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Encyclopédie méthodique/Logique et métaphysique/Tome I/M

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LOG LOG 719 passion les anime, il faut qu'ils aient grand soin d'en arrêter le cours & de ne souffrir jamais que leur esprit s'amuse à des niaiseries. Si la plupart des hommes connoissent bien le prix de la liberté corporelle, & ne souffrent pas volontiers qu'on les enchaîne, l'esclavage de l'esprit est beaucoup plus rude, & ils ne doivent rien oublier pour s'en garantir. Les efforts continuels peuvent en venir à bout ; & si , dès que l'esprit s'attache à quelque vétille, nous l'en détournons au plus vîte, & que nous lui présentions quelque nouvel objet plus solide, il n'y a qu'à tenir ferme, & retourner plusieurs fois à la charge, on réussira tôt ou tard. D'ailleurs, quand on a fait quelque progrès dans cet exercice, & qu'on peut écarter de son esprit toutes les pensées vagues qui l'occupent, il ne sera pas inutile de passer outre, & de méditer fur des sujets plus importans, jusqu'à ce qu'on obtienne un plein pouvoir sur son esprit, & qu'on puisse transférer ses pensées d'un sujet à un autre, avec la même facilité qu'on quitte une chose qu'on tenoit à la main, pour en prendre une toute différente. Cette liberté de l'esprit est d'un usage merveilleux pour l'expédition des affaires & des études, & celui qui la possède ne manque presque jamais de réussir dans tout ce qu'il entreprend. Pour ce qui est de la troisième & dernière cause, je veux dire du bruit & du tumulte qu'une sentence ou un proverbe fait dans la tête, cela n'arrive guères, à moins que l'esprit ne soit lâche & paresseux, & qu'il ne s'occupe d'aucun objet fixe ; de sorte que, pour le délivrer de ces répétitions incommodes & inutiles, il n'y a qu'à mettre en usage le remède dont je viens de parler ; il faut redoubler son attention & lui fournir au plutôt un nouvel objet, capable de l'entretenir agréablement & d'une manière avantageuse.

Encyclopédie. Logique & métaphysique, Tom. I.

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M.


MAL, s. m. Considérations générales pouf fixer tétat de la question , f> pour développer , tant timportance de ces recherches , que la méthode quon y a suivie. La moindre attention sur l'état présent du monde visible nous découvre que toutes les choses y sont imparfaites, & qu’il y règne en apparence beaucoup de désordre. L’esprit de l'homme est foible , borné , sujet à l'erreur. Son corps est fragile, mortel & de courte durée. La raison , combattue par les passions , manque souvent de force pour se faire obéir. Au péché se joint une foule de maux qu’il n’est pas en notre pouvoir d’éviter, le chagrin , la douleur, la maladie, la mort, les orages, les pestes, lés incendies. Ajoutez à ceci l'espèce de dérangement qu’il paroît y avoir ou dans la nature, ou dans les dispensations de la providence

8cle

tout ensemble ne peut que former un spectacle dont la vue a quelquefois étonné les plus grands Saints, Sc toujours favorisé les préjugés de l'impie. Les epicuriens en conclurent.avec confiance, que Dieu ne prend aucune part au gouvernement de I’univers

« car, dirent-ils,

ou il veut ôter les K. maux, & ne le peut pas ;ou il ne le veut ni ne le peut ;ou enfin il le veut & le peut-Si » c’est le premier , il est foible, ce qui ne convient pas à Dieu ; si c’est le second, il agit par envie, ce qui ne lui convient pas davantage ; si c’est le troisième , il est tout-à-la-fois x envieux & foible , & par conséquent n’est pas Dieu ; si c’est enfin le dernier, c’est la feule chose - <» qui lui convienne

mais alors d’où viennent

les maux , & pourquoi ne les ôte-t-il pas » ? Les autres philosophes, fans aller si loin , ne laissèrent pas d’en marquer leur surprise , & parurent sur-tout extrêmement embarrassés de concilier ,la ’ sagesse & la bonté d’un Dieu, qui préside aux affaires humaines, avec l'affliction des gens de bien et la prospérité des méchans. Les poètes argumentèrent la difficulté plutôt qu’il ne la levèrent , en donnant à Jupiter deux tonneaux , l’un de maux & l’autre de biens, dans lequel il prenoit à poignée & jetoit au hasard les uns & les autres. Profitant de ces fictions , l'athée en a formé son système , & fait main basse sur l'existence d’un créateur qui prend si peu de soin de ses créatures. Dans le dessein d’éviter cet écueil, en donnant une solution satisfaisante du phénomène , on imagina de bonne heure dans l’Orient le système des deux principes, l’un bon, auteur de tout bien, & l’autre mauvais, auteur de tout mal. Ce sentiment, qui avoit été celui des Mages, bien des siècles avant le règne de Darius, fut ensuite adopté par Manès} qui en infecta l'Eglise chrétienne. Son hérésie, qui se répandit en diverses provinces , & qui s’y soutint pendant une longue suite de siècles, s’éteignit enfin ou par ses proprés absurdités , ou par les violentes persécutions qui lui furent faites, jusqu’à ce qu’un moderne se soit, de nos jours , avisé de la tirer du mépris & de l'oubli où elle avoit été long-temps condamnée-Pour la faire revivre avec honneur, M. Bayle en a donné dans son Dictionnaire une nouvelle édition revue & corrigée à sa mode. A la faveur du ridicule visible qu’il en retranche , il prétend que tout le reste y est constaté par l'expérience. Ecoutons-le parler lui-même , de peur que l'on ne nous soupçonne de lui en imposer. « L’homme seul, dit-il, ce chef-d’oeuvre de son créateur entre les choses visibles, l'homme " seul, dis-je , fournit de très-grandes objections » contre l'unité de Dieu. Voici comment : l'homme » est méchant & malheureux

