L’Encyclopédie/1re édition/PHILOSOPHIE

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PHILOSOPHIE, s. f. Philosophie signifie, suivant son étymologie, l’amour de la sagesse. Ce mot ayant toujours été assez vague, à cause des diverses significations qu’on y a attachées, il faut faire deux choses dans cet article ; 1°. rapporter historiquement l’origine & les différentes acceptions de ce terme ; 2°. en fixer le sens par une bonne définition.

1°. Ce que nous appellons aujourd’hui Philosophie, s’appelloit d’abord sophie ou sagesse ; & l’on sait que les premiers philosophes ont été décorés du titre de sages. Ce nom a été dans les premiers tems ce que le nom de bel esprit est dans le nôtre ; c’est-à-dire qu’il a été prodigué à bien des personnes qui ne méritoient rien moins que ce titre fastueux. C’étoit alors l’enfance de l’esprit humain, & l’on étendoit le nom de sagesse à tous les arts qui exerçoient le génie, ou dont la société retiroit quelque avantage ; mais comme le savoir, l’érudition est la principale culture de l’esprit, & que les sciences étudiées & réduites en pratique appportent bien des commodités au genre humain, la sagesse & l’érudition furent confondues ; & l’on entendit par être versé ou instruit dans la sagesse, posséder l’encyclopédie de ce qui étoit connu dans le siecle où l’on vivoit.

Entre toutes les Sciences, il y en a une qui se distingue par l’excellence de son objet ; c’est celle qui traite de la divinité, qui regle nos idées & nos sentimens à l’égard du premier être, & qui y conforme notre culte. Cette étude étant la sagesse par excellence, a fait donner le nom de sages à ceux qui s’y sont appliqués, c’est-à-dire aux Théologiens & aux Prêtres. L’Ecriture elle-même donne aux prêtres chaldéens le titre de sages, sans doute parce qu’ils se l’arrogeoient, & que c’étoit un usage universellement reçu. C’est ce qui a eu lieu principalement chez les nations qu’on a coutume d’appeller barbares ; il s’en falloit bien pourtant qu’on pût trouver la sagesse chez tous les dépositaires de la religion. Des superstitions ridicules, des mysteres puériles, quelquefois abominables ; des visions & des mensonges destinés à affermir leur autorité & à en imposer à la populace aveugle, voilà à quoi se réduisoit la sagesse des prêtres de ces tems. Les philosophes les plus distingués ont essayé de puiser à cette source : c’étoit le but de leurs voyages, de leur initiation aux mysteres les plus célebres ; mais il s’en sont bientôt dégoûtés, & l’idée de la sagesse n’est demeurée liée à celle de la Théologie que dans l’esprit de ces prêtres orgueilleux & de leurs imbécilles esclaves.

De sublimes génies se livrant donc à leurs méditations, ont voulu déduire des idées & des principes que la nature & la raison fournissent, une sagesse solide, un système certain & appuyé sur des fondemens inebranlables ; mais s’ils ont pu secouer par ce moyen le joug des superstitions vulgaires, le reste de leur entreprise n’a pas eu le même succès. Après avoir détruit, ils n’ont sû édifier, semblables en quelque sorte à ces conquérans, qui ne laissent après eux que des ruines. De-là cette foule d’opinions bisarres & contradictoires, qui a fait douter s’il restoit encore quelque sentiment ridicule, dont aucun philosophe ne se fut avisé. Je ne puis m’empêcher de citer un morceau de M. de Fontenelle, tiré de sa dissertation sur les anciens & sur les modernes, qui revient parfaitement à ce sujet. « Telle est notre condition, dit-il, qu’il ne nous est point permis d’arriver tout-d’un-coup à rien de raisonnable sur quelque matiere que ce soit : il faut avant cela que nous nous égarions long-tems, & que nous passions par diverses sortes d’erreurs, & par divers degrés d’impertinences. Il eût toujours dû être bien facile de s’aviser que tout le jeu de la nature consiste dans les figures & dans les mouvemens des corps ; cependant avant que d’en venir-là, il a fallu essayer des idées de Platon, des nombres de Pythagore, des qualités d’Aristote ; & tout cela ayant été reconnu pour faux, on a été réduit à prendre le vrai système. Je dis qu’on y a été réduit, car en vérité il n’en restoit plus d’autre ; & il semble qu’on s’est défendu de le prendre aussi long-tems qu’on a pû. Nous avons l’obligation aux anciens de nous avoir épuisé la plus grande partie des idées fausses qu’on se pouvoit faire ; il falloit absolument payer à l’erreur & à l’ignorance le tribut qu’ils ont payé, & nous ne devons pas manquer de reconnoissance envers ceux qui nous en ont acquittés. Il en va de même sur diverses matieres, où il y a je ne sai combien de sottises que nous dirions si elles n’avoient pas été dites, & si on ne nous les avoit pas pour ainsi dire enlevées. Cependant il y a encore quelquefois des modernes qui s’en ressaisissent, peut-être parce qu’elles n’ont pas encore été dites autant qu’il le faut ».

