de 400 pages uniquement consacré à cet exposé.

Conclusion. — Toute frémissante encore de la bataille à peine terminée et couronnée par la victoire, la foule ne marchandera pas sa confiance aux vaillants compagnons qui, par la hardiesse de leurs initiatives, par l’intrépidité de leur action et l’exemple de leur désintéressement, auront été les meilleurs ouvriers de cette victoire. Sachant clairement ce qu’ils veulent à tout prix et, mieux encore, ce qu’ils ne veulent à aucun prix, les anarchistes mettront à profit cette confiance dont ils se seront montrés dignes, pour opposer à toute tentative de domination politique ou d’exploitation économique un front de bataille solide, invincible. Leur tâche ne s’arrêtera pas là. Elle consistera encore à éviter les déviations et les fausses manœuvres ; elle s’appliquera surtout à rendre immédiatement tangibles les avantages qu’une véritable Révolution doit mettre à la disposition de tous.

Les anarchistes s’emploieront avec ardeur à inspirer et à seconder vigoureusement les efforts des masses travailleuses cherchant en elles-mêmes et trouvant dans leur puissance créatrice, dans leurs aptitudes naturelles alliées à leur expérience, les formes supérieures de la production fraternelle et de la répartition équitable des richesses dont le Travail est la source unique. La vigilance des compagnons ne se relâchera que lorsque toutes les institutions de brigandage et d’oppression auront été totalement anéanties ; elle ne se ralentira que lorsque l’amour et la pratique de la vie libre auront si fortement saturé l’Homme nouveau, que tout retour offensif des conspirations autoritaires sera frappé d’impuissance.

Quand les masses ouvrières et paysannes auront pris en main leurs propres destinées, quand, en possession de leur auto-direction, elles auront acquis la maîtrise de leurs mouvements, de leurs pensées et de leurs sentiments, elles ne tarderont pas à placer en elles-mêmes cette confiance que de tout temps, les chefs se sont évertués à leur enlever, dans le but d’exploiter à leur profit la croyance des foules abusées en la nécessité des Providences et des Sauveurs.

Alors, grâce à l’entente libre, grâce à l’accord fraternel que les Maîtres ne pourront plus troubler, grâce enfin à l’esprit de solidarité qui surgira naturellement de la disparition des classes et de la réconciliation des intérêts individuels, s’édifiera une structure sociale toujours plus belle, plus spacieuse, plus aérée et plus lumineuse, où chacun s’installera selon ses convenances et dans laquelle tous les humains goûteront les charmes de la paix, la douceur du bien-être, les joies de la culture et les incomparables bienfaits de la Liberté. — Sébastien Faure.