chacun lê connoît par

ce qui se passe au-dedans de lui, & par le commerce qu’il est obligé d’avoir avec son prochain. II suffit de vivre cinq ou six ans 35 pour être parfaitement convaincu de ces deux » articles. Ceux qui vivent beaucoup, & qui sont " fort engagés dans les affaires, le connoissent " encore plus clairement. Les voyages font des "leçons perpétuelles là-dessus ; ils font voir partout les monumens duj malheur & de la méchanceté de l'homme

par-tout des prisons &

des hôpitaux, par-tout des gibets 8c des mendians. ... L’histoire n’est, à proprement parler , " qu’un recueil des crimes Sc des infortunes du » genre humain. Mais remarquons que ces deux " maux, l’un moral 8c l’autre physique, n’oc- » cupent pas toute l'histoire ni toute l'expérience " des particuliers

on trouve

par-tout 8c du bien » moral Sc du bien physique, quelques exemples n de vertu , quelques exemples de bonheur, & » c’est ce qui fait la difficulté ; car s’il n’y avoit «  que des méchans tk des malheureux, il ne faudroit pas recourir à l'hypothèse des deux principes ; c’est le mélange du bonheur tkdela " vertu avec la misère Sc avec le vice qui demande « cette hypothèse ; c’est-là que se trouve le fort " de la secte de Zoroastre... » Si l'homme est l’ouvrage d’un seul principe souverainement bon , souverainement saint , » souverainement puissant, peut-il être exposé aux » maladies, au froid, au chaud, à la faim, à " la soif, à la douleur, au chagrin ? Peut-il avoir » tant de mauvaises inclinations

? Peut-il 

commettre tant de crimes ? La souveraine sainteté » peut-elle produire Une créature criminelle ? La » souveraine bonté peut-elle produire une créature malheureuse ? La souveraine puissance S Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/748 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/749 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/750 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/751 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/752 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/753 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/754 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/755 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/756 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/757 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/758 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/759 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/760 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/761 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/762 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/763 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/764 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/765 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/766 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/767 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/768 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/769 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/770 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/771 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/772 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/773 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/774 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/775 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/776 Page:Encyclopédie méthodique - Logique, T1.djvu/777 en rappelle d'autres avec lesquels il a quelque rapport ; ces derniers rappellent les idées auxquelles ils sont liés ; ces idées retracent d'autres signes ou d'autres idées, & ainsi successivement.

Je suppose que quelqu'un me fait une difficulté à laquelle je ne sais dans le moment de quelle manière satisfaire. Il est certain que, si elle n'est pas solide, elle doit elle-même m'indiquer ma réponse. Je m'applique donc à en considérer toutes les parties, & j'en trouve qui étant liées avec quelques-unes des idées qui entrent dans la solution que je cherche, ne manquent pas de les réveiller. Celles-ci, par l'étroite liaison qu'elles ont avec les autres, les retracent successivement, & je vois enfin tout ce que j'ai à répondre.

D'autres exemples se présentent en quantité à ceux qui voudront remarquer ce qui arrive dans les cercles. Avec quelque rapidité que la conversation change de sujet, celui qui conserve son sang-froid, & qui connoît un peu le caractère de ceux qui parlent, voit toujours par quelle liaison d'idées on passe d'une matière à une autre. J'ai donc droit de conclure que le pouvoir de réveiller nos perceptions, leurs noms & leurs circonstances, vient uniquement de la liaison que l'attention à mise entre ces choses & les besoins auxquels elles se rapportent. Détruisez cette liaison, vous détruisez l'imagination & la mémoire.

Le pouvoir de lier nos idées a ses inconvéniens


comme ses avantages. Pour les faire apperçevoîr sensiblement, je suppose deux hommes ; l'un chez qui les idées n'ont jamais pu se lier ; l'autre chez qui elles se lient avec tant de facilité & tant de force, qu'il n'est plus le maître de les séparer. Le premier seroit sans imagination & sans mémoire, il seroit absolument incapable de réflexion, ce seroit un imbécile. Le second auroit trop de mémoire & trop d'imagination ; il auroit à peine l'exercice de la réflexion, ce seroit un fou. Entre ces deux excès on pourroit supposer un milieu où le trop d'imagination & de mémoire ne nuirait pas à la solidité de l'esprit, & le trop peu ne nuirait pas à ses agrémens. Peut-être ce milieu est-il si difficile, que les plus grands génies ne s'y sont encore trouvés qu'à peu près. Selon que différens esprits s'en écartent, & tendent vers les extrémités opposées, ils ont des qualités plus ou moins incompatibles, puisqu'elles doivent plus ou moins participer aux extrémités qui s'excluent tout-à-fait. Ainsi ceux qui se rapprochent de l'extrémité où l'imagination & la mémoire perdent à proportion des qualités qui rendent un esprit juste, conséquent & méthodique ; & ceux qui se rapprochent de l'autre extrémité, perdent dans la même proportion des qualités qui concourent à l'agrément. Les premiers écrivent avec plus de grâce, les autres avec plus de suite & de profondeur. Lisez l'essai sur l'origine des connoissances humaines, d'où ces réflexions sont tirées.




FIN du premier Volume.







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