Ce seroit ici le lieu de tracer un abrégé des divers sentimens qui ont été en vogue dans la Philosophie ; mais les bornes de nos articles ne le permettent pas. On trouvera l’essentiel des opinions les plus fameuses dans divers autres endroits de ce Dictionnaire, sous les titres auxquels elles se rapportent. Ceux qui veulent étudier la matiere à fond, trouveront abondamment de quoi se satisfaire dans l’excellent ouvrage que M. Brucker a publié d’abord en allemand, & ensuite en latin sous ce titre : Jacobi Bruckeri historia critica Philosophiæ, à mundi incunabulis ad nostram usque ætatem deducta. On peut aussi lire l’histoire de la Philosophie par M. Deslandes.

L’ignorance, la précipitation, l’orgueil, la jalousie, ont enfante des monstres bien flétrissans pour la Philosophie, & qui ont détourné les uns de l’étudier, ou jetté les autres dans un doute universel.

N’outrons pourtant rien. Les travers de l’esprit humain n’ont pas empêché la Philosophie de recevoir des accroissemens considérables, & de tendre à la perfection dont elle est susceptible ici bas. Les anciens ont dit d’excellentes choses, sur-tout sur les devoirs de la morale, & même sur ce que l’homme doit à Dieu ; & s’ils n’ont pû arriver à la belle idée qu’ils se formoient de la sagesse, ils ont au-moins la gloire de l’avoir conçue & d’en avoir tenté l’épreuve. Elle devint donc entre leurs mains une science pratique qui embrassoit les vérités divines & humaines, c’est-à-dire tout ce que l’entendement est capable de découvrir au sujet de la divinité, & tout ce qui peut contribuer au bonheur de la société. Dès qu’ils lui eurent donné une forme systématique, ils se mirent à l’enseigner, & l’on vit naître les écoles & les sectes ; & comme pour faire mieux recevoir leurs préceptes ils les ornoient des embellissemens de l’éloquence, celle-ci se confondit insensiblement avec la sagesse, chez les Grecs sur-tout, qui faisoient grand cas de l’art de bien dire, à cause de son influence sur les affaires d’état dans leurs républiques. Le nom de sage fut travesti en celui de sophiste ou maitre d’éloquence ; & cette révolution fit beaucoup dégénérer une science qui dans son origine s’étoit proposée des vûes bien plus nobles. On n’écouta bientôt plus les maîtres de la sagesse pour s’instruire dans des connoissances solides & utiles à notre bien-être, mais pour repaître son esprit de questions curieuses, amuser ses oreilles de périodes cadencées, & adjuger la palme au plus opiniâtre, parce qu’il demeuroit maître du champ de bataille.

Le nom de sage étoit trop beau pour de pareilles gens, ou plutôt il ne convient point à l’homme : c’est l’apanage de la divinité, source éternelle & inépuisable de la vraie sagesse. Pythagore qui s’en apperçut, substitua à cette dénomination fastueuse le titre modeste de philosophe, qui s’établit de maniere qu’il a été depuis ce tems-là le seul usité. Mais les sages raisons de ce changement n’étoufferent point l’orgueil des Philosophes, qui continuerent de vouloir passer pour les dépositaires de la vraie sagesse. Un des moyens les plus ordinaires dont ils se servirent pour se donner du relief, ce fut d’avoir une prétendue doctrine de réserve, dont ils ne faisoient part qu’à leurs disciple, affidés, tandis que la foule des auditeurs étoit repue d’instructions vagues. Les Philosophes avoient sans doute pris cette idée & cette méthode des prêtres, qui n’initioient à la connoissance de leurs mysteres qu’après de longues épreuves ; mais les secrets des uns & des autres ne valoient pas la peine qu’on se donnoit pour y avoir part.

Dans les ouvrages philosophiques de l’antiquité qui nous ont été conservés, quoiqu’il y regne bien des défauts, & sur-tout celui d’une bonne méthode, on découvre pourtant les semences de la plûpart des découvertes modernes. Les matieres qui n’avoient pas besoin du secours des observations & des instrumens, comme le sont celles de la morale, ont été poussées aussi loin que la raison pouvoit les conduire. Pour la Physique, il n’est pas surprenant que favorisée des secours que les derniers siecles ont fournis, elle surpasse aujourd’hui de beaucoup celle des anciens. On doit plutôt s’étonner que ceux-ci aient si bien deviné en bien des cas où ils ne pouvoient voir ce que nous voyons à-présent. On en doit dire autant de la Médecine & des Mathématiques ; comme ces sciences sont composées d’un nombre infini de vûes, & qu’elles dépendent beaucoup des expériences que le hasard seul fait naître, & qu’il n’amene pas à point nommé, il est évident que les Physiciens, les Medecins & Mathématiciens doivent être naturellement plus habiles que les anciens.

Le nom de Philosophie demeura toujours vague, & comprit dans sa vaste enceinte, outre la connoissance des choses divines & humaines, celle des lois, de la Médecine, & même des diverses branches de l’érudition, comme la Grammaire, la Rhétorique, la Critique, sans en excepter l’Histoire & la Poésie. Bien plus : il passa dans l’Eglise ; le Christianisme fut appellé la philosophie sainte ; les docteurs de la religion qui en enseignoient les vérités, les ascetes qui en pratiquoient les austérités, furent qualifiés de philosophes.

Les divisions d’une science conçue dans une telle généralité, furent fort arbitraires. La plus ancienne & la plus reçue a été celle qui rapporte la Philosophie à la considération de Dieu & à celle de l’homme.

Aristote en introduisit une nouvelle ; la voici. Tria genera sunt theoreticarum scientiarum, Mathematica, Physica, Theologica. Un passage de Séneque indiquera celle de quelques autres sectes. Stoïcii vero Philosophiæ tres partes esse dixerunt, moralem, naturalem, & rationalem : prima componit animum, secunda rerum naturam scrutatur, tertia proprietatis verborum exigit & structuram & argumentationes, ne pro veris falsa subrepant. Epicurei duas partes Philosophiæ putaverunt esse, naturalem atque moralem ; rationalem removerunt. Deinde cum ipsis rebus cogerentur ambigua secernere, falsa sub specie veri latentia coarguere, ipsi quoque locum, quem de judicio & regula appellant, alio nomine rationalem induxerunt : sed eum accessionem esse naturalis partis existimant… Cyrenaïci naturalia cum rationalibus sustulerunt, & contenti fuerunt moralibus, &c. Seneca, epist. 89.

Les écoles ont adopté la division de la Philosophie en quatre parties, Logique, Métaphysique, Physique & Morale.

2°. Il est tems de passer au second point de cet article, où il s’agit de fixer le sens du nom de la Philosophie, & d’en donner une bonne definition. Philosopher, c’est donner la raison des choses, ou du moins la chercher, car tant qu’on se borne à voir & à rapporter ce qu’on voit, on n’est qu’historien. Quand on calcule & mesure les proportions des choses, leurs grandeurs, leurs valeurs, on est mathématicien ; mais celui qui s’arrête à découvrir la raison qui fait que les choses sont, & qu’elles sont plutôt ainsi que d’une autre maniere, c’est le philosophe proprement dit.

Cela posé, la définition que M. Wolf a donnée de la Philosophie, me paroit renfermer dans sa brieveté tout ce qui caractérise cette science. C’est, selon lui, la science des possibles en tant que possibles. C’est une science, car elle démontre ce qu’elle avance. C’est la science des possibles, car son but est de rendre raison de tout ce qui est & de tout ce qui peut être dans toutes les choses qui arrivent ; le contraire pourroit arriver. Je hais un tel, je pourrois l’aimer. Un corps occupe une certaine place dans l’univers, il pourroit en occuper une autre ; mais ces différens possibles ne pouvant être à-la-fois, il y a donc une raison qui détermine l’un à être plutôt que l’autre ; & c’est cette raison que le philosophe cherche & assigne.

Cette définition embrasse le présent, le passé, & l’avenir, & ce qui n’a jamais existé & n’existera jamais, comme sont toutes les idées universelles, & les abstractions. Une telle science est une véritable encyclopédie ; tout y est lié, tout en dépend. C’est ce que les anciens ont senti, lorsqu’ils ont appliqué le nom de Philosophie, comme nous l’avons vû ci-dessus, à toutes sortes de sciences & d’arts ; mais ils ne justifioient pas l’influence universelle de cette science sur toutes les autres. Elle ne sauroit être mise dans un plus grand jour que par la définition de M. Wolf. Les possibles comprennent les objets de tout ce qui peut occuper l’esprit ou l’industrie des hommes : aussi toutes les sciences, tous les arts ont-ils leur philosophie. La chose est claire : tout se fait en Jurisprudence, en Médécine, en Politique, tout se fait, ou du-moins tout doit se faire par quelque raison. Découvrir ces raisons & les assigner, c’est donc donner la Philosophie des sciences susdites ; de même l’architecte, le peintre, le sculpteur, je dis plus, un simple fendeur de bois, a ses raisons de faire ce qu’il fait, comme il le fait, & non autrement. Il est vrai que la plûpart de ces gens travaillent par routine, & emploient leurs instrumens sans sentir quel en est le méchanique, & la proportion avec les ouvrages qu’ils exécutent ; mais il n’en est pas moins certain que chaque instrument a sa raison, & que s’il étoit fait autrement, l’ouvrage ne reussiroit pas. Il n’y a que le philosophe qui fasse ces découvertes, & qui soit en état de prouver que les choses sont comme elles doivent être, ou de les rectifier, lorsqu’elles en sont susceptibles, en indiquant la raison des changemens qu’il veut y apporter.

Les objets de la Philosophie sont les mêmes que ceux de nos connoissances en général, & forment la division naturelle de cette science. Ils se réduisent à trois principaux, Dieu, l’ame, & la matiere. A ces trois objets répondent trois parties principales de la Philosophie. La premiere, c’est la Théologie naturelle, ou la science des possibles à l’égard de Dieu. Les possibles à l’égard de Dieu, c’est ce qu’on peut concevoir en lui & par lui. Il en est de même des définitions des possibles à l’égard de l’ame & du corps. La seconde, c’est la Psychologie qui concerne les possibles à l’égard de l’ame. La troisieme, est la Physique qui concerne les possibles à l’égard des corps.

Cette division générale souffre ensuite des sous-divisions particulieres ; voici la maniere dont M. Wolf les amene.

Lorsque nous réfléchissons sur nous-mêmes, nous nous convainquons qu’il y a en nous une faculté de former des idées des choses possibles, & nous nommons cette faculté l’entendement ; mais il n’est pas aisé de connoître jusqu’où cette faculté s’étend, ni comment on doit s’en servir, pour découvrir par nos propres méditations, des vérités inconnues pour nous, & pour juger avec exactitude de celles que d’autres ont déjà découvertes. Notre premiere occupation doit donc être de rechercher quelles sont les forces de l’entendement humain, & quel est leur légitime usage dans la connoissance de la vérité : la partie de la Philosophie où l’on traite cette matiere, s’appelle logique ou l’art de penser.

Entre toutes les choses possibles, il faut de toute nécessité qu’il y ait un être subsistant par lui-même ; autrement il y auroit des choses possibles, de la possibilité desquelles on ne pourroit rendre raison, ce qui ne sauroit se dire. Or cet être subsistant par lui-même, est ce que nous nommons Dieu. Les autres êtres qui ont la raison de leur existance dans cet être subsistant par lui-même, ont le nom de créatures ; mais comme la Philosophie doit rendre raison de la possibilité des choses, il convient de faire précéder la doctrine qui traite de Dieu, à celle qui traite des créatures : j’avoue pourtant qu’on doit déjà avoir une connoissance générale des créatures ; mais on n’a pas besoin de la puiser dans la Philosophie, parce qu’on l’acquiert dès l’enfance par une expérience continuelle. La partie donc de la Philosophie, où l’on traite de Dieu & de l’origine des créatures, qui est en lui, s’appelle Théologie naturelle, ou doctrine de Dieu.

Les créatures manifestent leur activité, ou par le mouvement, ou par la pensée. Celles-là sont des corps, celles-ci sont des esprits. Puis donc que la Philosophie s’applique à donner de tout des raisons suffisantes, elle doit aussi examiner les forces ou les opérations de ces êtres, qui agissent ou par le mouvement ou par la pensée. La Philosophie nous montre donc ce qui peut arriver dans le monde par les forces des corps & par la puissance des esprits. On nomme pnéumatologie ou doctrine des esprits, la partie de la Philosophie où l’on explique ce que peuvent effectuer les esprits ; & l’on appelle physique ou doctrine de la nature cette autre partie où l’on montre ce qui est possible en vertu des forces des corps.

L’être qui pense en nous s’appelle ame ; or comme cette ame est du nombre des esprits, & qu’elle a outre l’entendement, une volonté qui est cause de bien des évenemens ; il faut encore que la Philosophie développe ce qui peut arriver en conséquence de cette volonté ; c’est à quoi l’on doit rapporter ce que l’on enseigne du droit de la nature, de la morale, & de la politique.

Mais comme tous les êtres, soit corps, ou esprits, ou ames, se ressemblent à quelques égards, il faut rechercher aussi ce qui peut convenir généralement à tous les êtres, & en quoi consiste leur différence générale. On nomme onthologie, ou science fondamentale, cette partie de la Philosophie qui renferme la connoissance générale de tous les êtres ; cette science fondamentale, la doctrine des esprits, & la théologie naturelle, composent ce qui s’appelle métaphysique ou science principale.

Nous ne nous contentons pas de pousser nos connoissances jusqu’à savoir par quelles forces se produisent certains effets dans la nature, nous allons plus loin, & nous mesurons avec la derniere exactitude les degrés des forces & des effets, afin qu’il paroisse visiblement que certaine force peut produire certains effets. Par exemple, il y a bien des gens qui se contentent de savoir, que l’air comprimé avec force dans une fontaine artificielle, porte l’eau jusqu’à une hauteur extraordinaire ; mais d’autres plus curieux font des efforts pour découvrir de combien s’accroît la force de l’air, lorsque par la compression il n’occupe que la moitié, le tiers ou le quart de l’espace qu’il remplissoit auparavant, & de combien de piés il fait monter l’eau chaque fois ; c’est pousser nos connoissances à leur plus haut degré, que de savoir mesurer tout ce qui a une grandeur, & c’est dans cette vûe qu’on a inventé les mathématiques.

Le véritable ordre dans lequel les parties de la Philosophie doivent être rangées, c’est de faire précéder celles qui contiennent les principes, dont la connoissance est nécessaire pour l’intelligence & la démonstration des suivantes ; c’est à cet ordre que M. Wolf s’est religieusement conformé, comme il paroît par ce que je viens d’extraire de lui.

On peut encore diviser la Philosophie en deux branches, & la considérer sous deux rapports ; elle est théorique ou pratique.

La Philosophie théorique ou spéculative se repose dans une pure & simple contemplation des choses ; elle ne va pas plus loin.

La Philosophie pratique est celle qui donne des regles pour opérer sur son objet : elle est de deux sortes par rapport aux deux especes d’actions humaines qu’elle se propose de diriger : ces deux especes sont la Logique & la Morale : la Logique dirige les opérations de l’entendement, & la Morale les opérations de la volonté. Voyez Logique & Morale. Les autres parties de la Philosophie sont purement spéculatives.

La Philosophie se prend aussi fort ordinairement pour la doctrine particuliere ou pour les systèmes inventés par des philosophes de nom, qui ont eu des sectateurs. La Philosophie ainsi envisagée s’est divisée en un nombre infini de sectes, tant anciennes que modernes ; tels sont les Platoniciens, les Péripatéticiens, les Epicuriens, les Stoïciens, les Pythagoriciens, lès Pyrrhoniens, & les Académiciens ; & tels sont de nos jours les Cartésiens, les Newtoniens. Voyez L’origine, le dogme de chaque secte, à l’article qui lui est particulier.

La Philosophie se prend encore pour une certaine maniere de philosopher, ou pour certains principes sur lesquels roulent toutes les recherches que l’on fait par leur moyen ; en ce sens l’on dit, Philosophie corpusculaire, Philosophie méchanique, Philosophie expérimentale.

Telle est la saine notion de la Philosophie, son but est la certitude, & tous ses pas y tendent par la voie de la démonstration. Ce qui caractérise donc le philosophe & le distingue du vulgaire, c’est qu’il n’admet rien sans preuve, qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses, & qu’il pose exactement lés limites du certain, du probable, & du douteux. Il ne se paye point de mots, & n’explique rien par des qualités occultes, qui ne sont autre chose que l’effet même transformé en cause ; il aime beaucoup mieux faire l’aveu de son ignorance, toutes les fois que le raisonnement & l’expérience ne sauroient le conduire à la véritable raison des choses.

La Philosophie est une science encore très-imparfaite, & qui ne sera jamais complette ; car qui est-ce qui pourra rendre raison de tous les possibles ? L’être qui a tout fait par poids & par mesure, est le seul qui ait une connoissance philosophique, mathématique, & parfaite de ses ouvrages ; mais l’homme n’en est pas moins louable d’étudier le grand livre de la nature, & d’y chercher des preuves de la sagesse & de toutes les perfections de son auteur : la société retire aussi de grands avantages des recherches philosophiques qui ont occasionné & perfectionné plusieurs découvertes utiles au genre humain.

Le plus grand philosophe est celui qui rend raison du plus grand nombre de choses, voilà son rang assigné avec précision : l’érudition par ce moyen n’est plus confondue avec la Philosophie. La connoissance des faits est sans contredit utile, elle est même un préalable essentiel à leur explication ; mais être philosophe, ce n’est pas simplement avoir beaucoup vû & beaucoup lû, ce n’est pas aussi posséder l’histoire de la Philosophie, des sciences & des arts, tout cela ne forme souvent qu’un cahos indigeste ; mais être philosophe, c’est avoir des principes solides, & surtout une bonne méthode pour rendre raison de ces faits, & en tirer de légitimes conséquences.

Deux obstacles principaux ont retardé long-tems les progrès de la Philosophie, l’autorité & l’esprit systématique.

Un vrai philosophe ne voit point par les yeux d’autrui, il ne se rend qu’à la conviction qui naît de l’évidence. Il est assez difficile de comprendre comment il se peut faire que des gens qui ont de l’esprit, aiment mieux se servir de l’esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné. Il y a sans doute infiniment plus de plaisir & plus d’honneur à se conduire par ses propres yeux que par ceux des autres, & un homme qui a de bons yeux ne s’avisa jamais de se les fermer ou de se les arracher, dans l’espérance d’avoir un conducteur, c’est cependant un usage assez universel : le pere Malebranche en apporte diverses raisons.

1°. La paresse naturelle des hommes, qui ne veulent pas se donner la peine de méditer.

2°. L’incapacité de méditer dans laquelle on est tombé, pour ne s’être pas appliqué dès la jeunesse, lorsque les fibres du cerveau étoient capables de toutes sortes d’inflexions.

3°. Le peu d’amour qu’on a pour les vérités abstraites, qui sont le fondement de tout ce qu’on peut connoître ici bas.

4°. La sote vanité qui nous fait souhaiter d’être estimés savans ; car on appelle savans ceux qui ont plus de lecture : la connoissance des opinions est bien plus d’usage pour la conversation & pour étourdir les esprits du commun, que la connoissance de la vraie Philosophie, qui est le fruit de la réflexion.

5°. L’admiration excessive dont on est prévenu pour les anciens, qui fait qu’on s’imagine qu’ils ont été plus éclairés que nous ne pouvons l’être, & qu’il n’y a rien à faire où ils n’ont pas réussi.

6°. Un je ne sais quel respect, mêlé d’une sote curiosité, qui fait qu’on admire davantage les choses les plus éloignées de nous, les choses les plus vieilles, celles qui viennent de plus loin, & même les livres les plus obscurs : ainsi on estimoit autrefois Héraclite pour son obscurité. On recherche les médailles anciennes, quoique rongées de la rouille, & on garde avec grand soin la lanterne & la pantouffle de quelques anciens ; leur antiquité fait leur prix. Des gens s’appliquent à la lecture des rabbins, parce qu’ils ont écrit dans une langue étrangere, très-corrompue & très-obscure. On estime davantage les opinions les plus vieilles, parce qu’elles sont les plus éloignées de nous ; & sans doute si Nembrot avoit écrit l’histoire de son regne, toute la politique la plus fine, & même toutes les autres sciences y seroient contenues, de même que quelques-uns trouvent qu’Homere & Virgile avoient une connoissance parfaite de la nature. Il faut respecter l’antiquité, dit-on ; quoi, Aristote, Platon, Epicure, ces grands hommes se seroient trompés ? On ne considere pas qu’Aristote, Platon, Epicure étoient des hommes comme nous, & de même espece que nous, & de plus, qu’au tems où nous sommes, le monde est âgé de plus de deux mille ans ; qu’il a plus d’expérience, qu’il doit être plus éclairé ; & que c’est la vieillesse du monde & l’expérience qui font découvrir la vérité.

Un bon esprit cultivé & de notre siecle, dit M. de Fontenelle, est pour ainsi dire compose de tous les esprits des siecles précédens, ce n’est qu’un même esprit qui s’est cultivé pendant tout ce tems-là : ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu’à présent ; a eu son enfance, où il ne s’est occupé que des besoins les plus pressans de la vie ; sa jeunesse, où il a assez bien réussi aux choses d’imagination, telles que la poésie & l’éloquence, & où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu, & il est maintenant dans l’âge de virilité, où il raisonne avec plus de forces & plus de lumieres que jamais. Cet homme même, à proprement parler, n’aura point de vieillesse, il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse étoit propre, & il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l’age de virilité, c’est-à-dire pour quitter l’allégorie : les hommes ne dégénerent jamais, & les vues saines de tous les bons esprits, qui se succederont, s’ajouteront toujours les unes aux autres.

Ces réflexions solides & judicieuses devroient bien nous guérir des préjugés ridicules que nous avons pris en faveur des anciens. Si notre raison, soutenue de la vanité qui nous est si naturelle, n’est pas capable de nous ôter une humilité si mal entendue, comme si en qualité d’hommes nous n’avions pas droit de prétendre à une aussi grande perfection ; l’expérience du-moins sera assez forte pour nous convaincre, que rien n’a tant arrêté le progrès des choses, & rien n’a tant borné les esprits, que cette admiration excessive des anciens. Parce qu’on s’étoit dévoué à l’autorité d’Aristote, dit M. de Fontenelle, & qu’on ne cherchoit la vérité que dans ses écrits énigmatiques, & jamais dans la nature, non-seulement la Philosophie n’avançoit en aucune façon, mais elle étoit tombée dans un abyme de galimathias & d’idées inintelligibles, d’où l’on a eu toutes les peines du monde à la retirer. Aristote n’a jamais fait un vrai philosophe, mais il en a beaucoup étouffé qui le fussent devenus, s’il eût été permis. Et le mal est qu’une fantaisie de cette espece une fois établie parmi les hommes, en voilà pour long-tems ; on sera des siecles entiers à en revenir, même après qu’on en aura connu le ridicule. Si l’on alloit s’entêter un jour de Descartes, & le mettre à la place d’Aristote, ce seroit à-peu-près le même inconvénient.

Si ce respect outré pour l’antiquité a une si mauvaise influence, combien devient-il encore plus contagieux pour les commentateurs des anciens ? Quelles beautés, dit l’auteur ingénieux que nous venons de citer, ne se tiendroient heureuses d’inspirer à leurs amans une passion aussi vive & aussi tendre, que celle qu’un grec ou un latin inspire à son respectueux interprete ? Si l’on commente Aristote, c’est le génie de la nature : si l’on écrit sur Platon, c’est le divin Platon. On ne commente guere les ouvrages des hommes tout court ; ce sont toujours les ouvrages d’hommes tout divins, d’hommes qui ont été l’admiration de leur siecle. Il en est de même de la matiere qu’on traite, c’est toujours la plus belle, la plus relevée, celle qu’il est le plus nécessaire de savoir. Mais depuis qu’il y a eu des Descartes, des Newtons, des Léibnitzs, & des Wolfs, depuis qu’on a allié les Mathématiques à la Philosophie, la maniere de raisonner s’est extrèmement perfectionnée.

7°. L’esprit systématique ne nuit pas moins au progrès de la vérité : par esprit systématique, je n’entends pas celui qui lie les vérités entre elles, pour former des démonstrations, ce qui n’est autre chose que le véritable esprit philosophique, mais je désigne celui qui bâtit des plans, & forme des systèmes de l’univers, auxquels il veut ensuite ajuster, de gré ou de force, les phénomènes ; on trouvera quantité de bonnes réflexions là-dessus dans le second tome de l’histoire du ciel, par M. l’abbé Pluche. Il les a pourtant un peu trop poussées, & il lui seroit difficile de repondre à certains critiques. Ce qu’il y a de certain, c’est que rien n’est plus louable que le parti qu’a pris l’académie des Sciences, de voir, d’observer, de coucher dans ses registres les observations & les expériences, & de laisser à la postérité le soin de faire un système complet, lorsqu’il y aura assez de matériaux pour cela ; mais ce tems est encore bien éloigné, si tant est qu’il arrive jamais.

Ce qui rend donc l’esprit systématique si contraire au progrès de la vérité, c’est qu’il n’est plus possible de détromper ceux qui ont imaginé un système qui a quelque vraissemblance. Ils conservent & retiennent très-chérement toutes les choses qui peuvent servir en quelque maniere à le confirmer ; & au contraire ils n’appercevoient pas presque toutes les objections qui lui sont opposées, ou bien ils s’en défont par quelque distinction frivole. Ils se plaisent intérieurement dans la vûe de leur ouvrage & de l’estime qu’ils esperent en recevoir. Ils ne s’appliquent qu’à considérer l’image de la vérité que portent leurs opinions vraissemblables. Ils arrêtent cette image fixe devant leurs yeux, mais ils ne regardent jamais d’une vûe arrêtez les autres faces de leurs sentimens, lesquelles leur en découvriroient la fausseté.

Ajoutez à cela les préjugés & les passions. Les préjugés occupent une partie de l’esprit & en infectent tout le reste. Les passions confondent les idées en mille manieres, & nous sont presque toujours voir dans les objets tout ce que nous desirons d’y trouver : la passion même que nous avons pour la vérité nous trompe quelquefois, lorsqu’elle est trop ardente. Mallebranche.

Philosophie, s. f. septieme corps des caracteres d’Imprimerie ; sa proportion est d’une ligne 5 points, mesure de l’échelle ; son corps double est le gros parangon. V. Proportion des caracteres d’Imprimerie.

La philosophie est un entre corps ; on emploie ordinairement pour le faire, l’œil de cicero sur ledit corps de philosophie qui est de peu de chose plus foible, Voyez Mignonne & l’exemple à l’article Caracteres.